‹ Le drame des poisonsChapitre 7 sur 37 · SON PROCÈS · texte numérisé non relu

SON PROCÈS

Sainte-Croix était mort criblé de dettes. Les scellés furent mis chez lui. Le commissaire Picard les leva, le 8 août 1672, assisté d’un sergent nommé Creuillebois, de deux notaires, du procureur de la veuve et d’un procureur des créanciers. Les trois premières vacations s’étaient passées sans incident, quand un religieux carme, qui était présent, remit au commissaire la clef du cabinet reculé où était le « four de digestion ». On entra et on vit sur la table un papier roulé portant ces mots : « Ma confession ». Les personnes présentes décidèrent, sans hésiter, que le papier resterait secret et serait brûlé sur-lechamp. On trouva enfin, à l’extrémité d’une tablette, une cassette de forme oblongue et de couleur rouge, où pendait une clef. Elle contenait des fioles remplies, les unes d’un liquide clair comme de l’eau, les autres d’un liquide de couleur roussâtre, en outre,

les lettres adressées par la marquise de Brinvilliers à Sainte-Croix, les deux reconnaissances souscrites par la marquise après l’empoisonnement de ses père et frères, enfin un reçu et une procuration relatifs à une somme de dix mille livres qui avait etc prêtée par Pennautier, receveur général du clergé, à M. et Mme de Brinvilliers se servant de l’intermédiaire de Sainte-Croix. Ces deux, derniers billets étaient sous une enveloppe cachetée où on lisait : « Papiers pour être rendus au sieur Pennautier, receveur général du clergé, comme à lui appartenant, et je supplie très humblement ceux entre les mains de qui ils tomberont de vouloir bien lui rendre en cas de mort, n’étant d’aucune conséquence qu’à lui seul. »

Quant à la cassette même, Sainte-Croix l’adressait, avec son contenu, à Mme de Brinvilliers, en ces termes : « Je supplie très humblement ceux ou celles entre les mains de qui tombera celte cassette, de me faire la grâce de vouloir la rendre en mains propres à Mme la marquise de Brinvilliers, demeurant rue Neuve-Saint-Paul, attendu que tout ce qu’elle contient la regarde et appartient à elle seule, et que, d’ailleurs, il n’y a rien d’aucune utilité à personne au monde, son intérêt à part; et, en cas qu’elle fût plus tôt morte que moi, de la brûler, et tout ce qu il y a dedans, sans rien ouvrir ni innover; et, afin qu’on n’en prétende cause d’ignorance, je jure sur le Dieu que j’adore et tout ce qu’il y a de plus sacré, que je n’expose rien qui ne soit véritable.

Si, d’aventure, l’on contrevient à mes intentions, toutes justes et raisonnables en ce chef, j’en charge en ce monde et en l’autre leur conscience, pour la décharge de la mienne, cl proteste que c’est ma dernière volonté. Fait à Paris, le vingt-cinquième mai, après midi, 1670. Signé : Sainte-Croix. » Au-dessous ces mots : « Il y a un seul paquet adressant à M. Pennautier, qu’il faut rendre. » L’énergie même de ces formules impressionna le commissaire Picard. Il mit les scellés sur la cassette, et la confia à la garde de lieux sergents, Cluet et Creuillebois, afin que l’inventaire fût fait par le lieutenant civil en personne. La cassette fut portée chez le sergent Creuillebois.

C’est la veuve môme de Sainte-Croix qui, le 8 août, c’est-à-dire le jour où la cassette fut trouvée, fit prévenir Mme de Brinvilliers, à Picpus, que des objets lui appartenant étaient sous scellés. Surle-champ Mme de Brinvilliers envoya quérir la cassette. Celle-ci ne se trouvait plus chez Mme de Sainte-Croix, qui dépêcha un domestique au commissaire Picard, pour l’informer que Mme de Brinvilliers désirait lui parler sans retard. Picard fit réponse qu’il était occupé. Cependant Mme de Brinvilliers accourait elle-même chez Mme de Sainte- Croix, réclamant la cassette avec instance. Il était neuf heures du soir. « Elle se plaignait de ce qu’elle avait été mise sous le scellé, offrait de l’argent pour la retirer, proposait de lever le scellé pour retirer ce qui était dedans, mettre autre chose à la place. » Mais la cassette avait été enlevée. « Cela est

