Voir VAfinexe, à la fin du volume
fussent; la reine, de ?on côlé,ae montra parfaite d'oubli ou d'abnégation, elle ne chargea, n'accusa personne, répondant simplement : « Je ne sais pas, » ou a Je ne connais pas. ••
Seulement, chaque fois que, dans cet acte d'accusation, revint le nom de madame de Polignac ou de la princesse de Lamballe, ses deux amies de cœur, son visage se voila ou ses yeux s'humectèrent.
Un seul cri lui sortit du cœur, ce fut lorsqu'on lui lut les accusations portées contre elle par son propre enfant; ce fut lorsqu'on l'accusa envers le dauphin de ce crime dont Suétone accuse Agrippine envers Néron. Oh! alors, un frisson courut par tout son corps; elle seieva pâle, presque menaçante.
— Oh ! s'écria-t-elle en se tournant vers les femmes qui assistaient au procès, oh ! j'en appelle à toutes les mères !
Et un cri d'horreur s'éleva dans l'auditoire pour répondre à l'odieuse accusation d'Hébert.
Il va sans dire qu'elle fut condamnée.
Voici les questions posées par le tribunal :
« lo Est-il constant qu'il ait existé des manœuvres et intelligences avec les puissances étrangères et autres ennemis extérieurs de la République; lesdiles manœuvres et intelligences tendantes à leur fournir des secours en argent, à leur donner l'entrée du territoire français et à y faciliter le progrès de leurs armes?
»2o Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Gapet,
eôt-elle convaincue d'avoir coopéré à ces manœuvres et d'avoir entretenu ces intelligences?
» 30 Est-il constant qu'il a existé un complot et une conspiration tendante à allumer la guerre civile dans Fintérieur de la République?
» 40 Marie-Antoinette d'Autriche, veuve de Louis Capet, est-elle convaincue d'avoir participé au complot et à cette conspiration? »
Les jurés, après une heure de délibération, rentrèrent à l'audience et prononcèrent aifirmativement sur toutes les questions.
Alors, le président, s'adressant à l'auditoire, prononça les paroles suivantes :
« Si les citoyens qui remplissent Tauditoire n'étaient pas des hommes libres, et, par cette raison, capables de sentir toute la dignité de leur être, je devrais peut-être . leur rappeler qu'au moment où la justice nationale va prononcer., la loi, la raison, la moralité, leur commandent le plus grand calme; que la loi leur défend tout signe d'approbation, et qu'une personne, de quelque crime qu'elle soit couverte, une fois atteinte par la loi, n'appartient plus qu'au malheur et à l'humanité. » .
Alors, la reine, qui avait été conduite hors de la salle, est introduite de nouveau pour entendre sa sentence, qui lui fut signifiée en ces termes :
« Le tribunal, d'après la déclaration unanime du jury, faisant droit sur le réquisitoire de l'accusateur public, d'après les lois par lui citées, condamne ladite Marie-
166 LE DRAME DB QUATàJB-VINGT-TEEIîSB
Antoinette, dite Lorraine d'Autriche, veuve de Louis Gapet, à la peine de mort; déclare, conformément à la loi du 10 mars dernier, ses biens, si aucuns elle a dans l'étendue du territoire français, acquis et cohfisqués au profit de la République; ordonne qu'à sa requête le présent décret sera exécuté sur la place de la Révolution, imprimé et affiché dans toute l'étendue de la République. » - Cette sentetice, elle l'écouta calme, presque insensible, sans prononcer un seul mot, sans lever les yeux au ciel, sans les abaisser vet*s là terre.
Le présidetit liii demanda Si elle avait quelques observations à faire contre la peine de mort. Elle secoua la tété et fit quelques pas Vers là fïorte, comme si elle était impatiente de réchafaud.
En effet, entre elle et l'échafaud, il ne restait plus que cette courte balte que faisaient d'habitude les condamnés dans cette antichambre de la place de la Révolution qu'on appelait la salle des mortsi
Le peuple applaudit furieusement à cette cotldamndtion^ qui mettait sous ses pieds une femme haïe, iioe reitie détestée. Ces applaudissements poursuivirent là Cotidamnée jusque dans la salle des morts.
Arrivée là, aux premières lueurs de son derniet Joilr qui commençaient à s'infiltrer à travers un épais brouillard d'octobre, elle écrivît la lettre suivante, qtli ne parvint pas à son adresse, mais qui fut remise à Fouquiét- Tinville, lequel la remit à Gouthon, dans les papiers dfe qui on la trouva, quand tous deux à leut* tour furent allés rejoindre celle qu'ils avaient condamnée.
« Ce 16 octobre^ à quatre heures et demie du matin.
» C'est à vous, ma sœur, que j'écris pour la dernière fois. Je viens 4'étre condamnée» non pas à une mort honteuse, elle ne Test que pour les criminels, mais à aller rejoindre votre frère. J'espère montrer la même fermeté que lui. J'ai .un profond regret d'abandonner mes pauvres enfants; vous savez que je n'existais que pour eux et pour vous. Vous avez, par votre amitié, tout sacrifié pour être avec nous ; dans quelle position je vous laisse! J'ai appris, par le plaidoyer môme du procès, que ma fille était séparée de vous. Hélas! la pauvre enfant, je n'ose pas lui écrire, elle ne recevrait pas ma lettre; je ne sais même pas si cette lettre vous parviendra. Recevez pour eux deuxg ma bénédiction. J'espère qu'un jour, lorsqu'ils seront plus grands, ils pourront se réunir avec vous et jouir en pleine liberté de vos tendres soins. Qu'ils pensent tous deux à ce que je n'ai cessé de leur inspirer, que leur amitié e); leur confiance mutuelle fassent leur bonheur ; que ma fille sente qu'à l'â^^e qu'elle a, elle doit toujours aider son frère de ses conseils, que rexpérience qu'elle aura de plus que lui et son amitié pourront lui inspirer. Qu'ils sentent enfîu tous deux que^ dans quelque position oii ils pourront se trouver, ils ne seront vraiment heureux que par leur union ; qu'ils prennent exemple de nous. Combien dans nos malheurs notre amitié nous a donné de consolation ! et, dans le bon)ieur, on jouit doublement quand on peijjt le partager avec un ami; où en trouver de plus tendre» de plus cher que dans ss» propre famille? Que mon
flis n'oublie jamais les derniers mots de son père, que je lui répète expressément : Qu'il ne cherche jamais à venger notre mort,
» J'ai à vous parler d'une chose bien pénible à mon cœur. Je sais combien cet enfant doit vous avoir fait de la peine. Pardonnez-lui, ma chère sœurf songez à Tâge qu'il a et combien il est facile de faire dire à un enfant ce qu'on veut et même ce qu'il ne comprend pas. Un jour viendra, j'espère, où il ne sentira que mieux le prix de toutes vos bontés et de votre tendresse pour tous deux, lime reste à vous confier encore mes dernières pensées. J'aurais voulu les écrire dès le commencement du procès; mais, outre qu'on ne me laissait pas écrire, la marche en a été si rapide, que je n'en aurais pas réellement eu le temps. Je meurs dans la religion catholique, vapostolique et romaine, dans celle de mes frères, dans celle où j'ai été élevée et que j'ai toujours professée; n'ayant aucune consolation spirituelle à attendre, ne sachant pas s'il existe encore des prêtres de cette religion^'^'r- et même le lieu où je suis les exposerait trop s'ils y éîUraient une fois, — je demande pardon sincèrement à Diefc toutes les fautes que j'ai pu commettre depuis ^e j'existe. J'espère qu'il voudra bien recevoir mon âme en miséricorde et sa bonté; je pardonne à tous mes ennemi? le mal qu'ils m'ont fait. Je demande pardon à tous ceux que je connais et à vous, ma sœur, en particulier, de toutes les peines que, sans le vouloir, j'aurais pu vous causer. Je dis adieu à mes tantes et à tous mes frères et sœurs. J'avais des amis, l'idée d'en être séparée pour j a-
mais et leurs peines sont uu des plus grands regrets que j'emporte en mourant ; qu'ils sachent, du moins, que Jusqu'à mon dernier moment, j'ai pensé à eux. Adieu, ma bonne et tendre sœur; puisse cette lettre vous arriver! pensez toujours à moi. Je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que ces pauvres et chers enfants. Mou Dieu ! qu'il est déchirant de les quitter pour toujours! Adieu! adieu! Je ne dois plus m'occuper que de mes devoirs spirituels; comme je ne suis pas libre dans mes actions, on m'amènera peut-être un prêtre, mais je proteste ici que je ne lui dirai pas un mot et que je le traiterai comme un être absolument étranger. »
Bault était là, il attendait cette lettre; cette lettre achevée, la reine en baisa toutes les pages, la plia sans la cacheter et la lui remit.
Mais, comme nous l'avons dit, Bault fut obligé de la remettre lui-même à Fouquier-Tinville.
On voit que la reine avait pris d'avance la résolution de refuser tout prêtre assermenté qui se présenterait à elle.
L'archevêque de Paris, Gobel, lui en envoya successivement trois. L'un était le curé constitutionnel de Saint- Landry, nommé Girard; le second, l'abbé Lambert, un des vicaires de l'archevêque de Paris; le troisième, un prêtre moitié allemand, moitié français, nommé Lothringer,
L'abbé Girard se présenta le premier , la reine l'accueillit plus que froidement.
— Je vous remercie, lui dit elle, mais ma religioa m. *""
me défend de recevoir le pardon du Seigneur par un prêtre d'une autre religion que là religion romaine. J'ea aurais bien besoin pourtant, ajouta-t-eile comme si elle se parlait à elle-même, car je suis une grande pécheresse; par bonhour, je vais recevoir un grand sacrement!
— Oui, le martyre, dit le bon curé à demi-voix et en s'inclînant. 4
Voyant refuser son doyen et son supérieur, l'abbé Lambert ne parla même poitit à la reine ; il se tint à distance, et suivit, comme lui les larmes aux yeux, l'abbé Girard qui se relirait.
Quant à Tabbé Lothringer, il y mit un entêtement consciencieux dont l'insistance troubla presque les derniers moments de la reine. Elle eut beau refuser, il demeura ; elle eut beau lui dire qu'elle désirait puiser sa consolation en elle-même, 11 voulut malgré elle la consoler.
Ce qui rendait la reine si ferme dans ses refus, c'était une espérance inspirée par madame Elisabeth ; madame Elisabeth lui avait indiqué le ntiméro et l'étage d'une maison de la rue Saint-Honoré, devant laquelle passaient les condamnés pour se rendre à la place de la Révolution ; et, dans cette maison, à l'étage indiqué, un prêtre se trouverait le jour du supplice, au moment du passàgô, pour laisser tomber sur sa tête cette absolution in extremis, pour laquelle l'Église a remis tous ses pouvoirs à ses plus humbles ministres.
