Mme de Montespan
changé. « Tout le monde croit que l’étoile de Mme de Montespan pûlit. Il y a des larmes, des chagrins naturels, des gaietés afTectées, des bouderies; enfin, ma bonne, tout finit. Les uns tremblent, les autres se réjouissent, les uns souhaitent l’immutabilité, la plupart un changement de théâtre, enfin l’on est dans le temps d’une crise d’attention à ce que disent les plus clairvoyants. » « Tout le monde croit que le roi n’a plus d’amour, lisons-nous dans une lettre du 30 septembre, et que Mme de Montespan est embarrassée entre les conséquences qui suivraient le retour des faveurs et le danger de n’en plus faire, crainte que l’on en cherche ailleurs. Outre cela, le parti de l’amitié n’est point pris nettement : tant de beauté encore et tant d’orgueil se réduisent difficilement à la seconde place. Les jalousies sont vives. Ont-elles jamais rien empêché? » Enfin, le 15 octobre 1670 : « Si Quanto avait bridé sa coiffe (s’était retirée) à Pâques de l’année qu’elle revint à Paris, elle ne serait pas dans l’agitation où elle est; il y avait du bon esprit à prendre ce parli, mais la faiblesse humaine est grande ; on veut ménager des restes de beau Lé; cette économie ruine plutôt qu’elle n’enrichit ». Mme de Ludrcs venait de succéder à Mme de Soubise.
Les angoisses de Mme de Montespan étaient encore irritées par l’éclat, plus vif chaque jour, d’un astre nouveau sur le ciel de Versailles. A son lever il avait répandu une lumière toute pâle, discrète, modeste, mais qui scintillait avec de petits éclairs
MADAME DE MONTESPAN
railleurs. La veuve Scarron, devenue Mme de Maintenon, avait été choisie comme gouvernante des enfants du roi et de Mme de Montespan. Quels progrès la fortune de la gouvernante avait faits en peu d’années! « Mais parlons de l’amie (Mme de Mainlenon), écrit le 6 mai 1676 Mme de Sévigné : elle est encore plus triomphante que celle-ci (Mme de Montespan). Tout est comme soumis à son empire. Toutes les femmes de chambre de sa voisine sont à elle; l’une lui lient le pot à pâte,’ à genoux devant elle, l’autre lui apporte ses gants, l’autre l’endort; elle ne salue personne et je crois que, dans son cœur, elle rit bien de cette servitude. » Mme de Sévigné nous dit ainsi ce qui se passait à la cour, Marguerite Monvoisin nous dira ce qui se passait chez les sorcières. « La fille de la Voisin a dit, écrit La Reynie, qu’elle a vu dire de cette sorte de messes sur le ventre, par Guibourg, chez sa mère. Elle aidait sa mère à préparer les choses nécessaires pour cela : un matelas sur des sièges, deux tabourets aux deux côtés où étaient les chandeliers avec des cierges, après quoi Guibourg venait de la petite chambre à côté, revêtu de sa chasuble — blanche, semée de pommes de pin noires, — et après cela la Voisin faisait entrer dans la chambre la femme sur le ventre de laquelle la messe devait être dite. Mme de Montespan se fil dire cette sorte de messe il y a trois ans chez sa mère (c’est-à-dire exactement en 1676), où elle vint vers les dix heures et n’en sortit qu’à minuit. EL sur ce que la Voisin
lui dit qu’il était nécessaire qu’elle dît le temps où l’on pourrait dire les autres deux messes qu’il fallait dire pour faire réussir son affaire, Mme de Montespan dit qu’elle n’en saurait trouver le temps, qu’il fallait qu’elle, Voisin, fît sans elle ce qu’il y aurait à faire pour faire réussir l’affaire, ce qu’elle lui promit, ce qui a été fait, et les messes furent dites sur le ventre de la Voisin par Guibourg. (Ce trait montre encore la sincérité de la sorcière dans l’accomplissement de ces pratiques.) La fille Voisin ayant marqué toutes les circonstances du fait, la disposition du lieu, celle de la personne — elle connaissait Mme de Montespan, — la préparation du prêtre revêtu des ornements sacerdotaux, les termes de la conjuration dans laquelle les actes du procès portent qu’on y disait les noms de Louis de Bourbon et de Mme de Montespan, la fille de la Voisin ajoute qu’il avait été égorgé un enfant à la messe que Mme de Montespan s’était fait dire chez sa mère. »
« Lorsque j’ai été avancée en âge, dit Marguerite Monvoisin, ma mère ne s’est plus défiée de moi et j’ai été présente à cette sorte de messes, et j’ai vu que la dame était toute nue sur le matelas, ayant la tête pendante, soutenue d’un oreiller sur une chaise renversée, les jambes pendantes, une serviette sur le ventre et, sur la serviette, une croix à l’endroit de l’estomac, le calice sur le ventre. » Elle ajoute que cette dame était Mme de Montespan. « Il fut présenté à la messe de Mme de Montespan, dit Marguerite Monvoisin au cours d’un autre interrogatoire,
MADAME DE MONTESPAN
un enfant paraissant né avant terme, qui fut mis dans un bassin. Guibourg l’égorgea, versa dans un calice et consacra le sang avec l’hostie, acheva sa messe, puis fut prendre les entrailles de l’enfant. Ma mère porta le lendemain chez Dumesnil, pour distiller, le sang et l’hostie, dans une fiole de verre que Mme de Montespan emporta. » Ces faits furent confirmés, le 23 octobre 1680, par la confrontation de Marguerite Monvoisin et de Guibourg, avec celte variante que Guibourg s’efforça de rejeter sur la Voisin l’égorgement de l’enfant :
Guibourg dit qu’il n’est pas vrai que lui, Guibourg, ouvrit l’enfant, parce qu’il se serait tout gâté avec son aube; qu’il trouva l’enfant ouvert.
