Cam|jani viciores, unacum Nucerinis pcris'.is
2. Giornale degli Scavi di Pompci, nuova scrio 1809, p. 185 (arlicle de M. de Petra) et planche 8,
iO LE DH AME DU VÉSUVE
couverte de baraques en bois dressées par les marchands ambulants à l’occasion des jeux; à droite est un grand édifice rectangulaire (qu’il sera facile à M. Fiorelli de nous rendre un jour); l’intérieur est découvert, et le petit bassin du milieu de la cour est figuré par le peintre. De tous côtés, même sur les remparts, même sur le sommet de l’amphithéâtre , des personnages esquissés par deux ou trois coups de pinceau, combattent, se défendent, se poursuivent, se tuent ; des blessés et des morts sont étendus sur le sol. Le costume de tous les combattants consiste en une simple tunique attachée à la ceinture : cela s’accorde avec le témoignage de Tacite , qui nous montre le bas peuple (pîebs) seul mêlé à cette rixe sanglante.
Il faut donc soigneusement noter cette per-
L’ANCIENNE CAMPANIE ii
sislance du caractère national. Hostiles aux conquérants et à leurs mœurs, les Campaniens reçoivent beaucoup d’eux, mais ils protestent toujours et saisissent les occasions de secouer le joug ; leur originalité triomphe à travers toutes les influences. Les Napolitains modernes, il faut le reconnaître, ont, comme leurs ancêtres, cette tête ardente sous les dehors de l’insouciance et du rire. Leur indolence dans la vie ordinaire n’empêche point leur sang de s’enflammer clans les agitations politiques. Il n’est point de peuple plus prompt à la révolte, ils l’ont prouvé aux étrangers de toute sorte qui ont occupé le pays. Angevins, Espagnols, Français, Bourbons ou Bonaparles, Italiens du Nord ou dictateurs révolutionnaires, ont dû tour à tour compter avec une race dont on ne prévient guère les explosions. Les Campaniens mo-
dcrnes ont conservé une égale aptitude à faire des révolutions, s’ils habitent les vilips, et, s’ils habitent la montagne, à protester par le brigandage contre un gouvernement étranger et contre ses administrateurs.
Il est vraisemblable que les Campaniens ont conservé leur originalité et leur type aussi énergiquement que les Étrusques dans le nord de l’Italie, les Gaulois en France, les Berbères en Afrique, les Basques en Espagne. Les races douées d’une vitalité particulière et qui méritent le nom d’autochthones, absorbent et effacent les immigrations ' des autres races avec autant de facilité que la végétation d’un pays étouffe et fait disparaître les fleurs exotiques auxquelles la culture les force de céder momentanément la place. Une population nombreuse, d’un sang vif, d’un tempérament heureux, d’un carac-
Digilized by Coogle
tère tranché , s’assimile sans peine des concpiérants peu nombreux, détachés de leurs semblables, plus vite énervés par le climat.
C’est au pied du Vésuve surtout qu’il faut tenir compte de l’action du climat sur les nouveau-venus. Certes le ciel du sud de l’Italie n’est pas plus beau que celui de la Grèce ou de l’Ionie, mais l’atmosphère offre des conditions très-différentes. Les pluies douces et fréquentes, les variations brusques de la température, les vapeurs et les orages, l’air plus épais des plaines et le vent plus brûlant de l’Afrique, soumettent 1e corps à des alternatives qui le rendent sensible comme la corde d’une lyre, l’appauvrissent par l’excès de sensations, et développent le système nerveux aux dépens du système musculeux. L’état électrique d’un pays n’est pas assez compté dans les conditions
i* LE‘ DRAME DU VÉSUVE
extérieures qui agissent sur le développement ou la décadence d’un peuple. S’il est un lieu où l’électricité joue un rôle dans ces transformations, c’est assurément le golfe de Naples, terrain volcanique, exposé aux éruptions, aux émanations de gaz de toute sorte, aux tremblements de terre ; l’électricité du sol y est plus violente et plus changeante que celle de l’air.
Les étrangers pouvaient résister à ces influences beaucoup moins que la race acclimatée depuis tant de siècles. Ils s’affaiblissaient de génération en génération , et leurs mariages avec les indigènes ne les régénéraient qu’au profit du type indigène, qui prédominait dans ces croisements. Les Grecs, si sobres chez eux, si dédaigneux de la grossièreté de la matière, s’énervèrent eux-mêmes dans le sud de l’Italie. Leurs colonies les
L’ANCIENNE CAMPANIE â5
plus prospères finirent dans une honteuse mollesse. Les Grecs du golfe de Naples subirent la même loi ; ils n’avaient plus, du reste, de liens avec la mère patrie et n’en recevaient aucun contingent d’hommes, tandis que les Campaniens se recrutaient sans cesse dans la montagne et en tiraient un sang nouveau. Eux aussi ont été soumis à l’action du climat, ils se sont amollis, et le montagnard osque est devenu l’habitant dépravé de la bienheureuse Campanie ; mais, enfants du sol, en relations constantes avec les Apennins, leur berceau, ils étaient régénérés sans cesse; les robustes paysans, que l’appât des salaires attirait, descendaient dans les villes du littoral et y faisaient souche de citadins. On cite trop volontiers les conquérants qui ont occupé Naples et y ont dû laisser des traces de leur passage ; on cherche avec trop de comptai-
sance le profil grec, le caractère romain, la ressemblance, des Arabes, des Angevins ou (les Espagnols. Il est possible de satisfaire quelquefois cette passion archéologique : on trouvera des analogies de types dans les familles aristocratiques surtout , parce que les conquérants se mêlaient plus naturellement à l’aristocratie par des alliances, constiluant eux-mêmes un nouvel élément d’aristocratie ; mais, à ces exceptions près, tout a été éliminé ou absorbé par l’énergie du sang national. Le peuple proprement dit est bien resté campanien, il est l’héritier direct des Osques établis sur le golfe de Naples ; il a conservé en partie les qualités et les défauts de l’ancienne population, affaiblie par une longue suite de siècles, gâtée par le vice, rendue lymphatique par le régime des villes.