La reine avait dépouillé la robe noire de la veiive pour revêtir la robe blanche dd la martyre ; la fille du concierge Bault l'avait aidée à s'habiller, elle lui avait passé
1^ plus bellq dp pes trois chemises, celle où il y avait de la dentelle; puis elle la coiffa, enferma ses cheveux blanjehjs (Jans un bonnet blanc serré d'un ruban noir et cou- .yrit ses épaules amaigries, d'un fichu blanc comipe le yegte,
A onze heures, les gendarmes et les exécuteurs entrèrent dans la chambre des morts ; la reine les vit venir à elle sans pâlir. Tout sentiment de crainte était éteint chez la condamnée ; bien loin de craindre, elle semblait au contraire aspirer à Féchafaud.
Elle était assise sur un banc, la tête appuyée au mur; elle se leva, embrassa la fille? du concierge, se coupa les cheveux ellç-mème, se laissa lier les mains sans plainte ni naurBaure, et suivit d'un pas ferme ses terribles guideg.
Seulement, en passant de l'escalier dans la cour et en jetant les yeux autour d'elle^ elle aperçut la charrette des condamnés qui Tattendait, elle et ses compagnons de supplice; à cette vue, elle 3'arrêta et fit un mouvement pour retpurner ep arrière, en même temps qu'une expression d'étopnemept, plus que d'étonnement, d'horreur, passait sur son visage,
Elle av^it, jusqu'à cette beurç suprême, cru qu'elle serait conduite à l'écbafaud dang nm voiture fermée, comme on avait eu la pudeur dp le faire pour le roi ; mîiis l'égalité devant la mprt savait été poussée popr elle, comme on le voit, jusqu'à ses dernières limites,
A peine apparut-elle, que tout ce peuple, entassé sur les quais et sur les ponts, ondula comme une boule; puis, de toutes ces poitrines haineuses, pleines de récrimina-
lions et de fiel, s'élancèrent les cris de : A bas l'AutrU chienne! à mort la veuve Capett à mort madame Veto t à mort la tyrannie !
On crut un instant, si fort la foule se tenait pressée, que la charrette ne pourrait passer; mais le comédien Grammont prit la tête du cortège, et, brandissant-son sabre nu, écarta la foule avec le poitrail de son cheval.
Mais bientôt tous ces cris s'éteignirent sous le regard froid et sombre de la condamnée; la lutte avait duré dix minutes; pendant ces dix minutes, ses joues empourprées, puis blêmissantes, avaient indiqué le combat efTroyable qui se livrait en elle; enfin, après s'être vaincue ellemême, elle avait vaincu les spectateurs.
En effet, jamais physionomie n'imposa plus énergiquement le respect. Jamais Marie- Antoinette n'avait été plus grande et plus reine. Indifférente aux exhortations de l'abbé Girard, qui l'avait accompagïtiJé malgré elle, son front n'oscillait ni à dtoite ni à gauche : la pensée, vivante au fond de son cerveau, semblait immuable comme son regard. Le mouvement saccadé de la charrette sur le pavé inégal faisait par sa violence même ressortir la rigidité de son maintien. On eût dit une de ces statues de marbre destinées à une tombe, et qui cheminent sur un chariot. Seulement, la statue royale avait l'œil lumineux, et ses cheveux fouettaient ses joues, agités par le vent.
Cependant, en arrivant à la hauteur de l'église de l'Assomption, cette rigidité disparut. Les yeux de la reine se levèrent et parurent chercher avec inquiétude un objet inconnu. Les spectateurs qui ignoraient ce que cherchaient
ses yeux, crurent qu'elle était un instant distraite par ces drapeaux flottants, par ces banderoles déroulées qui ornaient presque toutes les fenêtres de la rue Saint-Honoré. Mais Dieu seul, la reine et un homme placé à une fenêtre d'un troisième étage, savaient ce que cherchaient ses yeux.
Ses yeux cherchaient le numéro de la maison indiquée par madame Elisabeth, et, dans cette maison, le prêtre qui devait laisser tomber sur elle les paroles bénies. Elle trouva le numéro, et, à un. signe fait pour elle seule, elle reconnut le prêtre.
Alors, elle ferma les yeux, baissa le front, se recueillit et pria.
Puis elle releva sa tête entourée d*uno auréole de joie, qui étonna ceux qui avaient vu s'opérer en elle cette transformation dont ils ne pouvaient deviner la cause.
Cependant la charrette avançait toujours.
En arrivant sur la place de rexôcution, elle s'arrêta juste en face de la grande allée qui va du pont Tournant aux Tuileries. Marie- Antoinette tourna la tête vers son ancien palais, quelques larmes roulaient sur ses joues. Ces larmes n'étaient pas de regret sans doute : elle n'y était entrée que pour souffrir.
La reine, avertie qu'il fallait monter sur Téchafaud, descendit à rinstant même, mais avec précaution, les trois degrés du marchepied. Elle était soutenue par Sanson, qui, jusqu'au dernier moment, en accomplissant la tâche à laquelle il était lui-même condamné, lui témoigna les plus grands égards.
Quelques pas lui suffisaient pour passer de la charrette
à Téchaftiiid; elle les lit sans précipitation ni lenteur, marehant de ea marche habituelle ; puis elle monta avec majesté les degrés funèbres qui s'échelonnaient devant elle.
La peine atteignit la plate-forme; le prêtre continuait de lui parler sans qu'elle Técoutàt ; un aide la poussait doucement par derrière, un second dénouait le fichu qui lui couvrait les épaules.
Marie-Antoinette sentit la main infâme qui effleurait son cou; elle fit un brusque mouvement pour se retourner, et marcha sur le pied de Sanson, qui, sans qu'elle le vît, était occupé à préparer la fatale bascule.
^Pardon, monsieur, lui dit-elle, je ne l'ai point fait exprès.
Puis, se tournant du côté du Temple :
— Encore une fois adieu, mes enfants I ajouta-t-elle ; je vais rejoindre votre père.
Ce furent les dernières paroles que prononça Marie-Antoinette.
Le quart après midi sonnait à l'horloge des huileries, lorqUe la hache tomba et sépara la tête du corps.
Le valet du bourreau ramassa cette tête, et, la montrant au peuple, il fit le tour de Féchafaud.
Ainsi mourut, le 16 octobre 1793, Marie-Antpinette- Jeanne-Josèphe de Lorraine, fille d'empereur et veuve de roi. Elle avait trente-sept ans et onze'mois, et était demeurée vingt-trois ans en France.
La bière dans laquelle elle fut ensevelie coûta sept francs, Pinsi que le constatent les registres de la Madeleine,
Les dernier^ hôtes du Templç. — La fouille de quatre heures." — Persécutions puériles. — Extraits des délibérations du conseil général. — Le dé d'or. ?- Le pansement refïisé. — I0 jus d'herbes. — Deux bouillons. '— L'égalité des jours. — La fausse monnaie. — Le trictrac. — Le maigre de madame Elisabeth. — Séparation de madame Elisabeth et de madame Royale. — Le 10 mai 1704. — Interrogatoire de madame Elisabeth par Fouquier- Tipy^le. r^ Chefs d'accusation, rr- I^e 10 août, les diai^an^s, correspondance, etc.
Puisque, laissant de côté le^ évép^meuts qui 3e p^s^^jent en tjehprs 4u Temple, nous avons suivi les catastrophes royales de Louis XYl à Jlarie-Autpinette, ne quittons cette sombre prison qu'appès eu ^voir fiiii ^vçc se^ illustres jC&pUfs.
Ï4^ reine conduite du femple à la Conciergerie, et de la Conciergerie à, r^chafaud, \\ ne restait plus au Ternpie que madame piisat)etb, mï^dame Royale et le jeune dauphin.
Madame Elisabeth et madame Royale logeaient pnsamble ; le jeune daupi^iu habitait, au-dessous de leur appartement, la chambre de Simon.
Les deux princesses iguor^i^nt 1^ c^tastrpphe du 16 octobre. Quelques mots surpris à la dérobée, quelques vagues ruffleurî$ venant de la rqe suffirent pour (Sel^irer madanae Élisatieth, qui, d'ailleurs, si pr08 d'être iparfyre h sou tour, avait peut-ôtre dôjà l'intuition d'une sainte. Le
plus longtemps qu^elle put, elle cacha la vérité à sa nièce. La nouvelle de la mort du duc d'Orléans, que les deux princesses connurent par les cris des colporteurs, fut la seule nouvelle positive qui leur parvint pendant tout le courant de l'hiver.
Cependant la mort du roi et de la reine était loin d'avoir, comme on eût pu le penser, allégé la situation des princesses et du jeune prince. A chaque instant, les visites de municipaux se succédaient, les fouilles devenaient de plus en plus brutales et rigoureuses; ces fouilles furent fixées à trois par jour, et Tune de ces fouilles, faite par des municipaux ivres, dura depuis (quatre heures de l'après-midi jusqu'à huit genres et demie du soir. Pendant ces quatre heures, les deux princesses, l'une belle encore, l'autre belle déjà, furent en butte aux propos les plus grossiers, aux attouchements les plus obscènes. Malgré la sévérité et la longueur de cette opération, elle ne donna pour résultat qu'un jeu de cartes avec des rois et des reines, ce qui était fort criminel, il est vrai, et un volume avec des armoiries imprimées sur sa reliure.
Veut-on voir, par les extraits du registre des délibérations du conseil général^ à quel point dt; persécution puérile on en était arrivé avec les pauvres femmes ?
On n'a qu'à lire les extraits suivants :
Séance du 24 pluviôse an ii.
« Un administrateur de police, de service 'hier, dépose sur le bureau un dé d'or qui lui a été remis par Elisabeth,
pour en recevoir un autre de telle nature qu'il plaira au conseil, observant que celui qu'elle remet est percé.
» Le conseil donne acte au citoyen administrateur dix dépôt qu'il a fait, et arrête qu'il sera donné un autre dé en cuivre ou en ivoire, et que le dé d'or sera vendu au profit des indigents. »
Séance du 8 germinal an ii.
« Le secrétaire-greffier annonce au conseil qu'en exécution d'un de ses précédents arrêtés, il a acheté deux dés en ivoire pour les prisonnières du Temple; il ajoute que, demain, il portera à la Monnaie le dé d'or, pour le prix en être distribué par les ordres du conseil. '
» Le conseil général donne acte au secrétaire-greffier de la déclaration. »
Madame Elisabeth avait, depuis trois ans, un cautère au bras, et, malgré ses réclamations, malgré les attestations du médecin, constatant que ce cautère était indispensable à sa santé, on lui refusa longtemps ce qui lui était nécessaire pour le soigner. Enfin, un jour, un municipal, Indigné de cette inhumanité, envoya chercher, comme pour lui et de son argent, les objets nécessaires à ce pansement, à la pharmacie voisine.