Par la tille Voisin, au contraire, est dit qu’il lui ouvrit le cœur, dont il tira du sang caillé, et fut mis dans la fiole où l’autre sang et tout le reste avaient été mis, que madame de Montespan l’emporta et que, pour faire entrer le sang caillé du cœur, il fut cassé un verre commun, dont, ayant ôté le pied, on le fit servir d’entonnoir.
Par Guibourg il est dit qu’il n’ouvrit point l’estomac de l’enfant, mais que, l’ayant trouvé ouvert, il en tira à la vérité les entrailles et ouvrit le cœur pour en tirer le sang qui était dedans, et qu’il le mit dans un vase de cristal avec quelques parties de l’hostie consacrée, le tout emporté par la dame, sur le ventre de qui il avait dit la messe, qu’il a toujours cru être madame de Montespan.
Ce tableau est empreint de tant d’horreur qu’on ne se résoudrait pas à en admettre l’authenticité si les témoignages de Marguerite Monvoisin et de
l’abbé Guibourg n’étaient encore appuyés des aveux arrachés à d’autres complices de ces forfaits, qui furent arrêtés à des dates différentes et interrogés séparément — Lesage, Lacoudraye, la Delaporte, la Vertemart, Françoise Filastre, l’abbé Cotlon, — confirmés par les déclarations de plusieurs témoins qui avaient recueilli, avant le procès, en divers temps et lieux, des propos échappés aux accusés. La Reynie souligne ce fait que les déclarations concordantes de Lesage et delà fille Voisin furent faites à seize mois l’une de l’autre, et sans qu’ils aient pu dans cet intervalle avoir aucune communication entre eux.
Le 11 octobre 1680, La Reynie écrit à Louvois, qui voulait sauver Mme de Montespan tout en poursuivant le procès des autres accusés et proposait, à cette fin, d’enlever de la procédure les aveux faits à la question par la Filastre et l’abbé Cotton, où se trouvaient les plus lourdes charges contre la favorite : « Il est certain, quand même on trouverait un expédient légitime pour dissimuler aux juges, quant à présent, des faits dont le secret peut être bon à garder, même pour le bien de la justice, que ces mômes faits reviendraient tout de même par la dame Chappelain, par Guibourg, par Galet, par la Pelletier, parla Delaporte, et peut-être encore par plusieurs quand on les jugera ».
Au sujet de la déposition faite par l’abbé Guibourg, La Reynie écrit : « Impossible moralement que Guibourg ait trompé en faisant sa déclaration et
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qu’il ait inventé ce qu’il a dit du pacte, c’est-à-dire de la conjuration qui était dite au cours des messe sur le ventre. Il n’a pas l’esprit assez appliqué, u assez de suite pour une méditation telle que celle qu’il lui aurait fallu faire pour trouver à dire ce qu'il a dit sur ce sujet, parce que, quand il serait capable d’une telle application, il n’a pas assez de connaissance des nouvelles du monde et n’aurait pu trouver tant de choses de suite à dire sur le fait de Mme de Montespan. » Et ailleurs : « Guibourg et la fille de la Voisin se sont rencontrés l’un et l’autre sur des circonstances si particulières et si horribles qu’il est difficile de concevoir que deux personnes aient pu les imaginer et les forger tout ensemble, à l’insu l’une de l’autre. Il faut, ce semble, que ces choses aient été faites pour être dites. »
L’illustre magistrat ajoute les réflexions qui suivent :
1° — Le temps du commerce de la Voisin avec l’Auteur (Latour), des voyages à Saint-Germain et des poudres auxquelles elle le faisait travailler, est l’année 1076.
2° — Le temps des abominations marquées par Guibourg et par la fille Voisin reviendrait à ce même temps.
3° — Il y deux ans que Lesage a parlé de l’Auteur, des poudres, de la Desœillets et des voyages de la Voisin en 1076.
V*— Il est établi au procès que deux ou trois ans avant que Lesage ait été pris, il a témoigné qu’il craignait que celte affaire ne le perdît. Ils ont dit en ce temps que le roi avait des vapeurs. 11 a témoigné qu’il
voulait quitter la Voisin à cause de cela et du commerce qu’elle avait avec la Desœillets.
Dès le commencement de ces recherches, il a été parlé de ces mêmes faits; la Bosse, première jugée, en a donné les premières notions; elle en a parlé à la question; mais, parce que le roi n’avait pas permis encore qu’on pût recueillir ces sortes de faits à l’égard de personnes considérables et qu’il n’y avait rien d’ailleurs qui pût y faire donner la moindre attention, il ne fut pas fait mention, dans le procès-verbal de question de la Bosse, de ce qu’elle dit de madame de Montcspan.
En cette année 1676, Mme de Monlespan ne recourut pas seulement aux sortilèges de la messe noire; les sorcières envoyèrent à son instigation La Boissière et Françoise Pilastre, jusqu’en Normandie, auprès d’un nommé Louis Galet, qui avait de « beaux secrets » pour le poison et pour l’amour. Galet donna des poudres. Dès que son nom fut prononcé par les accusés de la Chambre ardente, ordre fut donné de l’arrêter. Il fut écroué dans les prisons de Caen le 23 février 1680. Il fut interrogé étant encore loin des autres accusés détenus à la Bastille et à Vinccnnes. Les dépositions faites de part et d’autre coïncidèrent d’une manière précise. Et La Reynie de conclure : « Guibourg et Galet en étant convenus après la question de la Filastre, ils ont fait entre eux et à leur égard une preuve complète sur ces faits ».