Le lype physique est très-particulier ; il est unique en Italie, il ne ressemble ni au type romain, ni au type toscan; ce n’est ni celui des Siciliens, ni celui de la vieille race gauloise, qui occupe encore ]a Cisalpine c’est-à-dire le nord de l’Italie. Les Napolitains ont les yeux d’un noir métallique , les cheveux d’une teinte presque brûlée; ces cheveux ne sont pas admirablement plantés sur le front comme ceux des Grecs, ou épais sur la nuque comme ceux des Romains; ils ont quelque chose de capricieux et d’irrégulier ; le teint est mat, plutôt brun que bronzé. I.e nez est caractéristique ; il est presque toujours prononcé, mais sans style ; gros à l’extrémité, il paraît un peu enflé. La voix, qui chez les hommes prend avec aisance les tons les plus divers, et dans les querelles les sons les plus aigus, est gutturale chez les femmes ;
les jeunes Hiles elles-mêmes ont dans eertaines notes un organe rauque et voilé qui ressemble à de renrouement.
La taille est moyenne, rarement élégante comme dans le Nord : il n’y faut chercher ni la force, ni la grandeur, ni la noblesse d’altitudes. Les montagnards sont plus trapus, plus robustes, parce qu’ils sont laborieux, chasseurs, habiles à planter la vigne au pied des ormes ou à construire des murs de pierre sèche pour retenir sur les pentes escarpées la terre où poussera l’olivier. Les habitants de la plaine, au contraire, sont plus languissants ; ils aiment l’indolence ou se résignent au commerce, parce que c’est encore une forme de la paresse, et parce qu’ils restent assis derrière leur comptoir ou causent sur le seuil de leur boutique, se souciant à peine de l’acheteur. Sans besoins très-vifs, consolés et
fêlés par le climat, heureux de respirer, joyeux de vivre, ils aiment le rire, le chant, la danse et le soleil. La mendicité n’est point un état qu’ils condamnent, ni l’obscénité une habitude qui leur répugne; l’idée nette de la propriété d’autrui ne pénètre que lentement dans l’esprit de la basse classe.
Le trait dominant de la race, c’est la mimique, c’est-à-dire une vivacité d’action, une précision dans les mouvements du corps pour traduire la pensée, un accord entre la parole et le geste, qui sont à peine croyables. Uien ne leur est plus naturel que le don d’improviser en prose comme en vers, et chaque automne la fête de Piè di Grolta leur fait créer en commun le chant populaire de l’année.
L’éloquence leur est innée , vulgaire mais spirituelle, licencieuse mais pleine de feu.
Un crieur public, pour vendre à l’encan un
l,E DRAME Di; VliSUVE
morceau de drap ou un mouchoir, inoulrcra une verve, une abondance d’arguments cl une souplesse de talent que lui envieraient bien des orateurs. Un capucin ignorant, prêchant sur l’estrade qui lui sert de chaire, saura, à force de gestes, d’inllexions dans la voix et de prestesse dans scs évolutions, mettre en scène Dieu, le diable, les saints, les pécheurs et tout le drame du jugement dernier. Dans les querelles surtout, le Napolitain est intarissahle ; sa colère bouffonne a tour à tour des cris et des lazzis (jui constituent une véritable comédie, et pourraient servir de modèles à des acteurs consommés.
Il n’est donc point surprenant que ce soient leurs ancêtres les Campaniens qui aient inventé un genre de représentations qui a fait les délices de l’antiquité et fait
encore les délices de Naples. Atella, ville située à égale distance de la mer et de Capoue, au milieu des champs les plus fertiles, avait la première imaginé une série de scènes comiques qui ne ressemblaient ni au drame satirique des Grecs, avec Pan, les silènes et les nymphes (figurés si souvent sur les vases grecs), ni à la comédie d’Aristophane ou de Ménandre ; c’étaient des scènes , familières, populaires, d’une réalité saisissante. On mettait^sur le théâtre des personnages véritables, copiés dans la rue, dans les champs, dans la maison. On les faisait vivre, parler avec vérité, seulement on tournait tout en ridicule. Ces pièces s’appelèrent atellanes et eurent un succès qui s’étendit jusqu’à Rome. Les Romains en firent môme leur comédie nationale; ils réservèrent à la jeunesse patricienne, en l’interdisant aux
3i LE DRAME DU VÉSUVE
histrions de profession, le plaisir de jouer les atellanes en langue osque.
