XIV PRÉFACE
poursuivre, interroger les principaux de la cour; le nom ne protégeait personne et l’inquisition des robins ne s arrêta ni devant l’éclat des titres ni devant l’insolence des accusés; les grandes dames, cependant, tenaient tête aux conseillers et narguaient le bourreau. Après avoir lrissonné à la pensée du poison, on trembla à 1 idée du soupçon, de la lettre de cachet, de 1 arrivée des exempts. Puis, tout d’un coup, le cauchemar cessa, les poursuites s’arrêtèrent, les acquittements se succédèrent au milieu des railleries de l’auditoire; il lut de bon ton d’aller rire au nez des juges désarmés. Versailles et Paris revinrent à leur insouciance et à leurs plaisirs. Il s’était produit un événement très simple, mais de haute conséquence : les sorcières, les empoisonneuses, les prêtres d’Asmodée et les sacristains, de messe noire, arrêtés, * questionnés » à l’ordinaire et à l’extraordinaire, avaient parlé, et Mme de Montespan était en cause.
M. Funck-Brentano raconte ces drames en une série de chapitres ramassés, vigoureux, vivants. Il expose de la façon la plus émouvante le coup de théâtre qui en fit le dénouement. Ici, la scène où se sont déroulées tant d’ignominies se relève et s’éclaire : on y voit paraître une fine, une ferme, une grande figure de magistrat : La Reynie. On trouve beaucoup de nouveautés dans le livre de M. Funck-Brentano : celle-là lui fait particulièrement honneur. Il y a là quelques maîtresses scènes et qui semblent le canevas d’un drame tout disposé pour le dialogue. C’est d’abord La Reynie, magistrat sans reproches et sans peur, ébloui de la grandeur du roi, mais sans idolâtrie, serviteur presque dévêt de l’État, mais sans superstition, qui compulse
PRÉFACE. xv
les procédures, dépouille les interrogatoires et découvre l’abomination du harem royal. L’adultère avait été sanctionné à ce point que le crime de la lavorite devenait quasi un crime de reine, l’infamie en rejaillissait sur le sang de France. L’historien a retrouvé les notes de La Rdynie. On y peut suivre les perplexités, les angoisses de cet homme de bien. « Faits particuliers, écrit-il un jour, qui ont été pénibles à entendre et dont il est si fâcheux de se rappeler les idées et qu’il est plus difficile encore de rapporter... Je reconnais ma faiblesse... La qualité des faits particuliers imprime plus de crainte dans mon esprit qu’il n’est raisonnable. Ces crimes m’effarouchent. *
Cependant, il se décide : il va au roi, qui a reçu de Dieu, écrit-il, des lumières supérieures à celles des autres hommes. Il expose à Louis XIV les charges qui pèsent sur sa maîtresse. Il les dénonce à Louvois. Mais Louvois était ami dévoué de Mme de Montespan; il avait i le culte de la monarchie française, à laquelle tout lui semblait dû » ; il défendit le prestige de la couronne, F honneur du trône. Il fut menaçant, pressant, insidieux : ce terrible meneur de guerre était doublé d’un légiste retors. La Reynie demeura inébranlable. Finalement, ce fut le roi qui jeta les papiers au feu, mais après une explication avec la favorite.
Dans le milieu d’août 16S0, Louvois lui avait ménagé un tête-à-tête avec le roi. Mme de Maintenon, anxieuse, les observait de loin. « Mme de Montespan a d’abord pleuré, dit-elle, fait des reproches et, enfin, parlé avec hauteur. » Au premier instant, sous le coup des déclarations du roi, elle était demeurée atterrée, elle avait fondu en larmes, confuse, humiliée; puis, se ressaisissant, elle s’était redressée de la hauteur de son orgueil, avec la force de la passion et de la haine, contre ses rivales. Si elle avait été poussée à ces grands crimes, c’est que son amour pour le roi était grand, et grandes aussi la dureté, la cruauté, l’infidélité de celui à qui elle avait tout sacrifié! Et le roi pouvait la frapper, mais il devait craindre d’oublier qu’il atteindrait, du môme
coup, aux yeux de la France et de l’Europe, la mère de ses enfants, des enfants légitimés de France. Mme de Montespan sortit de cet entretien irrévocablement perdue, mais aussi définitivement sauvée.
Quelle scène à faire! Mais il y faudrait un Racine pour donner ce pendant au quatrième acte de Britannicus, au dialogue de Néron et d’Agrippine :
C’est vous qui m’ordonnez de me justifier!...
Colbert, qui était si vilainement intervenu dans l’affaire de Fouquet, joue en celle-ci un trop officieux personnage. Il en garda au moins une leçon de littérature et d’histoire. Boileau disait de lui : « J’admire M. Colbert, qui ne pouvait souffrir Suétone parce que Suétone avait révélé la turpitude des empereurs. » Ce sont les raisons que plus tard Napoléon, à Erfurt, donnait à Goethe contre Tacite.
J’en ai dit assez, je crois, pour mettre le lecteur en goût de connaître par lui-même et de lire en entier le Drame des poisons. Je voudrais cependant louer encore l’auteur d’une idée excellente qu’il a eue et qu’il a mise en œuvre avec beaucoup d’adresse. Il a relu, ses notes d’archives en main, les lettres de Mme de Sévigné, et il en parsème, orne et vivifie son récit. La marquise était singulièrement bien informée; mais quel trait de mœurs du temps que le ton de badinage mondain et d’ironie enjouée dont elle traite ces drames monstrueux! Elle y assiste comme de nos jours une femme du monde à une séance d’assises, dans un procès scandaleux, ou à quelque mélodrame à succès, du fond d’une baignoire. Relisez, par exemple, la lettre du