‹ Le drame des poisons: préf. de Albert SorelChapitre 3 sur 32 · PRÉFACE. XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XI

tout, d'un esprit vif et pénétrant, concevant les choses fort nettement et les exprimant juste et en peu de paroles, mais très précises »; un esprit fertile en expédients, toujours prêt, une fermeté à ne s'émouvoir de rien, par-dessus tout l'orgueil de sa vie, l'amour-propre démesuré, la passion aveugle de ce qu'elle appelait sa gloire, c'est-à-dire son luxe, ses richesses, ses débauches, ses galants, sa gloire entendue comme le faisaient < les grandes et honnêtes dames » du siècle et les grandes héroïnes du théâtre :

Si je le hais, Cléone, il y va de ma gloire!

Le soin de cette gloire la conduisit à empoisonner son père parce qu'il la gênait, son frère parce qu'il avait hérité, sa fille parce qu'elle la trouvait sotte.

L'œuvre lui semblait légitime, étant à son c honneur » comme elle le concevait, et les préparatifs sinistres se tournaient pour elle en distractions. Elle s'en allait aux hôpitaux, portant aux malades des confitures empoisonnées. La Reynie, le lieutenant de police, vertueux et clairvoyant, n'en revenait point : « Qui eût dit qu'une femme élevée dans une honnête famille, dont la figure et la complexion étaient faibles, avec une humeur douce en apparence, eût fait un divertissement d'aller dans les hôpitaux empoisonner les malades pour y observer les différents effets du poison qu'elle leur donnait? > C'est justement cet honneur dans les motifs du crime, cet enjouement dans la préméditation, cette élégance dans les préparatifs, qui déroutent et déconcertent le lecteur moderne. C'est Médée en opéra-comique. Le bon ton, le beau langage, les belles manières, l'inconscience et l'ironie de ces scélérats de haute volée empêchent de prendre leur scélératesse au sérieux. Mais comment ne s'y point tromper quand on considère le portrait qu'a tracé de la Brinvilliers son confesseur, l'abbé Pirot,

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oratorien de marque, professeur en Sorbonne, antagoniste réputé de Leibniz, esprit aigu dans l'analyse, cœur tendre dans la consolation, de complexion nerveuse et sensible, écrivain raffiné, ainsi qu'on en peut juger par cette phrase délicieuse et digne des moralistes qu'affectionne le bon M. Bergeret : c Elle avait naturellement une grande délicatesse et un sentiment fort exquis sur le point d'honneur et sur les injures. »

j III

Ce qui la rend la plus intéressante pour l'histoire, c'est qu'elle fut légion, qu'elle fit école, et que l'arsenic fit fureur parmi les plus honnêtes gens du monde.

C'est le même sentiment, moins exquis peut-être, mais aussi ardent, aussi passionné et corrupteur, qui induisit, quelques années après, Mme de Montespan, non seulement en empoisonnement, mais ce qui, pour son temps et son monde, semble pire encore, en sacrilège et sorcellerie. Celle-ci avait eu au moins quelque superficie verbale de catéchisme, sinon de religion. Rien, même la peur de l'enfer, dont elle avait sans aucun doute ouï parler, ne tint devant son ambition exaspérée, sa jalousie féroce. Pour s'assurer c les honneurs de la couche royale », elle joua le salut de son âme, sa vie et quelque chose de plus précieux encore pour une créature de cette sorte, le mystère, la dignité de son corps, dont elle était si fière. M. Lair, en son remarquable écrit sur La Vallière, nous avait déjà fait voir, M. Funck-Brentano nous montre en touches précises, en traits saisissants, cette grande dame quittant Versailles, en manteau gris et sous le masque, s'en allant courir les ruelles fangeuses de Paris, frapper à la porte d'un bouge, et là, en compagnie d'une empoisonneuse etavorteuse de profession, la Voisin, d'un prêtre impie mais grand, bien fait, de bonnes manières,

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Mariette, et d'un pur scélérat, Lesage, qui sortait du bagne, se faisant dire des évangiles sur la tête, chanter le Veni Creator, conjurant la mort de sa rivale, La Vallière, et consacrant, dans les profanations, sa chair aux adultères sacrés.

