C'arac, Pompéi
LES VICTIMES
clivichis (lui étaient tomliés clans leur fuite, emportant avec eux cin'i bracelets, deux boucles d’oreille, deux bagues avec chaton, un plat d’argent, trente-deux monnaies, un can iJolabrc, un vase de bronze.
Ces (îonstatalions sont déjà assez difficiles à
bien établir, vu la brièveté des descriptions
du Journal des fouilles, pour (ju’on doive
s’interdire de pousser plus loin les bypo- /
tinsses. Chercher par quelles rai.sons les victimes dont nous signalons les restes ont été déterminées à demeurer ou à fuir, faire la part de la terreur, de la cupidité, de l’amour, du dévouement, du désir de la vengeance, tout cela serait œuvre d’imagination pure. Il serait plus près peut-être de la véfité, celui qui attribuerait le rôle principal au trouble des esprits, aveuglés par les ténèbres et stupéfiés par le désordre des
éléments. On a vu, dans d’assez faibles tremblements de terre, l’effet électrique des secousses agir sur les cerveaux les mieux faits; des hommes d’ordinaire très-sensés extravaguaient, les gens graves prenaient les précautions les plus ridicules, les animaux eux-mêmes restaient dans une sorte de torpeur ou fuyaient le poil hérissé . Prétendre reconstruire cette série de drames domestiques est une chimère; les romanciers s’y sont suffisamment exercés. Cependant, si les romanciers ont toute liberté pour inventer, il n’en est pas de môme des historiens, qui ne doivent enregistrer que des faits certains ou probables . Pompéi a inspiré quelques légendes qui n’ont pas été discutées parce qu’elles étaient touchantes, et qui ont cours parce que la mémoire les retient sans effort. Il faut avoir le courage de rejeter ces fantaisies, non-
LES VICTIMES 169
seulement parce qu’elles sont contraires à la vérité, mais parce qu’elles peuvent Tausser les idées qu’on doit se faire sur l’état de la cité. En voici un exemple.
Auprès de l’arc à trois baies qui débouche de la ville sur la voie des Tombeaux, est une niche profonde. Depuis bientôt un siècle, on raconte, et les voyageurs redisent, que c’était la guérite d’un factionnaire, qu’un brave soldat montait la garde à la porte dfe la ville au moment de l’éruption, qu’il n’a pas voulu déserter son poste, qu’il s’est laissé enjerrer vif, tenant toujours ses armes. Si ce récit était vrai, il en résulterait que Pompéi était une ville fortifiée sous l’empire, qu’elle avait des portes qui la séparaient du faubourg où s’était établie la colonie romaine, et qu’elle avait des soldats, ce qui serait contraire à tous les résultats constatés par
no LK «ItAMli Ül' VI^;Sl]VE
la science, car les fortifications avaient été détruites en partie, la colonie et l’ancienne ville osque communiquaient librement, jour et nuit, par le grand arc qui ornait l’ancienne entrée, et l’on n’a jamais trouvé à Pompéi ni un soldat ni une arme de guerre. I.es casques, boucliers, brassards, cuUsards, qu’on montre aux musées, servaient aux gladiateurs dans les jeux publics ; ils sont d’une pesanteur , d’une richesse et ■ d'une forme qui ne laissent aucun doute sur leur destination. Que l’on consulte le Journal des fouilles, et l’on sera convaincu que cette légende est absolument dénuée de fondement, qu’il n’a été recueilli à celte place ni armes ni ossements, et qu’on a simplement signalé l’inscription funéraire qui se lit encore aujourd’hui sur un cippe drcs.sé dans le fond de la niche : Cerrinus Beslitutus, prêtre d'Au-
LES VICTIMES
guste. La prétendue guérite de factionnaire est un tombeau.