MADAME DE MONTESPAN
11 faut convenir que Mme de Monlcspan eût été d’un naturel singulièrement incrédule si elle n’eût conservé une confiance aveugle dans l’influence du démon sollicité par les magiciens et les sorcières. Mme de Ludres fut délaissée et Louis XIV retomba à ses genoux. Le H juin 1677, Mme de Sévigné mandait à Mme de Grignan : « Ah! ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil redoublé! quelle reprise de possession! Je fus une heure dans cette chambre. Elle était au lit, parée, coiffée : elle se reposait pour le medianoche (souper vers le milieu de la nuit). Elle donna des traits de haut en bas sur la pauvre lo (Mme de Ludres), et riait de ce qu’elle avait l’audace de se plaindre d’elle. Représentezvous tout ce qu’un orgueil peu généreux peut faire dire dans le triomphe et vous en approcherez. On dit que la petite (Mme de Ludres) reprendra son train ordinaire chez Madame. Elle s’est promenée dans une solitude parfaite avec la Moreuil dans le jardin du maréchal Du Plessis. » Le 18 juin, Mme de Sévigné écrit à Bussy-Rabutin : « Mme de Montespan l’a pensé étrangler (Mme de Ludres) et lui fit une vie enragée ». Le 7 juillet, à Mme de Grignan : « La pauvre Isis (Mme de Ludres) n’a point été à Versailles. Elle a toujours été dans sa solitude. Quand une certaine personne (Mme de Montespan) en parle, elle dit : ce haillon. L’événement rend tout permis. »
« Quanto et son ami Louis XIV — nous citons toujours Mme de Sévignc — sont plus longtemps et plus vivement ensemble qu’ils n’ont jamais été. L’empressement des premières années s’y retrouve, et toutes les craintes sont bannies pour mettre une bride sur le cou qui persuade que jamais on n’a vu d’empire mieux établi. » Et, peu après : « Mme de Montespan était l’autre jour toute couverte de diamants; on ne pouvait soutenir l’éclat d’une si brillante divinité. L’attachement paraît plus grand que jamais, ils en sont aux regards : il ne s’est jamais vu d’amour reprendre terre comme celui-là. »
Cependant, courtisée et victorieuse, la favorite paraissait tourmentée, elle était agitée, elle était dans une fièvre effrayante. Le 13 janvier 1G78, le comte de Rébenac écrivait au marquis de Feuquières : « Le jeu de Mme de Montespan est monté à un tel excès que les pertes de 100 000 écus (un million et demi d'aujourd’hui) sont communes. Le jour de Noël elle perdait 700 000 écus (dix millions de notre monnaie); elle joua sur trois cartes 150 000 pistoles (sept millions de valeur actuelle) et les gagna. » Elle s’étourdissait dans son triomphe — son dernier triomphe, éblouissant mais éphémère, et qui allait être suivi des jours les plus cruels.
En mars 1079, Mme de Montespan demandait à l’abbé Gobelin « de prier et de faire prier pour le roi qui est sur le bord d’un grand précipice ». Ce « précipice » était le cœur de Marie-Angélique de Scoraille, demoiselle de Fonlanges. Angélique de l'on-
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tangos avait dix-huit ans; elle était blonde, blonde comme la paille aux clairs reflets; ses grands yeux d’enfant étonné étaient gris pâle, profonds et limpides; son teint avait la blancheur du lait, ses joues avaient la couleur des roses; et de caractère, disent les contemporains, c’était une véritable héroïne de roman. Elle vivait à la Cour en qualité de fille d’honneur de Madame, comme Mme de Ludres et, auparavant, Mlle de la Vallière. « Mlle de Fontanges, dit Madame Palatine, est belle comme un ange de la tête aux pieds. » Si nous en croyons Bussy-Rabutin, « ses parents la voyant si belle et si bien faite et ayant plus de passion pour leur fortune que pour leur honneur, boursillèrent entre eux, pour pouvoir l’envoyer à la Cour et pour lui faire une dépense honnête et conforme au poste où elle entrait ».
Ce fut un coup de foudre pour Louis XIV et Mme de Montespan. On lit à celle date dans le Précis historique de Sainl-G érmàin-en-Laye par Lorot et Sivry : « Mme de Montespan part brusquement de Saint-Germain par suite de la jalousie qu’elle a conçue contre Mlle de Fontanges ». Mais l’amant royal n’admettait pas que ses maîtresses le quittassent à leur gré. Il avait imposé à Louise de la Vallière le dur martyre de suivre, en victime expiatoire, le triomphe de Mme de Montespan; il imposa à Mme de Montespan le triomphe de Mlle de Fontanges. L’altière marquise s’y résigna, en apparence du moins. Le 30 mars 1G79, elle écrit au duc de
Noailles : « Tout est fort paisible ici; le roi ne vienl dans ma chambre qu’après la messe et après souper. Il vaut beaucoup mieux se voir peu avec douceur, que souvent avec de l’embarras. » Bientôt môme cette satisfaction apparente lui fut retirée. Ce fut l’abandon public et complet.
Au témoignage de Mme de Sévigné, « il y eut bal à Villers-Cotlcrets, chez Monsieur. Il y eut des masques. Mlle de Fonlanges y parut brillante et parée des mains de Mme de Monlespan. » Bussy applaudit à la disgrâce : « Mme de Monlespan est tombée, le roi ne la regarde plus et vous jugez bien que les courtisans suivent cet exemple ».
Le 6 avril, Mme de Sévigné ajoutait : « Mme de Montespan est enragée; elle pleura beaucoup hier, vous pouvez juger du martyre que souffre son orgueil ». Le 15 juin, elle répond à sa fdle : « C’est une place bien infernale, comme vous dites, que celle de celle qui va quatre pas devant (Mme de Monlespan). »
De même qu’elle avait chansonné Louise de la Vallière, elle se répandait en épigrammes contre sa rivale heureuse. « Mme de Montespan, écrit Bussy- Rabutin, voyant que le grand Alcandre (Louis XIV) se détachait d’elle tous les jours de plus en plus, en conçut tant de rage qu’elle commença à médire publiquement de Mme de Fonlanges. Elle disait à chacun qu’il fallait que le grand Alcandre ne fût guère délicat d’aimer une fdle qui avait eu des amourettes dans sa province; qu’elle n’avait ni
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esprit, ni éducation, et qu enfin, à proprement palier, ce n’était qu’une belle peinture. Elle en disait encore mille autres choses aussi fâcheuses. En effet, il lui voyait toujours le même esprit d’orgueil qu il n’avait jamais pu humilier. »
Mlle de Fontanges répondit en accablant d’étrennes somptueuses sa devancière, elle et tous ses enfants. Elle venait d’être proclamée duchesse avec vingt mille écus de pension. La fureur de Mme de Montespan éclata. Elle fit à Louis XIV une scène violente, et comme le roi lui objectait son orgueil, son esprit de domination et d’autres défauts, elle répondit, hautaine, méprisante, concentrant la violence de sa colère dans un de ces mots durs et crus qui l’avaient tant fait redouter au temps de sa domination, elle répondit à Louis XIV « que si elle avait les imperfections dont il l’accusait, du moins elle ne sentait pas mauvais comme lui ».
