Causes célèbres, IV, livraison 91, p. U
d’un verre qu’elle avait brisé entre ses dents. Elle avalait, aussi des épingles, mais elle n’en mourait pas. Resne, soldat du guet, l’apostropha vivement : « Vous êtes une méchante femme! après avoir mis les mains dans le sang de votre famille, vous voulez en faire autant sur vous! » Elle répondit : « Si je l’ai fait, ç’a été par méchant conseil ». Une autre fois, Desgrcz fut averti que Mme de Brinvilliers avait cherché à se suicider d’une façon beaucoup plus horrible : « Ah! je vois, misérable, s’écria-t-il, que vous voulez vous défaire et que vous avez empoisonné vos frères! » Elle répondit : « Si j’avais eu bon conseil! On a souvent de mauvais moments. » Les archers qui gardèrent Mme de Brinvilliers pendant son voyage de Liège à Paris firent, devant les juges, de cette troisième tentative de suicide, une description que nous ne pouvons reproduire. Voici le billet d’Emmanuel de Coulanges, que Mme de Sévigné envoie à Mme de Grignan : « Elle s’était fiché un bûlon, devinez où : ce n’est point dans l’œil, ce n’est point dans la bouche, ce n’est point dans l’oreille, ce n’est point dans le nez, ce n’est point à la turque ».
Pendant son voyage, Mme de Brinvilliers fut escortée par le maréchal d’Estrades en personne jusqu’à Huy, et, de Huy à Rocroi, par les troupes de M. de Monial. Le caractère de la prisonnière se marquait dans son énergie farouche. Enfermée à Maëstricht, elle proposa à un archer de garde, Antoine Barbier, qui avait gagné sa confiance, de
faire un bâillon et une échelle de corde; on bâillonnerait Desgrez et on se sauverait avec l’échelle. Elle promettait à Barbier mille pistolcs. D autres lois elle insistait auprès de lui pour qu’il l’aidât à égorger Desgrez, à tuer le valet de chambre, à détacher les deux chevaux de volée du carrosse, à prendre les pièces, la cassette où était sa confession, un autre papier de conséquence, brûler le tout, « on porterait à cet effet une mèche allumée ».
Elle écrivait à d’anciens domestiques demeurés fidèles, et parvint effectivement à leur faire passer des lettres, car ils cherchèrent à l’enlever en essayant de corrompre ses gardiens.
Elle persistait dans le plan qu’elle s’était tracé au sujet de l’accusation qui pesait sur Pennautier. Elle demanda à Barbier de l’encre pour lui écrire ; Barbier lui en donna et fit semblant d’avoir expédié la lettre. Et comme il lui demandait si Pennautier était de ses amis : « Oui, oui, répondit-elle, et il est autant intéressé dans mon salut que moi-même ». Une autre fois elle dit : « Il doit avoir plus peur que moi. L’on m’a interrogée sur son sujet, mais je n’ai rien dit et j’ai trop de cœur pour le charger; la moi Lié des gens de condition en sont aussi, et je les perdrais si je voulais parler. » Ce qu’elle répéta plusieurs fois.
A Mézières, Mme de Brinvilliers rencontra Denis de Palluau, conseiller au Parlement, que la Cour avait député au-devant d’elle pour être procédé à un premier interrogatoire. Corbinclli, l’ami de Mme de Sévigné, écrit à Mme de Grignan : « Le Boi a voulu
que le Parlement dépu lût le nommé Palluau, conseiller à la Grand’ Chambre, pour se porter à Rocroi où il doit interroger la Brinvilliers, parce qu’on ne veut pas attendre à le faire qu’elle soit ici, où toute la robe est alliée à celle pauvre scélérate. »
Le premier interrogatoire que Palluau fit subir à Mme de Brinvilliers est daté de Mézières, 17 avril 1G7G. L’accusée se retrancha derrière des dénégations systématiques :
Interrogée sur le premier article de sa confession, dans quelle maison elle a fait mettre le feu,
A dit ne l’avoir point fait, et lorsqu’elle avait écrit de pareilles choses elle avait l’esprit troublé;
Interrogée sur les six autres articles de sa confession,
A dit qu’elle ne sait ce que c’est et ne se souvient point de cela;
Interrogée si elle n’a point empoisonné son père et ses frères,
A dit ne rien savoir de cela;
Interrogée si ce n’est point La Chaussée qui a empoisonné ses frères,
A dit ne rien savoir de tout cela.
