III
• La garde fat doublée, et les trois municipaux qui étaient au Temple y restèrent huit jours.
A la fin du troisième jour, à neuf heures et demie du EOtr, madame Royale était dans son lit, n*ayant pas de lumière et ne dormant pas, tant elle avait d'inquiétude de ce qui se passait, quand on ouvrit sa porte.
Elle se souleva sur son lit.
Celui qui entrait dans sa chambre était un. commissaire 'de la Convention nommé Laurent.
n était chargé par TAssemblée de veiller désormais sur madame Royale et sur son frère.
Deux municipaux raccompagnaient. La visite fut longue. On lui montra tout.
Puis Laurent et ceux qui l'avaient accompagaé sortirent de la chambre de la princesse.
Le lendemain, à dix heures du matin, Laurent entra dans la chambre de la princesse, et, sans la tutoyer comme faisaient les autres, lui demanda poliment si elle n'avait besoin de rien.
La pauvre prisonnière fut tout étonnée de ces façons 4ont elle avait perdu toute habitude, et elle augoca bien de ce changemeoit à son égard.
Trois fois par jour, Laurent entrait chez ^e, et toujours avec les mêmes égstrds et la même pditesse.
Madame Royale profita du boa vouloir de ce noaivau ^rdien pour lui recommander bob frère ; es même temps, iB, Gonvcsition esvoya 4es eomonssaîres pQ«r coaslaler son état. Ils' trouvèrent 1» pauvre petit pmee ^bii»eette
chambre infecte qu'il avait habitée arec Simon, et qui sic s'ouvrait plus depuis que Simon était parti.
La Convention eut, comme nous l'avons dit, pitié de l'enfant, et ordonna qu'il fût mieux traité.
En conséquence, dès le lendemain, Laurent fit descendre le ht de madame Elisabeth dans la chambre du jeune prince. Le sien étant plein de puces et de punaises, il lui fit prendre des bains, et le soigna enfin dans les détails de toilette comme une mère ferait de son enfant.
Voyant cette bonté de Laurent, madame Royale se hasarda à lui demander des nouvelles de ses parents, insistant pour être réunie à sa tante et à sa mère.
Mais Laurent lui répondit d'un air trèsjrpeiné que cela ne le regardait point.
Le lendemain, il vint d'autres gens en écbarpe. Madame jloyale ignorait le poste qu'occupaient ces gens; cependant elle voyait, aux égards qu'on leur marquait, qu'ils devaient jouir d'un certain pouvoir. Aussi leur demandat-elie, comme elle avait fait la veille à Laurent, d'être réunie à sa tante et à sa mère.
Mais, comme Laurent, ils répondirent que cela ne les regardait pas, et qu'ils ne savaient pas pourquoi elle demandait à quitter le Temple, où die paraissait être très-hien.
-^ Je ne dis pas que je sois mal, répoadlt madame Royale; mais il est affreux d'être sépaxéet de sa mère depma on an,, sans avoir de ses nouvelles.
— VoQB a'êtes pas malade? demanda un de ces hommei.
— Non, monsieur; mais la plus cruelle maladie est celle du cœur.
— Je vous dis que nous n'y pouvons rien, reprit le même homme.
— Que me conseillez-vous donc, alors, monsieur?
— Je vous conseille de prendre patience, et d'espérer en ia justice et en la bonté des Français.
Puis, sur ces paroles, ils se retirèrent.
Cependant madame^ Royale comprenait qu'il devait s'être accompli quelque grand changement politique aux améliorations qui se faisaient autour d'elle et autour de son frère. Laurent était toujours pour elle plein de complaisance et de politesse. Il lui laissait de la lumière et lui avait rendu son briquet.
Ce fut sur ces entrefaites que ces mômes commissaires du gouvernement, qui étaient venus s'assurer de l'état du jeune prince, montèrent chez madame Royale. — flarmand (de la Meuse) compta les marches qui conduisaient à la chambre de Madame; il y en avait quatre-vingt-deux.
