RACINE ^ L*AFFAIRE DES POISONS
l'inséparable figure de rexcellent Boileau, qui était alors devenu sourd comme un pot, apparaît tout auprès : « M. Despréaux, écrit Racine à son fils Jean-Baptiste, nous régala le mieux du monde; ensuite il mena Lionval et Madelon dans le bois de Boulogne, badinant avec eux et disant qu'il les voulait mener perdre. Il n'entendait pas un mot de tout ce que ces pauvres enfants lui disaient. »
Mais avant de devenir ce modèle de père de famille, ce modèle d'homme pieux et vertueux, Racine avait eu la jeunesse la plus brillante et la plus passionnée. Chacun sait que la Du Parc et la Champmeslé ne se contentèrent pas de jouer ses pièces.
Les amours de Racine avec Mlle Du Parc eurent en l'année 1679 un terrible contre-coup, qui fut l'une des raisons, sinon la raison principale et déterminante, de la résolution que prit alors le poète d'abandonner la carrière d'auteur dramatique. M. Larroumet rappelle cette page de sa vie dans les termes suivants :
« La mystérieuse affaire des poisons se déroulait devant la Chambre ardente. Le 21 novembre 1679, une des accusées, la Voisin, mettait Racine en cause. Elle avançait que Racine « ayant épousé « secrètement Du Parc, était jaloux de tout le a monde et particulièrement d'elle, Voisin, dont il « avait beaucoup d'ombrage et qu'il s'en était défait « par poison, à cause de son extrême jalousie, et « que, pendant la maladie de Du Parc, Racine ne
« pnrtait point du rhovpt de son lit, qu'il lui tira « de son doigt un diamant de prix et avait aussi « détourné les bijoux et principaux effets de Du « Parc, qui en avait pour beaucoup d'argent ». Il n'y a là certainement qu'une abominable invention de femme perdue, ajoute M. Larroumet, une de ces calomnies que la méchanceté, la corruption et l'avidité soulèvent dans l'entourage des femmes galantes. Racine avait dû défendre à sa maîtresse de recevoir la Voisin. De là, furieuse colère de celle-ci, qui, au bout de onze ans, essayait de se venger en impliquant le poète dans une formidable accusation. De preuves, elle n'en donnait aucune et la procédure de l'affaire, publiée dans les Archives de la Bastille^ n'en contient pas trace. Cependant, une lettre écrite le 11 janvier 1680, par Louvois au conseiller d'État, Bazin de Bezons, se termine ainsi : « Les ordres du « Roi nécessaires pour l'arrêt du sieur Racine vous « seront envoyés aussitôt que vous les deman- « derez ». Il est difficile de douter qu'il soit question ici du poète. Mais il n'y eut pas d'arrestation : Racine avait pu se justifier auprès du roi et de Louvois. »
Cet épisode de la vie du grand poète mérite d'arrêter l'attention, d'autant qu'il fut peut-être la cause de l'abandon, à jamais regrettable, d'une carrière où il avait jeté le plus vif éclat.
Ce ne furent ni Louvois ni Louis XIV cpii arrêtèrent la lettre de cachet que la déposition de la Yoisin avait suspendue sur la tête de Racine. Bazin
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de Bezons, comniissaire de la Chambre ardente et membre de rAca<l«*mie française, voulut éparirner à son collègue TalTront d'une arrestation dans de semblables circonstances et crut pouvoir attendre que les dénonciations de la Voisin fussent confirmées d'autre part.
Racine avait été effectivement l'amant de la Du Parc, de son nom de jeune fille Marguerite-Thérèfe de Gorla, fille d'un chirurgien lyonnais. La Voisin connaissait très intimement la Du Parc et l'appelait sa « commère ».
Voici, dans son intégrité, la partie du célèbre interrogatoire subi par la Voisin le 21 novembre 1679, qui est relative à Racine :
c Qui lui a donné connaissance de la Du Parc, comédienne?
— Elle l'a connue il y a quatorze ans, étaient très bonnes amies ensemble et elle a su toutes ses affaires pendant ce temps. Elle avait eu intention de nous déclarer, il y a déjà du temps, que la Du Parc devait avoir été empoisonnée et que l'on a soupçonné Jean Racine. Le bruit en a été assez grand. Ce qu'elle a d'autant plus lieu de présumer que Racine a toujours empêché qu'elle, qui était la bonne amie de la Du Parc, ne l'ait vue pendant tout le cours de la maladie dont elle est décédée, quoique la Du Parc la demandât toujours; mais quoiqu'elle y allât pour la voir, on ne l'a jamais voulu laisser entrer et ce par l'ordre de Racine, ce qu'elle a su par la belle-mère (deuxième femme du chirurgien de Gorla) de la Du Parc, appelée Mlle de Gorle, et par les filles de la Du Parc, qui smit à riiôtel de Soissous, qui lui ont marqué que Racine était la cause de leur malheur.