Dès le principe, les Campaniens se moquaient de la vie des champs, de la rusticité ou de la niaiserie des montagnards, des travers des petites villes de l’intérieur, du patois des autres races sabelliques. Les provinciaux étaient bafoués, mystifiés, comme aujourd’hui au théâtre de San Carlino l’habitant de Bisccglia ou de Tarente. Les altercations et les rixes populaires étaient, comme aujourd’hui, un texte de plaisanteries plus vives et l’occasion d’un jeu plus hardi. Peu à peu, l’on généralisa et l’on inventa des types qui se développèrent et devinrent consacrés.
Ces types sont, non pas grotesques, mais bouffons. Le grotesque sur la scène, c’est le laid et la difformité matérielle ; le bouffon, c’est l’esprit faisant ressortir gaiement les infir-
Digilized by Googl
mités morales. Quelques-uns des personnages adoptés par les anciens vivent encore sur le théâtre populaire : la tradition s’est maintenue parce qu’elle traduit des mœurs et des caractères qui se sont perpétués. Les auteurs citent quelques types, par exemple Bucco, balourd, demi-railleur, qui recevait les bourrades, excitait des lazzis qu’il rendait avec une niaiserie propre à mettre les rieurs de son côté; Casnar, le Pappus des Latins, qui semble répondre au bonhomme Cassandre; Slanducus, sorte de Croquemitaine, gros mangeur ( jncngita macnrom ), plein de forfanterie; Maccuü enfin, qui charme toujours les Napolitains après avoir absorbé les autres types, Maccus, l’immortel Pulcinella, non pas bossu, * nasillard, en gros sabots, hideux, tel que nos enfants l’applaudissent de leurs petites mains joyeuses, mais Polichinelle avec l’an-
cicn costume national, le bonnet de feutre gris semblable aux casques coniques trouvés dans les tombeaux, la tunique blanche et bouffante par-dessus la ceinture, le pantalon large. Il est tout vêtu de blanc, comme les soldats de cette fameuse armée que les Samnites avaient opposée aux Romains, et qui était couverte de vêtements de lin d’une éclatante blancheur'. On a ajouté un masque qui s'arrête à la moitié du Visage, moins pour exciter le rire que pour concentrer l’attention sur l’art de dire et de mimer. Là grimace n’était plu9 possible, elle était cachée sous cé petit voile noir, et l’attehtion était concentrée sur les lèvres. Il fallait dès lors que les Spectateurs restassent
I. Les boucliers étaienl en outre argentés, et la cuirasse était de feutre blanc (spongia ), — Tilc-Live, livre IX, ch, 4 0.
Digiiized by Goeglp
suspendus à celte^ bouche, n’en laissant perdre ni un pli, ni une contraction, ni un mot.
L’atellane antique s’est ainsi perpétuée, et les sujets se ressemblent aussi bien que les mœurs et les personnages. Nous connaissons quelques titres d’atellanes transportées ou imitées à Rome, Maccus soldat, Staccus gardien des scellés, Maccus gardien du temple; on dirait des titres imprimés sur les afliehes aujourd’hui , Polichinelle Soldat , Polichinelle médecin , Polichinelle couriief d'amour, etc. C’est le héros national, c’est la Campanie antique et moderne, c’est le génie osque personnifié, ce bon et enjoué Polichinelle, docile efi apparence et entêté, plein de bonhomie et de malice, menteur et naïf , dupe et mystificateur , crédule et narquois , mélange de niaiserie et de fi-
liesse spirituelle , de cynisme cl de satire , de mots graveleux et d’allusions politiques, recevant des soufflets et les rendant toujours, paresseux, gourmand, voleur au besoin, mais si naturellement que cela paraît son droit, — aimable, égal d’humeur, optimiste, heureux, caressé, toujours aimé, toujours épousé, tiré de ses tribulations par la main do la Fortune ou récompensé par la Vénus pompéienne , — l’âme de la scène , l’unité et la fêle de toute comédie, l’idole du public, qui se reconnaît en lui avec ses travers et ses goûts, avec ses vices et ses rêves.
11 faut donc constater, dans les petites choses comme dans les grandes, celte persistance de la race pour bien comprendre ce qu’étaient les habitants de l’antique Pompéi. Si l’on vous dit qu’ils étaient devenus
Grecs, répondez non; Romains, non; ils étaient restés des Osques, mais des Osques de la plaine {campus), c’est-à-dire des Campaniens civilisés par toutes ces influences étrangères, amollis par le climat, attachés au commerce , au luxe , aux jouissances , devenus des épicuriens dans la pratique de la vie. Ils n’ont reçu de la Grèce que les reflets, des Étrusques que la corruption , des Romains que les formes administratives, l’enveloppe politique , l’étiquette. Ils n’ont pas eu pour l’idéal et la beauté cette passion qui animait les cités helléniques; ils n’ont demandé à l’art que des applications à la vie matérielle et du bien-être. C’est à Naples, c’est dans le Midi, c’est dans les mœurs modernes qu’il faut chercher, par l’analogie et la comparaison, l’explication de ce qui nous embarrasse chez les anciens.
