PRÉFACE. XVI
29 août 1676 sur la confession écrite de la Brinvilliers : « Médée n’en avait pas tant fait. Elle a reconnu que cette confession est de son écriture : c’est une grande sottise... » Et la marche au supplice, guettée au passage, de toutes les fenêtres, de toutes les mansardes même, par les mondaines du temps; et le supplice même dont le tout-Paris d’alors se donna le spectacle. « Enfin, c’en est fait!... La Brinvilliers est en l’air. Son pauvre petit corps a été jeté, après l’exécution, dans un fort grand feu, et ses cendres au vent; de sorte que nous la respirerons et que, par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tout étonnés. » Quelques jours après, répondant à Mme de Grignan : t Rien n’est si plaisant que tout ce que vous dites sur cette horrible femme. »
« Elle est morte comme elle a vécu, c’est-à-dire résolument... Le lendemain on cherchait ses os, parce que le peuple croyait qu’elle était une sainte. * Mme de Sévigné note ce trait, mais ne s’y arrête pas ; elle ne le trouve pas plaisant. Notre historien, plus pénétrant, y montre je ne sais quoi de mystérieux; il en fait admirablement ressortir le caractère étrangement significatif des mœurs du temps. Cette impie, cette débauchée endurcie au vice et au crime, eut son rayon, son illumination de cœur, son attendrissement final : elle se convertit, non par raisonnement ni par peur, mais comme on se convertissait en ces temps de jansénisme, comme on se convertissait dans le théâtre de Corneille et autour de Port-Royal, par le coup de la grâce. 11 en faut lire le récit dans le journal du P. Pirot, le confesseur. Tolstoï seul, en notre siècle, en son incomparable Résurrection, a eu la révélation de ces mystères. Le peuple de Paris en eut l’instinct, et de là vint la légende qui transforma la Brinvilliers en martyre.
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La Montespan finit moins bien. Ce ne fut pas la retraite sincère, la pénitence d’une Longueville. Ce lut la disgrâce envenimée, l'exil dans la jalousie, la fureur des joies perdues, le déchirement des souvenirs, la peur de l’enfer aux démons hideux, obscènes, 1 enfer tel qu’on se le peignait alors, l’enfer de Callot, l’enfer entrevu dans les soirées de sabbat chez la Voisin, et comme légende à cette image faite pour l’horreur des yeux et pour le tremblement de l’âme, la terrible imprécation de Bossuet : » Malheur à la terre d’où sort continuellement une si épaisse fumée, des vapqurs si noires qui s’élèvent de ces passions ténébreuses et qui nous cachent le ciel et la lumière, d’où partent aussi des éclairs et des foudres de la justice divine contre la corruption du genre humain! » Il faut lire dans Saint-Simon le récit de cette fin de la Montespan, de cette agonie dans l’angoisse.
L’histoire, scrutée à fond, ne donne pas seulement la connaissance du passé : elle en vivifie la littérature, elle rend leurs vigueur et saveur primitives aux mots qui passent sous nos yeux comme figés, par les hivers, ou pareils, si l’on veut, aux monnaies dont le relief est usé et qui ne nous présentent plus qu’une image symbolique et impersonnelle, au lieu de la ressemblance toute directe et présente que l’artiste y avait gravée. Que de relief, que de substances prennent ces lignes de La Rochefoucauld, relues après le Drame des poisons !
Si le siècle présent n’a pas moins produit d’événements extraordinaires que les siècles passés, on conviendra sans doute qu’il a le malheureux avantage de les surpasser dans l’excès des crimes. La France même, qui les a toujours
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détestés, qui y est opposée par l’honneur de la nation, par la religion, et qui est soutenue par les exemples du prince qui règne, se trouve néanmoins aujourd’hui le théâtre où l’on voit paraître tout ce que l’histoire et la fable nous ont dit des crimes de l’antiquité. Les vices sont de tous les temps; les hommes sont nés avec de Pintérôt, de la crauté et de la débauche ; mais si des personnes que tout le monde connaît avaient paru dans les premiers siècles, parlerait-on présentement des prostitutions d’Iiéliogabale, de la foi des Grecs et des poisons et des parricides de Médée?
Mme de Sévigné en avait sans doute bien souvent causé avec son vieil ami. Elle parle d’un sermon de Bourdaloue qui est de 1680, à la veille de la crise suprême entre le roi et la Montespan. « Nous entendîmes après dîner le sermon de Bourdaloue, qui frappe toujours comme un sourd, disant des vérités à bride abattue, parlant à tort et à travers contre l’adultère ; sauve qui peut! il va toujours son chemin... »
Prenez ce sermon, un des plus parfaits du célèbre jésuite, et lisez-le en pesant les mots, en les commentant avec le livre de M. Funck-Brentano, et vous verrez l’étrange valeur que vont prendre des phrases comme celles-ci. Parlant de l’esprit d’impureté ; « C’est pour lui que l’injustice est toute-puissante... pour lui que le sacrilège attente sur tout ce qu’il y a de plus saint. » Ce ne sont point là, croyez-le bien, phrases convenues, doléances de lieu commun, rhétorique de prédicateur. « Ne remontons point si haut pour avoir des preuves de cette vérité : notre siècle, ce siècle si malheureux, a bien de quoi nous en convaincre, et Dieu n’a permis qu’il engendrât des monstres que pour nous forcer à en convenir. » Continuant de courir à bride abattue et de frapper à tour de bras :
Ne vous fiez point à une libertine dominée de l’esprit de débauche ; elle vous trahira, elle vous sacrifiera, elle vous immolera. Je dis que c’est pour ce péché qu’on devient profanateur. L’aurait-on cru, si la môme Providence n’avait fait
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éclater de nos jours ce que la postérité ne pourra lire sans frémir; aurait-on cru que le sacrilège eût dû être l’assaisonnement d’une brutale passion ? Que la profanation des choses saintes eût dû entrer dans les dissolutions d’un libertinage effréné? Que ce qu’il y a de plus vénérable dans la religion eût été employé à ce qu’il y a de plus corrompu dans la débauche?...
C’est par des indications discrètes et impersonnelles, du reste, des confesseurs que la justice eut les yeux ouverts sur les manœuvres des sorcières et des empoisonneuses. Les confesseurs en savaient certainement davantage, et Bourdaloue, n’en doutons pas, était au fait des messes noires.
Albert Sorel.