SA VIE
La marquise de Brinvilliers est demeurée la ligure la plus célèbre de nos annales judiciaires. L’énormilé de ses crimes, l’éclat de son rang, les circonstances qui entourèrent son procès et sa mort, dont son confesseur, l’abbé Pirot, a laissé un récit qui est un des chefs-d’œuvre de notre littérature; enfin,
1. Sources manuscrites. Bibliothèque de l’Arsenal : Ms. 672; — Ibid., Archives de la Bastille, 10,360; — Bibliothèque nationale : Mss français 7,610 et 14,055; — Ibid., Cabinet des titres, pièces originales, 977, au mot Daubray; — Ibid., Section des imprimés, coll. Morel de Thoisy, 382.
Sources imprimées : Factums pour ou contre Mme de Brin-
l’énergie étrange de son caractère, qui la fit regard; r comme une sainte après son supplice par une partie de la population parisienne, attireront longtemps encore sur elle l’attention de ceux qu’intéresse l’histoire du passé.
Michelet a consacré à la marquise de Brinvilliers une étude dans la Revue, des Deux Mondes. C’est un récit très inexact et rempli de lacunes. Le petit roman d’Alexandre Dumas lui est préférable, au point de vue historique. Pierre Clément, dans sa Police de Paris sous Louis XIV , et récemment M° Cornu, dans le discours de rentrée de la conférence du stage des avocats à la Cour de cassation, se sont également occupés de la grande criminelle. Dans les pages qui suivent ont pu être utilisés quelques documents nouveaux.
villiers, La Chaussée, Pennauticr, dans les Recueils de la Bibl. nationale cites ci-dessus; — F. Danjou, Archives cut'ieuses de l’histoire de France, 2" série, t. XII, Paris, 1840; — Armand Fouquier, Causes célèbres de tous les peuples, t. IV, livraison 91, Paris, 1861; — Fr. Ravaisson, Archives de la Bastille, t. IV, Paris, 1870; — Correspondance de Mme de Sévigné, dans la Coll, des Grands Écrivains, t. IV et V ; — la Marquise de Brinvilliers, récit de ses derniers moments, manuscrit du P. Pirot, publ. par G. Roui lier, Paris, 1883, 2 vol. (M. Roullier fait à tort de l’abbé Edme Pirot un jésuite, c’est manuscrit de l'abbé Pirot, qu’il convient d’écrire.)
Travaux des historiens : Anonyme (Gayot de Pitaval), Causes célèbres et intéressantes, t. I, Paris, 1734, p. 340-407; — J. Michelet, Décadence morale du XVIP siècle, la Brinvilliers, dans la Revue des Deux Mondes d u 1er avril 1860, p. 538-561 ; — Al. Dumas, les Crimes célèbres, la marquise de Brinvilliers, Paris, 1836; — P. Clément, la Police çous Louis XI V, 2° éd., p. 94-129, Paris, 1866; — M* Cornu, le Procès de la marquise de Brinvilliers, dans la Gazette des Tribunaux du 31 décembre 1894 et du 2 janvier 1895, et imprimé en brochure aux frais de l’ordre des avocats au Conseil d’État et à la Cour de cassation, s. 1. n. d.
Aux yeux de l’historien, le procès de la marquise de Brinvilliers offre beaucoup d’intérêt. Il a été l’origine de la terrible affaire des poisons qui éclata à la cour de Louis XIV dans le deuxième tiers du règne, où les plus grands noms de France se sont trouvés compromis; et Mme de Brinvillers ellemême représente, avec les caractères les plus saillants et que nous pouvons le mieux étudier, un type de femme que nous allons voir se répéter après elle jusque sur les marches du trône.
Marie-Madeleine — et non Marguerite — d’Aubray, marquise de Brinvilliers1, naquit le 22 juillet 1630. Elle fut l’aînée des cinq enfants de Antoine Dreux d’Aubray, sire d’Offémont et de Villiers, conseiller d’Élat, maître des requêtes, lieutenant civil de la ville, prévôté et vicomté de Paris et lieutenant général des mines et minières de France. Dreux d’Aubray était lui-même fds d’un trésorier de France originaire de Soissons2. Madeleine d’Aubray reçut une bonne éducation, au moins au point de vue littéraire. L’orthographe de ses lettres est correcte, ce qui est rare chez les femmes de son temps. L’écri-
1. Brinvilliers ou plutôt Brunvillcrs-la-Molle, village de Picardie, aujourd’hui dans le département de l’Oise, arrondissement de Clermont, canton de Saint-Just.