A elle représenté huit lettres et sommée de déclarer à qui elle les écrivait,
A dit ne s’en souvenir;
Interrogée pourquoi elle a écrit à Tliéria d’enlever la cassette,
A dit ne savoir ce que c’était;
Interrogée pourquoi, en écrivant àThéria, elle disait qu’elle était perdue s’il ne s’emparait de la cassette et du procès,
A dit ne s’en souvenir.
Mme de Brinvilliers fut écrouée à la Conciergerie le jour même de son arrivée ù Paris, c csl-à-dire le
2G avril. Elle y fut laissée sous la garde de l’archer Barbier, à qui elle ne cessait de confier des lettres que celui-ci disait porter à leur adresse et remettait aux magistrats.
Elle écrivit à Pcnnautier le 29 avril :
J’apprends par mon ami que vous avez dessein de me servir dans mon affaire, vous pouvez croire que ce me sera un surcroît d’obligations à toutes vos honnêtetés; c’est pourquoi, Monsieur, si vous êtes dans ce dessein, il n’y faut perdre aucun temps, s’il vous plaît, et de voir avec les personnes qui vous iront trouver de quelle manière vous souhaitez faire les choses. Je crois qu’il serait assez à propos que vous ne vous montrassiez pas tant, mais il faut que vos amis sachent où vous êtes, car le conseiller m’a fort interrogée sur votre sujet à Mézières.
Suit la recommandation d’acheter le silence de la « veuve des Bernardins », c’est-à-dire de la veuve de Sainte-Croix qui logeait rue des Bernardins.
Mme de Brinvilliers découvrit, dans la suite, les motifs de sa conduiLe vis-à-vis de Pennautier : « Je ne sais point du tout, dit-elle la veille de sa mort, que M. Pennautier ait jamais eu d’intelligence avec Sainte-Croix pour les poisons, et je ne pourrais l’cn accuser sans trahir ma conscience. Mais comme on a trouvé dans sa cassette un billet qui le regardait et que je 1 avais vu mille fois avec Sainte-Croix, je crus que 1 amitié avait pu aller jusqu’au commerce de poisons, et, dans ce doute, je me hasardai à lui écrire comme si j avais su que cela fût, ne pouvanL rien gâter par là à mon affaire et raisonnant ainsi en
moi-môme : s’il y a eu entre eux quelque liaison pour les poisons, M. Pennautier croira que j’en saurais le secret, m’avançant comme je fais, et cela l'engagera à solliciter mon affaire comme la sienne de peur que je le charge; et s’il est innocent, ma lettre est perdue. Je ne risque rien que l’indignation d'une personne qui n’aurait garde de se déclarer pour moi, ni de me rendre aucun service quand je ne lui aurais rien écrit. »
Les billets de la prisonnière aggravèrent les soupçons contre Pennautier au point qu’un décret d’arrestation fut lancé contre le malheureux receveur du clergé, et qu’il fut incarcéré à la Conciergerie dans la chambre qu’avait occupée Ravaillac.
Marie Vosser, veuve de Ilannyvel de Saint-Laurent, le prédécesseur de Pennautier dans la charge de receveur du clergé, excitait l’opinion avec une véritable furie. Elle accusait Pennautier d’avoir empoisonné Saint-Laurent, le 2 mai 1069, pour lui succéder dans une situation qui était d’un revenu considérable. Elle l’accablait de factums rédigés par l’un des bons avocats de Paris, M° Vautier. C’étaient des pamphlets qui couraient les rues.
La fortune rapide de Pennautier, loin de le protéger dans l’opinion publique, lui avait suscité mille ennemis qui allaient faisant sonner les faux bruits.
Le peuple voyait avec stupeur son influence et sa richesse, la noblesse les enviait. D’autre part, comme Fouquet, Pcnnaulier trouva des amis fidèles, et c’est l’honneur de ce temps. « Il est incroyable, dit Saint- Simon, combien de gens des plus considérables se remuent pour lui. » Cette générosité de sentiments était d’autant plus belle que le souvenir de la disgrâce qui accabla les amis de Fouquet était présent à tous les esprits. Le cardinal de Bonsy, le duc de Vcrncuil, l’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, et Colbert, étaient parmi les plus actifs. Les magistrats, qui furent soupçonnés par Louis XIV lui-même d’avoir été corrompus, firent preuve d’une admirable indépendance.