Quant à madame Royale, qui avait- l'habitude des jus d'herbe le matin, il fallut qu'elle s'en passât, cette dépense étant regardée comme inutile.
Ce n'est pas le tout; madame Royale prenait deux bouillons par jour ; c'était un dernier luxe, que Ton pouvait
bien Ijiisjser àl'iUustre capjivp ; piqis on trouva que c'était 4p pîir§Ule^ profpsiPTîs que venait la ruine de la Républiqu«3; f.t, <Jfia? la, sé^ncp du 19 pluviôse an ii, intervint pet i^rrêté dp la Cooirnune :
« Le conseil du Temple fait part que le citoyen Langlois a apporté une bouteille, du contenu d'environ un démise tier, scellée d'un eaebet formé de plusieurs lettres que nous n'avons pu distinguer, et sur laquelle était une inscription portant ces mots :
» Bouillons pour Marie-Thérèse,
» Ayant interpellé ledit J^anglpis de çlire de quel ordre il apportait ces bouillons, d. dit que, depuis environ quatre PU cinq nipis, il avait toujours continué d'en apporter sans empêchement.
» Le conseil du Temple, considérant qu'aijcun officier de santé n'avait ordonné les bouillons mentionnés ci-dessus, et la Hile Capet et sa tante jouissant d'une santé parfaite, ainsi que s'en est assuré le conseil aujourd'hui ;
» Considérant que ce ne peut être que par ijne espèce d'habitude, et sans aucun besoin, que l'usage de ces bpujl- ]Qm ^ été conservé, et qu'il est en piême temps de l'intérêt de la République, ainsi que du devoir des magistrats, 4'arrÊter tonte espèce d'abus k l'instant qu'ils viennent k leur pqnnaiîBsance;
» Arrête qu'à compter ie ce jour, Tusage de (ont rep^da pftr qui que ce soit cessera jusqu'à ce qu'il eu ait ét^ référé au conseil général de la Commune, pour être statué par lui définitivement ce qu'il appartiendra.
» Le conseil adopte rarrêlé du conseil du Temple dans tout son contenu. »
Une des grandes douleurs des pauvres princesses, c'était de ne pouvoir suivre ponctuellement les commandements deTÉglise; ainsi elles s'exposèrent à toute sorte d'injures et de grossièretés pour tâcher de faire niaigre pendant les jours de pénitence. Entre autres plaisanteries, on leur répondit que, depuis la proclamation de l'égalité universelle, il n'y avait plus de différence entre leâ jours.
D'ailleurs, les semaines avaient été supprimées au profij; des décades.
Malgré toutes ces bonnes raisons, un vendredi, madame Elisabeth insista pour obtenir des œufs ou du poisson.
— Pourquoi cela, des œufs ou du poisson? demanda le municipal.
— Pour faire maigre, répondit madame Elisabeth.
— Et pourquoi veux-tu faire maigre?
— Parce que c'est une des prescriptions de notre sainte Église.
— Mais, Citoyenne, s'écria le municipal avec une prb* fonde pitié pou^ l'ignorance et la superstition de la prisonnière; mais tu né sais donc pas ce qui se passé? Il n*y a plus que les sdts qui ctoietlt à delà !
Madame Elisabeth se résigna, et, à partir de ce moment, cessa de rien demander.
Un jour, on se présenta chez les prisonnières pour procéder à une fouille plus rigoureuse qu'aucune de celles qui avaient eûcôrë élé opérées*
Simon les avait accusées de faire de la fausse monnaie ; il avait entendu et reconnu le bruit du balancier.
Il en coûta aux princesses leur trictrac, c'est-à-dire la dernière distraction qu'on leur eût laissée.
C'était le bruit des dés que Simon avait pris pour celui du balancier.
Le 19 janvier 1794, les princesses entendirent un grand bruit chez le jeune prince; elles furent alors convaincues qu'on l'emmenait hors du Temple. En effet, en regardant par le trou de la serrure, elles virent emporter force paquets. A partir de ce moment, elles le crurent parti, tandis qu'il n'était que déménagé.
C'était Simon qui était parti : forcé d'opter entre la place de municipal et celle de gardien du dauphin, il avait opté pour celle de municipal.
Quoique privée d'aliments maigres, madame Elisabeth fit son carême entier; elle ne déjeunait pas. Elle prenait à dinerune écuelle de café au lait, et, le soir elle mangeait un morceau de pain sec.
Quant à madame Royale, elle eût bien voulu suivre l'exemple de sa tante; mais celle-ci, au contraire, lui ordonnait de manger ce qu'on lui apportait, attendu qu'elle n'avait pas l'âge fixé pour faire abstinence.
Au commencement du printemps, la République se trouvant de plus en plus gênée, on supprima la chandelle aux princesses, qui dès lors se couchèrent dès qu'elles cessaient d'y voir.
Rien de remarquable n'advint jusqu'au 9 mai.
Ce jour-là, au moment où les deux prisonnières allaient
se mettre au lit, on tira teurs verrous et elles eiiteodirent frapper à leur porte.
Gomme elles hésitaient à répondre, l'es coups redoublèrent.
— Ayez un peu de patience, dit madame Elisabeth, je passe ma robe.
— Que diable! dit une voix rude, ce ne doit cependant pas être si long que cela, une robe à passer.
Et les coups redoublèrent avec une telle violence, que les deux princesses crurent qu'on allait enfoncer leur porte.
Madame Elisabeth se décida à aller ouvrir.
^ Enfin! dit la même voix en entendant la clef tourner dans la serrure, c'est bien heureux !
— Que voulez- vous, messieurs? dit la princesse à trois hommes qui attendaient à la porte.
— Allons, citoyenne, dit Tun de ces trois hommes, il faut descendre.
— Et ma nièce? demanda madame Elisabeth.
' 6ath l ta nièce, on s^en occupera après.
Madame Royale jeta ses bras au cou de sa tante et poussa quelques cris*
Madame Elisabeth l'embrassa, en l'invitant à se calmer.
Puis, pour la rassurer, et quoiqu'elle ne crût pas ellemême à la promesse qu'elle faisait :
— Sois tranquille, mon enfant, lui dit-elle, je vais sans doute remonter.
— • Non, citoyenne, non, lu ne remonteras pas, dit le m. 11
J82 LE DRAME DE QU ATKE-YINGT-TRKIZE
même homme en secouant la tête; prends toi^ })onnet et descends.
Madame Ëlisabetb chercha son bonnet, et, comme, k leur gré, elle tardait trop à le trouver, ceux qui étaient venus la chercher Taccablèrent d'injures. ^
Il fallait obéir. Madame Elisabeth embrassa encore une fois sa nièce.
— Aie du courage et crois toujours en QieUi mon enfant, lui dit-elle; sers-toi toujours des bops principes de religion que tu as reçus, et ne manque jamajs aux dernières recommandations de ton père et de ta mère.
Ces dernières recommandations faite»^ eUe sortit.
Arrivée en bas, on lui demanda ^e$ poches, oii Tpn ne trouva rien. Pauvre feipme! il y avait un s^ois qu'on le« lui retournait trois fois par jour. '
Puis les municipaux lireat un procè^-yerhal pQur se décharger de sa personne.
Enfin, après mille injures reçues, elle monta dans le liacre avec Thuissier du tribunal et arriva ^ U Conciergerie, où elle passa la nujt.
Le lendemain, elle devait paraître devant le tril^unal.
Au moment où le roi et même la reine avaient été coih damnés, la Convention, qui avait jug4 le roi, et le tribuwl révolutionnaire, qui avajt jugé la reine, leur avaient f|it la faveur de les juger et de les con(^amner ^euU; maie* à l'époque où Ton était arrivé, c'est-à-dire ai» 10 mai ITSi, le tribunal était encombré et ne pouvait plu» iûra de parriltes grâces. On accola donc à madame Ëli«aboUi vingt
tX DKAMB DX QnâT&X-YINGT-^TRKISB 181
et une personnes, entre antres, toute la fomille des Lomé* nie de Brienne, à l'exception de Tancien premier ministre, ffae nous avons tu brûler en effigie à sa sortie du ihinistére,et qui^pour en Unir plus Tite/qnoique le tribunal né fit pas traîner les cboses en longueur, s'était tué au moment où Ton était venu pour Tarréler^
Ainsi, la Révolution en était là) qu'elle poussait un car* dinal au suicide.
Âu reste, nous donnerons Tinterrogatoire eiaet. C'est un prooés^terbal d'innocence, légu$ ft l'histoire par unemar^ tyre et par une sainte.
. La princesse fut atneùée au tribtiiiftl vers dix hefares; Fouquier-Tinrille présidait.
^ Gomment tous appelet-vous? detnauda Fouquiar Tiflvllle.
-^MaMe-Philippitie-filisabeth-Hélèné.
. «- Volfé état?
Madame Elisabeth hésitait.
^ Je vous demande ce que vods étiés ?
J'étais fille de M. le dauphin, et dœur du roi.
^ Où éties-tous dans las Journées des it, 13 et lA mai ITW, c'est- à-dlffe aux époques des premiers complots de la coui* eotitre le peuple?
— J'étais dftns le sein de ma fiimilie; Je n'ai connu aucun des complots dont tous me parlez, et ce 6ont des événements que J'étais loin de prévoir et de seconder.
— Lors de la fuite du tyran ft Yarennes, ne l'aveÉ-vous pas accompagné?
— Tout m'ordonnait de suivre mon frère, et je me suif
184 LE DRAME D£ QUATllE-VINGT-TREIZE
fait un devoir, dans cette occasion, comme dans toute autre, de ne point le quitter.
— N'avez-vous pas ligure dans Porgie infâme et scandaleuse des gardes du corps, et n'avez-vous pas fait le tour de la table avec Marie- Antoinette, pour faire répéter, à cha» cun des convives, ce serment affi-eux d*exterminer tous les patriotes, pour étouffer la liberté dans sa naissance et raffermir Je trône chancelant?
— J'ignore absolument si Torgie dont vous parlez a'eii lieu; mais je déclare n'en avoir été aucunement instruite et n'y avoir pris aucune part.
, — Vous ne dites pas la vérité, et votre dénégation ne peut vous être d'aucune utilité, lorsqu'elle est démentie, d'une part, par la notoriété publique, et, de l'autre, par la vraiseiIîiMADce qui persuade à tout bomme sensé qu'une femme aussi inuTHé^ent liée avec Marie-Antoinette que vous Tétiez, et par^ft8&Jifi{Jsdusang et par l'amitié la plus étroite, n'a pu se dispenser de psTN^ger ses machinations, et de les favoriser de tout son pouvcJ^^r. Vous avez donc nécessairement, d'accord avec la femme^d^u tyran, provoqué le sermejat abominable prêté par lesY^tellites de la cour, d'assasèineret d'anéantir la liberté âansson priaci£^^^voffl^ avez ég'àlement provoqué les d;(utrages saaglants faits aux signes précieux de la liberté qui ont été foulés aux pieds par vos complices.