« Ma mère, raconte la fille de la Voisin, me dit que Mme de Montespan voulait dans ce moment LouL porter à l’extrémité et la voulait engager à des choses où elle avait beaucoup de répugnance. Ma mère me faisait entendre que c’était conLre le roi, et, après avoir entendu ce qui s’était passé chez la Trianon (sorcière, commère de la Voisin), je n’ai pu en douter. » La maîtresse abandonnée résolut de faire périr à la fois Louis XIV et Mlle de Fontanges. Elle s’adressa à la sorcière de la Villeneuvc-sur-Gravois cl n’eut pas de peine à réunir quatre complices dans l'aflreux cabinet de la rue Beauregard : la
Voisin cl la Trianon, qui sc chargeaient de faire périr Louis XIV ; Romani et Bertrand, « artistes en poisons », qui promettaient de tuer Mlle de Fonlanges. Mme de Montespan donna l’argent.
Louis XIV devait être empoisonné le premier. La Voisin et ses associés avaient songé tout d’abord à mettre des poudres magiques, préparées selon les formules des grimoires, sur les habits du roi ou bien en un lieu où il devait passer, « ce que la demoiselle Desœillets, attachée à Mme de Montespan, prétendait faire aisément ». Le roi mourrait de langueur. Mais, après réflexion, la Voisin s’arrêta à un moyen dont l’exécution lui paraissait plus sûre. Conformément à l’ancienne coutume des rois de France, Louis XIV recevait lui-même, à certains jours, les placets que lui présentaient ses sujets. Tout le monde était introduit, sans distinction de condition ni de rang. On résolut d’accommoder un placet, en l’enduisant de poudres ayant passé sous le calice : le roi le prendrait dans ses mains, et serait frappé de mort. La Trianon se chargeait de la préparation du papier que la Voisin devait remettre entre les mains de Louis XIV.
Le placet fut rédigé. On demandait au roi d’intervenir en faveur d’un certain Blessis, un alchimiste que le marquis de Termes tenait séquestré dans son chûteau. La Voisin se rendit auprès de son compère, Léger, valet de chambre de Monlausier, et lui demanda une lettre de recommandation auprès de l’un de ses amis à Saint-Germain, qui la ferait passer
madame de montespan. 191
parmi les premiers à l’audience, afin qu elle pût elle-même tendre son placet au roi. Léger répondit qu'il était inutile quelle allât jusqu’à Saint-Germain, car il se chargeait de faire parvenir le placet d une
Louis XIV recevant les placels que lui présentent ses sujets.
(D'apres une estampe populaire de 1GG7.)
manière sûre; mais la sorcière tenait à le donner elle-même.
L’audace de la Voisin épouvantait les plus hardis de ses compagnons. La plupart d’entre eux ne craignaient pas la mort, mais les horribles tortures que la justice réservait aux régicides. Afin de l’intimider, la Trianon lui tira son horoscope. Ce document s’est retrouvé parmi les papiers que la Chambre des Poisons saisit sur la sorcière. La Trianon prédisait à la Voisin qu’elle serait impliquée dans un procès pour crimed’Étal. «Bah ! répondit celle-ci, ilyalOOOüüécus
à gagner (un million et demi d’aujourd’hui). » C’était le prix du marché entre la Voisin et Mme de Montcspan pour l’empoisonnement de Louis XIV.
La Voisin partit pour Saint-Germain le dimanche 5 mars 1079, accompagnée de Romani et de Bertrand. Elle revint le jeudi, 9 mars, très contrariée : clic n’avait pu approcher du roi de manière à lui donner le placet. Elle aurait pu le mettre sur la table, posée auprès du roi à cet effet, mais c’était en mains propres que le papier devait être remis. La Voisin dit qu’elle retournerait à Saint-Germain, et comme son mari lui demandait quelle était donc cette affaire si pressée :
« Il faut que j’en périsse, ou que je vienne à bout de mon dessein !
— Quoi! périr! répliqua Monvoisin, c’est beaucoup pour un morceau de papier. »
Le vendredi, 10 mars, les « missionnaires » — ces prêtres d’une congrégation fondée par saint Vincent de Paul dont il a déjà été question plus haut — firent une visite chez la devineresse. La Voisin prit peur cl donna le placet à sa fille afin qu’elle le brûlât, ce que Marguerite fit le lendemain, samedi, à la pointe du jour. Il va sans dire que le placet était toujours dans son enveloppe, car on serait mort, assuraient les sorcières, en le louchant. Le dimanche 12 mars, la Voisin fut arrêtée; c’est le lundi 13 qu’elle devait retourner à Saint-Germain. La nouvelle de l’arrestation se répandit et, le mercredi 15 mars, Mme deMonlespan s’enfuit de la Cour.
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Dans une succession de notes très rapides — les phrases ne sont même pas complètes, et nous ajoutons, pour plus de clarté, les mois en italiques, — La Reynie fait la preuve de l’attentat dirigé contre Louis XIV, par la Voisin, instrument de Mme de Montespan :
Placet : — Par les dépositions de la fille Voisin, de Romani, de Bertrand, est établi que le voyage à Saint- Germain de la Voisin est pour présenter le placet; Bertrand le transcrit, est allé savoir de la Voisin ce qu’elle avait fait, a su qu’elle y a été depuis le dimanche sans l’avoir pu donner, Bavait rapporté (ces deux mots sont soulignés par La Reynie), y devait retourner. Par là, il est évident qu’il s’agissait et que le fond du dessein du voyage de la Voisin à Saint-Germain était pour donner le placet.
