M. VICTORIEN SARDOU
En témoignage de respect, d’affection et de reconnaissance.
PRÉFACE 1
M. FrantzFunck-Brentano est, en même temps qu:un savant, un écrivain des plus distingués, cherchant la vie, sachant la rendre, analyste délicat, peintre ému des passions et des misères humaines. Ce nouvel ouvrage ne fera que fortifier et étendre une réputation d’excellent aloi : Le Drame des poisons, étude sur la société du dix-septième siècle, titre alléchant et que le livre ne dément point. Toute l’intrigue, toutes les péripéties, toute l’horreur, toutes les invraisemblances même du drame noir se déploient dans ces récits; c’est la réalité, elle dépasse les inventions de théâtre les plus audacieuses. Je comprends que ces terribles sujets aient tenté les dramaturges, que les plus habiles aient hésité et que les moins adroits aient été découragés. C’est que, si libre que soit devenu notre théâtre, si détachés de préjugés que nous croyons être nousmêmes, cette fureur de débauches, cette accumulation de crimes, ce tissu d’abominations et d’ignominies, nous déconcertent.
L’auteur, s’il dit tout et lève tous les voiles, sera taxé, non de scandale, on n’en connaît plus guère, mais d’exagération. Il passera pour dénaturer l’histoire. Le spectateur a gardé, de ce qui reste d’études
1. On retrouvera les pages qui forment celte préface dans le livre de M. Albert Sorel, Études de littérature et d'histoire, Paris, librairie Plon, in-16. Ces Études comprennent les chapitres suivants : Montaigne et Pascal, Croquis normands, Maupassant, Eugène Boudin, Vues sur l’Histoire, Taine et Sainte- Beuve, l’Orient d’autrefois, le Drame des Poisons, Notes et Mémoires sur l’Empire, Napoléon et sa famille, Waterloo, la Vie politique en province, les Mémoires de Bismarck.
classiques, un fonds de critique bourgeoise par où il décide, pour le passé, et, en particulier, pour le dixseptième siècle, du degré de vérité des caractères et de vraisemblance des événements. Malgré Saint-Simon, malgré Michelet, la plupart d’entre nous persistent à considérer l’histoire du grand siècle comme un spectacle pompeux et régulier, donné sur un théâtre qui n’aurait ni coulisses ni dessous. Le splendide décor de Versailles, l’incomparable ordonnance de la prose, la divine poésie de Racine, ont fait et feront encore longtemps ce prestige. Qui voudrait croire que ces beaux jardins étaient souillés d’ordures, que ce palais d’or et de marbre était traversé de couloirs obscurs, sales, de canaux nauséabonds qui l’empestaient? Bourdaloue et Racine ont regardé au fond de tous les abîmes; mais on les lit trop souvent comme on lit le latin, qui t brave l’honnêteté », par ce motif unique qu’il est une langue apprise des yeux, qu’on ne ressent plus et qui n’émeut plus assez fort les nerfs émoussés.
Le célèbre préjugé de Stendhal règne obscurément dans nombre d’esprits : l’extrême politesse, le raffinement social du siècle de Louis XIV, en avaient, dit-on, banni la violence et la volupté, ressorts essentiels du drame moderne. Pour sc convaincre du contraire, il suffit de voir jouer Phàclre par Sarah Bernhardt et Athalie par Mounet-Sully, qui, l’un et l’autre, ont su transporter la musique de Racine et la porter à notre diapason. Il suffit de lire les mémoires, les papiers, les dossiers de procédure, et particulièrement ceux qu’a triés, dépouillés avec tant de soin, accommodés avec tant d’art M. Frantz Funck-Brentano. Malgré tout, je crois que le préjugé restera le plus fort, et que, si l’on portait toutes crues et saignantes à la scène les aventures que nous décrit M, Funck-Brentano, il en adviendrait de l’auteur et du critique comme d’Agrippine et de Burrhus :
PRÉFACE
— Je confesserai tout, exils, assassinats,
Poison même...
— Madame, ils ne vous croiront pas.