Pennautier écrivait, à son bureau, une lettre à l’un de ses cousins, quand, lé 15 juin 1676, la police fit brusquement irruption dans sa chambre. Voici ce qu’il avait écrit : « Je crois que le séjour d’un mois à la campagne, de notre ami suffira... » Effrayé par cette brusque irruption, Pennautier mit nerveusement ce billet dans sa bouche, comme pour l’avaler. Ce détail démeura dans la suite la seule charge que 1 accusation pût relever contre lui, quand Mme de Brinvilliers l’eut entièrement innocenté. Ses j déclarations aux interrogatoires furent d’une net- | fêté probante; enfin, dans un factum imprimé en : réponse aux pamphlets de la veuve de Saint-Laurent, il établit sans réplique possible la fausseté des quelques faits sur lesquels scs adversaires essayaient de fonder leur accusation. Ceux-ci se voyaient
réduits à soutenir que les procès-verbaux dressés lors de la levée des scellés chez Sainte-Croix avaient été falsifiés.
« On m’accuse d’avoir empoisonné Saint-Laurent, ajoutait Pennautier, mais a-t-on seulement prouvé qu’il fût mort empoisonné? Il est au moins singulier qu’on me dise coupable d’un crime qui n’a pas été commis, car les rapports des médecins, aussi bien que les circonstances de la mort, prouvent que celleci a été naturelle. »
La fin de la réponse de Pennautier est écrasante pour son accusatrice. 11 montre Mme de Saint- Laurent attendant six années avant d’introduire sa plainte à la Cour. D’où vient ce silence? Saint- Laurent étant mort, Pennautier fut appelé à exercer la charge de receveur général du clergé. « La dame de Saint-Laurent lui donna sa nomination le 12 juin 1669; le même jour, ils passèrent un traité de société ensemble, par lequel la dame de Saint- Laurent se réserva la moitié des émoluments de la charge de receveur général du clergé, et le sieur de Pennautier donna encore 2 000 pistoles au sieur de Mannevillette qui avait des prétentions contre la dame de Saint-Laurent pour rentrer dans l’exercice de sa charge, suivant la contre-lettre que le sieur de Saint-Laurent lui avait donnée, lorsque le sieur de Mannevillette s’était démis de cette charge en sa faveur, le 17 mars 1669. La dame de Saint-Laurent a paisiblement joui de cette moitié d’émoluments de la charge jusqu’au dernier jour de decem-
bre 1675 que la société finissait; et si le sieur de Pennautier avait voulu renouveler une société avec elle, lorsque l’assemblée générale du clergé lui fit l’honneur de le nommer pour receveur général du clergé pour dix années, qui finiront au dernier jour de décembre 1685, ceux qui connaissent la dame de Saint-Laurent savent bien qu’elle n’eût jamais accusé le sieur de Pennautier d’avoir fait empoisonner le sieur de Saint-Laurent, son mari. »
Nous avons un peu insisté sur cet incident à cause de l’importance du rôle que Pennautier joua dans la restauration du commerce et de l’industrie en France sous la direction de Colbert.
Il n’était plus question dans Paris que de Mme de Brinvilliers et de Pennautier. « Cela fait tort aux affaires de la guerre », dit Mme de Sévigné.
Son privilège de noblesse fit appeler Mme de Brinvilliers devant la plus haute juridiction du royaume : les Grand’Chambrc et Tournelle réunies. Elle demanda un conseil, c’est-à-dire un avocat, pour l’assister dans sa défense. Ce conseil lui fut refusé, au moins temporairement.
Le tribunal fut présidé par le Premier Président de Lamoignon. Du 29 avril au 16 juillet 1676, le procès occupa vingt-deux audiences. Mme de Brinvilliers témoigna d’une force de volonté et d’une
énergie qui ne cessèrent d’ôtre un sujet d’étonnement pour ses juges. Elle nia avec obstination et réfuta ses accusateurs d’une voix dure, hautaine, niais sans jamais se départir du respect qu’elle devait aux magistrats, un respect où entrait de la fierté et de la noblesse, et qui faisait sentir qu’elle se considérait au moins comme l’égale de ceux qui la jugeaient.