De même l’épisode de la mère qui s’est réfugiée avec ses trois petits enfants dans l’exèdre peinte qu’on voit plus bas sur la môme route, la piété du personnage qui est venu offrir un sacrifice et périr dans le triclinium d’un tombeau, la tendresse des deux amants qui ont voulu mourir ensemble et dont les squelettes étaient encore entrelacés, sont de pures inventions, non-seulement dénuées de preuves, mais démenties par le silence de ceux qui ont fait les fouilles et les ont décrites. I.’histoire des trois prêtres d’Isis n’est pas moins fantastique; mais du moins elle repose sur quelques détails vrais. Ces prêtres ont été surpris, dit-on, pendant leur festin; l’un est mort à table, l’autre a percé deux
murs à coups de hache (vains efforts !), le troisième s’est enfui jusqu’au forum triangulaire avec les objets du culle et a succombé à son tour. L’origine de ces fables est très-modeste. Ce sont d’abord les débris d’un récent sacrifice et des os de victimes observés par ceux qui ont déblayé le temple d’Isis ' ; ensuite ce sont des trous faits avec une pioche dans les murs d’une maison voisine; ces trous, semblables à ceux qu’on observe dans beaucoup d’autres maisons, ont été faits non par un prêtre, mais par les Pompéiens, lorsqu’ils sont revenus, après le désastre, chercher ce qu’ils avaient oublié de précieux : ils passaient ainsi d’une chambre à une autre plus vite que s’ils eussent en-
1. Le 8 juin 1865. (Potnpeian. ant, hisloria, t, I, p. 172.)'
LES VICTIMES
levé méthodiquement les cendres qui remplissaient les cours et les communications régulières entre les diverses parties de leurs habitations ; mais il n’y avait point de squelette qui attestât l’effort d’un fugitif devant les murs percés. Ce n’est qu’au forum triangulaire qu’on a reconnu en effet, en 1812 , auprès des squelettes écrasés sous la chute du portique, une lame d’argent sur laquelle étaient gravés les figures de Bacchus et d’Isis, un sistre, un petit sceau orné de bas-reliefs relatifs au culte d’Isis'. La jambe de l’un des squelettes portait encore un anneau d’argent et un anneau de bronze plus grand.
Dans toute étude historique, les fables doivent être rejetées; mais elles paraissent
i . Ernest Breton, Pompeia, 3* édit. , p. 16 0.
ni U-; üiiAMK i)L vÉsuvt;
surlOiil puériles dans un sujet où la vérité suffit pour émouvoir. Qu’y a-t-il , par exemple , de plus louchant que le sort des malheureux qui se sont réfugiés dans le souterrain de la maison de Diomède?
Qu’y a-t-il de plus éloquent que les cadavres rencontrés par les ouvriers de M. Fiorelli sur la voie publique, et moulés par la cendre pendant leur agonie même?
On sait que la maison de Diomède est appelée ainsi parce qu’on a trouvé à peu de distance, sur la voie des Tombeaux, une inscription funéraire qui portail le nom de Marcus Arrius Diomedes; on a voulu que le tombeau €l la maison la plus voisine ajipartinssent au même propriétaire , et comme cette babitation avait un jardin plus giand que les habitations de l’intérieur de Pompéi, on en a conclu que c’était une
l.KS VICTIMES
maison de campagne. Il est, an contraire, très-probable que celte demeure était celle d’une famille romaine venue avec la colonie de Sylla ou d’Auguste, qu’elle faisait partie du quartier ajouté à la ville osque sous le nom de Pagu^ Au g us! o -Félix , et qu’elle avait été destinée non pas aux douceurs de la villégiature, mais au commerce très-actif d’un marchand en gros. Ce marchand , qui approvisionnait les petites boutiques sans caves de la ville, avait fait construire trois immenses caves sur les trois côtés de son jardin (xystus), et ses amphores pleines de vin et d’huile y étaient rangées \ le pied dressé dans le sable ; mais,
1. Comme on éiait au mois d’aoùl, la récolte du vin cl do riiuile n’était pas encore faite. C'est pourquoi l’on n’a trouvé qu’une centaine d’amphores dans un cellier qui en pouvait contenir plusieurs milliers.
comme celle démonslralion ne peul se faire sans entrer dans beaucoup de détails, acceptons ici le nom consacré de maison de Diomède.