Ainsi, dans le premier chapitre du livre, le commencement et la lin de l'histoire de la Brinvilliers, le commencement surtout. Rien ne contredit plus radicalement les préjugés courants sur l’ancien régime et le grand siècle, siècle d’autorité, siècle de foi, de religion d’État, de bonne bourgeoisie austère et parlementaire, de belle, ferme éducation de famille, de traditions puissantes. Or, voici ce qui se passait dans une de ces familles, et non la moindre, non la seule, car Saint-Simon en donne d’antres exemples. Marie-Madeleine d’Aubray, née en 1630, était l’aînée des cinq enfants d’Antoine Dreux d’Aubray, sire d’Offémont et de Villiers, conseiller d’État, maître des requêtes, lieutenant civil de la ville, prévôté et vicomté de Paris, lieutenant général des mines et minières de France. Ce magistrat ne passait ni pour un libertin d’esprit ni pour un libertin de conduite. C’était, dit notre auteur, « un homme de vieille roche, fort des droits que les anciennes coutumes mettaient dans les mains du père de famille ». Lorsque sa fille prit un amant, il obtint contre le personnage une lettre de cachet et le lit enfermer. Le frère cadet de Madeleine, Antoine Dreux d’Aubray, conseiller au Parlement, puis intendant, succéda à son père dans la charge de lieutenant civil. Un autre frère était conseiller au Parlement. Tous trois furent victimes de l’empoisonneuse, impatiente de leurs sermons sur ses mœurs et convoiteuse de leurs biens. Mais cette empoisonneuse était-elle un monstre né, par quelque maléfice de la nature, en ce
nid d’honnêtes gens, rebelle aux exemples, rétive aux conseils, indocile aux leçons? jugez-en :
Madeleine d’Aubray reçut une bonne éducation, au moins au point de vue littéraire. L’orthographe de scs lettres est correcte, ce qui est rare chez les femmes de son temps. L’écriture est remarquable, forte, accentuée, une écriture d’homme... Mais son éducation religieuse fut entièrement négligée. Dans son entretien avec son confesseur, la veille de sa mort, elle se montra ignorante des maximes les plus élémentaires de la religion, que les enfants apprennent et, dans le cours de la vie, n’oublient plus. Quant à l'éducation morale, elle lui lit entièrement défaut. Dès l’âge de cinq ans elle était adonnée à des vices horribles. Elle perdit sa virginité à sept ans. Dans la suite, elle se livra à ses jeunes frères.
Le milieu est au moins étrange et le sol où poussa la plante ne laisse pas d’expliquer, au moins en partie, le poison que distilla le fruit. La voilà donc vouée et consacrée, dès l’enfance, à Vénus furieuse, impudique, homicide; c’est une païenne dévergondée, mais, au demeurant et pour qui la fréquente, une des plus aimables Parisiennes de son temps. Cette « impulsive » cruelle qui va au crime par avarice et par sensualité des amants qu’elle paye, y va d’un pas égal, gracieux, avec une énergie dissimulée sous la grâce, sans hésitation, sans remords, sans fièvre, le sourire aux lèvres. Elle était « charmante, alerte, jolie, avec de grands yeux d’une expression profonde ». « De fort petite taille et fort menue, rapporte un prêtre qui l’a observée de près, de beaux cheveux châtains fort épais, le tour du visage rond, les yeux bleus et parfaitement beaux, la peau extraordinairement blanche, le nez assez bien fait, nuis traits désagréables, » sauf dans la colère, où le visage se contractait jusqu’à la grimace, jusqu’à la convulsion. Dans le commerce de la vie, « intrépide, d’un grand courage. Elle paraissait née d’une inclination honnête, d'un air indifférent à
tout, d’un esprit vif et pénétrant, concevant les choses fort nettement et les exprimant juste et en peu de paroles, mais très précises »; un esprit fertile en expédients, toujours prêt, une fermeté à ne s’émouvoir de rien, par-dessus tout l’orgueil de sa vie, l’amour-propre démesuré, la passion aveugle de ce qu’elle appelait sa gloire, c’est-à-dire son luxe, ses richesses, ses débauches, ses galants, sa gloire entendue comme le faisaient « les grandes et honnêtes dames » du siècle et les grandes héroïnes du théâtre :
Si je le hais, Cléone, il y va de ma gloire!
Le soin de cette gloire la conduisit à empoisonner son père parce qu’il la gênait, son frère parce qu’il avait hérité, sa fille parce qu’elle la trouvait sotte.