La Trianon, la Vautier conviennent du voyage. La Trianon marque dans son horoscope l’affaire d’État, le crime de lèse-majesté sur ce voyage; interrogée, elle fait à ce sujet de méchantes réponses ; parmi les circonstances avouées dénie le placet; — si c’était chose indifférente, n’aurait intérêt à le dénier; faut qu’il y ait un sujet; — ce sujet ne peut être autre que ce que dit la fille Voisin.
Le voyage à Saint-Germain est d’autant plus suspect que la Voisin, interrogée des voyages à Saint-Germain, n’a jamais fait mention de celui-là, n’aurait fait de façon de le dire, s’il n’y avait que cela.
« A quoi il faut ajouter la confidence de la Voisin à ses gardes dans sa prison, sur la crainte qu'elle avait qu'on ne lui demandât l'explication du voyage de Saint- Germain. Elle dit le mot : Dieu a protégé le roi. »
La Reynie ajoute : « La Trianon demeure d’accord (dans sa confrontation à la fille Voisin du
49 août 1680) d’avoir dit à la fille que ce voyage à Saint-Germain était cause que sa mère était prise, que ce voyage lui porterait malheur, que cela passait son esprit, et qu’elle serait embarrassée en quelque affaire d’ÉLat. En ce temps, la Voisin ne paraissait guère contente de Blessis (et n’avait par conséquent aucune raison de s’employer pour sa liberté). Ce qui est encore plus considérable, c’est que la Trianon et la fille Voisin conviennent que le prétendu crime d’État dont il est question dans l'horoscope était le voyage de Saint-Germain. » « Enfin, observe La Rcynie, il y a longtemps qu’il a été parlé de ce placet au procès, avant môme que la fille Voisin ait été arrêtée. » Dès le 27 septembre 1679, Louvois écrivait à Louis XIV : <• Votre Majçslé trouvera dans ce paquet cé que Lesage a encore dit sur le voyage que la Voisin fait à Saint-Germain; il cite tant de gens pour témoins de ce qu’il allègue, qu’il est difficile de croire qu’il l’ait inventé ». EL La Rcynie confirme : « Avant les déclarations qu’elle a faites, la fille de la Voisin en avait dit quelque chose à deux prisonnières qui sont avec elle. En dernier lieu, la fille de la Voisin a voulu se défaire clle-môme et s’étrangler avant ces mômes déclarations. »
L’assassinat de la duchesse de Fonlanges devait mettre le sceau à la vengeance de Mme de Monlcspan. La Voisin s’écria, à ce propos, devant la Trianon chez qui elle dînait: « Oh! la belle chose qu’un dépiL amoureux! » Romani et Bertrand étaient
MADAME DE MONTESPAN
chargés d’empoisonner la jeune femme à l’époque même où la Voisin et la Trianon feraient périr Louis XIV; mais les poisons employés contre elle seraient moins prompts, de façon, disaient les complices, « qu’elle mourrait en langueur et qu'on dirait que ce serait de regret de la mort du roi qu’elle serait morte ».
Romani avait projeté de se déguiser en marchand d’étoffes. Bertrand le suivrait en qualité de valet. Ils présenteraient leurs marchandises à la duchesse et, en supposant qu’elle ne prît pas les étoffes, « elle ne se sauverait point de prendre les gants, disait Romani, parce que ceux qu’il ferait venir de Grenoble seraient parfaitement bien faits et que les dames ne manquaient jamais d’en prendre lorsqu’on en portait de bien faits et que les gants feraient le môme effet que la pièce d’étoffe ». On fit effectivement venir de Rome et de Grenoble les gants de la plus belle qualité, et Romani les « prépara » d’après les recettes des magiciens.
Nous retrouvons également dans les papiers de La Reynie un enchaînement de petites notes, aux phrases inachevées, qui font la preuve du complot contre la vie de Mme de Fonlanges :
Étoffes, gants : — Il faut nécessairement que ce que la fille de la Voisin a dit du dessein d’empoisonner madame de Fontanges soit vrai et qu’on en ait parlé, parce que Romani convient du moyen, d’avoir cherché une entrée dans la maison de madame de Fontanges, d’avoir voulu passer pour marchand de soie étranger.
pensé et parlé comment on -pourrait avoir des étoilés;
en commerce sur cela avec la dame de la Bretcsche, chargée par tout le procès du commerce de poisons et suspecte par ce qu’en dit lui-méme Blessis;
en commerce avec la Dumesnil qui a une véritable entrée chez madame de Fontanges;
ce que Bertrand dit confirme id., car demeure d’accord du fait, la fille de la Voisin ne le peut avoir deviné.
Nota: Ce qui mérite d’ôtre observé et suivi : Romani, en ce même temps, en commerce avec la Desœillets (suivante de Mme de Montespan).
Un dernier trait n’est pas le moins surprenant.
Nous venons devoir que Mme de Montespan s’enfuit de la Cour lorsqu’elle apprit l’arrestation de la devineresse et de ses complices. Sa terreur, mais sa fureur surtout, étaient extrêmes. Au moment où sa fortune était détruite à jamais, où elle se sentait perdue, elle voulait du moins avoir l’affreuse joie de voir périr de ses mains la duchesse de Fontanges. La devineresse, qui avait été le principal instrument de ses passions, allait être interrogée et, sans aucun doute, allait dévoiler aux yeux attentifs des magistrats les horribles pratiques où la maîtresse du roi avait été mêlée. C’est à ce moment même que Mme de Montespan, ardente à réaliser ses desseins, entre en rapport avec Françoise Pilastre, commère de la Voisin et, après elle, la plus redoutable sorcière de Paris. La Filastre était de celles qui avaient voué leur enfant au démon, en le faisant égorger, aussitôt après la naissance. La Filastre retourna eu
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Normandie trouver ce Galet de qui il vient d’être question, puis elle alla en Auvergne demander des secrets pour « empoisonner sans qu’il parût ». Revenue à Paris, elle fit des démarches pour entrer chez Mme de Fontanges; mais son arrestation l’empêcha de mettre son projet à exécution.