Le l!2 décembre 17 7^2, le directeur des fouilles fil déblayer l’entrée du souterrain et retirer les cendres qui le remplissaient dans toute sa hauteur. A peine se fut-on avancé, qu’on découvrit dix-liuil squelettes d’adultes, un squelette de jeune garçon et celui d’un tout petit enfant. Ces vingt personnes avaient cherché un abri dans des celliers bien connus, dont la solidité défiait les pierres ponces, le tremblement de terre et la chute même de la maison ; elles s’étaient maintenues instinctivement près de la porte, soit pour entendre ce qui se passait au dehors, soit pour se tenir prêles à profiter des circonstances favorables. En effet , tant que les
Digilized by Googlp
LES VICTIMES
pierres et les cendres tombèrent, elles avaient été à l’abri ; elles se laissèrent même ensevelir dans leur asile par cette montagne qui obstruait les portes et tous les accès ; bientôt sans doute on viendrait à leur secours. Ce qui les perdit, sans doute, ce fut un dégagement de gaz d’autant plus perfide qu’il s’élevait doucement et les engourdissait peu à peu. Puis vinrent les pluies torrentielles qui accompagnèrent et suivirent l’éruption. L’entrepôt de Diomède n’élait qu’aux deux tiers construit sous la terre; la partie supérieure, comme celte de nos sous-sols modernes, prenait du jour sur le jardin par une série lie soupiraux grands et réguliers. Quand les pluies commencèrent à s’infiltrer à travers les pierres volcaniques qui remplissaient les jardins , elles se précipitèrent par tous ces orifices, entraînant
1T8 le drame du VÉSUVE
les cendres, la terre, les parties fuies et légères qu’elles reiicoiitraieiit dans ce dépôt subit du volcan. Les cadavres, conservés peut-être par l’acide carbonique , furent entourés par cette inondation de boue liquide, qui montait, montait; à un moment donné, la vase remplit si bien le souterrain, que l’eau, plus légère, fut expulsée à son tour. C’est ainsi que se 'déposent les terrains d’alluvion. Vraisemblablement ce fut en quelques jours que dut s’accomplir cette opération, car si les infiltrations s’étaient produites lentement, pendant des mois et même des années, comme dans les tombeaux de Carthage ou dans certaines catacombes de Rome, les cadavres se seraient décomposés, et le sol n’aurait gardé d’autre empreinte que celle de squelettes ou de lambeaux de chair corrompue; mais les corps
LES VICTIMES
des victimes ont été moulés par les cendres délayées et aussitôt lassées avec autant de finesse que par le plâtre d’un sculpteur. 11 s’est formé ce que les artistes appellent un bon creux, où les formes ef l’embonpoint des hommes, les seins des femmes, ont été reproduits au moment même de l’agonie ou de la mort, — par conséquent dans leur intégrité, je dirais presque dans leur fraîcheur. Les vêlements ont laissé leur marque, accusant la finesse ou la grossièreté du tissu.
La qualité de la cendre volcanique (pouazolane), qui donne un si excellent mortier , la pression des couches superposées, ont fait durcir ce moule naturel ; il a résisté au temps, tandis que les cadavres, subissant la loi générale, s’affaissaient, se consumaient , et finissaient par ne laisser que des ossements blanchis sous cette ca*
LE DUAME DU VESUVE
rapace conservée pour édifier la postérité.
Hélas ! les artistes ou les savants qui assistèrent à la découverte n’eurent pas l’idée de profiter d’une telle fortune , d’arrêter les ouvriers, de refeftner la brèche qu’ils avaient
faite, et de verser dans les cavités qui s’offraient du plâtre délayé. Ils auraient ressuscité ainsi ce monceau de victimes, et nous auraient gardé l’image d’un drame autrement saisissant que le tableau des Massacres de Scio ou du Naufrage de la Méduse. Une inspiration aussi siiiiple ne leur vint pas, ils se contentèrent de couper seize morceaux de terre où l’empreinte était plus jolie, de mouler des seins de femme qu’on exposa sous une vitrine du musée, d’envoyer à Portici des crânes qui avaient encore leurs cheveux, et tout fut démoli pour être emporté dans des hottes! On avait fait toutefois quelques
LES VICTIMES
observations intéressantes. La plupart des
morts avaient sur la tête des étoffes épaisses
qui descendaient sur leurs épaules; c’étaient
les capuchons qu’ils avaient mis avant de quit- «
ter leurs demeures afin de se protéger contre la chute des pierres ponces. Deux jambes semblaient couvertes de longs caleçons, ce que nous verrons confirmé par des recherches récentes. Plusieurs pieds étaient sans souliers, d’autres n’avaient que' des chaussures grossières; et la qualité des vêtements dénonçait des esclaves ou des gens pauvres.