— J'ai déjà dit que tous ces faits m'étaient étra>
— Où étiez-vous dans la journée du 10 août 1792^
— J'étais au château, ma résidence ordinaire et relie.
— N'avez-Yous pas passé la nuit du 9 au 10 dans ia chambre de voire frère, et n'avez-vous pas eu avec lui des conférences secrètes qui vous ont expliqué le but et le motif de tous les mouvements et préparatifs qui se faisaient sous vos yeux?
— J'ai passé chez mon frère la nuit dont^vous me parlez; jamais je ne Tai quitté; il avait beaucoup de confiance en moi, et cependant je n'ai rien remarqué dans sa conduite, ni dans ses discours, qui pût m'annoncer ce qui s'est passé depuis.
— Votre réponse blesse tout à la fois la vérité et la vraisemblance, et une femme qui a manifesté, dans tout le cours de la Révolution, une opposition aussi frappante au nouvel ordre de choses, ne peut être crue, lorsqu'elle veut faire croire qu'elle a ignoré la cause des rassemblements de toute espèce qui se faisaient au château la veille ^ du 10 août. Voudriez- vous nous dire cç qui vous a empêchée de vous coucher cette môme nuit?
— Je ne me suis point couchée parce que les corps constitués étaient venus faire part à mon frère de l'agitation des habitants de Paris et des dangers qui pouvaient en résulter.
— Vous dissimulez en vain, surtout d'après les différents aveux de la femme Gapet, qui vous a désignée comme ayant assisté à l'orgie des gardes du corps, comme l'ayant soutenue dans ses craintes et ses alarmes, le 10 août, sur les jours de Gapet et sur tout ce qui pouvait
^^^'intéresser. Mais ce que vous niez infructueusement, c'est la part active que vous avez prise à l'action qui
186 LE bMAMË D£ QUAtRB-VlNGT-TAfil8i
s'est engagée entre les patriotog et les sàtetlites de la tyrannie. G'Gét votrfi «èle (*t votre ardeur à fcervir les ennemie du pêtiple et à lèitr fournir dê^ balles, ^uëi)ous preniez là peine de mdbhery cOmrtie devant ètfe dirigées contre les patriotes, et destinées à lès rnoissoilnel*. Ce soot les vœux contre le bien public, que vous faisiez pour que là victoire demeurât aux. partisans de votre frère, et le» encouriigeihéntâ eu tout genre qiîe vdus donui^'z au*, assassins de la patrie. Qile réporidez*vous Ô ces dernierâ faits?
— Tous ces faits qui me sont imputée sont autant d'indignités, dorît je suis loin de m'êtrë soulUde.
— Lors du voyage de Varennes, n'avez-vous pas fait jjrécéder Tévasidli hoilteuse du tyran, de la soustraictioa des diamants dits de la couronne, appartenant alors ft la nation, et ne leà avez-vous pas envoyés à votre frère d'Artois?
— Ces diamants n'ont point été envoyés à d'Artois; je îne suis bornée à les dépose^ entre ieë mains d'une personne de confiance.
— Voudriez-vous nous désigner le dépositaire de eeft diamants, ou nous le nommer?
— M. de Choiseul est celui que j'avais choisi pour faire ce dépôt.
^ Que sont devenus lés diamants que vous dites avejr confiés à Ghoiseul?
— I^gnore absolument quel a ptl être le sort de cM diamants, n'ayant |)oint eu roccasidti de revoii* M. de Glioiseul, et Je ne tn'éù suis nullement occupée.
tï DRAME DE QUATRE-VINGT-TREIZE 187
— Vous tîe cessez d'en imposer sur toutes les interpellations qui vous sont faites, et particulièrement sur le tait des diamants; car un procès- verbal du 12 décembre lT9i, bien rédigé en connaissance de cause, par les teprèsentants du peuple, lors de l'instruction de Taffaire relative au vol de ces diamants, constate, d'une manière sanô réplique, que lesdits diamants ont été envoyés à d'Artois.
Ici, Taccusée garde le silence.
— N'avez-votis pas entretenu des correspondances avec votre frère, le ci-devant Monsieur?
— Je ne me rappelle pas en avoir entretenu, surtout depuis qu'elle^ sont prohibées.
— N'avez- vous pas secouru et pansé vous-même les six blessures des assassins etivoyés par votre frère aux Champs-Elysées, contre les braves Marseillais?
— Je n*ai jamais su que mon frère eût envoyé (Jes assassins contré qui que ce soit; s'il m'est arrivé de doniier des secours à quelques blessés, l'humanité seule a pu me conduire dans le pansement de leurs blessures. Je n'ai point eu besoin de m'informer die la cause de leur^ maux, pour m'occuper de leur soulagement. Je ne m'en fais point un mérite; mais je n'imagine pas que Ton puisse m'en faire tin crime.
— Il est difficile d'accorder ces sentiments d'humanit^ dont vous parlez avec cette joie cruelle que vous avez montrée en voyant couler des flots de sang, dans la journée du 10 août. Tout nous autorise à croire que vous n'êtes humaine que pour les assassins du. peuple, et que
J88 LE DKAME DE QU ATKE-VTNGT-TRETZE
VOUS avez la férocité des animaux les plus sanguinaires pour les défenseurs de la liberté.
» Loin de secourir ces derniers, vous provoquiez leur massacre par vos applaudissements; loin de désarmer les massacreurs du peuple, vous leur prodiguiez à pleines mains les instruments de mort à l'aide desquels .vous vous flattiez, vous et vos complices, de rétablir le despotisme de la tyrannie.
» Voilà rhumanité des dominateurs des nations qui, de tout temps, ont sacrifié des millions d'hommes à leurs caprices, à leur ambition ou à leur cupidité.
» L'accusée Elisabeth, dont le plan de défense est de nier tout ce qui est à sa charge, aurait-elle la bonne foi de convenir qu'elle a bercé le petit Gapel, dans Tespoir de succéder au trône de son père, et qu'elle a ainsi provoq\ié le retour à la royauté ?
— Je causais familièrement dans ma prison avec cet infortuné, qui m'était cher à plus d'un titre; et je lui administrais, en conséquence, les consolations qui me parais-
, saient les plus capables de le dédommager de la perte de ceux qui lui avaient donné le jour.
— C'est convenir en d'autres termes que vous nourrissiez le petit Gapet des projets de vengeance que vous et les vôtres n'avez cessé de former contre la liberté et que vous vous flattiez de relever les débris d'un trône hriaé, en l'inondant de tout le sang des patriotes.
hR DRAME DE Q13 ATRE-YIN GT-TREIZK 189
Fouqnier-Tinville conclut à la mort. — Condamnatioii de la fa* mille Lomënle de Brienne. « Mot de raecusateur public » Refus de laisser Tenir un prêtre non assermenté. — La salle des morts. — Le fichu partagé. — L'auréole de jeunesse. — La vingttroisième sur la charrette. — Éloge de la sœur du roi. —Ré* ponse a H. de Sainl-Pardoux. — Elle suit son frère partout. — Les femmes^ nobles qui l'accompagnent. — Le dernier baiser. -— Appréciation dos vertus de madame Elisabeth. — Dernier acte du 10 mai.
Cet interrogatoire terminé, Fouquier-Tin ville conclut à la mort, et les jurés, interpellés par lui, prononcèrent, en leur âme et conscience, que la princesse avait mérité la mort.
En môme temps qu'elle, comme nous l'avons dit, furt condamné toute la famille' Loménie de Brienne, ainsi que la veuve et le fils de Montmorin, l'ancien ministre, tué le 2 septembre au massacre des prisons.
Le jeune homme avait vingt-deux ans.
Aussi, en voyant autour de madame Ëlis^abeth, outre la ianoiille de Brienne outre madame de Montmorin et, son fils7 mesdames de Fenozan, de Montmorency, de Sérilly et un vieux courtisan, le comte de Sourdeval , l'accusateur public, dit agréablement :
— Eh bien, de quoi donc se plaint-elle? En se voyant, au pied de la guillotine, entourée de sa fidèle noblesse, elle pourra se croire encore à Versailles.
L*accusateur avait raison ; les femmes nobles ne firent pas plus défaut à madame Elisabeth sur la place de la Révolution que les nobles hommes n'avaient fait défaut au fpi jlejp, à Ppitier?, ^t à Philippe dp ValpiSy à Grécy-
Auiei, inaij^n9.e Elisabeth ne SP pl9ig]aait?§il§ P^rl^lle pardonnait à ses bourreaux et priait pour ses compagfles.
Elle entendit donc son arrêt satiâ étônneoietit, saùs flôuleur, le ^omir^ spï Jgs lèyiie^ ; S!eu]^wfilJt, ^ t^je slfthsissa tristement quand, ayant demandé un prêtre noà asgerinenté, celte grâce lui fut reftisëe. On allait là reconduire à la Conciergerie; mais elle demanda à entrer, longtemps d'avance, dans cette salle commune qu'on eût dû appeler la salle de Tégalité, mais qu'on avait baptisée du nom plus signifiactif encore de salle des morts ;1à, au ifallîeu des victimes courbées, les unes sous les regrets de là vie, lés autres sous la douleur d'une séparation éternelle, elle resta debout, allant de Tune à l'autre, pareille à ces anges qui descendaient dans le cirque pour encourager et soutenir les premiers chrétiens ; son dernier acte fut subiiine de pudeur. Une fenlme cherchait un mouchoir pour couvrir sa poitrine, madame 'Elisabeth déchira son fichu et lui en donna la moitié.
Puis son tour vint, le bourreau lui coupa ses longs cheveux blonds, qui tombèrent autour d'elle con[)me une auréole de jeunesse, cédant la place à une auréole d'éternité. Aussitôt, ses compagnes se précipitèrent dessus et se les partagèrent; puis on lui lia les mains, tout cela sans qu'un nuage altérât la sérénité de son visage d'ange, sans qu'elle poussât un soupir, sans qn'elle laissât échapper
pnjî plainte, Oa l.a fit monter la dernière sup le deyiiier bgnc (J^ 1^ Ghgi^^ett^; yingt-cjeux têteg devaiefit tonaber aygnt la siepn^ l
jLef ch^rretteç partirent.
I^g Çpuplç. ordindremegt pi bruyant et ^i insj)Iteuf sjip le passage des cofi^arppés. s§ lut cette fois ; on §e montrait la martyre de la iflaifi. et quelques femmes d^ peuple qui croyaient encore en Dieu, furent surprises faisant le signe de la croix.