Si l’on mesurait la culture de l’esprit à l’abondance des manuscrits trouvés dans les maisons d’Herculanum et de Pompéi, on en conclurait que les habitants de la première ville étaient amis des lettres , ceux de la seconde fort illettrés, car on a trouvé à lierculanum mille sept cent cinquante-six manuscrits sur papyrus , pas un seul ' à Pompéi, pas même une de ces boites revêtues de bronze (scrinium) où se renfermaient les rouleaux. Les Pompéiens cependant recevaient une éducation assez étendue. Ils écrivaient et parlaient l’osque, le latin et le grec , comme Lnnius , qui disait qu’il avait trois cœurs parce qu’il savait trois langues. En effet , pour peu que l’on se
1. On a cru quelqHcfois reconnaître des débris de papyrus ou des empreintes de lettres noires sur ta cendre de Pompéi, mais il y a loin des apparences à la réalité.
L’ANCIENNE CAMPANIE a»
baisse à Pompéi, on verra sur les raarailles, tout près du sol, des alphabets tracés par 'les enfants à l’aide d’une pointe; ces alphabets sont triples , en caractères osqnes , latins et grecs. Il est vrai que les Pompéiens, presque tous gens de négoce, pouvaient ne soumettre leurs enfants à cette éducation multiple que pour les besoins du commerce. Chez les modernes, ce sont également les nations ou les familles les plus commerçantes qui acquièrent le plus volontiers la connaissance de langues variées pour faciliter et multiplier leurs relations ; mais ce qui prouve que le fond osque dominait et que l’influence grecque n’avait jamais été bien puissante’, c’est qu’on ne trouve à
I. Les Pompéiens, vers, le vu» ou le vi» siècle avant notre ère, semblent avoir appelé un arcliiiecte grec <le Cornes ou de Posidiana (Pæstum) pour bâiir le temple
Pompéi ni une monnaie , ni un vase peint.
Ces belles monnaies que la plus petite cité grecque faisait graver avec un soin scrupuleux par d’habiles artistes, n’ont jamais tenté les riches Pompéiens. Ces vases élégants où le pinceau traçait les compositions les plus poétiques ou les plus gracieuses , ils n’en ont ni acheté ni conservé un seul.
Qui donc disait que les vases peints et les médailles étaient le signe caractéristique de toute cité qui avait appartenu à la race grecque ? Si c’était chose grecque que de graver des monnaies ou de peindre des vases , c’était chose romaine que de rédiger des inscriptions , pages officielles dignes de l’histoire , consignées sur le
dont ou voit les ruines dans le forum triangulaire : à moius qu’un architecte pompéien n’eût dlé faire son éducation dans un centre grec.
bronze et sur le marbre pour durer toujours. Les inscriptions monumentales ' de Pompéi et d’Herculanum , qui devraient être sans nombre, lutteraient à peine avec les inscriptions d’un petit municipe romain de la Gaule ou d’une colonie militaire de l’Afrique.
En échange , on trouve à Pompéi deux théâtres, dont l’un était couvert, un amphithéâtre qui pouvait contenir les habi- . tanls de la ville et ceux des villes voisines,
une caserne de gladiateurs, un grand nombre de boutiques de boissons chaudes, que l’on peut regarder comme l’équivalent de nos cafés modernes, des maisons de prosti-
1. Il n’y a que 161 inscriplions au musée de Naples, provcnanide Pumpéi : elles sont publiées dans le catalogue SI complet de M. Fiorelli. Il faut ajouter qu'un cerlain nombre sont insignilianlcs : d'autres n'offrent que quelques
i'i LE DRAME DU VÉSUVE
luüon, que leur plan et les peintures qui les décorent ne permettent point de méconnaître. Les inscriptions familières et les dessins grossiers tracés par la main des passants sur les murs, attestent fréquemment la passion du public pour les jeux sanglants et les troupes {familiœ) de gladiateurs campauiens; en cela, on était bien devenu romain, En un mot, tout prouve que les Campaniens cherchaient dans les arts des jouissances , dans la littérature dramatique des émotions ou le rire, mais qu’après le commerce le plaisir était leur occupation principale. Les délices de Capoue faisaient proverbe dès le temps d’Annibal. Le goût des Campaniens pour les spectacles était tellement connu, que Néron venait faire à Naples ses débuts et chercher les applaudissements de spectateurs qu’il savait plus compétents que ceux
L’AiNClENNË CAMPANIE
de Rome. On ne doit , par conséquent , comparer une petite ville commerçante comme Pompéi, ni à Pise, ni à Gènes, ni à Venise, qui ont eu à la fois la puissance et le génie, l’amour de la gloire et l'amour des belles choses. Habitants d’une cité sans influence, esprits peu élevés , épicuriens pratiques , ils ont mis la sensation à la place du sentiment du beau et allié l’ordre et le lucre ' à la recherche des jouissances matérielles. Les arts n’étaient à leurs yeux qu’un moyen d’augmenter ces jouissances. C’était du reste l’esprit du temps.
Rome donnait de loin l’exemple, et la contagion du luxe impérial avait gagné en outre les Campaniens'.
M. Salve, Lucru, « salut, Gain », telle était l’inscription éloquente qu’un Pompéien avait fait incruster en mosaïque sur le seuil de sa maison.