bien plaisant, répliquait-elle, que le commissaire Picard ait emporté une cassette qui m’appartient! » Elle se fit conduire chez le sergent Cluet, qu’elle fit descendre pour lui parler de sa voiture, où « la dame lui dit que le sieur Pennautier était venu la trouver et lui avait dit qu’il était bien en peine de la cassette et donnerait cinquante louis d’or pour avoir ce qui était dedans. Dit encore ladite dame que tout ce qui était dans ladite cassette regardait le sieur Pennautier et elle, et qu’ils n’avaient rien fait que de concert ensemble. » Nous voyons ici le début d’une manœuvre que Mme de Brinvilliers accentua dans la suite. Sachant que plusieurs des papiers de la cassette intéressent Pennautier, elle cherche à lier sa cause à celle du financier, spéculant sur sa haute situation et sur son influence.

Cluet répondit qu’il ne pouvait rien sans le commissaire Picard. La marquise courut chez celui-ci à onze heures du soir. Picard lui fit dire qu’il ne pourrait la recevoir que le lendemain matin.

Le lendemain matin, 9 août, le commissaire Picard reçut la visite d’un procureur au Châtelet, Delamarre, qui était chargé des intérêts de la marquise. Celui-ci lui dit que la cassette était de grande importance à Mme de Brinvilliers, le priant de la lui remettre « et qu’elle lui donnerait tout ce qu’elle pouvait avoir au monde ». « Y vint aussi un homme vêtu de noir — c’était Briancourt — lui disant que

la marquise lui donnerait tout ce qu’il pouvait souhaiter. »

Mme de Brinvilliers comprit que la cassette ne lui serait pas rendue et fit ses préparatifs de départ.

« Delamarre, son procureur au Châtelet, fut à Picpus sur les dix heures du soir et emporta ses principaux meubles, qui furent même jetés avec précipitation par les fenêlres. » Mme de Brinvilliers fit encore venir à Picpus les sergents Cluet et Creuillebois. Elle changea le style de sa défense, dit à Creuillebois que « Sainte-Croix était assez subtil pour avoir contrefait des lettres, mais qu elle y remédierait et qu’elle avait de bons amis ». A Mme de Sainte-Croix, qui vint également à Picpus, elle dit : « Qu’elle n’avait que faire de ladite cassette et que ce ne pouvaient être que des bagatelles qui étaient dedans, qu’il y avait longtemps quelle ne voyait plus Sainte-Croix et qu’il y avait quelques lettres contrefaites, et qu’elle avait de quoi le justifier ». Elle poursuivit, afin de répandre que ses intérêts étaient liés à ceux de Pennautier : « S’il dégoutte sur moi, il pleuvra sur Pennautier ». Elle dit à une dame Fausset, femme d’un greffier au Châtelet, qui lui parlait des bruits d empoisonnement déjà répandus contre elle : « Cela s’accommodera et ne sera rien; il y a un homme qui est accuse avec moi, qui donnera quatre ou six mille livres pour s’accommoder », ajoutant qu’ « il n’était pas de qualité, mais était bien riche ».

Les scellés de la cassette furent levés par le lieutenant civil le 11 août. Mme de Brinvilliers se fil représenter par son procureur, qui fit la déclara-

lion suivante : « Que s’il se trouvait une promesse signée de la dame de Brinvilliers de la somme de 30 000 livres, c était une pièce surprise d’elle, contre laquelle, en cas que la signature soit véritable, elle entendait se pourvoir pour la faire déclarer nulle ».

Les eaux et la poudre contenues dans la cassette turent expérimentées sur des animaux, qui en moururent. Les experts conclurent au poison; mais ils ne purent en définir la nature. C’était vulgairement de l’arsenic.

Mme de Brinvilliers et Pennautier ne tardèrent pas à faire l’objet, dans Paris, de toutes les conversations. Il circulait sur les poisons trouvés dans la cassette des rumeurs fantastiques dont Mme de Sévigné s’est faite l’écho.