L’œuvre lui semblait légitime, étant à son « honneur » comme elle le concevait, et les préparatifs sinistres se tournaient pour elle en distractions. Elle s’en allait aux hôpitaux, portant aux malades des confitures empoisonnées. La Reynie, le lieutenant de police, vertueux et clairvoyant, n’en revenait point : « Qui eût dit qu’une femme élevée dans une honnête famille, dont la figure et la complexion étaient faibles, avec une humeur douce en apparence, eût fait un divertissement d’aller dans les hôpitaux empoisonner les malades pour y observer les différents effets du poison qu’elle leur donnait? » C’est justement cet honneur dans les motifs du crime, cet enjouement dans la préméditation, cette élégance dans les préparatifs, qui déroutent et déconcertent le lecteur moderne. C’est Médée en opéra-comique. Le bon 'ton, le beau langage, les belles manières, l’inconscience et l’ironie de ces scélérats de haute volée empêchent de prendre leur scélératesse au sérieux. Mais comment ne s’y point tromper quand on considère le portrait qu’a tracé de la Brinvilliers son confesseur, l’abbé Pirot,
PRÉFACE
oratorien de marque, professeur eu Sorbonne, antagoniste réputé de Leibniz, esprit aigu dans l’analyse, cœur tendre dans la consolation, de complexion nerveuse et sensible, écrivain raffiné, ainsi qu’on en peut juger par cette phrase délicieuse et digne des moralistes qu’affectionne le bon M. Bergeret : « Elle avait naturellement une grande délicatesse et un sentiment fort exquis sur le point d’honneur et sur les injures. »
Ce qui la rend la plus intéressante pour l’histoire, c’est qu’elle fut légion, qu’elle fit école, et que l’arsenic fit fureur parmi les plus honnêtes gens du monde.
C’est le même sentiment, moins exquis peut-être, mais aussi ardent, aussi passionné et corrupteur, qui induisit, quelques années après, Mme de Montespan, non seulement en empoisonnement, mais ce qui, pour son temps et son monde, semble pire encore, en sacrilège et sorcellerie. Celle-ci avait eu au moins quelque superficie verbale de catéchisme, sinon de religion. Rien, même la peur de l’enlcr, dont elle avait sans aucun doute ouï parler, ne tint devant son ambition exaspérée, sa jalousie féroce. Pour s’assurer « les honneurs de la couche royale », elle joua le salut de son âme, sa vie et quelque chose de plus précieux encore pour une créature de cette sorte, le mystère, la dignité de son corps, dont elle était si fière. M. Lair, en son remarquable écrit sur La Vallière, nous avait déjà fait voir, M. Funck-Brentano nous montre en touches précises, en traits saisissants, cette grande dame quittant Versailles, en manteau gris et sous le masque, s’en allant courir les ruelles fangeuses de Paris, frapper à la porte d’un bouge, et là, en compagnie d’une empoisonneuse etavorteuse de profession, la Voisin, d un prêtre impie mais grand, bien l'ait, de bonnes manières,
Mariette, et d’un pur scélérat, Lesage, qui sortait du bagne, se faisant dire des évangiles sur la tète, chanter le Veni Creator, conjurant la mort de sa rivale, La Vallière, et consacrant, dans les profanations, sa chair aux adultères sacrés.
Il parut au commencement qu’un sacrifice de pigeons suffisait. Mais, pour enchaîner l’amour du roi qui s’échappait, il fallait aller plus loin, aller jusqu’au bout : la messe noire, et le poison. Et trois fois de suite, en quinze jours, l’an 1673, Mme de Montespan, sur un matelas étendu sur des chaises, entre des chandeliers qui portaient des cierges, s’exposa nue à un prêtre dégradé, Guibourg, qui de ce corps fit un autel, y parodia les mystères chrétiens, consomma le sacrifice en immolant un enfant, qu’il avait acheté un écu (15 francs d’aujourd’hui) et dont il but le sang versé dans le calice. Cependant de cette union protégée par « Astarté et Asmodée, princes de l’Amitié », étaient sortis des princes, doublement adultérins, que le roi fit déclarer légitimes, messe noire législative et juridique, opprobre parlementaire qui valait l’autre. Puis, la passion s’alanguit encore. Soubise passa, Fontanges parut, et ce furent de nouvelles messes noires chez la Voisin, de nouveaux philtres d’amour pour le roi, de mort pour sa favorite. « Mme de Montespan est enragée », écrivait Mme de Sévigné.
En ce temps-là, l’écolede Brinvilliers sévissait; la Voisin et ses acolytes tenaient boutique de poudre de succession. Le poison paraissait partout; l’ignorance des médecins le laissait soupçonner en toute mort qu’ils ne s’expliquaient pas. Ce fut une panique à la cour, à la ville, « le mal qui répand la terreur ». Le roi institua, pour juger ces crimes sans exemple, une juridiction sans appel : la Chambre ardente. Les lettres de cachet pleuvaient; la Bastille se peupla, et l’on sait que c’était la prison des gens de qualité. On vit arrêter,