2. Les d’Aubray portaient d’argent, au croissant de gueules, accompagné de trois trèfles de sable.
lure est remarquable, forte, accentuée, une écriture d’homme, et que l’on serait tenté de dater — détail curieux — d’une époque antérieure. Mais son éducation religieuse fut entièrement négligée. Dans ses entretiens avec son confesseur, la veiile de sa mort, elle se montra ignorante des maximes les plus élémentaires de la religion, que les enfants apprennent et, dans le cours de la vie, n’oublient plus.
Quant à l’éducation morale, elle lui fit entièrement défaut. Dès l’ûge de cinq ans elle était adonnée à des vices horribles. Elle perdit sa virginité à sept ans. C’est ce que Michelet appelle des « menus péchés de petite fille ». Dans la suite, elle se livra à ses jeunes frères. Nous sommes fixés sur ces divers points par son propre témoignage. Elle apparaîtra douée d’une nature ardente, passionnée, et qui mettait à la disposition de ses passions une énergie étonnante; mais celle énergie n’agissait que sous l’empire des passions, car elle était impuissante à résister aux impressions qui pénétraient en elle et, aussitôt, la dominaient. Elle était d’une sensibilité extrême aux offenses, à celles, surlout, qui atteignaient son amour-propre. Elle était une de ces natures qui, bien dirigées, sont capables d’actions héroïques, mais qui sont capables aussi des plus grands crimes quand elles sont abandonnées aux instincts mauvais.
En 1651, à l’âge de vingt et un ans, Marie-Madeleine d’Aubray épousa un jeune maître de camp du régiment de Normandie, Antoine Gobelin de Brin-
villiers ', baron de Nourar, fils d’un président de la Chambre des comptes. 11 descendait directement de Gobelin, le fondateur de la célèbre manufacture. Mlle d’Aubray apportait à son mari une dot de deux cent mille livres; celui-ci était riche de son côté; les deux époux jouissaient d’une grande fortune pour l’époque.
La jeune marquise de Brinvilliers était charmante, alerte, jolie, avec de grands yeux d’une expression profonde. Elle impressionnait beaucoup par sa manière de parler vive, nette et ferme. Son caractère était aimable et enjoué; elle ne rêvait que plaisir. Un prêtre, doué d’une grande finesse de jugement, qui étudia la marquise de Brinvilliers dans des circonstances terribles, l’a dépeinte ainsi :
« Elle était naturellement intrépide et d’un grand courage. Elle paraissait née d’une inclination honnête, d’un air indifférent à tout, d’un esprit vif et pénétrant, concevant les choses fort nettement et les exprimant justes et en peu de paroles, mais très précises; trouvant sur-le-champ des expédients pour sortir d’une affaire difficile, et prenant tout d’un coup son parti dans les choses les plus embarrassantes, légère au reste et ne s’attachant à rien, iné-
1. La seigneurie de Brinvilliers, ou plutôt Brunvillers, fut érigée en marquisat en faveur d’A. Gobelin, quelques années plus tard, par lettres de mai 1660, registrées au Parlement et à la Chambre des comptes de Paris le 30 juillet et le 16 septembre suivants. Le marquis de Brinvilliers portait d’azur, au chevron d’argent, accolé en chef de deux étoiles d’or et, en pointe, d’un demi-vol du même.
gale et ne se soutenant point, se rebutant quand on lui parlait souvent d’une môme chose.
« Son âme avait d’elle-môme quelque chose de grand, d’un sang-froid aux accidents les plus imprévus, d’une fermeté à ne s’émouvoir de rien, d’une résolution à attendre la mort et à la souffrir môme s’il eût été nécessaire.
« Elle était d’un poil châtigné et fort épais — ce qui veut dire qu’elle avait de beaux cheveux châtains, — le tour du visage rond et assez beau, les yeux bleus, doux et parfaitement beaux, la peau extraordinairement blanche, le nez assez bien fait, nuis traits désagréables.
« Si doux que parût son visage naturellement, quand il lui passait quelque chagrin au travers de l’imagination, il la témoignait assez par une grimace qui pouvait d’abord faire peur, et, de temps en temps, je m’apercevais de convulsions qui marquaient du dédain, de l’indignation et du dépit.