Mme de Brinvilliers s’empressa de rendre visite à Pennautier. Il était absent. Mme Pennautier « la mit dehors par les épaules ». Pennautier répondit par une démarche qui lui fait honneur : il vint à Picpus pour voir Mme de Brinvilliers. Interrogé P us tard, quand il fut arrêté, « quel était son dessein quand il alla à Picpus? » il répondit que, « ne croyant pas Mme de Brinvilliers coupable d’un e crime, il allait lui faire compliment, comme l’on fait en pareille occasion ». Parlant de cet acte, ses adversames écri^ut ; « Touché d’un sentiment de civilité, il abandonne ses intérêts les plus sensibles, ou la Vie, l’honneur et la fortune sont exposés;

1 excès de sa civilité lui fait oublier tous ses intérêts. Que le Cai'aclère do cet homme est rare et merveiL

leux, qu’il esl détaché de lui-même! » Ces lignes écrites ironiquement exprimaient la vérité. Naguère, dans un moment difficile, M. et Mme de Brinvilliers avaient rendu service à Pennautier en lui prêtant 30 000 livres; celui-ci saisit l’occasion de témoigner qu’il n’avait pas oublié ce service.

P.-L. Reich de Pennautier1 — Pennautier était le nom d’une terre des environs de Carcassonne — avait en effet, bien qu’à peine âgé de trente-cinq ans, fait une fortune énorme. Ses deux places de receveur général du clergé et de trésorier de la bourse du Languedoc lui rapportaient annuellement des centaines de mille francs. 11 fut l’un des aides les plus actifs et les plus intelligents de Colbert. Qu’il s’agisse de la restauration des manufactures françaises de draps fins, du canal de Languedoc, de l’achat de manuscrits grecs dans le Levant, du dessèchement des marais d’Aigues-Mortes, le nom de Pennautier est uni à celui de Colbert dans les entreprises les plus utiles. « De petit caissier, dit Saint- Simon, Pennautier était devenu trésorier du clergé et trésorier des États du Languedoc et prodigieusement riche. C’était un grand homme très bien fait, fort galant et fort magnifique, respectueux et très obligeant; il avait beaucoup d’esprit et était fort mêlé dans le monde. »

Le 22 août, le lieutenant civil cita Mme de Brinvilliers et Pennautier pour l’examen des écritures

d. Pennautier, dans l’Aude, arrondissement et canton de . Carcassonne.

trouvées dans la cassette. Pennautier était à la campagne; Mme de Brinvilliers se fit représenter par son procureur, qui répéta ses protestations. Un troisième personnage était apparu, c’était La Chaussée. Il crut se sauver en payant d’audace et, dès le premier jour, fit opposition aux scellés, en se fondant sur ce qu’il avait mis en dépôt chez le défunt, au service duquel il avait été durant sept ans, deux cents pistoles et cent écus blancs, qui devaient être, disait-il, derrière la fenêtre du cabinet, dans un sac, avec un billet constatant que cet argent lui appartenait. Il réclamait également d’autres papiers dont il donnait la description. La connaissance que La Chaussée montra du laboratoire de Sainte-Croix éveilla les soupçons. Quand le commissaire Picard dit à l’ancien valet de Sainte-Croix que la cassette saisie venait d’être ouverte, celui-ci demeura un instant interdit, puis s’enfuit précipitamment, laissant le commissaire ébahi ; le jour même il quitta Gaussin, un baigneur chez qui il était entré en service, et, caché le jour, erra la nuit dans Paris, jusqu’au moment où il fut arrêté, le 4 septembre 1672, à six heures du matin, par un officier de police nommé Thomas Regnier. La Chaussée passait dans la rue le nez sous son manteau.

On eut, dès ce moment, les plus graves soupçons contre Mme de Brinvilliers, mais, à cause de son rang, on hésitait à l’arrêter. Regnier se rendit à Picpus et lui dit brusquement « qu’il avait trouvé La Chaussée, et que le commissaire lui avait dit

bien des choses ». Mme de Brinvilliers rougit. « Qu’est-ce qu’il y a, madame, vous ne dites rien? »

— Mais la dame, changeant de discours, lui dit de la mener à la messe. » Au sortir de la messe, rentrée chez elle, Mme de Brinvilliers lui parla encore de la cassette. « Elle paraissait toujours inquiète.