Le golfe de Naples, qui était déjà pour les Romains un séjour enchanté à la fin de la république, devint sous l’empire un sujet d’engouement et de folies. Ils y cherchaient moins la fraîcheur de la mer et la santé que la volupté et l’emploi de richesses sans bornes. Les césars avaient donné l’exemple.
Auguste était venu plusieurs fois en Campanie pour se reposer, et il était mort à Nola ; Tibère était resté cinq ans à Caprée comme un modèle de débauches, et il était venu souvent sur la côte donner en spectacle sa frénésie ; Galigula avait illustré le golfe de Baia ; Claude avait une villa près de Pompéi ; Néron traînait toute sa cour sur les théâtres de la Campanie, et c’est en Campanie qu’il commit ce parricide dont la tragédie grecque elle-même n’avait pu égaler l’iiorreur. Ainsi la corruption assaillait de toutes parts des
provinciaux déjà énervés, en même temps que le luxe leur apportait sa science. C’est là que l’aristocratie romaine, les affranchis des césars, les parvenus et les favoris de toute sorte viennent multiplier leurs villas et leurs palais, jetant des digues, abattant les rochers, comblant les abîmes, bâtissant sur la mer. C’est là que le monde élégant de Rome se précipite l’été pour fuir la fièvre, pour prendre les bains de mer, pour boire les eaux sulfureuses qui s’échappent du sol près de Stables (Castellamare) ou près de Cumes. Les folles dépenses et la magnificence des ameublements n’excluent ni la galanterie ni les plaisirs chantés par les poètes érotiques du temps. Les villes d’eaux et les établissements de bains de mer des modernes ne peuvent donner aucune idée de ces prodigalités et de ces débauches.
4(j LE DRAME DU VÉSUVE
Les artisles suivaient le luxe. Une nuée d’architectes, de peintres, de praticiens, de décorateurs, était appelée pour satisfaire les fantaisies sans limites des Romains qui se rendaient en Campanie. Ils restaient l’iiiver pour préparer les demeures dont on devait jouir l’été. C’était comme une armée permanente qui propageait le goût des arts, les modèles, et faisait école. Les habitants du pays ont dû céder à la tentation d’imilcr ce qui frappait sans cesse leurs yeux ; ils ont employé à leur tour, sinon les meilleurs artistes, qui se faisaient payer trop cher, du moins des artisles indigènes qui s’efforçaient de les copier.
J’avais donc raison de dire àu début que telle était la beauté du golfe de Naples dans l’antiquité, qu’on ne peut sC la figurer aujourd’hui, et que tout y est altéré, la na-
lura par les révolutions physiques, l’œuvre des hommes par le temps et la ruine. Si notre imagination est capable d’un tel effort, figurons-nous ce beau golfe tel qu’il devait être dans l’antiquité, vingt ans avant l’éruption du Vésuve. Depuis le cap Misène et les replis du rivage de Baia jusqu’aux falaises escarpées de Sorrente et le temple de Minerve, s’étendent sur un développe* ment immense les rochers dorés par le soleil, les plages sablonneuses, la végétation la plus magnifique, des constructions qui se prolongent pendant dix lieues, et auxquelles on ne peut mieux faire que de comparer les rives du Bosphore. Partons de Cümes, de Baïa, de Fournies : c’est là que se sont concentrés les efforts des empereurs, lés arsenaux et les palais des préfets de la flotte, les nombreux établissements
d’Agrippa et d’Auguste, les folies de Caligula ou de Néron, les constructions gigantesques des particuliers qui ont dompté la nature, comblé les marais, percé les montagnes, étonné les contemporains par leur audace et leurs caprices. Après Misène, Pausilippe et ses jardins enchantés; après Pausilippe, Naples, que les anciens surnomment Naples la riche, Naples l’oisive, et dont la volupté sa- ' vante a laissé bien loin derrière elle les délices de Capoue. Après Naples commence une avenue de palais et de villas qui semblent se baigner dans la mer ou montent peu à peu sur les collines qui supporteront" plus tard Portici. Tout est luxe, couleur, et comme une série non interrompue de magnificences.
On atteint ainsi Herculanum sans se croire sorti de Naples; mais on trouve à Herculanum le repos, l’air plus vif de la mer, la
vue sur l’ouverture du golfe, un souvenir plus présent de la Grèce et des lettres grecques, qui semblent s’y être réfugiées. Après Herculanum, Rétina, petit port animé par les cris joyeux des matelots, lieu de commerce, d’£jftivité, dont le port moderne de Résina, protégé par sa jetée qui brise la houle du large, ne donnera qu’une faible idée. Bien- . tôt, en tournant le pied du Vésuve, se présentent Oplonte, les salines d’Hercule, les marais de Pompéi, terrains bas, où il est facile d’introduire et de laisser évaporer l’eau de mer. Des monceaux de sel blanc s’élèvent à cette place que couvriront un jour des cendres et d’affreuses scories.
Pompéi arrête ensuite le regard. Placée sur un promontoire formé d’une ancienne coulée de laves, elle domine la plaine et l’embouchure du Sarnus, rivière assez large
r.O LE DRAME DU VÉSUVE
pour que des navires puissent la remonter.