La nature donna à Mme de Montespan la cruelle satisfaction qu’elle avait demandée à la magie et au poison. Le 28 juin 1681, la duchesse de Fontanges mourut âgée de vingt-deux ans, en l’abbaye de Port- Royal du quartier Saint-Jacques. Elle fut enlevée par une pleuro-pneumonie, d’origine tuberculeuse, dont l’action avait été hâtée par une perte de sang, suite de couches. La jeune femme mourut convaincue qu’elle était empoisonnée, et soupçonna sa rivale. Louis XIV, qui eut la même pensée, craignit que l’autopsie révélât le crime, et chercha à l’éviter; mais les proches l’exigèrent. Les médecins conclurent à une mort naturelle. L’opinion subsista que Mme de Fontanges avait succombé au poison versé par Mme de Montespan, — opinion dont Mme de Caylus, Mme de Maintenon, Madame Palatine, Bussy- Rabutin se sont faits les échos.
Devant les commissaires de la Chambre ardente, le magicien Lesage avait laissé échapper celte boutade : « Si l’on prenait la Filastre, l’on saurait
d’étranges choses ». On prit la Filaslrc; elle nia tout devant les commissaires, mais le lor octobre 1680, à la question, elle donna la confirmation précise des révélations laites par les prisonniers delà Bastille et de Vincennes : le jour môme, Louis XIV terrifié fit suspendre les séances de la Chambre ardente. Le 17 ocLobre 1680, Louvois écrivait à La Reynie : « J'ai reçu les lettres que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, le roi en a entendu la lecture avec douleur ». Louis XIV fit donc fermer la Chambre ardente, et lorsque, le 19 mai 1681, sur les instances de La Reynie, les séances en furent reprises, il fut défendu aux magistrats « de rien faire sur aucune des déclarations contenues aux procès-verbaux de question et d’exécution de la Filastre ». De ce jour Louis XIV n’eut plus aucun doute sur les crimes de sa maîtresse. Une dernière preuve lui en allait être fournie.
Le nom de Mlle Desœillets, suivante de Mme de Monlespan, revient à toutes les pages du procès. Elle faisait les démarches et commissions auprès des sorcières. Les accusés la connaissaient presque tous; ils parlaient d’elle de la manière la plus précise. La fille de la Voisin indiquait sa demeure, où elle s’était rendue plusieurs fois. Mlle Desœillels avait une amie, Mme de Villedieu, qui fréquentait les devineresses, mais pour ses propres desseins. Quand la Voisin fut 'arrêtée, les deux amies s’entretinrent de l’événement.
« Comment pouvez-vous être en repos, vous qui
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avez été si souvent chez la sorcière? disait Mme de Villedieù.
— Le roi ne souffrira pas qu’on m’arrête. »
Le propos fut spontanément rapporté par Mme de Villedieu à l’exempt Desgrez. Et, de fait, quand, le 22 octobre 1G80, La Reynie manda à Louvois : « Ce qui a été dit à l’égard de la demoiselle Desœillels, dans les commencements et a été répété à la fin, est si fort, qu’il est impossible d’empêcher qu’elle ne soit obligée de paraître devant les gens qui ont parlé d’elle », il trouva à Versailles oreilles closes. Si bien que Mme de Villedieu dit, quand on la conduisit à Vincennes : « Il est étonnant que l’on m’emprisonne, moi qui n’ai été qu’une seule fois chez la Voisin, tandis qu’on laisse en liberté Mlle Desœillets qui y a été plus de cinquante fois ».
Louvois se décida enfin à faire comparaître Mlle Desœillets, non devant les juges, mais devant lui-même, dans son cabinet. Le 18 novembre 1680, il écrivit à La Reynie :
« Mlle Desœillets assure, avec une fermeté inconcevable, que pas un de ceux qui peuvent l’avoir nommée ne la connaissent, et, pour m’assurer de son innoçence, m’a chargé de conjurer le roi de trouver bon que l’on la mène au lieu où sont ceux qui peuvent avoir déposé contre elle. Elle répond sur sa vie que pas un ne dira qui elle est. Sur quoi il a plu à Sa Majesté de résoudre que je la mènerai à Vincennes vendredi prochain, que je ferai descendre Lesage, la fille de la Voisin, Guibourg, et les autres gens
que vous me ferez dire avoir parlé d’elle. La personne, dont je viens de vous parler, entrera et se montrera à eux, et je leur demanderai s’ils la connaissent, sans la leur nommer. »
L’événement ne tourna pas comme Louvois l’avait espéré. La Reynie démontrait à cette époque que, à son insu et malgré sa vigilance, « on » avait des intelligences avec les prisonniers de Yincennes, qui recevaient des avis. Ce « on » est Mme de Montespan. Sans doute le lieutenant de police prit-il cette fois les plus grandes précautions. Les détenus ne purent être avisés, si bien que tous, immédiatement, reconnurent la suivante de la favorite.
Mlle Desœillels s’était d’ailleurs fait des illusions sur l’impunité qui lui serait assurée. Louis XIV ne permit pas qu’elle parût devant les juges, ni môme qu’elle fût confrontée aux accusés; mais ilia fit renfermer, par lettre de cachet, pour le restant de ses jours, dans une solitude étroite. La malheureuse mourut le 8 septembre 1G86, à l’hôpital général de Tours. Et la pauvre Mme de Villedieu, qui n’avait d’autre tort que d’avoir été un moment la confidente de Mlle Desœillets, à cause du secret qu’il fallait garder, eut le môme sort.