C'est qu'ai^ssi, toutes ces dilapidations de la reine, tous ces déçordres de la cour, tf)us ces menppqges politiqueg du roi, rien de tout cela n'avait souillé la noble princesse. Pandant tout le temps que Louis XVI avait été riche, puissant, roi enfin, elle avait disparu, elle, et. excepté ceux qu'elle secourait obscurément, nul ne soupçonnait son existence. Ce ne fut qu'au moment des troubles, ce ne fut qu'aux 5 et 6 octobre, ce ne fut qu'au 20 juin, ce né fut qu'au 10 août qu'on la vit paraître, mais, toujours belle et chaste comme Minerve, pour fiiire au roi et à la reine un bouclier de son innocence. Au 20 juin, on la prenait pour sa belle-sœur ; des assassins la menaçaient, M. de Saint Pardoux se jeta entre elle et les couteaux levés sur elle en B'écriant :
— Mais vous vous trompez, malheureux ! ce n'est pas la reine, c'est la sœur du roi.
— Pourquoi donc les détromper, monsieur? dit madame Élisab(>th avec sa voix angélique. Vous leur eussiez peutêtre épargné un pi os grand crime !
Au 10 août, quand personne ne songeait à elle, quand
elle eût pu quitter les Tuileries, Paris, la France, elle n'y songeait même pas ; elle suivit son frère à TAssemblée, le suivit dans la loge des journalistes, le suivit au Temple; elle l'eût suivi à Téchafaud avec la môme abnégation, sans môme demander : «Où me condui£ez-vous?»tant il lui semblait naturel de partager la fortune de son frère, dans la vie et dans la mort; mais, là, on Tarrôta.
— Où allez-vous? lui demanda le bourreau.
— A la mort!
— Ce n'est pas encore votre tour.
Et elle attendit, ange de consolation pour la reine, jusqu'au moment où l'on vint chercher la reine, et qù, cette fois encore, elle voulut mourir avec elle.
Mais alors ce fut la reine qui lui dit: .
— Demeurez encore sur cette terre, ma sœur, et soyez la mère de mes enfants.
Et*elle fut leur mère jusqu'au moment où l'on vint la chercher à son tour; car son tour était enfin arrivé.
Aussi un remords secret mordait-il tous les cœurs au passage de cette femme; car chacun la voyait, s'oubliant elle-môme, exhorter los autres au courage et à la résignation. Les femmes qui devaient mourir avec elles, fièresde servir de cortège à cette martyre de la terre qui allait devenir un ange du ciel, les femmes passèrent une à une devant elle pour aller de la charrette à l'échafaud, s'inclinant au passage, recevant chacune à son tour une bénédiction et un baiser.
Et les pîcécuteurs, qui avaient refusé à Camille Desmoulins et à Dujîlon .celte suprême joie? de s'embrasser au pied
LE DRAME DE QUATRE- VINGrT-TREIZE 193
de la guillotine, les exécuteurs, pleins de respect, pleins de tristesse, les laissaient faire.
Puis son tour vint. Tout ce qui avait été4)riant, pleurant et vivant autour d'elle était devenu muet, froid et, insensible. Pour arriver à la plate-forme sanglante, elle compta vingt-deux cadavres. Dans le panier où allait rouler sa tête, elle vit vingt -deux têtes.
Puis^ la dernière, la plus pure, presque; la plus belle, la sienne tomba.
Oh ! ce fut un grand crime, celui-là, que la Liberté reprocha longtemps à la Révolution, sa sœur!
Marie-Philippine-Élisabeth'Hélèoe, sœur du roi Louis XYl, mourut ainsi le 10 mai 1794, à Tâge de trente ans. Modèle de dévouement, de pureté, de charité, dephis quinze ans, c'est-à-dire du jour où elle eût pu se donner aux hommes, et où elle s'était donnée à Dieu.
« Depuis 1790 que j'ai été plus en état de l'apprécier, écrivait dans Texil cette autre martyre qu'on appelait madame Royale et qu'on appelle aujourd'hui madame la duchesse d'Angoulèrae, depuis 1790 que j'ai été plus en état de l'apprécier, je n'ai vu en elle que religion, qu'amour de Dieu, horreur du péché, douceur, piété, modestie et grand attachement à sa famille, pour qui elle a sacrifié sa vie, n'ayant jamais voulu quitter le roi et la reine. Enfin, ce fut une princesse digne du sang dont elle sortait. Je ne puis en dire assez de bien pour les bontés qu'elle a eues pour moi et qui n'ont fini qu'avec sa vie. Elle me regarda et me soigna comme sa fille, et, moi, je l'honorai comme une seconde mère. Je lui en ai voué tous les senlimenl^^. On di-
494 ^ LE BKAME DE QÛ ATRE-VINGT-TREIZÂ
sait que dous nous ressemblians de figure. Je sens que j^ai de son caractère; puissé-jé âvoirtoutes ses vertus et iVller rejoindre un jour, ainsi que mon père et riia tnère, dans le sein de Dieu, où Je ne doute pas qu'ils ne Jotiiss(entdu prix d'une mort qiii leiîf a été si méritoire. »
Le corps de madame Ëlisabètli fut porté à la Madeleine, confondu avec ceux des autres victimes.
Les registres ne font même pas ihention d'une bière de sept francs.
Sans doute fut-elle jetée, sans distinction aucune, clans celte fournaise de chaîix qui dévorait Jés cadavres.
Le dauphin livré à Simon. — Qê\ul*ci veut en faire u^i cotàoliiliê». t}^ louyefftau, y ^ C^»if(a9pe à !?im>op. -j- Qij |n|P Jg 4auphin pour le pervertir.— Basse Çruaut|5 de SjiPfla, —, « Ppjp-Ju» Capetî»— Simon devieni municipal.— Le daupnin abandonné à lui-même. — Ses tortares. — Son affaiblissement mdritf et {>hy^ sjque. — Lettjrp (|.e m^m» ftoy^Jf ^ ce fujpf. rr h^ ^ MlSWidor, on vaut ej^iler le frère et la sœur. — Cambacérès s'y oppose. — Harroand (de la Meuse).— L ancien valet de chambre, — Simo|i guillotiné. -^ Deserip'tion de 1^ prison du dauphin. -~ Longue et p^nj^)e vigil^. r:^ )be jàtper dij ^^n^. -^ h^ P^ifurg^p Desaulf. — Arrêtç ^e I| Copamune. — jsialadie et dépérissement du prince. — Il meurt le 9 juin 1795.
Passons maintenant au jeune dauphin Louis-François- Joseph-Xavier, qui était né le 27 mars 1785, et qui, à sa naissance, avait reçu le titre de duc de Normandie, que portait encore, il y a trois ou quatre ans, une espèce d'im-
LE DRAME DE QUÀTàE-VINGT-TRisiZE 195
posteur que nous avons tous connu, vivant de cette imposture sans oser toutefois réclamer publiquement le rang que lui assignerait son nom, si ce nom était le sieii.
Nous avons raconté comment, le 3 juillet 1793, près de six mois après la mort du roi, Tenfani auguste avait été séparé de sa mère, de sa sœur et de sa tante,
À partir de ce njomept, il avait été livré ^ Simon.
L'histoire a fait la part de cet homme. Simon est THud- ^Qn Lowe de la légitimité.
Étrjpge jeu fie la Providenic,^, nous aljipps presque blasphémer et dire d^ hasard, qui ïmp, k Sainte-^élèuf, l^ap^léon s^u cp)opel Hqdsqn Lowe, jb^, aq[ Temple, Lpuig- Xiyjef 99 cpF4,Qnnier Sjippn.
PauFr^ enfant rpy^l, qqi, jt partir de ce nioment, peut prendre place au rang des martyrs.
Simon, sous prétexte que Rousseau ayait dit qu'un prince n- était qu'un homme, et que tout homme doit apprendre un état, Simon força le petit-fils de Louis XIV, le descendant de Henri IV, le rejeton de saint Louis, à devenir cordonnier.
C'était, on le comprendra, une assez triste besogne pour un enfant qui avait, jusque-là, étudié l'histoire sainte avec sa mère et sa tante, le calcul et la géographie avec son père. Aussi résista- t-il d'abord.
Mais toute autorité avait été donnée par la Commune à Simon sur le jeune prince, ou mieux encore sur le louyeteau, comme on appelait à celte époque celui que.
190 LE DRAME DE QUÀTRE-VINtiT-TREIZE
jusque-là, on avait appelé Son Altesse royale monseigneur le dauphin.
Simon commença par lui faire porter témoignage contre la reine; témoignage infâme, qui fit que celle-ci se dVessa par un mouvement sublime, en criant : « Oh ! j'en appelle à toutes les mères ! »
Puis il lui fit signer une déclaration, constatant qu'après la séparation du roi et de sa famille, la reine, madame Elisabeth et madame Royale, n'en avaient pas moins communiqué avec lui.
. Le pauvre enfant avait d'abord résisté de toutes ses forces à ces suggestions de Simon; sa puissance de volonté à l'âge de huit ans étonna plus d'une fois ses bourreaux; enfin, n'espérant point le briser, ils tentèrent de l'abrutir; là, le travail devenait ])lus facile, et le vin et les liqueurs fortes firent raison de cette volonté, dont Simon ne pouvait venir à bout.
On grisa le pauvre enfant, et, une fois ivre, on lui apprit, soit des chansons contre la reine, soit des jurons grossiers, soit des paroles ordurières; plus d'une fois, la reine eut la douleur d'entendre son propre enfant chanter, soit le Ça irai soit Madame Vétol La vie du pauvre petit prisonnier se passait donc entre l'ivresse et la persécution.
Cotte persécution, n'ayant pas de motif, n'avait pas de terme; c'étaient des coups le jour; puis, le soir, quand le prisonnier royal était brisé, soit par le vin qu'il avait bu, Foit par les mauvais traitomenls qu'il avait essuyés, Simon montrait à l'enfant le prabal qui lui était réservé dans un
coin de la chambre. I/enfaiU comprenait, et, comme uq chicD obéissant, il allait se coucher aussilôt.
Puis, au bout d'une heure, quand Tenfant dormait de ce bon sommeil si nécessaire à la jeunesse, Simon, de sa plus grosse voix, lui criait de son lit:
— Dors-tu, Capel?
A la deuxième ou troisième Interrogation, Tenfant se réveillait et répontfl^it :
— Oui, citoyen Simon.
— Tu es donc là?
— Oui, citoyen Simon.
— Eh bien, lève-loi, que je te voie.
L'enfant hésitait.
— Allons! aHous! répétait Simon, levons-nous, et plus vite que cela.
Et Tenfant sautait pieds nus, de son grabat, sur les dalles froides en disant :
— Me voilà, citoyen Simon.