Quand on en vint à la lecture de l’interrogatoire de Mézières, du 17 avril 1676, éclata l’incident attendu. Voici l’extrait du procès-verbal en partie inédit :
Lors de la lecture de ces interrogatoires, M. le Premier Président a voulu l’empêcher et la remettre lorsqu’on lira la confession, cela a fait grande difficulté et sur ce sujet on a agité la question de savoir si on pouvait l’interroger sur ces crimes particuliers, comme sodomie et inceste, qui, n’étant dans cette occasion que matière de confession, il semblait que l’on devait tenir un grand secret, les uns étant pour, les autres contre.
M. de Palluau dit, qu’ayant consulté des docteurs, on lui a dit que, trouvant une confession en chemin, on la devait brûler sous peine, comme le croient quelques-uns, de péché mortel.
D’autres docteurs tiennent que ledit sieur Palluau, en qualité de juge, n’avait pu s’empêcher d’en faire la description, et l’interroger sur ce papier intitulé : Je m'accuse , mon Père, etc.
M. le Premier Président a soutenu que la question était fort problématique, et néanmoins qu’il croyait qu’on devait lire ces pièces.
M. le President de Mesmes a voulu soutenir qu’on s’était servi de ces sortes de confessions dans le Chris-
tianisme, et a cité l’épître de saint Léon, et que les juges s’en étaient servis.
Nivelle, avocat, a soutenu le contraire.
M. le Premier Président a répondu que l’épître de saint Léon était tout opposée à l’avis de M. de Mesmes et qu’il n’y avait qu’à en prendre la lecture.
La question agitée, on a continué à lire.
Interrogée si elle n’a pas fait sa confession et à qui elle se devait confesser?
A dit qu’elle n’a jamais eu dessein de faire une confession conformément au projet, ni ne connaissait ni prêtres, ni religieux, à qui elle devait’ se confesser.
M. Roujault nous a rapporté l’après-dînée, qu’il avait proposé la question à M. Benjamin, official et théologal, à M. du Saussoy et autres casuistes, et à M. de Lestocq, docteur et professeur en théologie, qui convinrent tous que l’on pouvait voir ce papier, et interroger dessus Mme de Brinvilliers, que le secret de la confession ne devait être qu’entre le confesseur et le pénitent, et qu’un papier, en manière de confession, ayant été trouvé, pouvait être lu par des juges.
Le 13 juillet 1676, on entendit l’effroyable déposition de Briancourt, qui raconta en détail la vie de sa maîtresse. Briancourt parla d’une voix altérée d’émotion. Mme de Brinvilliers le contredit, froide, impassible, hautaine. « C’est un esprit qui nous épouvante, dit le Président de Lamoignon. Nous travaillâmes hier à son affaire jusqu’à huit heures du soir; elle fut confrontée dans la Chambre avec Briancourt pendant treize heures, elle l’a encore été aujourd’hui cinq, et elle a soutenu ces deux confrontations d’un air surprenant. On ne peut avoir plus de respect pour ics juges, ni plus de fierté pour le témoin à qui
on la confrontait, lui reprochant qu’il était un valet sujet au vin et chassé de la maison pour ses dérèglements, dont le témoignage ne devait pas être reçu contre elle. » Mme de Brinvilliers était perdue. La noble marquise voyait se dresser devant elle le spectacle du supplice infamant : l’amende honorable à genoux devant le portail de Notre-Dame, en chemise, la torche en main, les supplices de la torture dont la pensée faisait trembler les plus résolus, puis l’échafaud, enfin le bûcher, le « sépulcre ardent », d’où la main du bourreau devait disperser ses cendres sous les yeux de la populace. Les magistrats eux-mômes, qui allaient la condamner, en avaient le cœur serré. Et quand Briancourt, sur la fin de sa déposition, les larmes aux yeux, étouffant de sanglots, lui dit : « Je vous ai avertie maintes fois, madame, de vos désordres, de votre cruauté, que vos crimes vous perdraient », Mme de Brinvilliers répondit — cette réponse est prodigieuse de maîtrise et d’orgueil — : « Vous n’avez guère de cœur, vous pleurez! » — Trouverait-on dans l’histoire romaine ou dans Corneille un mot pareil? Nous le préférons, dans la netteté et la sécheresse du procèsverbal, à la manière dont le Président de Lamoignon l’a rapporté à l’abbé Pirot : « Elle lui (à Briancourt) insultait sur les larmes qu’il répandait au souvenir de la mort de MM. ses frères, quand il lui a soutenu qu’elle lui avait fait confidence de leur empoisonnement, et lui disant qu’il était un vilain de pleurer devant tous ces messieurs, que c’était l'effet
d’une âme basse. Tout cela s’est dit sans emportement et sans que, pendant cinq heures que nous l’avons tous observée aujourd’hui, elle ait paru changer de visage. »
M° Nivelle, à qui incombait la lourde tâche de présenter la défense de l’accusée, s’en acquitta d’une manière remarquable. Son plaidoyer était encore réputé au xvme siècle. La forme en est ample, et les expressions sont parfois d’une grande beauté.