Quand il apprit brusquement tous les crimes dont s’éLait souillée la femme qu’il avait le plus aimée, la
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femme de qui il avait fait, aux yeux de l’Europe, la reine de la cour de la France, celle qui était la mère de ses enfants préférés, quels furent les sentiments et l’attitude de Louis XIV ? que se passa-t-il dans son âme, claquemurée pour la postérité comme pour les contemporains dans cette « majesté effrayante» dont parle Saint-Simon?
Dès le milieu d’août 1680, Louvois — qui, en cette terrible aventure, mit toute son intelligence et toute son influence à protéger Mme de Montespan — lui avait ménagé un tête-à-tête avec le roi. Mme de Maintenon, anxieuse, les observait de loin. « Mme de Montespan a d’abord pleuré, dit-elle, fait des reproches et, enfin, parlé avec hauteur. » Au premier instant, sous le coup des déclarations du roi, Mme de Montespan était demeurée atterrée, elle avait fondu en larmes, confuse, humiliée; puis, se ressaisissant, la maîtresse femme s’était redressée de la hauteur de son orgueil, avec la force de sa passion et de sa haine contre ses rivales. S’il était vrai qu’elle eût été poussée à de grands crimes, c’est que son amour pour le roi était grand et grandes aussi la dureté, la cruauté, l’infidélité de celui à qui elle avait tout sacrifié. Et le roi pouvait la frapper, mais il devait craindre d’oublier qu’il atteindrait du même coup, aux yeux de la France et de l’Europe, la mère de ses enfants, des enfants légitimés de France. Mme de Montespan sortit de cet entretien irrévocablement perdue, mais aussi définitivement sauvée.
Il faut se rappeler le rang où Louis XIV avait élevé sa maîtresse. Il lui importait, par-dessus tout, d’éviter un scandale. L’exil môme de la favorite déchue, une disgrâce absolue, risquaient de déchaîner des tempêtes. La Reynie, qui, grâce à son don de pénétration dans les caractères, connaissait bien celui de Mme de Montcspan, avertissait Louvois : « Il faut craindre des éclats extraordinaires, dont on ne peut prévoir les suites ». Louvois, Colbert et Mme de Maintenon elle-môme unirent leurs efforts pour amortir une chute trop rude. Colbert venait de fiancer sa fille cadette au neveu de Mme de Montespan. On sait d’ailleurs combien l’illustre homme d'Etat avait à cœur la grandeur nationale à laquelle il avait si laborieusement contribué, et qui, pour lui, ne pouvait être séparée de la grandeur du roi. Mme de Maintenon avait élevé avec tendresse les enfants de Mme de Montespan et, toute sa vie, leur conserva une affection réelle. Ajoutons que Louis XIV, avec tous ses défauts, son égoïsme absolu, sa rudesse, sa dureté, sa médiocrité d’intelligence, avait du moins, à un degré qui n’a plus été atteint, le sentiment de la dignité royale, et que, en cette crise affreuse, il ne se départit pas un instant de cette majesté calme et tranquille dont ne cessaient de s’émerveiller tous ceux qui l’approchaient. Mme de Montespan ne fut pas chassée de la cour. Elle abandonna son grand appartement du premier pour un appartement plus éloigné du centre de la vie royale. Louis XIV continuait de la recevoir en
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public et lui rendait publiquement des visites qui trompaient les spectateurs superficiels; mais les yeux exercés aperçurent le changement profond qui s’était opéré sous les apparences extérieures. Mme de Sévigné écrit à sa fille que Louis XIV traite Mme de Montespan avec rudesse; Bussy-Rabutin écrit qu’il la traite avec mépris. Ainsi commença le martyre expiatoire, un martyre de AÛngt-sept ans.
Le 15 mars 1691, Mme de Montespan se retira à Paris, dans la communauté de Saint-Joseph, qu’elle avait fondée. Louis XIV lui faisait une pension toute royale : dix mille pistoles — cinq cent mille francs d’aujourd'hui — par mois; mais lorsqu’en 1692 fut célébré le double mariage de Mlle de Blois et du duc du Maine, enfants de Mme de Montespan, avec le duc de Chartres et Mlle de Charolais, Louis XIV ne permit pas que la mère parût au mariage ni qu’elle signât au contrat.
Dans les premiers temps, Mme de Montespan eut la plus grande peine à se faire au calme et à la monotonie de sa retraite à Saint-Joseph. « Elle promena son loisir et ses inquiétudes, dit Saint-Simon, à Bourbon, à Fontevrault, aux terres d’Antin, et fut des années sans pouvoir se rendre à elle-même. » Quelles étaient ces angoisses? Saint-Simon ne peut les expliquer; nous les connaissons aujourd’hui.