Il parut au commencement qu'un sacrifice de pigeons suffisait. Mais, pour enchaîner l'amour du roi qui s'échappait, il fallait aller plus loin, aller jusqu'au bout : la messe noire, et le poison. Et trois fois de suite, en quinze jours, l'an 1673, Mme de Montespan, sur un matelas étendu sur des chaises, entre des chandeliers qui portaient des cierges, s'exposa nue à un prêtre dégradé, Guibourg, qui de ce corps fit un autel, y parodia les mystères chrétiens, consomma le sacrifice en immolant un enfant, qu'il avait acheté un écu (15 francs d'aujourd'hui) et dont il but le sang versé dans le calice. Cependant de cette union protégée par c Astarté et Asmodée, princes de l'Amitié », étaient sortis des princes, doublement adultérins, que le roi fit déclarer légitimes, messe noire législative et juridique, opprobre parlementaire qui valait l'autre. Puis, la passion s'alanguit encore. Soubise passa, Fontanges parut, et ce furent de nouvelles messes noires chez la Voisin, de nouveaux philtres d'amour pour le roi, de mort pour sa favorite, c Mme de Montespan est enragée », écrivait Mme de Sévigné.

En ce temps-là, l'école de Brinvilliers sévissait; la Voisin et ses acolytes tenaient boutique de poudre de succession. Le poison paraissait partout; l'ignorance des médecins le laissait soupçonner en toute mort qu'ils ne s'expliquaient pas. Ce fut une panique à la cour, à la ville, < le mal qui répand la terreur ». Le roi institua, pour juger ces crimes sans exemple, une juridiction sans appel : la Chambre ardente. Les lettres de cachet pleuvaicnt; la Bastille se peupla, et l'on sait que c'était la prison des gens de qualité. On vit arrêter,

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poursuivre, interroger les principaux de la cour; 1© nom ne protégeait personne et l'inquisition des robins ne s'arrêta ni devant l'éclat des titres ni devant l'insolence des accusés ; les grandes dames, cependant, tenaient tête aux conseillers et narguaient le bourreau. Après avoir frissonné à la pensée du poison, on trembla à l'idée du soupçon, de la lettre de cachet, de l'arrivée des exempts. Puis, tout d'un coup, le cauchemar cessa, les poursuites s'arrêtèrent, les acquittements se succédèrent au milieu des railleries de l'auditoire; il fut de bon ton d'aller rire au nez des juges désarmés. Versailles et Paris revinrent à leur insouciance et à leurs plaisirs. Il s'était produit un événement très simple, mais de haute conséquence : les sorcières, les empoisonneuses, les prêtres d'Asmodée et les sacristains de messe noire, arrêtés, c questionnés » à l'ordinaire et à l'extraordinaire, avaient parlé, et Mme de Montespan était en cause.

M. Funck-Brentano raconte ces drames en une série de chapitres ramassés, vigoureux, vivants. Il expose de la façon la plus émouvante le coup de théâtre qui en fit le dénouement. Ici, la scène où se sont déroulées tant d'ignominies se relève et s'éclaire : on y voit paraître une fine, une ferme, une grande figure de magistrat : La Reynie. On trouve beaucoup de nouveautés dans le livre de M. Funck-Brentano : celle-là lui fait particulièrement honneur. Il y a là quelques maîtresses scènes et qui semblent le canevas d'un drame tout disposé pour le dialogue. C'est d'abord La Reynie, magistrat sans reproches et sans peur, ébloui de la grandeur du roi, mais sans idolâtrie, serviteur presque dévot de l'État, mais sans superstition, qui compulse

les procédures, dépouille les interrogatoires et découvre l'abomination du harem royal. L'adultère avait été sanctionné à ce point que le crime de la favorite devenait quasi un crime de reine, l'infamie en rejaillissait sur le sang de France. L'historien a retrouvé les notes de La Reynie. On y peut suivre les perplexités, les angoisses de cet homme de bien. < Faits particuliers, écrit-il un jour, qui ont été pénibles à entendre et dont il est si fâcheux de se rappeler les idées et qu'il est plus difficile encore de rapporter... Je reconnais ma faiblesse... La qualité des faits particuliers imprime plus de crainte dans mon esprit qu'il n'est raisonnable. Ces crimes m'effarouchent. »

Cependant, il se décide : il va au roi, qui a reçu de Dieu, écrit-il, des lumières supérieures à celles des autres hommes. Il expose à Louis XIV les charges qui pèsent sur sa maîtresse. Il les dénonce à Louvois. Mais Louvois était ami dévoué de Mme de Montespan ; il avait c le culte de la monarchie française, à laquelle tout lui semblait dû > ; il défendit le prestige de la couronne, Vhonneur du trône. Il fut menaçant, pressant, insidieux : ce terrible meneur de guerre était doublé d'un légiste retors. La Reynie demeura inébranlable. Finalement, ce fut le roi qui jeta les papiers au feu, mais après une explication avec la favorite.

