LA SORCELLERIE AU XVII0 SIÈCLE
Afin de pouvoir comprendre les caractères des personnages et les faits que nous allons avoir sous les yeux, il faut nous arrêter un instant aux croyances de ce temps — de ce temps où les croyances dominaient la vie de l’homme. On sait quelle était la puissance des sentiments religieux au xvii0 siècle, d’une intensité et d’une naïveté qui sont loin de nous et dont la corruption devait engendrer des superstitions invraisemblables. A l’époque même où la douce Marguerite Alacoque, sœur Yisitandine de Paray-le-Monial, échangeait, dans ses divines extases, son cœur avec celui du Christ, où elle écrivait de son sang, sous la dictée du Seigneur, le contrat qui faisait dire à Dieu : « Je te constitue l’héritière de mon cœur et de tous ses trésors, pour le temps et pour l’éternité ; je te promets que lu ne manqueras de secours que lorsque je manquerai de puissance; tu seras pour toujours la disciple bien-aimée, le jouet de mon bon plaisir et l’holocauste de mon amour »; à cette époque, Catherine Monvoisin, l’effrayante sorcière de la Villeneuve-sur-Gravois, trouvait des adeptes nombreux et ardents.
Les croyances en l’action du diable et en la puissance des sorciers, si profondément enracinées dans l’imagination du xvn° siècle, ont été résumées en 1588 dans la Démonomanie des Sorciers de l’illustre
Jean Bodin, l’auteur des Six livres sur la République. Bodin définit le sorcier : celui qui « par moyens diaboliques et illicites s’efl’orce de parvenir à quelque chose »; mais, dans son livre, il parle surtout des sorcières; aussi bien, comme l’avait fait observer Sprenger, l’inquisiteur d’Allemagne, « il faut dire l’hérésie des sorcières et non des sorciers, ceux-ci sont peu de chose». On trouve dans Bodin la plupart des pratiques de magie noire encore en vigueur à la fin du xviio siècle. Sorciers et sorcières forment une sorte de vaste confrérie. Ce sont des familles entières où les formules et la clientèle se transmettent comme un héritage. Jeanne Harvillier, brûlée vive le 30 avril 1379, peut servir de type. Sa mère, sorcière comme elle, avait été brûlée vive trente ans auparavant. C’était la fin naturelle de la carrière, fin prévue et qui n’épouvantait pas autant qu’on l’imaginerait celles que fascinait l’étrange vocation. Jeanne était née vers 1528, à Verberie, près Compiègne. A douze ans, sa mère l’avait présentée au diable qui lui était apparu sous la forme d’un très grand homme noir. Jeanne renonça à Dieu et se consacra à 1’ « Esprit ». « Au môme instant elle eut rapport d’amour avec lui, continuant depuis l’âge de douze ans jusqu’à l’âge de cinquante qu’elle avait lorsqu’elle fut arrêtée. Et il arrivait parfois que son mari était couché auprès d’elle sans qu’il s’en aperçût. » C’est l’incubat. Jeanne Harvillier fut traduite en justice sous l’accusation d’avoir fait mourir par maléfices des hommes et des bêtes. Elle en fit
LES SORCIÈRES
l’aveu avec la plus grande franchise et conta son dernier homicide : « ayant jeté quelques poudres que le diable lui avait préparées, qu’elle mit au lieu où celui qui avait baltu sa fille devait passer ». Un autre y passa à qui elle ne voulait point de mal et aussitôt il senlit une douleur poignante en tout le corps. Elle promit de le guérir, et, de fait, se mit au chevet du malade et le soigna avec une douceur de fille de charité. Elle supplia le diable avec insistance de rendre la vie au moribond, mais le diable lui répondit que c’était impossible.
Bodin expose gravement comment les sorcières sont transportées au sabbat sur un balais à travers les airs. Il conclut : « Ce que nous avons dit du transport des sorciers en corps et en âme et les expériences si fréquentes et si mémorables montrent comme en plein jour et font toucher du doigt et à l’œil l’erreur de ceux qui ont écrit que le transport des sorciers est imaginaire et n’est autre chose qu’une extase. » Cette dernière opinion venait d’être soutenue par Jean Wier, médecin du duc de Clèves, dans un livre qui est presque une œuvre de génie pour l’époque. Bodin met toute son énergie à le réfuter, car ce serait, dit-il, « se moquer de l’histoire évangélique que de révoquer en doute si le diable transporte les sorciers d’un lieu dans un autre ».