Les geôliers prévinrent Harmand qu'il ne devait pas s'étonner au cas où madame Royale ne répondrait point à ses questions; elle était très-lîère, disaient-ils, et parlait fort rarement,
La première chose qui frappa Harmand fut une trèsgrande cheminée dans laquelle était un très-petit feu. Cette cheminée se trouvait en face de la porte d'entrée. Un lit était à gauche; au pied du lit, une porte ouverte et communiquant à une autre chambre. Il faisait, ce jour-là, un froid pluvieux, et ce froid vous saisissait- sur
le seuil de cette vaste chambre dont le plafond était trèsélevé, dont les murs étaient d'une épaisseur incroyable, Tout parut aux commissaires humide et glacial, et cependant tout était proprement tenu. C'était madame Royale qui balayait sa chambre et qui faisait son lit elle-même.
Madame, lorsque les commissaires entrèrent, était assise dans un fauteuil au-dessous d'une fenêtre très-élevée et fermée par d'énormes grilles. Un rayon de lumière brisé par la hotte de bois placée en dehors, et à moitié intercepté par la grille, descendait perpendiculairement et presque sans projection au bas de cette fenêtre. L'efiet de ce rayon, dit Harmand, était à peu près celui que produirait, dans un lieu obscur, le reflet d'un miroir présenté au soleil, et Madame, placée sous ce disque de lumière, semblait comme entourée d'une auréole de gloire.
Elle était habillée d'une robe grise, unie et sans raies ni dessins; elle était ramassée sur elle-même» comme quelqu'un qui cherche à doubler sa chaleur, n'ayant pas de vêtements suffisants pour se garantir du froid. Elle portait un chapeau très-usé, et des souliers au moins aussi usés que le chapeau. Elle était occupée à tricoter, occupation, elle le dit elle-même, quiTennuyait beaucoup. Ses mains étaient violettes, toutes gercées par le froid et pleines d'engelures. Aussi tdcotait-elle avec beaucoup de gêne.
Harmand entra seul dans l'appartement. Ses collègues restèrent sur le seuil de la chambre, à portée cependant de tout voir et de tout entendre. Quant aux commissaires de la Commune, ils s'étaient arrêtés dans un petit bureau situé à l'étage au-dessous.
A la Tue d'Harmand, qui parut lui donner quelque ia« quiétude, Madame tourna la tèÈe. ËUe ne connafôsaii; aucunement ce nouveau venu, et tout nouveau venu préoccupe fort les prisonniers.
Harmand s'était fait d'avance une espèce de discours qu'il devait débiter à Madame, et dans lequel il comptait la prier ti^s^humblement de lui répondre; mais, en la voyant ainsi pauvrement vêtue, grelottante et avec les Baains gercés par le froid, il oublia les belles pbrases qull avait préparées, et, s'avaDçant vivemait :
^ Obi mon Dieu! madame» lui dit-il, comment, pkr let froid qu'il fait, ètes-vous donc si éloignée de la cheminée?
^ C'est que je ne vois pas clair auprès de la cheminée, monsieur, répondit madame Royale.
— -Mais, madame, en faisant un plus grand feu, la chambre au moiius seraU écbauJSée, et vous éprouvedez moins de froid sous cette croisée.
— On ne me donne pas de bois, dit madame Royale* Vous souvi^t-il avoir entendu pousser^ à cent cinquante
ans de distance, cette même exclamation douloureusCi par madame Henriette d'Angleterre, manquant de bois aussi, et ayant les mains gercées comme celles de madame Royale?
En effet, lie feu était on ne peut plus médiocre; il se composait de trois petits morceaux de ce bois qu'on ap« pelle À Paris bois de cotrels.
Ces trois petits moroeaus: de bois Paient croisés et fa* maient triiiptenient sur un tas de cendres. ^
D'après ce qu'on lui avait dit die la fierté de Madanie^
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Hanfiand ne s'était pas att^idii à ces réponses douces et résignées.
NonHsealement Madame avait répondu» mais encore, suspendant son travail, elle regardait av£c uœ certaine bienfinance celui qui venait de lui adresser ces questions.