Dans le milieu d'août 1680, Louvois lui avait ménagé un tête-à-téte avec le roi. Mme de Maintenon, anxieuse, les observait de loin. « Mme de Montespan a d'abord pleuré, dit-elle, fait des reproches et, enfin, parlé avec hauteur. » Au premier instant, sous le coup des déclarations du roi, elle était demeurée atterrée, elle avait fondu en larmes, confuse, humiliée; puis, se ressaisissant, elle s'était redressée de la hauteur de son orgueil, avec la force de la passion et de la haine, contre ses rivales. Si elle avait été poussée à ces grands crimes, c'est que son amour pour le roi était grand, et grandes aussi la dureté, la cruauté, l'infidélité de celui à qui elle avait tout sacrifié! Et le roi pouvait la frapper, mais il devait craindre d'oublier quil atteindrait, du même

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coup, aux yeux de la France et de l'Europe, la mère de ses enfants, des enfants légitimés de France. Mme de Montespan sortit de cet entretien irrévocablement perdue, mais aussi définitivement sauvée.

Quelle scène à faire! Mais il y faudrait un Racine pour donner ce pendant au quatrième acte de Britari' nicuSy au dialogue de Néron et d'Agrippine :

C'est vous qui m'ordonnez de me justifier!...

Colbert, qui était si vilainement intervenu dans l'affaire de Fouquet, joueen celle-ei un trop officieux personnage. II en garda au moins une leçon de littérature et d'histoire. Boileau disait de lui : * J'admire M. Colbert, qui ne pouvait souffrir Suétone parce que Suétone avait révélé la turpitude des empereurs. » Ce sont les raisons que plus tard Napoléon, à Erfurt, donnait à Gœthe contre Tacite.

J'en ai dit assez, je crois, pour mettre le lecteur en goût de connaître par lui-même et de lire en entier le Drame des poisons. Je voudrais cependant louer encore l'auteur d'une idée excellente qu'il a eue et qu'il a mise en œuvre avec beaucoup d'adresse. Il a relu, ses notes d'archives en main, les lettres de Mme de Sévigné, et il en parsème, orne et vivifie son récit. La marquise était singulièrement bien informée; mais quel trait de mœurs du temps que le ton de badinage mondain et d'ironie enjouée dont elle traite ces drames monstrueux! Elle y assiste comme de nos jours une femme du monde à une séance d'assises, dans un procès scandaleux, ou à quelque mélodrame à succès, du fond d'une baignoire. Relisez, par exemple, la lettre du

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29 août 1676 sur la confession écrite de la Briavilliers : < Médée n'en avait pas tant fait. Elle a reconnu que cette confession est de son écriture : c'est une grande sottise... > Et la marche au supplice, guettée au passage, de toutes les fenêtres, de toutes les mansardes même, par les mondaines du temps; et le supplice même dont le tout-Paris d'alors se donna le spectacle. € Enfin, c'en est fait!... La Brinvilliers est en l'air. Son pauvre petit corps a été jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et ses cendres au vent; de sorte que nous la respirerons et que, par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tout étonnés. > Quelques jours après, répondant à Mme de Grignan : c Rien n'est si plaisant que tout ce que vous dites sur cette horrible femme. *

c Elle est morte comme elle a vécu, c'est-à-dire résolument... Le lendemain on cherchait ses os, parce que le peuple croyait qu'elle était une sainte. > Mme de Sévigné note ce trait, mais ne s'y arrête pas; elle ne le trouve pas plaisant. Notre historien, plus pénétrant, y montre je ne sais quoi de mystérieux; il en fait admirablement ressortir le caractère étrangement significatif des mœurs du temps. Cette impie, cette débauchée endurcie au vice et au crime, eut son rayon, son illumination de cœur, son attendrissement final : elle se convertit, non par raisonnement ni par peur, mais comme on se convertissait en ces temps de jansénisme, comme on se convertissait dans le théâtre de Corneille et autour de Port-Royal, par le coup de la grâce. 11 en faut lire le récit dans le journal du P. Pirot, le confesseur. Tolstoï seul, en notre siècle, en son incomparable Résurrection, a eu la révélation de ces mystères. Le peuple de Paris en eut l'instinct, et de là vint la légende qui transforma la Briavillierâ ea martyre.

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