Abordant l’étude des maladies attribuées aux sortilèges des sorciers — dépérissements, vapeurs, mélancolies, fantaisies, langueurs, — Jean Wier trouve les remèdes dans une vie droite, conforme
aux lois de Dieu, et dans la science des médecins. Quelle abominable doctrine! On ne respectait donc plus rien. Bodin en esl hors de lui. Jean Wier, dit-il, écrit sous la dictée de Satan. D’ailleurs n’a-t-il pas lui-même confessé qu’il était disciple d’ Agrippa, « le plus grand sorcier qui fuL oncques »? Lorsque Agrippa mourut en l’hôpital de Grenoble, un chien noir, qu’il appelait « Monsieur », s’alla jeter tout droit dans la rivière. Wier prétendait, à vrai dire, que ce chien n’était pas le diable, mais il ne trouvait personne de bon sens pour lui croire.
Sans prendre parti dans ce débat célèbre entre Bodin et Jean Wier, nous devons constater que les écrits de ce dernier n’eurent aucun succès, du moins en France, tandis que le livre de Bodin y fit loi. Bossuet, de sa pensée puissante, croyait fermement en la sorcellerie. A la fin du xviic siècle, Bonet fut obligé de faire imprimer dans une république protestante son traité de médecine où il parlait librement de la magie et de la possession démoniaque. Il faut s’avancer jusqu’en plein cœur du xvin0 siècle pour trouver un Abraham de Saint-André — encore était-il médecin de Louis XV — qui ose, dans ses fameuses Lettres , révoquer en doute la magie et les maléfices des sorciers.
L’affaire suivante, jugée à l’époque où se placent les événements de notre récit, et que nous reproduisons d’après les archives de la Bastille, fait comprendre la vivacité des croyances dont les sorciers eux-mêmes étaient animés.
LES SORCIÈRES
Par sentence de la Tournelle du 2 septembre 1687, un certain Pierre Hocque fut condamné aux galères. C’était un berger habile en magie qui avait fait mourir, dit l’arrêt, par un sort qu’il avait jeté, trois cent quatre-vingt-quinze moutons, sept chevaux et onze vaches appartenant à Eustache Visié, receveur à Pacy-en-Brie. Hocque fut attaché à la chaîne avec d’autres galériens. Cependant le bétail d’Eustache Visié continuait de mourir. A peine avait-il acheté une vache ou une brebis et l’avait-il placée dans Tétable qu’elle crevait. Le seul remède, évidemment, était d’obtenir que Pierre Hocque levât le sort qu’il avait mis. Visié gagna par promesse d’argent le galérien qui était attaché à la chaîne immédiatement auprès de Hocque, un nommé Béatrix. Celui-ci parla au berger, qui répondit qu’en effet il avait mis un sort d’empoisonnement sur les bestiaux d’Euslache Visié, et qu’à son défaut, seuls Bras-de-Fer ou Courte-Epée, tous deux bergers, avaient le pouvoir de le lever. Béatrix insistant, Hocque dicta une lettre qu’on adressa à Bras-de-Fer; mais cette lettre ne fut pas plus tôt partie que Hocque tomba dans un désespoir horrible. 11 criait d’une voix rauque que Béatrix lui avait fait faire une chose qui allait être cause de sa mort, laquelle il ne pouvait éviter du moment où Bras-de-Fer commencerait à lever le sort mis sur les bestiaux. Et le malheureux se tordait dans des convulsions atroces qui émurent les autres galériens au point qu’ils auraient assommé Béatrix, cause du mal, sans l’intervention des gardiens. Ce
désespoir et ces convulsions durèrent plusieurs jours, à la fin desquels Hocque mourut. « Et ce lut justement le temps, dit l'arrêt de la Tournelle, que Bras-de-Fer commença de travailler à lever le sort. » Les juges ajoutent : « Il est constant que Pierre Ilocque est mort parce que Bras-de-Fer a levé le sort d’empoisonnement sur les chevaux et les vaches, et il est vrai aussi que, depuis ce temps, il n’est plus mort de chevaux ni de vaches à Eustache Visié. » La conviction du malheureux sorcier qu’il devait périr du fait que son compagnon lèverait le sort mis par lui sur les bestiaux était si forte qu’il en mourut effectivement. Est-il possible d’imaginer une preuve plus frappante de la foi robuste que les contemporains avaient en toutes ces diableries?