Entourée de murs de bel appareil, dont une partie seulement a été démolie pour l’unir à la colonie renouvelée par Auguste, elle est plus près du rivage, qui s’avancera sur la mer de près d’un kilomètre, lorsf^ie 'les cendres vomies par le Vésuve auront produit des atterrissements immenses et réduit celte partie du golfe. Un aqueduc amène les sources de la montagne ; le Sarnus est couvert de barques et de navires dont les mâts se mêlent aux arbres plantés sur ses rives; les entrepôts, les magasins se cachent derrière le promontoire, tandis que la pente qui regarde Naples, habitée par les colons venus de Rome, est cultivée, verdoyante, couverte de maisons et de villas soigneusement bâties.
Ceux qui ont visité la maison d’Adonis
ont dû remarquer, en face de la grande composition qui retrace sa mort, une peintures également de grande proportion, qui représente un port de mer. Ce doit être le port de Pompéi, aujourd’hui comblé par les cendres et effacé du sol. On voit une jetée, bâtie par la main des hommes, qui s’avance dans la mer exactement comme les jetées de Portici ou de Torre-del-Greco; elle répond aux mômes besoins et protège les petits navires contre les mômes dangers. Au bout de la jetée est une tour en ruines, sans doute la tour d’un phare; mais comme les anciens n’avaient pas l’idée, ainsi que nous, de fabriquer des ruines pour ajouter au pittoresque, et comme ce tableau a été fait après un tremblement de terre, il est probable que la tour, à demi ruinée pendant cette catastrophe, n’avait pas encore été ré-
sa LE DRAME DU VÉSUVE
parée. Le peintre n’a oublié ni les édifices qui bordent la mer, ni un temple, ni les Pompéiens goûtant le plaisir de la pêche, ni les bâtiments à ■ l’ancre, ni ceux qui sortent du port voiles déployées.
Au delà de Pompéi, le golfe se creuse par un repli plus profond où les cendres rejetées par les flots, ainsi que des terres d’alluvion, se sont substituées aux eaux, après l’éruption, en formant une surface aussi égale qu’une plaine liquide. Au delà de ce repli, assez profond pour former un port où stationne une partie de la flotte romaine, on joint Stables, sur la pente du mont Lactarius, Stables, qui est moins une ville qu’une réunion de villas, riche en sources minérales, attrait pour les malades, prétexte pour les élégants et les oisifs. Enfin la route qui conduit à Sorrente et toute
celte admirable côte, est trop connue des modernes pour avoir besoin d’être décrite; on peut dire que c’est la seuje partie du golfe de Naples qui n’ait point été bouleversée par la fureur des éléments.
Le tableau serait incomplet, si notre imagination n’ajoutait aux chefs-d’œuvre de l’art grec et du luxe romain qui couvrent un site privilégié, la magnificence d’une nature qui n’a encore rien perdu de sa richesse.
Cette terre, jadis volcanique, après vingt siècles de repos est devenue d’une fertilité extraordinaire. Tout est couvert de végétation jusqu’à la limite" des flots; partout s’élèvent, au milieu des fleurs, l’olivier cher à Miverve, l’oranger qu’Hercule a rapporté du pays des Hespérides, le dattier avec sa couronne balancée par les vents, Los pins se penchent sur la mer, dont
l’azur paraît plus vif à travers leurs troncs rouges et leur feuillage dur et foncé. Les roses, môlées aux vignes et aux lianes, n’ont pas encore été exilées à Pæstum.
Les eaux du golfe sont elles-mêmes plus
belles; non-seulement le contour général du rivage est plus harmonieux parce qu’il est plus découpé et plus vaste, non-seulement il affecte la forme d’un vase-cratère dont les Grecs lui ont donné le nom, mais il n’est pas déformé par ces coulées de lave qui doivent ensevelir les jardins et empâter les rochers. Les promontoires montrent leur calcaire coloré par le soleil, les plages leur sable blond et mêlé de coquillages; on ne voit point celte cendre noire qui donne au flot qui l’emporte et la rejette un air de deuil ; partout un fond clair, l’eau profonde, et ces poissons dont parle Pline, qui se
L'ANCIENNE CAMPANIE RK
jouent auprès de l’écueil qu’on appelle la pierre d'ihrcule et qui s’approchent au premier bruit. Il ne faut oublier ni les barques des pécheurs, ni les navires tirés sur la plage, ni les voiles couleur de safran, ni les mâts plus altiers des flottes romaines.
Ici des bâtiments sur le chantier envahissent la route, comme les modernes le verront sur la rivière de Gènes ; là, sous il’élég^ants abris, dorment les gondoles peintes et dorées des patriciens de Rome; partout des temples aux couleurs éclatantes, des colonnes, des statues, des villas perdues dans la verdure. Du coté de la terre, le Vésuve, non pas fumant et plein de menaces, mais cultivé et riant jusqu’au sommet, couvert de vignes, couronné de rochers dentelés qui ressemblent aux créneaux d’une forteresse, et qui ont abrité les sol-
dats de Sparlacus. Du côté de la mer, les îles Pithécuse (Ischia) et Prochyla (Procida) montrent à l’horizon leurs masses bleuâtres, tandis que les lignes architecturales et les arêtes si pures de Caprée luttent avec la Grèce; on dirait une île des Cyclades détachée de la couronne de Délos.