— Mais, madame, lui dit Begnier, seriez-vous comte plice de celte affaire? » — Elle lui dit : « Hé! pour- « quoi moi? — C’est que ce coquin de La Chaussée, « étant chez le commissaire Picard, avait la vérité « sur les lèvres, et il aurait pu dire quelque chose « contre vous et le dirait encore s’il était pris. — Il « faudrait emmener ce coquin-là en Picardie », dit la marquise. Elle dit encore « avoir été longtemps en instance auprès de Sainte-Croix pour ravoir la cassette, et aussi que Pcnnautier était mêlé avec elle dans la cassette, et que cela les regardait tous deux ». Regnier quitta Mme de Brinvilliers pour se rendre auprès de Briancourt aux Vertus. Il lui dit, tout d’abord, qu’il avait arrêté La Chaussée. Briancourt eut un cri : « Voilà une femme perdue! » et il parla de poison dont Mme de Brinvilliers s’entretenait souvent, et dit qu’elle en avait dans sa maison de plusieurs espèces.

Cependant Mme Antoine d’Aubray, veuve du dernier lieutenant civil et belle-sœur de Mme de Brinvilliers, avait appris ce qui se passait : que son mari était réellement mort empoisonné, comme les chirurgiens l’avaient cru. Elle accourut à Paris, et, sur requête présentée le 10 septembre, fut admise

par le Châtelet à se porter partie civile contre La Chaussée et Mme de Brinvilliers. Celle-ci venait de se réfugier en Angleterre sans autre suite qu’une fille de cuisine. Tous les soupçons en étaient confirmés. Le procès, instruit au Châtelet contre La Chaussée, se termina le 23 février 1673, par un arrêt portant que La Chaussée serait appliqué à la question préparatoire, manentibus indiciis. C’était le salut du misérable et celui de Mme de Brinvilliers s’il faisait preuve d’énergie à la torture. Mme d’Aubray intervint avec passion. Elle fit appel au Parlement, s’efforçant de prouver, dans un nouveau factum, que l’accusation était pleinement justifiée, que l’on ne devait pas avoir recours à un préalable toujours douteux et qui pouvait assurer l’impunité aux criminels. Le procès fut rouvert à la Tournelle. Malgré l’adresse avec laquelle il se défendit, La Chaussée fut condamné à mort le 24 mars 1673. L’arrêt portait qu’il était convaincu d’empoisonnement, condamné à être rompu vif et à expirer sur la roue, préalablement appliqué à la question ordinaire et extraordinaire, et la dame de Brinvilliers à avoir la tête tranchée par contumace.

Soumis à la torture, La Chaussée montra une rare vigueur et nia tout. Il subit la question aux brodequins. Les jambes du condamné étaient placées entre des planches que l’introduction successive de huit coins rapprochait peu à peu; les jambes en étaient horriblement comprimées. Après qu’il eut été relâché du tréteau et porté sur un matelas au

coindu leu, puis réconforté d’cau-de-vie, La Chaussée songea à la mort prochaine. Spontanément, il avoua ses crimes, l’empoisonnement de la tourte de Villequoy, et parla des forfaits de la marquise de Brinvilliers. « Quel accusateur, dit La Reynie, aurait pu être écouté si Dieu n’eût permis que ce valet pris, que les premiers juges n’avaient pu condamner faute de preuves, le Parlement ne l’eût condamné sur des conjectures et sur de fortes présomptions; si Dieu n’eût touché le cœur de ce misérable, qui, après avoir souffert la question sans rien dire, avoua son crime un moment avant d’être exécuté? » La Chaussée fut roué vif le même jour.

Réfugiée à Londres, la marquise de Brinvilliers menait une existence misérable, dans une gêne qu’elle supportait difficilement, en proie à des craintes incessantes.

Louis XIV prit personnellement, et dès le début, le plus vif intérêt à ce procès. Il désira sincèrement que l’instruction se fît d’une manière complète et lumineuse, résolu à poursuivre et frapper tous les complices, si haut qu’ils fussent placés. Les secrétaires d’État n’avaient pas attendu les déclarations faites par La Chaussée, le 24 mai 1673, pour demander au gouvernement anglais l’extradition do l’accusée. En novembre et décembre 1672, plusieurs

lettres furent échangées entre Colbert et son frère, le marquis de Croissy, ambassadeur de France auprès de Charles II. Le roi d’Angleterre consentit à l’extradition; mais il déclara qu’il ne pouvait faire opérer l'arrestation par des officiers anglais; la France devait s’en charger. Croissy fut très embarrassé. L’ambassade n’était pas outillée pour de semblables besognes. Colbert insista; enfin l’ambassadeur allait obtenir que Charles II fit procéder à l’arrestation par la police anglaise, quand Mme de Brinvilliers, alarmée, quitta l’Angleterre pour les Pays-Bas.