— S'il ne lui a jamais fait de proposition de se défaire de la Du Parc par poison?
— L'on y aurait été l3ien reçu.
— Si elle ne sait pas que l'on s'est adressé pour cela à la Delagrange?
— Elle ne sait point cela.
— Si elle ne connaît point un comédien boiteux?
— Oui, et c'est Béjart, qu'elle n'a vu que deux fois.
— Si Béjart n'avait pas quelque mauvaise volonté contre la Du Parc?
— Non, et ce qu'elle a su touchant Racine a été premièrement par mademoiselle de Gorle.
— Ce que de Gorle lui a dit, et interpellé de le déclarer précisément.
— De Gorle lui a dit que Racine, ayant épousé secrètement Du Parc, était jaloux de tout le monde et particulièrement d'elle, Voisin, dont il avait beaucoup d'ombrage, et qu'il s'en était défait par poison et à cause de son extrême jalousie, et que pendant la maladie de Du Parc, Racine ne partait point du chevet de son lit, qu'il lui tira de son doigt un diamant de prix, et avait aussi détourné les bijoux et principaux effets de Du Parc, qui en avait pour beaucoup d'argent; que même on n'avait pas voulu la laisser parler à Manon, sa femme de chambre, qui est sage-femme, quoiqu'elle demandât Manon et qu'elle lui fit écrire pour venir à Pans la voir, aussi bien qu'elle V^oisin.
— Si de Gorle ne lui a point dit de quelle manière l'empoisonnement avait été fait et de qui on s'était servi pour cela?
— Non. >
Telles furent les déclarations de la Voisin devant les commissaires de la Chambre ardente. Elle les répéta exactement devant les juges au cours de son interrogatoire sur la sellette : u A connu maderaoigelle Du Parc, comédienne, et Ta fréquentée peo-
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dant quatorze ans; sa belle-mère, nommée de Gorle, lui a dit que c'était Racine qui l'avait empoisonnée, et elle ne sut la mort de la Du Parc que quand son corps fut à la porte exposé pour son enterrement ».
Enfin dans les tourments de la torture, la Voisin maintint ses déclarations.
« Si elle ne sait pas autre chose de ce qu'elle a dit au procès sur l'empoisonnement de la Du Parc?
— Elle a dit la vérité et tout ce qu'elle a dit sur ce sujet. »
Avec gaieté et bonne grâce M. Larroumet jette ces témoignages par-dessus bord : « Abominable invention de femme perdue. » Nous connaissons la Voisin par ce qui est dit plus haut. On ne peut imaginer qu'une telle créature ait gardé rancune à Racine de ne l'avoir pas laissé pénétrer auprès de sa maîtresse malade, au point de forger contre lui, onze années plus tard, une accusation aussi monstrueuse. Cette hypothèse est d'autant plus invraisemblable que si la Voisin avait voulu perdre Racine par ses accusations, elle eût formulé contre lui des griefs précis et directs, tandis qu'elle ne fait que répéter des propos qu'elle a entendus. Enfin les filles de la Du Parc vivaient encore et il eût été facile de les confronter à la devineresse.
Les interrogatoires subis par la Voisin furent très nombreux. Ce sont des détails infinis sur une multitude de crimes, où une infinité de personnes étaient impliquées. Il y eut un grand nombre de confrontations. Les déclarations de la terrible sorcière furent
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soumises à des investigations attentives faites paf des juges instructeurs comme Nicolas de La Reynie. Toutes les déclarations de la Voisin furent reconnues exactes.
On a vu que, loin d'inventer des accusations imaginaires pour impliquer dans son procès des personnes d'une situation considérable et se sauver peut-être par là — ainsi que quelques historiens l'ont insinué, — la Voisin s'efforça de garder le silence sur les crimes de ses clients et clientes — curieuse discrétion professionnelle. Au6siosons-nou^ dire que si la Voisin avait déclaré devant les juges : « J'ai donné à Racine du poison pour empoisonner la Du Parc », nous n'hésiterions pas à ajouter foi à son témoignage. Mais tel ne fut pas son langage. Elle déclara simplement que, dans l'entourage immédiat de la Du Parc, on fut convaincu que la comédienne avait été empoisonnée par son amant, et que, durant toute la maladie, celui-ci empêcha qu'on la laissât approcher du lit, elle, non plus que sa femme de chambre, Manon, « qui était sagefemme ».
11 est d'ailleurs important de noter — et cette observation n'a encore été faite par aucun historien — que l'opinion d'après laquelle Racine aurait empoisonné la Du Parc était partagée par plus d'un accusé à la Chambre ardente. La Voisin ne fut pas seule à la formuler devant les juges ainsi qu'en témoigne cette question posée à la sorcière par le commissaire instructeur :