Harmand reprit alors quelque assurance et continua :
— Madame, lui dit-il, le gouvernement, instruit, depuis hier seulement, des indignes détails dont nous sommes aujoard'hui témoins, nous a envoyés vers vous, d'abord afin de nous en assurer, et «asuite afin de recevoir vos ordres pour tous les changements qui vous seront agréa- Mes, et que les circonstances peiiziettront.
Ge langage était si nouveau pour Madame, qu'il parut rétonner plutôt que la toudier, et qu'elle se contenta, Méfiante encore, et ne pouvant croire à un pareil changement, de suivre des yeux celui qui lui parlait ainsi.
Quant à Harmand, il examinait les dieux chambres avoc une curiosité respectueuse. Il y avait dans les meubles de ces deux chambres un reste de luxe et de grandeur.
La seconde, surtout, renfermait un très-beau piano à queue.
Embarrassé, et cherchant une occasion de faire parler madame Royale, qui, ainsi que nous Tavons dit, gardait le silâice, Harmand toucha le clavier, quoiqu'il ne fût aucunement musicien*
— Je crois, madame, lui dit-il, que ce piano n'est point d'accord. Voulez- vous que je vous envoie quelqu'un pour ie mettre en étai.^
— levons remercie, monsieur, dit Madame; ce piano
n'est pas à moî , c'est celui de la reine ; je n'y ai pas touché et n'y toucherai point.
Harmand se sentit frappé au cœar de cette réponses! pleine de piété filiale.
11 entra dans la première pièce, et, en passant auprès du lit, qui était très-bien fait, voulant s'assurer si le lit était bon, il le toucha.
Madame tressaillit.
Harmand venait de perdre à ses yeux une partie de la bonne opinion qu'il avait acquise.
Madame le prenait pour un de ses fouilleurs.
Harmand s'aperçut bien vite de sa faute et s'efforça de la réparer.
— Ètes-vous contente de votre lit ? lui demanda-t-if/
— Oui, répondit brièvement madame Royale.
11 était visible que la question n'avait pas détruit la mauvaise impression causée par le geste.
Harmand voulait à toute force se réhabiliter dans l'esprit de Madame; il alla donc aux encoignures où il y avait dix ou douze volumes et en ouvrit un.
C'était une Imitation de JésuS'Christ.
Tous les autres étaient des livres d'église et de prières.
— Madame, dit Harmand, il me semble que ces livres sont bien peu propres à vous procurer les distractions et les délassements que votre situation peut vous faire désirer. En liriez- vous d'autres avec plaisir?
— Non, monsieur, répondit madame Royale; car ces livres sont justement ceux qui conviennent à ma situation.
Harmand s'incllua.
lE DKAME DE QUATRE-VINGT-TREIZE 225
— Madame, lui dit-il, vous voyez dans quel but nous vous sommes envoyés; c'est afin que, d'après notre rap^ port, Tordre actuel du Temple soit changé. Quels^sont les premiers soins qui peuvent vous ôlre agréables, pour aujourd'hui môme?
— Ëh bien, demanda Madame, faites-moi donner du bois, et puis...
Madame s'arrêta, hésitant.
— Que Madame daigne .achever, ditHarmand.
— Et puis je voudrais avoir des nouvelles de mon frère, ajouta-t-elle.
Les commissaires n'avaient pas môme eu l'idée qu'on eût empêché le frère et la sœur de se voir.
— Madame, répondit Harmand, nous avons eu l'honneur de le voir, avant de monter chez vous.
Puis, timidement, car cette demande avait été si souvent faite et si souvent refusée :^
— Pourrais-je le voir? s'informa la princesse.
— Oui, madame.
— Où est-il?
— Ici, sous votre appartement; nous allons faire en 4Borte que vous puissiez le voir et communiquer ensemble quand cela vous conviendra.
A ces mots, Harmand salua et se retira avec ses collègues, en donnant des ordres au nom du gouveniement, pour que les deux illustres prisonniers fussent désormais traités avec plus d'égards.