Cependant son mari, cet étonnant marquis de Brinvilliers, s’était tranquillement installé, avec enfants et domestiques, dans le château d’Offémont, appartenant à la succession de son beau-père et de ses deux beaux-frères, que sa femme avait empoisonnés; il avait pris possession des terres environnantes; et il ne fallut pas moins de deux lettres de cachet données par Louis XIV, en date des 22 février et 31 mars 1674, lui enjoignant de sortir du château et de s’en tenir éloigné au moins de trois lieues, pour le décider à laisser la veuve du dernier lieutenant civil entrer en jouissance de son bien.

Nous n’avons que peu de renseignements sur la vie delà marquise de Brinvilliers depuis son départ de Londres jusqu’au jour, 25 mars 1676, où elle fut arrêtée à Liège dans un couvent où elle s’était réfugiée. De Londres elle vint dans les Pays-Bas, qu’elle quitta pour aller en Picardie, aux pays conquis par

le roi, d’où elle fut à Cambrai, puis à Valenciennes, dans une religion — lisez un couvent, — mais elle fut obligée d’en sortir à cause de la guerre. De Valenciennes elle s’enfuit h Anvers, puis à Liège. Elle n’avait, pour subsister, qu’une pension de cinq cents livres, qui tomba à deux cent cinquante livres après la mort de sa sœur; elle était parfois « réduite à emprunter un écu ». Étant à Cambrai, elle aurait fait prier son mari de venir J’y rejoindre; celui-ci aurait répondu : « Elle m’empoisonnerait comme les autres ».

Louvois apprit que Mme de Brinvilliers s’était réfugiée à Liège. Il y envoya sur-le-champ le capitaine-exempt Desgrez, d’une habileté réputée. Dcsgrez avait ordre de se hûter, car les troupes françaises, encore maîtresses de Liège, étaient sur le point de rendre la place aux Espagnols. Michelet et la plupart des historiens ont mis l’arrestation de Mme de Brinvilliers en roman. Desgrez, beau garçon, se serait déguisé en abbé de cour et se serait fait bien venir de la marquise, toujours curieuse d'aventures galantes : au rendez-vous, l’amoureux aurait paru en officier de police, assisté de plusieurs archers. L’arrestation se fit, au contraire, de la manière la plus simple, « le dernier jour, écrit La Beynie, où l’autorité du roi ait été reconnue dans la ville de Liège ». Ce ne fut môme pas Desgrez qui l’opéra, mais un agent de la politique française dans les Pays-Bas, ancien commis de Fouquct, un certain Bruant, dit Descarrières.

« Les bourgmestres, écrit celui-ci à Louvois, le 25 mars, en ont si bien usé qu’ils m’ont confié à moi-même leur clé magistrale pour aller prendre cette dame, sans avoir voulu savoir pourquoi c’était faire. » Le lendemain, 26 mars, Descarrières écrit encore à Louvois : « J’ai fait que l’exempt (Desgrez) a été présent comme particulier à la capture » ; il l’informe aussi qu’on a saisi sur la dame une cassette : « elle en a paru très agitée et elle a dit d’abord au mayeur Goffin que dans cette cassette était sa confession », le priant de la lui faire rendre. Descarrières fit sceller la boîte de son cachet et de celui de l’exempt.

La Reynie dit encore à ce sujet : « C’est Dieu qui a permis que cette misérable, qui fuyait de royaume en royaume, ait eu soin d’écrire et de porter avec elle les preuves qui étaient nécessaires pour sa condamnation ». Cette confession où, en quelque pages, la marquise de Brinvilliers a rappelé tous les crimes de sa vie, a été publiée par Armand Fouquier 1 ; mais le ton en est si fort que l’éditeur n’a pu la reproduire dans le texte original et a dû en traduire les princi- ’ paux passages en latin.

De Liège, la marquise de Brinvilliers fut conduite, sous escorte, à Maëstricht, où elle arriva le 29 mars; elle y fut enfermée et gardée à vue dans la maison de ville. Aussitôt après son arrestation, la prisonnière essaya de se suicider en avalant les morceaux

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