« Elle était de fort petite taille et fort menue. »
Le marquis de Brinvilliers avait des besoins de luxe et de dépenses; il aimait le jeu, les plaisirs; et son mariage fut loin de lui faire perdre ses habitudes joyeuses. En IGoO, il se lia intimement avec un nommé Godin, dit Sainte-Croix, capitaine de cavalerie dans le régiment de Tracy, officier originaire de Montauban, qui se disait bâtard d’une bonne famille de Gascogne. Sainte-Croix était jeune et bien fait, « doué, dit un mémoire du temps, de tous les avantages de l’esprit et pcut-ôtre encore de
ces qualités du cœur dont une femme manque rarement, à la longue, de subir l’empire ». Dans la suite, M° Vautier eut à tracer le portrait de Sainte-Croix, au cours d’un plaidoyer devant le Parlement : « Sainte-Croix, dit-il, était dans la misère et l’indigence, mais il avait un génie rare et singulier. Sa physionomie était heureuse et promettait de l’esprit. Il en avait aussi et tourné du côté de tout ce qui peut plaire. Il faisait son plaisir du plaisir des autres; il entrait dans un dessein de piété avec autant de joie qu’il acceptait la proposition d’un crime. Délicat sur les injures, sensible à l’amour; et, dans son amour, jaloux jusqu’à la fureur, même des personnes sur lesquelles la débauche publique se donne des droits qui ne lui étaient pas inconnus. D’une dépense effroyable et qui n’était soutenue d’aucun emploi; l’âme, au reste, prostituée à tous les crimes. Il se mêlait aussi de dévotion, et l’on prétend qu’il en a fait des livres. Il parlait divinement du Dieu qu’il ne croyait pas, et, à la faveur de ce masque de piété, qu’il n’ôtait qu’avec ses amis, il paraissait avoir part aux bonnes actions et il était de tous les crimes1. » Bien qu’il fût officier et marié, Sainte-Croix prenait parfois le petit collet et le titre d’abbé.
Sainte-Croix était un brillant et galant cavalier, et la marquise de Brinvilliers, avec sa fine taille et ses yeux bleus, était la plus charmante du monde.
I. Alexandre Dumas a répété ce portrait presque mot pour mot dans son petit roman : la Marquise de Brinvilliers.
« La dame de Brinvilliers, observe l’avocat Vautier, ne traitait pas l’amour de mystère; elle s’en faisait honneur dans le monde où il en résulta beaucoup d’éclat. » Elle s’en fit honneur également devant son mari, qui lui répondit en se faisant honneur de l’amour qu’il avait pour d’autres dames; mais comme il lui arriva aussi de s’en faire honneur devant son père, le lieutenant civil, qui était un homme de vieille roche, celui-ci, fort des droits que les anciennes coutumes mettaient dans les mains du père de famille, obtint une lettre de cachet contre l’amant de sa fdlc. Le 19 mars 16G3, Sainte-Croix fut arrêté « dans le carrosse même de la marquise qui était à ses côtés », et jeté à la Bastille.
Les différents écrivains qui se sont occupés de ces faits montrent Sainte-Croix, prisonnier à la Bastille, en compagnie du fameux Exili et apprenant de celui-ci le secret des poisons italiens. Rendu libre, Sainte-Croix aurait transmis les terribles recettes à sa maîtresse et à d’autres qui, à leur tour, les auraient répandues en France.
Cette opinion se rencontre déjà dans les documents du temps, entre autres dans le plaidoyer que M° Nivelle prononça au Parlement en faveur de Mme de Brinvilliers.
•Exili, de son vrai nom Eggidi, autrement Gilles, était un gentilhomme italien attaché au service de la reine Christine de Suède. Il est vrai qu’il fut enferme à la Bastille à la même époque que Sainte- * Croix. Exili resta à la Bastille du 2 février au
l"r juillet 1663; Sainte-Croix y demeura du 9 mars au 2 mai. Un capitaine-exempt de la compagnie du chevalier du Guet, un nommé Desgrez — qui jouera dans la suite un rôle important, — reçut Exili à sa sortie de prison avec ordre de le conduire à Calais et de l’embarquer pour l’Angleterre; mais, soitqu’Exili lui eût échappé en route, soit que, parvenu en Angleterre, il fût retourné en France, nous retrouvons bientôt l’Italien à Paris, et dans la maison même de Sainte-Croix, où il demeura six mois. Et cependant ce n’est pas Exili qui forma Sainte-Croix dans l’art des poisons, pour reprendre l’expression du temps. Bien avant son entrée à la Bastille, le jeune officier de cavalerie avait acquis, en matière de poisons, des connaissances qui dépassaient celles d’Exili. Il les tenait d’un célèbre chimiste suisse1, Christophe Glaser, établi à Paris, au faubourg Saint- Germain, où il s’était fait une situation importante après la publication, en 1665, d’un Traité de chimie , qui eut dès l’époque un succès considérable et qui a été, depuis, souvent réimprimé et traduit. Glaser était apothicaire ordinaire du Roy et de Monsieur et démonstrateur de chimie au Jardin des plantes. C’était d’ailleurs un savant de réelle valeur. Le sulfate de potasse, qu’il a découvert, a longtemps porté son nom. Glaser fut le principal et, sans doute, l’unique fournisseur de Sainte-Croix et de sa maîtresse. Dans leur correspondance ceux-ci appellent les poisons