Toutefois une femme plus riche et plus élégante fut reconnue à la finesse des tissus qui avaient laissé également leur empreinte sur la cendre avant d’être consumés par l’humidité. Auprès d’elle furent retrouvés vingthuit monnaies, deux bracelets d’or, un collier avec une bulle, des bagnes avec des
m LE drame du VitSUVE
pierres gravées, etc. On ne manqua pas de dire que c’était la fille de Diomède.
Des exhalaisons méphitiques {mofeta gngJiar- (lissima), reproduction sur une petite échelle du phénomène de l’an 79, arrêtèrent tout à coup les travailleurs. Il fallut fuir jusqu’à ce qu’on pût aérer ce lieu dangereux. On reprit les fouilles au dehors , afin de dégager le jardin et les soupiraux des celliers. En faisant ce travail, on recueillit des ossements humains à des places diverses. Le Journal des fouilles ne fait guère que les indiquer : on peut le consulter en se référant aux dates suivantes : le 6 février 17 73, un squelette fut trouvé sous la première couche de cendres, auprès de lui une pièce d'or, quatre boucles
1 . Le détail des objets recueillis dans ce souterrain est donné par les inventaires manuscrits que M. Fiorelli a publiés, t. I, p. 268 et 269.
LES VICTIMES
d’oreilles coipmunes et quarante-trois monnaies consulaires d’argent enveloppées dans un morceau de jonc tressé ; le 1 3 février, à côté d’un autre squelette, gisait dans une chambre presque vide celui d’un petit enfant portant au doigt une bague d’or; le 20 février, ce sont quatre squelettes qui apparaissent, l’un d’eux avec une bague de fer; le 29 mai, un nouveau squelette atteste qu’un malheureux a cherché*un abri dans le corridor qui mène au jardin, peut-être était-ce le jardinier, car il a été suivi par la chèvre favorite, sa clochette de bronze au cou ; enfin le 3 0 juillet 1 774, le 21 octobre et le 5 novembre de la môme année, d’autres victimes sont reconnues soit dans les habitations voisines, soit sur la voie publique ; on a compté de ce côté plus de trente-trois cadavres. Il est évident que le faubourg de Pompéi a été le théâtre
de grandes douleurs. Pris entre Pompéi, que secouait le tremblement de terre, Oplonle et Herculanum, qu’accablait un désastre plus effroyable encore, et le Vésuve, qui menaçait de tout ensevelir, les pauvres gens qui n’avaient pu ni monter sur des barques ni fuir à temps vers les montagnes de la côte opposée , attendirent éperdus une mort qui les poursuivait sous tant de formes. Ceux qui s’étaient réfugiés dans les celliers de Diomède périrent noyés; ceux qui restaient au rez-de-chaussée, montaient aux étages supérieurs, ou couraient sur la couche de pierres ponces qui recouvrait la voie publique, furent asphyxiés la plupart par les gaz que leur pesanteur portait naturellement dans cette vallée, car la descente est rapide depuis les murs de Pompéi jusqu’à la maison de Diomède. Le tremblement de terre fit le reste.