Nous avons raconté comment le prince était mort. Ma-
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dame Royale resta doQc seule au Temple^ de toute laufamille.
Elle y resta cinq mois encore; puis, ua jour, afiirès uae détention de quarante mois, les portes s'ouvrirent.
A quelle circonstance ce dernier rejeton de la famille dut-il son salut? On Tignore ; seulement parait dairs Uiiistoire une supposition étrange restée à l'état de suppositioo.
L'ambition de Robespierre aurait ménagé l'orpheline dans le but, le jour où il serait arrivé au dictatorat, d'en faire sa femme et de rallier ainsi à lui tout le parti royaliste.
C'est ici surtout qu'est applicable le credo quia absurdura.
Et cependant, mademoiselle de Robespierre, sœur de Maximilien de Robespierre et de Robespierre jeune, mademoiselle de Robespierre, vieille lllle fanatique de son frère, qui n'avait pas, à travers TEmpire et la Restauration, quitté le costume de la République, mademoiselle de Robespierre touchait du gouvernement de Louis XVni une pension de trois mille francs.
En somme, voici comment l'échange de la princesse selit.
A peine le 9 thermidor eut-il amené sa démente réaction, à peine les guillotinades se furent-elles un peu arrêtées, que l'empereur François fit près du gouYernemeiït français une ouverture pour réclamer sa nièce.
Le gouvernement français répondit qii'il était prêta renvoyer niadaBie Royale, à la condition que, de son côté, l'empereur d'Autriche rendrait la liberté :
1? Aux (xmventioiDels Gamas, QuiDette, Lamarque et
JBancal, et à rex-miaistre de la guerre Beurnonville, livré par Dumouriez, le 1« avril 1793.
2o À Maret et à Semonviile, ex-envoyés diploxnatiqueB de la Goûventios, arrêtés par les Autrichiens, en juil^ let 1793.
30 A Drouet, ex-conventionnel et maître de poste à Sainte-Menehould, fait prisonnier en octobre 1792.
L'empereur accepta.
Le 19 novembre 1795, madame Royale sortit du Temple et fut conduite à Rechen près Bâle, où elle fut reçue au nom de l'empereur, par le prince de Gèvres.
Là, Tédiange se fit sans aucune cérémonie, et comme s'il se fût agi de simples particuliers.
Puis Madame partit pour Vienne.
Aussitôt qu'elle fut arrivée, l'empereur, sans rien dire à sa nièce, alors âgée de dix-huit ans, s'occupa de lui cher cher une alliance digne d'elle.
Le prince Charles, notre ennemi passé et futur, celui qui devait jusqu'à la fin lutter avec la France ; qui, tout glorieux encore de notre défaite de Nerwinde et des campagnes sur le Rhin, devait alter perdre en Italie, contre un jeune général, connu seulement par la journée du 13 vendémiaire, une portion de cette auréole de gloire ; le prince Charles se mit sur les rangs pour épouser madame Royale, et devant lui tout autre concurrent se retira.
Mais Louis XYI avait,* avant de mourir, exigé un serment de sa fille.
Dans cette prévision de l'avenir qui se révèle parfois aux yeux des mourants, le roi avait deviné que la mort de
8011 fils suivrait rapidement la sienne, et il avait fait promettre à sa fille que, dans ce cas, si elle-même échappait à ses bourreaux, elle n'épouserait personne autre que le fils du comte d'Artois, auquel devait, après le dauphin Louis-Xavier, appartenir un jour la couronne, si la royauté était jamais rétablie en France.
La fille de Louis XVI, fidèle au serment prêté, déclara donc qu'elle n'épouserait jamais que le fils de M. le comte d'Artois.
Ce fut ainsi qu'elle devint duchesse d'Angoulôme et qu'elle vit, sous ce titre, et malgré les prévisions de son père, lui échapper cette couronne, dont elle-même, à défaut de la réalité, posa l'ombre sur la tête de son neveu Henri V.