Mme de Montespan eut beaucoup de peine à quitter la gloire du monde; mais du jour où le renoncement en fut fait, elle se jeta avec autant de passion dans la pénitence, qu’elle en avait déployé
dans l’ambition et dans l’amour. « Depuis le moment où elle se retira à Saint-Joseph, raconte Saint-Simon, jusqu’à sa mort, sa conversion ne se démentit point et sa pénitence augmenta toujours. » On la vit alors, dans le couvent des Carmélites, rue du Faubourg- Saint-Jacques, venir demander à son ancienne rivale, qu’elle avait durement chassée, à la douce et sainte Louise de la Vallière, sœur Louise de la Miséricorde, les paroles qui donnent au cœur le repos et l’oubli. Bien qu’elle aimât tendrement ceux de ses enfants qui étaient nés de Louis XIV, c’est vers le duc d’Antin, le fds qu’elle avait eu du marquis de Montespan, que, par devoir, elle tourna sa sollicitude et, dit Saint-Simon, elle « s’occupa de l’enrichir ». — « Le Roi n’avait avec elle aucune sorte de commerce, écrit encore le grand chroniqueur, môme par leurs enfants. Leur assiduité fut retranchée, ils ne la voyaient plus que rarement et après le lui avoir fait demander. Le Père de La Tour tira d’elle un terrible acte de pénitence : ce fut de demander pardon à son mari et de se remettre entre ses mains. Elle écrivit elle-même, dans les termes les plus soumis, et lui offrit de retourner avec lui, s’il daignait la recevoir, ou de se rendre en quelque lieu qu’il voulût lui ordonner. A qui a connu Mme de Montespan, c’était le sacrifice le plus héroïque. Elle en eut le mérite, sans en essuyer l’épreuve. M. de Montespan lui fit dire qu’il ne voulait ni la recevoir, ni lui prescrire rien, ni ouïr parler d’elle de sa vie. » Elle n’avait plus aucun rapport avec la cour, les
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ministres, les intendants, les juges; ne demandant plus rien, ni pour elle, ni pour les siens, et employant les immenses revenus qu’elle devait à Louis XIV à répandre le bien autour d’elle, en aumônes incessantes et d’une libéralité inouïe, et en fondations pieuses. « Belle comme le jour, dit Saint-Simon, jusqu’au dernier moment de sa vie; sans être malade, elle croyait toujours l’être et aller mourir. Cette inquiétude l’entretenait dans le goût de voyager, et, dans ses voyages, elle menait toujours sept à huit personnes de compagnie. » Au travers de ses élans de piété et de l’épanouissement de sa charité, apparaissaient ainsi le remords incessant et le continuel besoin de s’étourdir. Seuls Louis XIV, Louvois et La Reynie auraient pu expliquer cette page que nous empruntons encore à Saint-Simon :
« Peu à peu elle en vint à donner presque tout ce qu’elle avait aux pauvres. Elle travaillait pour eux plusieurs heures par jour à des ouvrages bas et grossiers, comme des chemises et d’autres besoins semblables, et y faisait travailler ce qui l’environnait. Sa table, qu’elle avait aimée avec excès, devint la plus frugale; ses jeûnes furent multipliés, sa piété interrompait sa compagnie et le plus petit jeu auquel elle s’amusait et, à toutes les heures du jour, elle quittait tout pour aller prier dans son cabinet. Ses macérations étaient continuelles; ses chemises et ses draps étaient de toile jaune, la plus dure et la plus grossière, mais cachés sous des draps et une chemise ordinaires. Elle portait sans cesse des bra-
celets, des jarretières et une ceinture à pointes de fer qui lui faisaient souvent des plaies; et sa langue, autrefois si à craindre, avait aussi sa pénitence. Elle était, de plus, tellement tourmentée des affres de la mort quelle payait plusieurs femmes dont l’unique emploi était de la veiller. Elle couchait tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies dans sa chambre, ses veilleuses autour d’elle, qu’à toutes les fois qu’elle se réveillait elle voulait trouver causant, joliant ou mangeant, pour se rassurer contre leur assoupissement. »
Enfin sonna l’heure tant redoutée. Elle en eut le pressentiment, le pressentiment étrange, une année d’avance. Dès la première atteinte du mal, elle vit que sa fin était proche. Ce fut le 27 mai 1707, à Bourbon.
« Elle profita d’une courte tranquillité pour se confesser et recevoir les sacrements. Elle fit auparavant entrer tous ses domestiques, jusqu’aux plus bas, fit une confession publique de ses péchés publics et demanda pardon du scandale qu’elle avait si longtemps donné, môme de ses humeurs, avec une humilité si sage, si profonde, si pénitente, que rien ne put être plus édifiant. Elle reçut ensuite les derniers sacrements avec une piété ardente. Les frayeurs de la mort qui, toute sa vie, l’avaient si continuellement troublée, se dissipèrent subitement et ne l’inquiétèrent plus. Elle remercia Dieu, en présence de tout le monde, de ce qu’il permettait quelle mourût dans un lieu où elle était éloignée
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des enfants de son péché, et n’en parla durant sa maladie que cette seule fois. Elle ne s’occupa plus que de l’éternité, quelque espérance de guérison dont on voulût la flatter, et de l’état d’une pécheresse dont la crainte était tempérée par une sage confiance en la miséricorde de Dieu, sans regret et uniquement attentive à lui rendre son sacrifice plus agréable, avec une douceur et une paix qui accompagna toutes ses actions. »
Les courtisans furent surpris de l’indifférence que Louis XIV témoigna en apprenant la mort de son ancienne maîtresse. A la duchesse de Bourgogne, qui lui en faisait la remarque, il répondit : « Que, depuis qu’il l’avait congédiée, il avait compté ne la revoir jamais et qu’ainsi elle était, dès lors, morte pour lui ». Il blâma ouvertement la douleur que montrèrent les enfants qu’il avait eus de Mme de Montcspan; et, à la stupéfaction de la Cour, il leur inLerdit de porter le deuil ; le spectacle en fut d’autant plus incompréhensible qu’à cette môme date la princesse de Conti, fille de Louis XIV et de Louise de la Vallière, portait le deuil de Mme delà Vallière, sa tante.
Il serait injuste de juger, par ce qui précède, Mme de Montespan. Nous n’avons parlé que des crimes où elle fut poussée par la violence de ses passions. Nous n’avons pas rappelé le bien qu’elle répandit avec autant de libéralité que de discernement, l’éclat donné à la cour royale par sa grâce cl son esprit, la proleclion éclairée que trouvèrent en clic les plus grands écrivains et les plus grands
arlisl.es, la bonlé lumineuse avec laquelle elle adoucit la vieillesse du grand Corneille, tant d’œuvres fécondes enfin qu’elle créa avec autant d’intelligence que de cœur, dont plusieurs subsistent encore aujourd’hui. Il faudrait un Racine, la pénétration de son esprit, sa lacullé de concilier les extrêmes opposés dans un même caractère et l’harmonieuse majesté de son langage, pour parler de Mme de Montespan. Belle, claire, radieuse, d’une élégance royale, exquise par la distinction des manières et la finesse de sa conversation, insouciante et joyeuse, rayonnante et glorieuse, et si charmante, elle dominait toute la cour de France — l’horrible cliente de l’abbé Guibourg, de la Filastre et de la Voisin.