LES VICTIMES
Si nous nous transportons dans un autre quartier de la ville, du côté des bains découverts il y a dix ans et de la rue de Stables, des révélations inattendues prêtent à notre enquête un intérêt tout à fait dramatique. On déblayait une ruelle qui était désignée alors sous le nom de vieoh del tempio di Augusto, et qu’on appelle aujourd’hui vicoïo dei Schelelri. Le 5 février 1863, M. Fiorelli fut averti que les ouvriers avaient rencontré une cavité au fond de laquelle apparaissaient des ossements. Inspiré par un trait de génie, car si simple que fût l’idée, personne ne l’avait eue avant lui, M. Fio-* relli arrêta les travaux, fit délayer du plâtre qu’on laissa couler dans cette cavité et dans deux autres qu’on avait observées plus loin.
Lorsqu’elles furent remplies et que le plâtre eut eu le temps de se durcir , on enleva
18U LE DRAME DE VfiSL'VE
avec précaution la croûte de cendres, et l’on vit les moulages de quatre cadavres presque aussi exacts que des moulages faits d’après des statues ; un homme, une femme, deux jeunes filles, dont l’une était presque un enfant, avaient été foudroyés sur la voie publique, et reposaient sur la couche do pierres ponces qui recouvrait déjà la rue.
Évidemment ils avaient attendu la fin du déluge de pierres , cachés dans leurs maisons. Aussitôt .que cette grêle avait fait place à une pluie de cendre fine plus supportable , ils étaient sortis par les fenêtres ou par les terrasses, et s’étaient acheminés péniblement, à travers les ténèbres, sur un sol mobile où leurs pieds s’enfoncaient. Tout à coup ils rencontrèrent une colonne de gaz sulfureux ou de gaz acide carbonique et tombèrent asphyxiés. La mort fut subite.
LES VICTIMES 187
la cendre recouvrit leurs cadavres encore chauds et modela leurs contours.
Plus tard, en 1868, M. Fiorelli put renouveler cette opération sur un corps trouvé dans une chambre de la maison de Gayius Rufus, à gauche de l’atrium. C’était un homme ; malheureusement il était étendu sur les pierres ponces , dont les aspérités et les interstices sont rebelles à l’empreinte. Tombé sur la face, il ne montre aujourd’hui qu’une tête provocante et terrible, presque entièrement dépouillée de chair, les dents serrées.
Ses deux mains crispées paraissent étreindre encore le sol et s’y enfoncer pendant une dernière convulsion. L’agonie a été douloureuse ; elle a une éloquence cruelle, on y croit assister. Le cadavre est en grande partie nu, du moins la tunique est remontée pendant la lutte suprême, et. s’est enroulée sur le dos.
La jambe droite, seule reproduite par le moulage, est nerveuse, tendue, bien faite. Une bague de cuivre est encore passée au petit doigt de la main.
Les quatre cadavres découverts en 1863 sont mieux conservés, parce qu’ils reposaient sur la cendre et non sur les pierres ponces.
Le premier est celui d’une femme tombée sur le dos. Bien que ses traits soient peu distincts, on reconnaît qu’elle a souffert et qu’elle a été étouffée. Son visage cherche l’air, et sa tête semble se soulever vers le ciel. La main droite crispée s’appuie sur la terre; le bras gauche veut repousser un ennemi invisible , tout annonce la suffocation. Une tresse de cheveux forme une couronne autour de la tête. La poitrine est maigre ou plutôt aplatie, comme il est naturel chez une personne renversée sur le
LES VICTIMES
dos, el dont les seins sont pressés par une couche de cendres plus lourde d’heure en heure. Les manches de la tunique s’attachent par des courbes harmonieuses; mais les doubles boutons de verre qui retenaient chaque arc de cercle sont tombés quand l’étoffe a été consumée par le temps'. Pour mieux fuir, la malheureuse avait relevé ses vêtements, qui forment un paquet s.ur le ventre et font paraître la taille et les hanches plus fortes. On dirait même, au premier aspect , qu’elle est enceinte. Les cuisses sont recouvertes d’une étoffe fine qui constitue un véritable caleçon. Ce qu’on avait cru remarquer sur les empreintes du souterrain de Diomède devient ici un fait certain. Eu y
1. On sait qu’on retrouve à PoniiuH dei milliers de boulons du ce genre.
l'Jü LK DRAME DU VÉSUVE
réfléchissant, le costume antique était si transparent chez les femmes , si court chez les hommes, si sujet aux accidents de la vie en plein air, que le calei^îon ou un équivalent étaient nécessaires pour que la pudeur ne lut pas à chaque instant blessée. La sculpture n’avait point à tenir compte du caleçon, qui disparaissait sous le costume; toutefois, sur la colonne Trajaiie, on était déjà averti que les soldats romains en portaient; à Pompéi, ou constate que même^es esclaves et les femmes du peuple avaient ce vêtement, qui surtout alors était indispensable.