— Où cela?
— Je ne te vois pas; approche, que je te voie. L'enfant approchait en tremblant.
— Plus près, disait Simon.
11 approchait un peu plus.
— Plus près encore, ici, à mon lit.
Et alors Simon, c'est incroyable, mais c'est ainsi, cependant, et alors Simon dégageait sa jambe du lit, et, d'un coup do pied dans reslomac, dans le ventre, partout où
il pouvait rattèindre, envoyait le pauvre martyr rouler à dix pas de là, en criant :
— C'est bien; recouche-toi, lôuvelCÉfli!
Bt cette iiideuse scène se renouvelait chaque fois que Simon se réveillait; de sorte qu'il avait ses distractions de nuit comme ses distractions de jour.
Enfin, arriva ce fameux 40 janvier, où les princea^es avaient entendu du bruit chez le jeûna prince dt avaient cru qu'il était enlevé du Temple^ tandis que c*âteit tout simplement Simon qui déménageait q| qui, ^^ ppuvant cumuler, était forcé de choisir ept^is 80Q titfp fie mwicipal ou son état de ))0|irrei|u.
11 opta, comme nous Tavons dit, choisit I^ piunipipa^ité et quitta le Temple.
On eût pu croire alors que la situation du pauvre enfant allait s'améliorer; mais le contraire arriva: Louis- Xavier eut deiix bourreaux au lieu d'un.
Veut-on voir dans quel état était ce prince? Interrogeons sa sœur, madame Royale; elle va nous dire la vérité sur lui vivant, comme elle nous Ta dite sur madame Elisabeth morte.
« J'ai dit qu'on avait eii la cruauté de laisser mon pauvre frère seul, barbarie inouïe et qui n^à éûrement jamais eu d'exemple, d'abandonner ainel un malheureux enfant de huit ans, déjà malade, et de le tenir enfermé dans sa chambre sous clefs et verrous, sahs autre secours qu'une mauvaise sotinette qu'il né tirait Jathâis, tant il avait frayeili* des gens qu'il aurait àptielés, et, aimant mieux manquer de tout que demander la thoindre chose à
tÈ DRAMK DÉ QCATftE-YlNaT-TRÏIZÉ 49S
ses perscéuteurs. II était dans un lit que Ton n'avait pas remué depuis plus de six mois et quil n'avait pas la force de faire; les puces et les punaises le couvraient, son linge et sa personne en étaient pleins; on ne l'a pas changé de chemise et de bas pendant plus d'un an; ses ordures restaient aussi dans sa chambre, et personne ne les a jamais emportées, pendant tout ce temps; sa fenêtre, fermée au cadenas avec des barreaux, n'était jamais ouverte, et Ton ne pouvait tenir dans sa chambre à cause de l'odeur infecte qui y séjournait. Il est vrai que mon frère se négligeait, il aurait pu avoir plus soin de sa personne, et âe laver au moins, puiscju'on lui donnait une cruche d'eau, lirais le nialheureux enfant mourait de peur et ne demandait Jamais rien, tant Simon et ses autres gardiens l'avaient fait trembler. ïl passait la journée à ne rien faire; on ne lui donnait point de lumière; cet état faisait beaucoup de inat à son moral et à son physique. 11 n'est point étonnant qu'il soit tombé dans un marasme effrayant ; le temps qu'il a été en bonne santé et qu'il a résisté à tant de crpautés prouve sa bonne constitution. »
Vous rappelez-vous la description que noua avons faite des souffrances de Latude dans son cachot? Hélas ! vingt ans ne s'étaient point écoulés, et voilà que le petit-fils de Louis XY souffrait à son tour les tortures que son alenl avait fait souffrir.
Mais pourquoi ôet innocent payait-il pour le coupable? ttou IJietî, c'est sans doute un des mystères de votre sagesse, car ce n'en peut être un dé votre justice !
Le temps s'écoulait; le supplice dii jeune prince allait
toujours augmentant; un tour avait été pratiqué dans sa prison et il ne voyait môme pas la main qui le servait, lui passant juste ce qu'il lui fallait des plus grossiers aliments, pour quMl ne mourût pas de faim.
Enfin, arriva le 9 thermidor : il fut un instant question d'envoyer le jeune prince hors de France, et de lui rendre la liberté en le condamnant à Texil; mais, le 22 janvier 1795, deux ans juste après la mort du père, Cambacérès lit un rapport dans lequel il établissait la nécessité de retenir captifs les deux enfants. Le jeune prince et la jeune princesse restèrent donc au Temple.
Cependant la santé de Louis-Xavier s'altérait de jour eu jour. Vivant seul, dans cette chambre sans air, miné par une odeur infecte, l'enfant dépérissait à vue d'œil; enfin les rapports furent tels, que le gouvernement se décida à lui envoyer des commissaires, et, sur le rapport de ces commissaires, le célèbre chirurgien Desault.
Harmand (de la Meuse) fut un de ces commissaires, et ce fut lui particulièrement qui adressa la parole au prince.
Suivons cette curieuse entrevue dans tous ses détails.
Ce fut vers le commencement de mars 1795 que celte visite fut faite, Harmand (de la Meuse) déclare ne pas se souvenir de la date précise de cette visite, tant cette visite le troubla.
Les commissaires arrivèrent; depuis deux ou trois Jours, ils étaient attendus, et, comme on connaissait le but de leur visite, on avait rhabillé le jeune prince à neuf, et nettoyé sa chambre; on lui avait, en outre, donné des cartes à jouer.
Les prisonniers étaient dans la tour de l'Ouest, ce fut donc vers cette tour que Ton conduisit les commissaires.
A peine avaient-ils franchi quelques marches de l'escalier, qu'une voix lamentable sortit d'un guichet placé sous cet escalier; les commissaires s'arrêtèrent. Ils avaient cru que ce guichet fermait le bouge de quelque animal immonde, et non la demeure d'un homme.
Les commissaires se regardèrent étonnés; puis ils interrogèrent leur guide, et leur guide leur apprit que celui qui appelait du fond de ce caveau était un ancien valet de chambre du roi.
Les commissaires demandèrent son nom.
On l'avait oublié !
Le prisonnier fut appelé au jour; il apparut sur l'escalier, exposa sa plainte et demanda sa liberté.
Les pouvoirs des commissaires ne s'étendaient point jusque-là.
Il demanda à changer au moins de cachot.
11 fut fait droit à cette seconde prière.
Puis on monta dix ou douze marches encore, et l'on 86 trouva à la porte de l'appartement dans lequel était enfermé le jeuae prince.
L'ordre fut donné d'ouvrir.
La clef tourna avec bruit dans la serrure, et, la porte ouverte, on se trouva dans une petite antichambre, sans autre meuble qu'un poêle de faïence qui communiquait avec la chambre voisine par une ouverture pratiquée au mur de séparation, et que l'on ne pouvait allumer que par l'antichambre.
Î09 LE DRAMK DE QUATRE-VIl^GT-TRfilZE
Ces précautioas étaiqnt prises de peur da feu.
Cette seconde pièce, d^ps laquelle donnait le po^le« c'était la cb^ipbre de Veofant, chambre où é^ait sou Ut. fille était fermée ep debors» et Fou eut quelque difficulté à l'ouvrir*
BofiQ elle côda^ et Tpa put entrer^
Le prioce était a«sis devant une petite t^ble carrée, sur laquelle étaient éparies beaucoup de cartes 4 jouer^ quelques-unes pliées eq forme de boites ^t de caisses» les autres élevées en cb^teau. Il était occupé de ces car(^ lorsqu'entrérent les commissaires, et ne se dérangea au* cunement pour eux.
Il était habillé à neuf, à la matelot^ d'un drap OQU^eiir ardoise; sa tête étsdt nuç. La cbambrei netM^yéjs comme Fantichambre à Toccasion de la visite des pomn^issairea^ était propre et bien éclairée.
Le lit se composait d'une couchette en bois sans rideai^x; les draps et les matelas avaient été reQOi|ve)0s e| parurent bons aux commissaires.
Ce lit était à gaud^e^ derrière la porte en entrant.
Plus loin était uqe simple coucbette cempléteiiiiQ^t dé? garnie; c'était celle qui servait.(^ Simon quand U habitait la même chambre.
Consignons m qu'après le 9 tbermidori Simon avait eu te cou coupé.
Les mouvements des commissaires, leurs isterrogatioiui au geôlier ne parureut faire aucune impression sur te jeune prince; à peine> comme nous avons dit| s'était- K retourné quand la porte avait été ouverte.
LE BRAME DE QUATHË*VlKGT-TBBIZ£i 208
HannaQ4 (de la Menae) s'app^ocbade loi.
-^ Monaittitr, lui diuil^ le gouYeradmeDtf inalrtiit trop tard do tnauTais état de totra Bàeté at do refus que voua faites de prendre de Texercice 61 da répondre aux questioBs qu'on tous adreaae, ainsi qu'aux propoaitlona que Ton TOUS a faites d'employer quelquea remèdea et de recevoir la Tiûtd d'un médecin^ noui ajdvoie Terd vous pour qua BOUS nous asaurioua de tous ces laita al pour que BOUS TOUS renouyelions noas^méoiea^ en son Bom^ tOttlea sea propositions. Nous désirons qu'elles tous soient agréables ; nous son^mea dono autorisés à voua procurer las tnoyana d'étendre tos promenades et à Youa offrir )^ objets da dtstraotion at de ëélassement que voua pou»* ipaz ééairer. leteua prie donc, nsonsiaur^ da me répondrai si eala TOiis oonviaot.
L'oratauri comme on yoit^ UTail prOparé aon petit discours) mais son étoùnament fut grand qnand le princei l'ayant regardé un instant fixement et sans changer de position/revint muet à sas cartes et à ies châteaux.
AlerBt Barmaod, pensant que la prinee n?aYait pas entendu^ reprit de peuveao la parole.
•^ la ne suis peut-être mal expliqué^ ou peut-être ne m'aTae^^feui pas compris, monsieur^ dil^il; mais j'ai Thon* mut de voua demander al tous désiras un cheval^ u^ ebien^des eiseaul, des joujoux, de quelque eapèce que oe aeit, un os plusieurs compagnons de TOtre ége, qne noqa vous préseilterions ayant de les installer prés devons; par exemple^ ▼oolea-YOos en ee sloiiietit descendre daoïÉ le jardin ou rhonler sur les tours? désirez-TOUâ des boH»
bons, des gâteaux? f'nlin souhaitez- vous quelque chose?
Le prince s'était détourné de nouveau ; il regardait Harlîfiand avec une fixité presque effrayante, mais il ne répondit pas une seule parole.