Ce n’est pas sans raison que les poètes ont placé les sirènes dans ces parages, car tout est charme, séduction, fraîcheur. La nature, modelée par le divin sculpteur, pleine de lumière et de couleurs, encadrée par une mer qui n’a pas abandonné ses limites, garde ses formes primitives, son luxe, une beauté plastique qui sera bientôt altérée par une catastrophe épouvantable.
Parmi les sciences qui ont la nature pour objet, une des plus poétiques est certainement la géologie. C’est elle qui ouvre à l’imagination !e champ le plus vaste quand il s’agit do la création du globe ou des transformations de la surface terrestre. Les voyageurs qui ont navigué jusqu’en Sicile et jusqu’en Grèce ne peuvent manquer d’étre frappés de l’hypothèse émise par les géo-
logues sur l’origine de la mer Alédilorranée. Ils supposent qu’à une époque relativement rapprochée de nous il s’est produit une dépression générale de cette partie de la terre ; ce qui était montagne est devenu lie, tandis que par un mouvement simultané le plateau intérieur de l’Afrique s’exhaussait, déversait ses eaux dans le nouveau bassin et faSait suriiir le Sahara :
après avoir été fond de mer, le Sahara devenait désert. Les sables attestent une révolution dont l’Atlantide de Platon et les colonnes d’Hercule semblent, chez les Grecs, un lointain souvenir.
Ce qui paraît constant, c’est que, ou par syite de l’affaissement ou par sa constitution primitive, le fond de la Méditerranée est le point le plus faible de celte partie du globe; c’est là que la croûte terrestre présente son
LE VÉSUVE PRIMITIF Sü
minimum d’épaisseur , c’est-à-dire de résistance contre la pression du feu , des vapeurs et des gaz qui cherchent à s’échapper violemment de l’intérieur. C’est pourquoi l’on observe une ligne de volcans ou de phénomènes volcaniques qui part de la Syrie et de la mer Morte, passe par l’archipel grec et la presqu’île de Méthana , se relie au Vésuve et à l’Etna en se ramifiant vers le nord jusqu’aux volcans éteints de la Toscane et peut-être de l’Auvergne. Sur le grand axe qui traverse la Méditerranée de Test à Touest, se produisent les tremblements de terre qui dans tous les temps ont secoué les villes, celles de l’Asie Mineure sous Tibère, celles de la Campanie sous Néron , Lisbonne au siècle dernier, Corinthe et Thèbes il y a peu d’années, Leucade il y a peu de mois.
J'ai nommé les volcans éteints de la
Toscane, qui avaient laissé dans l’antiquité des traces assez sensibles pour éveiller l’esprit des peuples étrusques. Les Grecs montraient aussi le cratère éteint de la presqu’île de Méthana, reconnu récemment avec sa forme vraiment classique * par M, Fouqué. Les Romains voyaient audessus de leurs têtes le mont Albain (Monte-Cavo), qui avait vomi jadis d’immenses quantités de scories et de laves, et dont les deux cratères,’ remplis par les eaux des pluies et des sources, se sont aujourd’hui transformés en lacs aux frais ombrages {Albano et Némï). Le Vésuve était moins célèbre chez les anciens, tant scs premières éruptions avaient laissé peu de traces, ou pour mieux dire, tant elles avaient été absolument oubliées. A peine quelques savants osaient-ils dire que c’était
Digiiized tey Googte
LE VÉSUVE PRIMITIF (il
utt volcan éteint, et leur opinion faisait sourire leurs voisins, qui ne voyaient que la beauté du site et la fécondité du sol.
Le Vésuve, en effet, avait été en activité dans les temps les plus reculés, peutêtre au commencement de -l’époque quaternaire, car certaines villes de la côte, Pompéi notamment , sont bâties sur un sol de formation volcanique très-ancienne; le petit promontoire sur lequel s’élevait Pompéi est une coulée de laves trachitiques poussée jusqu’à la mer.
Au premier siècle de l’ère chrétienne , les flancs du Vésuve étaient cultivés Jusqu’au sommet; aucune tradition ne laissait croire aux habitants du pays qu’il en eût jamais été autrement. L’expérience des éruptions récentes nous apprend , du reste , avec quelle rapidité se résolvent et deviennent
tiâ LE DRAME DU VÉSUVE
lerlilcs ces cendres qui contiennent les substances chimiques les plus favorables à la culture, c’est-à-dirc des oxydes alcalins. Le sommet de la montagne, au contraire, était un plateau aride, parsemé dans tous les sens de cavités profondes, dit le géographe Strabon ; on y voyait des pierres noircies, des traces de feu. Une ceinture de rochers formant un demi-cercle couronnait comme aujourd’hui la montagne de la Somma et marquait l’ancien cratère , dont l’autre demi-cercle s’était affaissé. Ces rochers, formés d’une sorte de porphyre avec de l’amphigène, étaient découpés, dentelés, et ressemblaient çà et là aux créneaux" d’une forteresse. Les anciens conduits par lesquels la lave et les cendres s’étaient frayé une issue, avaient creusé les parties plus tendres et formé des cheminées qui se ra*
LE VÉSUVE l’IÜMlïlF Ü3
mifiaicnt comme les traces perpendiculaires et couvertes de suie que laissent les maisons en démolition sur les maisons voisines. Une brèche plus profonde, qui doit correspondre à ce que les Napolitains appellent Canale délia Renia, avait été escaladée par Spartacus lorsque, bloqué sur le plateau du Vésuve par G. Claudius, lieutenant du préteur, il avait fait tresser des échelles avec des sarments de vignes, et, franchissant un retranchement qu’on jugeait inaccessible, était tombé sur le camp des Romains endormis.