Pour achever de décrire notre Pompéienne, ajoutons qu’elle est grande, élégante, que sa jambe gauche, mieux rendue par le moulage, est bien prise et charmante, que le pied est admirablement cambré , qu’il est encore chaussé, que, pour marcher sur les pierres et
LES VICTIMES
ta
les ruines, elle avait pris, parmi ses brodequins, ceux dont la semelle était plus forte. Une bague d’argent est à son doigt. Auprès d'elle, on a ramassé des boucles d’oreilles, un miroir d’argent et une statuette, faite d’un seul morceau d’ambre, représentant un petit amour. Ce petit amour est enveloppé d’un manteau ; sa chevelure forme sur le front trois rangs de boucles, et retombe nouée sur le dos d’une façon qui rappelle tout à fait les perruques à la Voltaire. Un bagage aussi sin-gulièrement choisi dans un péril suprême, le voisinage d’une maison de prostitution, ont fait supposer que cette femme, coquette et habitant un quartier mal famé, était une courtisane. Les preuves sont légères ; laissons en paix, non pas les morts, qu’il nous faut interroger toujours, mais leur mémoire.
Les trois autres cadavres étaient tombés dans
deux endroits différents. En avant marchait en éclaireur un homme d’un certain âge, le père peut-être des jeunes filles qui le suivaient, et qui sont mortes ensemble. 11 tenait à la main les boucles d’oreilles de ses deux compagnes, quelques pièces de monnaie et la clef de la maison. Il est de basse condition, car il ne porte qu’une bagne de fer au doigt. D’une taille au-dessus de la [iroportion ordinaire, il n’a pas loin de six pieds. Ses pommettes sont saillantes, ses sourcils très-marqués; sa bouche, surmontée de moustaches, lui donne l’air d’un
vieux soldat; les lèvres semblent faire un
effort pour respirer, les paupières sont intactes, et les yeux ouverts comme s’il souffrait encore. Renversé sur le dos, ce géant a voulu se relever en s’appuyant sur le coude, et il a ramené sur sa tête un coin de son manteau pour se protéger soit contre la cendre, soit
LES VICTIMES
contre le gaz qui l’étouffait. L’expression est bien celle de la suffocation ; ainsi dut mourir Pline. Le manteau couvre la poitrine et le bras droit, tandis qu’un paquet d’étoffe sur le nombril annonce qu’il avait relevé ses vêtements pour être plus leste. On voit donc ses jambes, maigres et vigoureuses, une sorte de caleçon collé à la peau et des souliers garnis de gros clous .
Mais le spectacle le plus touchant ce sont les deux sœurs, qui couraient à quelques pas derrière ce colosse, se soutenant l’une l’autre, respirant le même poison, s’affaissant du même coup et mourant les pieds enlacés. La plus âgée s’est couchée sur le côté, comme pour dormir. Deux anneaux de fer'passés à ses doigts attestent sa pauvreté, son oreille écartée et large son origine prolétaire. Sur les cuisses, on reconnaît un caleçon assez fin ; au con-
traire l’étoffe du reste des vêtements est gros* sière, déchirée par places, mais elle laisse voir des chairs fermes et polies, des contours d’un réalisme presque embarrassant qui rappelle le modèle dans l’atelier. C’est bien une femme nue qu’on tient sous son regard, et l’on serait exposé à rougir, si la nudité n’avait pour voile tant d’infortune, si l’indiscrétion n’était purifiée par la pitié. L’autre jeune fille n’avait pas encore quatorze ans : elle est tombée sur le ventre, en étendant ses bras comme une protection ou comme un oreiller. Une main crispée atteste la souffrance ; l’autre main tient serré sur le visage un pan de robe ou un mouchoir, comme si elle avait espéré se préserver du souffle méphitique ; ses deux pieds battent l’air, pris dans les plis de la tunique ; on voit cependant se dégager un soulier de drap brodé, à quartier, déchiré sur un côté.