Alors, Harnaand essaya de prendre un ton plus prononcé, et, accentuant ces mots :
— Monsieur, lui dit-il, tant d'opiniâtreté, à votre âge, est un défaut que rien ne peut excuser; cette opiniâtreté est d'autant plus étonnante que notre visite, comme vous le voyez, a pour objet d'apporter quelque adoucissement à votre situation, des soins et des secours à votre santé. Comment voulez-vous que Ton y parvienne, si vous refusez toujours de répondre et de dire ce qui vous convient? Est-il une autre manière de vous le proposer? Ayez, en ce cas, la bonté de nous le dire, et nous nous y conformerons.
Mais cette nouvelle demande, en attirant le même regard fixe et la même attention, ne fit pas sortir reofant de son silence.
Harmand ne se lassa point et reprit :
— Si votre refus de parler, monsieur, ne compromettait que vous, nous attendrions, non sans peine, mais avec plus de résignation, qu'il vous plût de rompreUe silence, parce que nous devons en conjecturer que votre situation vous déplaît moins sans^ doute que nous ne le pensions, puisque vous ne vouiez pas en sortir. Mais vous ne vous appartenez pas : tous ceux qui vous entourent sont responsables de votre personne et de votre état. Voulez-vous les compromettre? voulez-vous nous compromettre nousmêmes? Car quelle réponse pouvons-nous faire Uu gou-
LE DHAMË D£ QÙATRE-YINGT-THEIZE 205
-vernement, dont nous sommes les organes? Ayez la bonté de me répondre, je vous en supplie, ou bien nous finirons par vous l'ordonner.
Pas un mot, et toujours môme fixité.
Harmand était au désespoir; ce regard surtout avait, dit-il, une telle expression de résignation et d'indifférence, qu'il semblait exprimer cette pensée : « Que m'importe? Achevez votre victime! »
A cette vue, loin de pouvoir ordonner à cet enfant royal, loin de pouvoir brutaliser cette pauvre créature, sancti* liée par son martyre, Harmand sentit que les larmes lui venaient aux yeux et fut prés d'éclater en sanglots.
11 fit donc quelques pas dans la chambre afin de reprendre ses forces, et, revenaut.au prince, avec une voix dans laquelle il essaya de mettre une certaine autorité :
— Monsieur, dit-il, ayez la complaisance de me donner la main.
L'enfant la lui présenta aussitôt.
Harmand, après avoir tàté cette main, prolongea le mouvement jusque sous l'aisselle, et reconnut une tumeur au poignet et une an coude.
Cependant ces tumeurs n'étaient point douloureuses; car Harmand put les toucher, les presser sans que le prince donnât les moindres signes de douleur.
Harmand poursuivit son examen.
— L'autre bras, s'il vous plaît, monsieur? demanda-t-il. Le prince présenta l'autre bras; celui-là était sain.
— Permottez, monsieur, continua Harmand, que je tou-* che aussi vos jambes et vos genoux.
ui. 12
206 LE DBAME DE QUATRE-VlNGt-THBIZB
Le prince 6e leva, et celui qui l'examinait lui trouva les mêmes grosseurs bous le jarrett
« Placé ainsi debout devant moi, le jeune prince avait l8 . maintien du rachitismei et d'un défaut de conformation; ses jambes et ses cuisses étaient longues et menues, les braâ de même, le buste très-court, la poitrine élevée, leë Épaules hautes et resserrées, la tête belle et même trèsbelle dans tous ses détails, le teint clair^ mais sans cou^ Mf, les cheveux totigs 6t beaux^ bien tenus, châtain clair. y>
— Maintenant, monsieur, ayez la complaisance de mar« cher.
Le jeune prisonnier obéit aussitôt^ m allant vers là porte qui séparait les deux lits ; mais il revint s'asseoir sur-le-champ.
Alors, Harmadd tenta uh dernier efibrt»
— Pensoz-vous^ monsieur, lui dit-il, que ce soit là de l'exercice, et ne voyez-vous -pas, au contraire, que cette apathie seule est la cau66 d6 votl« mal et des cuscide^ts tiont vous êtes meâtltê? Ayez donc la bonté d'ca crdire notre expérience et notre aéie t voua ne pouve^K espérer de rétablir votre santé qu'en dêtêrAnt à nos demandes et à nos conseils. Nous vous enverrons un médecin, et nous espérons que vous votidrezbien lui répondre*
Il y eut un moment de silence, pendant lequel les com*missaires attendirent vainement la réponse demandée. Pas un signe, pas un mot.
— Monsieur, reprit alors Harmand, ayea la bonté de marcher un peu plus longtemps.
Cette fois, il y eut encore eilencCi et par conséquent refus«
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te prince resta assis, les coudes appuyés sur la table. Ses traits ne changèrent pas un seul instant; pas la moindre émotion apparente, pas le moindre étonnement dans les yeux. C'était comme si les commissaires n'eussent pas été là, ou comme s'ils n'eussent rien dit.
Au reste, Harmand seul parlait. Ses collègues n'ouvrirent pas une seule fois la bouche.
Ils semblaient atterrés de ce douloureux spectacle.
Ils se regardaient avec l'expression d'une profonde tristesse, et commençaient à faire quelques pas les uns vers les autres pour se communiquer leurs impressions, lorsque la porte s'ouvrit et qu'un geôlier entra avec le diner du prince.
« Une écuelle de terre rouge, dit Harmand, contenait un potage noir couvert de quelques lentilles; dans une assiette de la même espèce était un petit morceau de bonilli noir, roussi et retiré, dont la qualité était assez «arquée pat ces attributs. Une seconde assiette dont le fond était couvert de lentilles, une troisième dans laquelle étaient six châtaignes plutôt brûlées que rôties, un cou- Vert d'étain et pas de couteau.
» Tel était le dîner du fils de Louis XVI, de Théritier de soixante-six rois! »
Les commissaires sortirent : ils n'avaient plus rien à voir, et le prisonnier obstiné paraissait moins que jamais disposé à répondre.
Dans l'antichambre, ils ordonnèrent que cet horrible traitement [dont le prince avait été victime, et qui avait déjà obtenu une si grande amélioration, fût complètement
changé à l'avenir, et que Ton commençât à l'instant môme à ajouter à son dîner quelques friandises et surtout du. fruit.
Harmand exigea même qu^on lui procurât du raisin, assez rare et encore fort cher alors.
L'ordre fut donné à cet effet, et les commissaires rentrèrent. L'enfant avait déjà dévoré son maigre dîner.
flarmaml lui demanda si ce dîner lui avait suffi et s'il en était content.
Hais, cette fois, comme d'abord, il n'obtint du prisonnier aucune réponse*
Alors, il ne lui fut plus permis de douter que ce ne fût un parti pris, et que toute tentative pour faire parler le jeune prince serait inutile.
Harmand s'approcha donc une dernière fois de lui, car il ne voulait rien avoir à se reprocher.
^ Monsieur, lui dit-il, nous nous retirons, pénétrés de douleur du silence que vous vous êtes obstiné à garder avec nous; ce silence à notre égard est d'autant plus pénible que nous ne pouvons l'attribuer qu'au malheur de vous avoir déplu. Nous proposerons, en conséquence, au gouvernement, monsieur, de vous envoyer des commissaires qui vous soient plus agréables.
Même regard fixe, pénétrant même, si toutefois cette fixité n'était pas de l'indifférence ou de l'idiotisme.
— Maintenant, monsieur, continua Harmand, voulezvous que nous nous retirions?
Point de réponse.
Les commissaires saluèrent et sortirent. La première
porte ayant été refermée derrière eux» ils demeurèrent un quart d'heure dans l'antichambre à s'interroger sur ce qu'ils venaient de voir et à se communiquer les réflexions que chacun avait faites à cet égard, sur le moral et sur le physique du jeune prince.
Alors, les.commisaires du gouvernement interrogèrent ceux qui entouraient le prisonnier sur ce silence obstiné et si peu naturel, et ils apprirent que ce silence datait du moment où Simon lui avait fait violence pour qu'il signât contre sa mère Todieuse déposition qui avait été produite au procès. Depuis ce moment-là, ajoutaient-ils, le prince n'avait pas prononcé une parole.
Notez bien qu'à l'époque où le prisonnier prit cette résolution, il avait huit ans et demi, et qu'à l'époque où le vit Harmand, il allait en avoir dix.
*f Au sortir de l'antichambre, dit Harmand, mes collègues et moi, nous convînmes que, pour l'honneur de la nation qui l'ignorait, pour celui de la Convention qui, à la vérité l'ignorait aussi, mais dont le devoir était d'en être instruite, pour celui de la coupable municipalité de Paris elle même, qui savait tout et qui causait tous ces maux, nous nous bornerions à ordonner des mesures provisoires qui furent |)riseg sur-le-charap, et que nous ne ferions pas de rapport en public, mais on comité secret, dans le comité seulement; ce qui fut fait ainsi. »
En sortant do ch^z le jeune prince, les commissaires montèrent chez madame Royale, où nous les retrouverons.
Quelques jour-î apn*^?, le (('lèbre rliirnrpien D(sault fut
pnypyé p Tt^mpic ppur yisj^tpr le jejine pHnce; mais à pgjo^ J'eiUril yu, cju'ij s'ép ri^ :
-llp^ftrpp tfirdj
11 n'en examina pas moins le prjnce et jaissa en le quittant quelques prescriptioDs.
Trois jours après cette visite, au moment où Desault s'apprêtait à écrire un inémoire sur l'état du prisonnier, rillustp docteur fut pris d*ijne fiévr^ alaxique qni Tenleya dan^ Ijbsj yingt-quatre heures.
Les cpnlpmporains prétendirent qu'il avaij; été empoisonné.
ûumangin et Pelletan lui succédèrent près du prince.
La dureté de la Commune, que craignaient de déshonorer les commissaires par leur rapport, avait été plus loin qu'on ne peut imagider, même après avoir lu ce que nous en avons écrit.
Un garde, qui avait osé parler des mauvais traitements auxquels le jeune prince était en butte, fut arrêté le leqâemaia.Un membre du conseil, qui avait commis le môme crime, fût chassé.
Gomme on pourrait ne pas croire à une pareille barbarie, nous donnerons ici l'arrêté de la Commune.
Séance du S germinal an w.
tt Un m9m})re fait des inculpations très-graves contre Cressei^t, de te section de la fraternité, meipbre du cpnseil préposé pour aller au Temple. Il dit que le citoyen Cres^ient ïest permis de plaindre le sort du petit CapeU Après dja-
LE DRAME DE OUATRB-VINGT-T REÏZE 211
cusssiOD, et Bur la proposition de plUBieups membres, le conseil arrête que le citoyen Gressént est exclu du sein du conseil et qu'il sera renvoyé à lî^police sur-le-champ, avec lès pièces à Tappui, et que lés scellés seront apposés sur ses papiers. »
Cependant, comme nous Tavonfe dit, au 9 thermidor, il . s'était fait une petite amélioration dans le sort du prince.