Ce que les modernes doivent s’efforcer surtout de se figurer, c’est que dans l’antiquité le sommet du Vésuve, au lieu d’être un cône, était un plateau. Le demi-cercle de rochers que nous venons de décrire déterminait la moitié du cratère, adossé à la terre ferme et aux Apennins. L’autre
moitié s’ était affaissée , avait comblé l’intérieur du cratère, et, en obstruant tous les conduits, avait préparé de terribles matériaux pour les éruptions futures. On reconnaît très-bien cet affaissement et l’orifice primitif du volcan , beaucoup plus vaste que ne l’est celui d’aujourd’hui. C’est ainsi que le Papandayang, dans l’île de Java, s’est effondré dans la nuit du H août 1772. Après avoir englouti quarante villages sous les matières qu’elle arrachait de son sein , la montagne s’abaissa subitement de 3,000 mètres à 1,700 mètres. Le Vésuve ne s’est effondré que d’un côté, vers la mer; c’est pourquoi, au lieu d’un cercle parfait, on ne voit plus qu’un demi-cercle lorsqu’on s’élève assez haut pour embrasser du regard l’ensemble de la Somma cl reconstituer ses lignes générales.
Le cône du Vésuve’ n’existait pas alors. Il s’est formé par l’effet des éruptions successives, car il y en a eu un grand nombre dans les temps modernes : l’histoire en a enregistré plus de quarante-cinq ; malheureusement elles n’ont été l’objet d’aucune observation : ni le moyen âge ni la renaissance n’en ont fait profiler la science. A partir de l’an 7 9 de notre ère, lorsque le Vésuve eut fait sa grande explosion, les cendres, les pierres lancées en l’air et retombant perpendiculairement, les laves qui se refroidirent auprès de l’orifice, formèrent peu à peu autour du centre d’éruption une sorte de muraille circulaire qui fit talus en dehors, et alla se rétrécissant à mesure qu’elle s’élevait. Chaque siècle vit grandir ce monceau de scories, qui finit par atteindre une hauteur de 400 mètres. Le cône a ses racines au milieu de l’ancien
(iC LE DRAME DU VËSUVE
plateau de la Somma, c’est-à-dire du cratère primitif. Il est exactement concentrique à ce cratère, de môme que le pic de Ténériffe, qui est un cône de formation semblable, s’est élevé au centre du cratère qui l’a produit, de même qu’à Santorin (l’ancienne Théra) la lave qui s’échappait du fond d’un cratère effondré s’est exhaussée peu à peu en se refroidissant au fond de la mer, et a fini par émerger sous forme d’ilots . La rade de Santorin n’est autre chose que l’intérieur d’un volcan qui s’est affaissé et a été rempli par les flots. Les falaises de nie ne sont que cendres et que scories. Il y a peu d’années, on voyait encore, à travers la transparence de l’eau, les [lies sous-marins qui s’exhaussaient chaque année par le refroidissement des déjections volcaniques. On sait comment en 1867 les coulées de lave ont atteint la surface , et
quels développements subits ont pris les phénomènes éruptifs. Devant des faits aussi curieux, celui qui donne carrière à son imagination arrive à prévoir un temps où le volcan comblera de nouveau ce qui est un abîme aujourd’hui, reformera la montagne qui s’est écroulée, et refoulera la mer qui a pris sa place. La naissance du cône du Vésuve n’a donc rien qui puisse surprendre, surtout lorsqu’elle est expliquée par des exemples contemporains et par des accidents semblables arrivés sous nos yeux .
Je disais que ce cône, à mesure qu’il s’est élevé, a restreint l’orifice du volcan. Aujourd’hui en effet le périmètre du cratère est à peine de 600 mètres. Au xvii'- siècle, il avait près de 7 kilomètres de tour. Du moins c’est ce que nous apprend le récit de l’abbé Bracciui, qui visita et décrivit te volcan peu de
temps avant la grande éruption de 1631.
Maintenant, au contraire, ceux qui descendent dans le cratère, quand la fumée et les émanations sulfureuses le permettent, ne vont guère plus bas que 40 ou 50 mètres, et se trouvent bientôt arrêtés avant d’atteindre le fond de l'entonnoir.
En 1631, le Vésuve était resté tranquille pendant près d’un siècle et demi depuis l’an 1500. Non-seulement les cendres et les scories s’étaient refroidies, mais la nature avait repris quelques-uns de ses droits, si l’on en croit l’abbé Braccini, qui fit alors celte exploration ' . 11 paraît qu’il visita le sommet du cratère, qui semblait complètement éteint, et qui avait 5,000 pas de circonférence sur les flancs. Des broussailles assez épaisses ,