LES VICTIMES
Son petit corps si tendre est d^jà séduisant ; , de beaux reins, des épaules justes et bien prises , une grâce naissante , rappellent {a joueuse d’osselets ou la Nymphe à la coquille ; la coiffure est celle des Italiennes de la montagne, une natte ramenée sur le milieu du crâne. Ce tableau pathétique est un drame tout entier. J1 ne faut songer ni aux momies serrées dans leurs bandelettes et pétries de bitume, ni aux figures de cire imitées avec une odieuse exactitude. C’est un groupe d’un mouvement vrai, d’une expression saisissante ; la nature a été moulée sur le vif, entre l’agonie et la mort ; les attitudes et une naïveté, imprévue de composition feraient réfléchir les plus grands artistes.
Ah ! si depuis un siècle les prédécesseurs de M . Fiorelli avaient moulé ainsi tous les cadavres qui se présentaient dans des conditions
favorables, s’ils avaient sondé les cavités et
les avaient remplies de plâtre avant de les dé-
truirc, on aurait un musée anthropologique qui révélerait tout ce qu’on souhaite de savoir sur la race, la beauté, le costume, le sort des habitants de Pompéi. Les circonstances qui ont causé ou accompagné leur mort étant rapprochées, on pourrait reconstituer l’histoire de ce désastre qui a étonné le monde.
Tout n’est pas désespéré : il est encore possible de faire ces études méthodiques , et même dans un sol qui s’y prête mieux que celui de Pompéi ; j’essayerai de le montrer prochainement.
LE SORT DE POMPÉI
, L’humanité , qui aime à tout simplifier , s’arrête peu devant les catastrophes ; elle les décrit, les classe et n’y songe plus. On s’étonne parfois de l’indifférence des écrivains qui, après avoir raconté les péripéties d’un naufrage et peint vivement le spectacle d’un grand désastre, ne s’inquiètent plus des conséquences. De même à Pompéi nous n’avons d’attention que pour les victimes, sans nous occuper de
ceux qui ont survécu. Les morts obtiennent toute notre pitié ; mais les vivants étaient-ils moins misérables? Que sont devenus tant de milliers de citoyens qui avaient perdu leur fortune, leurs champs, leur maison et jusqu’au sol de leur patrie? J’avoue que cette partie du drame, pour avoir été rejetée dansl’orabrc, n’excite pas moins mon intérêt. Mon imagination se porte au delà des faits mentionnés par les auteurs ; elle cherche quelques points fixes pour rattacher ses hypothèses; elle demande à l’archéologie de suppléer au silence , des historiens, car tel est son rôle, et de retrouver les traces d’un passé que les
hommes ont effacé de leur mémoire.
Les lettres de Pline le Jeune nous apprennent que son oncle mourut le second jour de l’éruption, que ses compagnons, qui s’étaient enfuis vers Sorrente, ne revinrent que trois
LE SORT DE POMPÉl 199
jours après, el qu’ils retrouvèrent son co^ps intact sous uti linceul de cendres. Les phénomènes volcaniques durèrent-ils en effet cinq jours? Cela est probable, surtout au pied même du ‘Vésuve. Nous voyons combien se prolongent certaines éruptions violentes dont les modernes ont été les témoins. Celle de 1 7 79, que sic William Hamilton a décrite dans son bel ouvrage’, a été en croissant d’intensité pendant quatre jours. Le docteur Clarke a pu observer une autre éruption du 22 août au 5 septembre 1793. Il faut faire en outre la part des pluies, des émanations sulfureuses, de la stupeur des infortunés qui s’étaient réfugiés sur la montagne, dans les villes voisines et dans les îles, des nouvelles contradictoires répandues par les