‹ Le drame des poisons: préf. de Albert SorelChapitre 28 sur 32 · RACINE ET L'AFFAIRE DES POISONS · texte numérisé non relu

RACINE ET L'AFFAIRE DES POISONS

« Si elle ne sait pas que ron s'est adressé pour cela (rempoisonnement de la Du Parc par Racine) à la Delagrange (sorcière empoisonneuse comme la Voisin)? »

Une grande partie de la procédure de la Chambre ardente ayant été détruite, comme il a été dit, nous n'avons pas conservé Tinterrogatoire auquel le commissaire instructeur fît allusion. Le témoignage n'en subsiste pas moins, irrécusable.

Tels sont les seuls textes laissés par l'affaire des Poisons où il soit question de Racine. Est-il permis d'en dégager des conclusions certaines?

Les circonstances qui entourèrent la mort parurent certainement suspectes à la famille de la comédienne et Racine fut accusé. Le poète s'était installé au chevet du lit en gardien, plutôt qu'en garde-malade. Il empêcha la Voisin, sorcière, sage-femme et avorteuse, d'approcher, et de même Manon, qui était sage-femme, et cela malgré le désir formellement exprimé par la Du Parc. Pourquoi le poète empêchait-il, contrairement à la volonté de la malade, ces sages- femmes de venir auprès d'elle? La Du Parc était la maîtresse de Racine et elle mourut des suites d'un accouchement. Un manuscrit de Brossette * rapporte une conversation de Boileau qui fut recueillie le 12 décembre 1703 par Mathieu Marais : « M. Racine

1. Cité par Paul Mesnard, Œuvres deJ. flactne, dans la collection des Grands écrivains de la France^ 1. 1 (libr. Hachette, 1865), p. 76

éloit amoureux de la Du Parc, qui étoit grande, bien faite et qui n'étoit pas bonne actrice. Il fit Andromaque pour elle; il lui apprit ce rôle; il la faisoit répéter comme une écolière... La Du Parc mourut quelque temps après en couches ».

Le chroniqueur Robinet montre Racine suivant, « à demi trépassé », le convoi de la défunte. L'opinion exprimée par M. le docteur Légué *, que la Du Parc serait morte de manœuvres abortives n'est pas sans vraisemblance; mais nous considérons comme impossible, étant donné l'état des documents, de se prononcer. En pareille matière, en effet, il n'est guère permis de parler de certitude et quand il s'agit d'une personnalité comme Racine on est <enu à la plus grande réserve. Par ces manœuvres aurait été déterminée chez la maîtresse du poète une péritonite, laquelle, comme chez la gracieuse Henriette d'Angleterre, fît croire au poison. Nous avons vu que les avortements étaient, à cette époque, d'une pratique constante à Paris.

Par le remords né de ce crime s'expliquerait cette incroyable résolution de renoncer au théâtre que Racine prit à l'âge de trente-huit ans, en pleine force, en plein talent, en plein succès; s'expliqueraient aussi l'austérité et l'excès de sa dévotion après cette conversion singulière, et jusqu'à l'horreur qu'il prit d'un art qui avait fait sa gloire et sa fortune.

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