« L’atrocité des crimes, dit-il, et la qualité de la personne accusée demandent des preuves de la dernière évidence et écrites, pour ainsi dire, avec des rayons du soleil. « Il poursuit en demandant si « les preuves que l’on oppose à la dame de Brinvilliers sont de celte qualité ». Il parvient à jeter le. doute sur la sincérité de plusieurs dépositions capitales, sur celle du sergent Cluet, qui est dévoué, dit-il, corps et âme, à la partie adverse, à Mme veuve d’Aubray, laquelle tient son rôle de partie civile avec la plus extrême fureur. La déposition d’Edme Briscien doit être entièrement rejetée, car le témoin n’a pas été confronté à la dame de Brinvilliers, et, sur ce point, les règles de la procédure sont formelles. Me Nivelle tire habilement parti de quelques contradictions dans la déclaration après la qucslion de La Chaussée. L’argument fondé sur la fameuse cassette de Sainte-Croix ne doit pas sembler de plus de poids. En eflet, le billet du 25 mai 1670, par lequel Sainte- Croix déclare que le contenu de la boîlc appartient
SG
à la marquise de Brinvilliers, esl, sans aucun doute, antérieur à l’introduction dans ladite boîte des fioles de poison; il ne s’applique qu’aux lettres de Mme de Brinvilliers à Sainte-Croix où il n'est pas question de poison. Arrivant enfin à la confession écrite, qui fut saisie à Liège, M° Nivelle s’élève vivement contre la preuve de culpabilité que des magistrats prétendent en tirer : « La dernière preuve, dit-il, concerne un papier que l’on a trouvé parmi ceux de la dame de Brinvilliers, dans lequel elle avait écrit une confession religieuse dont il esl étonnant que les accusateurs veuillent inspirer aux juges de prendre facture, cette pièce étant d’une nature que les lofs divines et humaines rendent sacrée et inviolable par le sceau du secret et du silence qu’exigent les dépendances d’un mystère des plus augustes, comme l’on fera voir par des raisons invincibles. » Ces raisons sont puisées dans une étude attentive des écrits des Pères de l’Église et de l’histoire ecclésiastique, d’où l’avocat produit de nombreux exemples tu textes capables d’imprégner les juges du plus profond respect pour le secret de la confession, sous quelque forme qu’elle se présente.
Enfin M° Nivelle s’efforce de gagner un peu de sympathie, ou du- moins de pitié, à sa cliente. Il montre cette femme frêle, de naissance noble, belle et d’une nature sensible, en butte, depuis plusieurs mois, à des calomnies semées par la haine, aux mauvais traitements, aux insultes d’archers et de soldats ivres, de geôliers grossiers; on lui a ôté jus-
MAl.iE-MADELEINE DE BRINVILLIERS. 57
qu’aux consolations spirituelles et, le jour même de la Pentecôte, on lui a refusé d’entendre la messe! — Il est certain que M° Nivelle contribua à ce revirement d’opinion en faveur de Mme de Brinvilliers, qui s’accenLua les derniers jours.
