Voir ci-après le chapitre « la Mort de Madame
LES SORCIÈRES
clientèle, maître Perrin, dînait, rue Courtauvilain, chez une certaine Vigoureux, femme d'un tailleur pour dames — le métier, comme on voit, n est pas d’aujourd’hui. La compagnie était joyeuse et le vin coulait à flots clairs. Il y avait là, entre autres, « une grosse femme puissante, le visage plein », qui s’étranglait de rire en se versant des rasades de bourgogne à faire chanceler un mousquetaire. Elle se nommait Marie Bosse, veuve d’un marchand de chevaux, établie tireuse de cartes, « devineresse », comme on disait alors. « Le beau métier! s’écriaitelle, et de quel monde son réduit de la rue du Grand- Iluleu était achalandé : duchesses et marquises et princes et seigneurs. Encore trois empoisonnements et elle se retirait fortune faite! » A ce trait, les convives de rire encore plus fort : cette grosse femme était d’une drôlerie irrésistible. Seul, maître Perrin, à un froncement de sourcil dur et rapide de Mme Vigoureux, vit que la parole était sérieuse. Il connaissait le capitaine-exempt Desgrez, l’officier môme qui avait arrêté la Brinvilliers, et lui fut conter l’aventure. Desgrez ne rit pas du tout et, le jour môme, envoya la femme d’un de ses archers se plaindre de son mari chez la devineresse. Celle-ci, à la première visite, promit son aide; dès la seconde, elle donna une fiole de poison qui fut rapportée à l’archer ébahi. La Reynie fit arrêter la dame Vigoureux, Marie Bosse avec sa fille, Manon, et ses deux fils, dont l’un, François Bosse dit Bel-Amour, était soldat aux gardes, et dont l’autre, Guillaume Bosse,
âgé de quinze ans, sortait de l’hôpital de Bicêtre où sa mère l’avait placé pour le « moraliser et lui donner l'amour du travail ». Marie Bosse fut appréhendée chez elle, le 4 janvier 1079, le matin, dans son lit, avec ses deux fds. Sa fille venait de se lever. « Il n’y avait qu’un seul lit où ils couchaient tous ensemble. » Dès le premier interrogatoire se dévoila un crime dont la nouvelle souleva une émotion presque égale à celle qu’avaient provoquée les empoisonnements de Mme de Brinvilliers.
Un arrêt du Conseil, en date du 10 janvier, chargea La Beynie d’informer contre lés femmes Bosse, Vigoureux et leurs complices. Le 12 mars un exempt de robe-courte procédait à l’arrestation de Catherine Deshayes, femme d’Antoine Monvoisin, merciër-joaillier, dite la Voisin. C’est la plus grande criminelle dont l’histoire ait gardé le souvenir. Elle sortait d’entendre la messe à Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle. Sur ses pas La Beynie allait pénétrer dans un monde de crimes que l’imagination a peine à concevoir. « La vie de l’homme est publiquement en commerce, écrit-il tou t bouleversé, c’est presque l’unique remède dont on se sert dans tous les embarras de famille; les impiétés, les sacrilèges, les abominations sont pratiques communes à Paris, à la campagne, dans les provinces. »
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