Au commencement de novembre 1794, étalent arrivés des commissaires civils, c'est-à-diré Un homme de chaque section, qui venait passer vingt-quatre heures au Temple pour constater Texistence de Tenfant. On de ces commissaires^ nommé Laurent, fut attaché à iajeuûé princesse; l'autre, nommé Gomier, fut attaché ati jeune prince.
C'étaient deux braves gens qui eurent un soin extrême du jeune prisonnier, qui comnîiencèrent par faire nettoyer et aérer sa ciiambre, et par lui donner quelques jouets pour le distraire. Le soir, on laissait le pauvre petit sans lumière, et, la nuit venue, il mourait de peur.
Ils obtinrent que la chambre de l'enfant serait éclairée.
Bientôt ils s'aperçurent que les poignets et les genoux du prince étaient enflés. Ils demandèrent au comité que l'enfant pût descendre au jardin pour prendre un peu d'exercice, demande qui leur fut accordée. Pour ne pas trop fatiguer le prince,- et pour Thabituer peu à peu au changement d'air, ils le firent d'abord descendre au salon ; ce qui plaisait beaucoup à l'enfant, qui aimait d'autant plus à changer de lieu, comme tous les autres enfants, que sa chambre n'était. rien moins qne gaie. Cependant la maladie faisait d'assez grands progrès pour que, le 19 dé-
cembre le comité général se rendît au Temple pour constater cette maladie.
Pendant l'hiver, le prince eut quelques accès de fièvre ; on ne pouvait pas lui faire quitter le feu. Laurent et 60mier l'engageaient à monter sur la tour pour prendre l'air, mais il y était à peine qu'il voulait descendre; en général, il se refusait à marcher et surtout à monter ; de jour en jour, sa maladie empirait et ses genoux enflaient considérablement. Ce fut vers ce temps, c'est-à-dire vers les premiers mois de 1795, que Harmand (de la Meuse) et ses collègues firent au jeune prince la visite que nous avons racontée, et qui fut suivie de la visite et de la mort de Desault, auquel succédèrent, comme nous l'avons dit encore, MM. Dumangin et Pelletan.
Ceux-ci n'augurèrent pas mieux du prince que n'avait fait Desault; seulement, \ls eurent la prudence de garder leur opinion pour eux et de n'annoncer aucune note ni mémoire sur la maladie du prisonnier.
En effet, la situation de l'enfant royal continua d'empirer : il avalait avec peine les médicaments qu'on lui ordonnait, ne montait plus sur la tour, ne descendait plus au salon et refusait complètement de sortir de sa chambre. Par bonheur, celte maladie, toute mortelle qu'elle était, ne le faisait pas beaucoup souffrir, c'était plutôt de l'abattement et du dépérissement que des douleurs vives. Enfin, après plusieurs crises fâcheuses, la fièvre le prit pour ne le plus quitter, et, ses forces diminuant chaque jours, il expira le 9 juin 1795, à trois heures après midi, âgé de (Jix ans et deux mois.
L'autopsie fat faite, et i'oQ ne trouva dans le cadavre aucune trace de gpison.
Madame Royale restée seule an Temple. — Elle ignore le sort de sa tante et de sa môro. — Les couteaux, le briquet. — Robespierre. — Le 10 thermidor. — Les membres de la Convention. — Laurent commissaire. — Amélioration du sort de la princesse. Visite d'IIarmand. — • Description. — c On ne me donne pas de bois. » — Le piano. — Le Ht. — Les livres. — Le frère et la sœur peuvent se voir. — Madame Royale sort de prison après quarante mois. — Supposition historique sur Robespierre. -^ Échange de madame Royale contre huit prisonniers. — L*empe* reur d'Autriche vent la marier au prince Charles. — Elle épouse le duc d'Angouléme. '
Ainsi, de toute cette famille royale, entrée au Temple le 13 août 1792, il ne restait plus, le 9 juin 1795, à trois heures de raprôs-midi, que madame Royale.
L^échafaud avait dévoré le roi, la reine, madame Ëlisa* beth, et la mort lente et hideuse de la prison avait réclamé le dauphin Louis-Xavier, trop jeune pour Téchafaud.
Il nous reste donc, pour compléter cette galerie de douleur, à suivre madame Royale depuis le jour où madame Elisabeth lui fut enlevée jusqu'au Jour où elle fut enfin rendue à la liberté.
C'était le 9 mai 1794, que cette cruelle séparation avait eu lieu. Le lendemain, à quatre heures de Taprès-midi, madame Elisabeth avait cessé d'exister.
/ Madame Royale demeura seule, et, comme on le comprend bien, dans la désolation.
Elle ne savait pas ce qu*élait devenue sa tante» on ne voulait pas le lui dire; mais le sort du roi et de la reine ne pouvait guère lui laisser de doute sur celui qui était réservé à madame Elisabeth, ou môme quelle avait déjà dû subir. Cependant, comme rien de positif ne lui était parvenu sur sa mère, elle conserva encore tin reste d'espoir p^p(}ant quelque tepipg*
8& première idée fut qu'on était venu prendre madame l^ljsabeth ppiir la con4iîirë hprs dé France; cependant, quand fille «e rappi^lait la Uoqn dopt on é^aii; venu la ((rendre; ia fnanlère dont on Tovait enlevée, quelque cliosè de sombre et dé lourd pesait siir son cœiir et f laissait entreries plus tristes pressentiments.
Le ipndemaiq, elle demanda au^ niunicipaux ce qu'était (Jeyeiiue madame Elisabeth.
— Elle est allée prendre l'air, répondirent çpux-ci.
— Ma|3, puisque vops m'a'vez séparée de rpa tante, 8'écnj madame Royi^le, réunissez-moi donc à ma mère, je ne puis pas rester seule ainsi en pr^son^ cp serait trop
^ Nou9 PO parlerons à qui de droit, répondirent les municipaui^.
Et ils se retirèrent.
Up îpstaiit après leur départ, on vint appprfpr à madame ftoyale )a clef de r^rmoire où était le linge fie sa tante.
— Alors, dit-elle, permettez que je Ipi çn fasse passer pop partie, par elle o'en a point.
— Ce n'est pas possible, Jui répop(iit-on.
Madame Elisabeth avait souvent dit à sa nièce que sf.
elle restait seule en prison, elle fît ce qu^elle pourrait pour obtenir des municipaux qu'ils lui donnassent une femme ; voyant qu'elle était seule, voyant que, lorsqu'elle demandait à être réunie à sa mère et à sa tante^ on lui répondait constamment que cela ne se pouvait pas^ madame Royale, quoique convaincue qu'on ne ferait pas droit à sa demande, ou que, si on y accédait, ce serait pour mettre auprès d'elle quelque horrible créature, comme la mère Tison ; madame Royale, par un sentiment pieux, qui la portait à obéir aux désirs de madame Élisabetb, demanda aux municipaux de lui donner une femme.
— Pour quoi faire? demandèrent ceux-ci étonnés d'une pareille prétention.
— Pour deipeurer avec moi, dit madame Royale.
— Bon I répondirent les municipaux, est-ce que tu n'es pas assez grande pour te servir toute seule, citoyenne?
fin effet, madame Royale allait avoir seize ans.
Cependant, plus le temps avançait, plus l'on' devenait «évère poi^r elle.
Un jour, les municipaux entrèrent dans sa cbambre ii heure une qui n'était pas celle des visites ordinaires.
— Gitoyeopç, demandèrent-ilsi comment se fait-il que ta aies des couteaux, puisqu'on te les a ôtés?
— On me les a ôtés, c'est vrai, dit madame Royalçj naais, depuis, ou me les a rendus.
— En as-tu beaucoup ?
— Deux seulement; les vojci.
— Et dans ta toilette, tu n'en as pas?
— Non.
âi6 LE DRAME DE OUATRË-YINtiT-TRËIZE
— Et des ciseaux ?
— Je n'en ai pas, messieurs.
Une aulre fois, ils eolrèrent, et l'uu deux, alLint tàter le poéie, le trouva chaud.
— Qai a fait du feu? demanda cet homme.
— Moi, dit madame Royale; y a-t-il du mal à cela?
— Et pourquoi as-tu fait du feu?
— Pour mettre mes pieds dans Peau.
— Avec quoi as-tu allumé le feu?
— Avec un briquet.
— Qui l'a donné ce briquet?
— Je ne sais pas, je Tai trouvé ici, je m'en suis servie.
— C'est bien ; provisoirement, nous allons te Tôter. Oh \ ne te plains pas, c'est pour ta santé, de peur que tu ne t'endormes et ne te brûles auprès du feu. Tu n'as pas autre chose?
— Non, messieurs.
Et ils emportèrent le briquet, laissant madame Royale dans l'impossibilité de faire du feu désormais, quelque froid qu'il fit.
Au reste, à moins d'être interrogée» jamais madame Royale ne parlait, même à ceux qui lui apportaient à tnanger.
Un jour, un homme vint; sa visite n'avait pas élé annoncée, et cependant il entra, non -seulement sans difficulté, mais môme entouré de toute sorte de respects et de prévenances.
il marcha droit à madame Royale» la regarda insolem-
ment, jeta les yeux sur ses livres dont il regarda les titres^ puis s'en alla avec les municipaux.
Madame Royale demanda inutilement quel était cet homme; plus tard, sous le sceau du secret, un de ses gar* diens lui dit que c'était Robespierre.
Sur ces entrefaites, le 9 thermidor arriva.
Toute la journée, Témotlon de Madame fut grande; car cette journée commençait comme les journées de septembre. Dès le matin, elle entendit battre la générale et sonner le tocsin. Malgré ce bruit, les municipaux qui étaient au Temple ne bougèrent point; quand on lui apporta son dîner, la prisonnière n'osa demander ce qui se passait. Enfin, à six heures du matin, le 10 thermidor, elle entendit un bruit affreux au Temple ; la garde criait a^x armes, le tambour rappelait, les portes s'ouvraient avec fracas et se refermaient bruyamment. Elle se jeta bars de son lit et s'habilla.
 peine était-elle habillée, que plusieurs membres de la Convention entrèrent, ayant Barras en tête. Tous étaient en grand costume, ce qui inquiéta fort madame Royale, peu habituée à les voir ainsi. Barras alors vint à elle, l'appela par son nom, lui demanda pourquoi elle était habillée de si grand matin, et, avec trouble, lui fit successivement plusieurs questions dont il n'attendit pas même les réponses; après quoi» il sortit.
Sous les fenêtres, madame Royale les entendit haranguer les gardes et leur recommander d'être fidèles à la Convention nationale; alors s'élevèrent mille cris de u Vive la République l vive la Convention!' »