Me Nivelle termina son plaidoyer par une belle apostrophe à la partie civile : « L’accusatrice ne doit pas s’élever contre elle (Mme de Brinvilliers), puisqu’elle a déjà été satisfaite sur ce qu’elle devait à la mort de son mari par le châtiment exemplaire de ce misérable scélérat (La Chaussée) qui l’a fait rrburir; elle a plutôt sujet de souhaiter que la famille où elle est alliée ne soit pas souillée d’une honte éternelle, et qu’on ne lui reproche pas d’avoir manqué de sentiments naturels pour ses neveux, qu’elle devrait considérer comme ses propres enfants. Feu MM. d’Aubray ont été aussi satisfaits par la vengeance publique qui a été faite de leur mort, et s’ils pouvaient maintenant faire entendre ieurs sentiments, ils apprendraient, sans doute, que l'affection qu’ils ont toujours eue pour leur sœur était une marque qu’ils la reconnaissaient incapable d’une action si dénaturée; ils solliciteraient eux-mêmes pour leur propre sang, bien loin d’en sacrifier les personnes et les exposer à la honte des supplices: ils témoigneraient que leur plus haute satisfaction est de conserver leur honneur en conservant sa vie, et qu’autrementee serait les punir eux-mêmes plutôL que les venger. Mais s’ils trouvent leur consolation dans la justification de la dame de Brinvilliers, si
ses enfants, qui seraient punis comme s’ils étaient coupables, et à qui la vie deviendrait un supplice et la mort une consolation, y rencontrent la conservation de l’honneur d’une famille aussi considérable que celle dont leur mère est issue, ces sages magistrats, qui la doivent juger, auront aussi plus de gloire en donnant au public un exemple fameux de leur justice, de leur piété et de leur équité souveraine, par son absolution! »
Le 15 juillet 1076, Mme de Brinvilliers parut pour la dernière fois devant ses juges, sur la sellette, et au cours de ce long interrogatoire où, durant trois heures, toute sa vie fut passée au crible, elle ne se démentit pas un instant. Elle nia tout : elle ne savait ce que c’était que poison et antidote; sa prétendue confession était pure folie. « Elle ne parut pas touchée de ce que M. le Premier Président lui dit, quoique, après avoir fait l’office de juge, il l’eût pris d’un ton très chrétien et lui eût dit les choses du monde les plus fortes pour l’attendrir et lui faire sentir un peu l’état déplorable où elle était. » « M. le Premier Président, lisons-nous dans un abrégé du procès, l’a pressée sur la douleur de la maladie de son père, sur l’insuffisance dans laquelle elle est, que cet acte est peut-être le dernier de sa vie; l’a invitée de faire une sérieuse réflexion sur sa mauvaise conduite, qui lui a attiré les reproches de sa famille et même de ceux qui ont vécu dans la débauche avec elle. M. le Président de Novion lui a dit que monsieur son frère, le lieutenant civil, avait
soupçonné d’autres personnes, et que cela lui avait fait peine à l’article de la mort. Le Premier Président lui dit encore — et voici l’un des traits les plus curieux du procès pour l’étude des idées morales de l’époque — que le plus grand de tous ses crimes, quoique très horribles, n’était pas d’avoir empoisonné son père et ses frères, mais qu’elle avait essayé de s’empoisonner elle-même. On la retint encore une demi-heure, mais elle ne voulut rien dire, témoignant seulement qu’elle avait de la peine dans son cœur. »
« Le Premier Président pleurait amèrement, écrit l’abbé Pirot, et tous les juges répandaient des larmes. » Seule elle conservait la tête droite et, dans toute sa clarté, le regard dur de ses yeux bleus.
IL Taine a merveilleusement défini le caractère des héroïnes de Racine et l’art même du poète, dans cette ligne : « On devine les larmes qui n’arrivent pas jusqu’à leurs beaux yeux ». La suite du récit, plus encore que les pages précédentes, indiquera que la marquise de Brinvilliers a eu des points de contact avec quelques-unes des héroïnes de Racine, et contribuera à montrer combien l’incomparable poète a reproduit avec exactitude les modèles que lui présentait la société de son temps.
En terminant ce mémorable interrogatoire du 15 juillet, le Président de Lamoignon dit à l’accusée que, par charité « et à la prière de sa sœur la Carmélite, on lui avait envoyé une personne d’un très
grand mérite et d’une très grande vertu pour la consoler et l’exhorter de songer au salut de son âme ». Nous allons voir entrer en scène l’une des figures les plus intéressantes du drame, l’abbé Edmond Pirot.
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