Campi Phlegrœi, page
des halliers avaient poussé çà et là, et servaient de refuge à des sangliers que venaient relancer les chasseurs des environs. Au milieu de la plaine, dans l’intérieur, paissait du bétail. Là s’offrait un passage tortueux par lequel on pouvait descendre au milieu des rochers et des pierres pendant un mille environ; on arrivait alors à une autre plaine plus spacieuse, couverte de cendres, où trois petits étangs étaient disposés en triangle : celui de l’est contenait de l’eau chaude, corrosive et amère, un autre, à l’ouest, de l’eau plus salée que celle de la mer, le troisième de l’eau chaude sans goût particulier.
11 est difficile d’ajouter une foi absolue aux descriptions de l’abbé Braccini. N’était-ce pas lui qui prétendait, quelques mois plus tard, avoir mesuré an quart de cercle la hauteur des pierres enflammées que la montagne lan-
çait pendant l’éruption, et qui donnait je ne sais quel chiffre fantastique qui fait sourire? Sa relation du moins nous fait sentir combien l’aspect et l’état du Vésuve étaient différents de ce qu’ils sont aujourd’hui. Si le Vésuve, après cent trente et un ans de repos, avait déjà cette fécondité, que devait-ce être dans l’antiquité, après tant de siècles pendant lesquels il avait paru absolument éteint !
Il est vrai qu’une question se présente.
Pendant cette période de sommeil, que devenait le feu terrestre qui n’avait point d’issue? Que devenaient les vapeurs et les gaz qui se développaient dans le foyer souterrain? Les lois générales qui président même à ce qu’on peut appeler des phénomènes d’exception n’avaient-elles pas leur application? Il faut remarquer d’abord qu’à celle époque l’Klna avait plus de puissance et plus d’activité
qu’aujourd’hui . Or l’Elua et le Vésuve paraissent en corrélation, réunis par des conduits souterrains dont Stromboli est l’indice ¥
et pour ainsi dire la soupape de sûreté. Mais, sans aller si loin du i;olfe de Naples, à Textrémité, sur le territoire où Cumes avait été fondée par les Grecs, se manifestaient des phénomènes volcaniques beaucoup plus graves que ceux qui subsistent de nos jours, je veux parler de ces Champs Phîégréens (champs brûlés) dont les anciens avaient fait l’image ou plutôt l’accès des enfers. Ces lieux, chantés par Virgile et par les poètes latins, avaient frappé trop vivement l’esprit des Grecs avant de les frapper cux-mémes pour ne pas avoir une importance plus considérable que celle qu’ils ont aujourd’hui. La terreur qu’ils ont ins[iiréc et les fables dont on les a entourés prouvent
7i LE DRAME DU VÉSUVE
que les accidents avaient plus de violence.
Ainsi le Slyx, dont personne ne pouvait boire l’eau, devait dégager une quantité d’acide carbonique; l’Âchéron, sur les bords du-, quel erraient les ombres des morts , devait être beaucoup plus désolé que ne l’est le lac Fusaro ; le lac Averne tuait les animaux par ses émanations d’hydrogène sulfuré , de même que le lac Agnano les écarte encore.
Les voyageurs considèrent comme un jeu leur promenade aux enfers de Virgile ; ils rient de la solfatare, des étuves de Néron, de l’antre de la sibylle et surtout de la grotte du Chien. Ne soyons pas injustes envers les anciens. Il est sûr que les phénomènes avaient plus de gravité et plus de force à une époque où le Vésuve était inactif et n'offrait aucune issue aux feux
souterrains. Celte corrélation entre des lieux si voisins est évidente : l’aUernative même des manifestations géologiques sur un point et sur l’autre en est la preuve.
Je disais plus haut que de l’an 1500 à
l’an 1631 le Vésuve n’avait point eu
d’éruption. Qu’est-il arrivé pendant cette période dans les Champs Phlégréens? Dès l’an 1 538, on y vit tout à coup surgir une montagne formée de laves, de pierres et de cendres ; l’éruption fut si violente que des villages furent engloutis, des personnes tuées, le lac Lucrin comblé en partie, Pouzzoles et Naples remplies de cendres, et au bout de deux jours la montagne avait 134 mètres de hauteur; elle existe encore, c’est le Monte-Nuovo. Au contraire, lorsque le Vésuve reprit son action à peu près régulière, les Champs Phlégréens rcn-
trèrent dans l’élat où on les voit maintenant.
Une autre question se présente à l’esprit. A quelle époque peut avoir eu lieu la grande éruption du Vésuve qui a précédé l’histoire et après laquelle le volcan s’est reposé jusqu’au premier siècle de l’ère chrétienne? Les traditions manquent : aucun fait n’était resté gravé
dans la mémoire des hommes. Les géologues d’alors étaient singulièrement ignorants, aussi bien Empédocle, qui se jetait dans le cratère de l’Etna pour mieux l’observer, que Pline l’Ancien, qui allait mourir au pied du Vésuve, faute de savoir que le gaz acide carbonique est plus pesant que l’air. La légende des Titans, fils de la Terre, vomissant des feux et lançant des pierres contre le ciel, les dieux
répondant par la foudre, Encélade enseveli sous l’Etna, Typhée jetant des flammes par cent bouches, n’attestent que le souvenir idéalisé des accidents dont la Grèce avait été témoin : rien ne concerne le Vésuve.
L’archéologie fournit seule quelques points de comparaison ou du moins de lointaines analogies. Je ne parle pas des villes de la mer Morte, Sodome, Gomorrhe, etc., parce que la .science n’a pu encore s’assurer si elles ont été englouties dans un cataclysme volcanique, ou si elles ont été détruites par des couches de naphte abondantes dans le pays et subitement embrasées. Quand la relation du voyage du duc de Luynes aura été publiée, nous saurons peut-être quelles conclusions l’examen des lieux a suggérées à
LE DRAME DU VÉSUVE ce courageux explorateur, qui unissait tant de méthode à tant de mérite et qui a doté son pays d’une collection vraiment princière. On citera avec moins d’hésitation les découvertes faites sur le Monte- Cavo au mois de février 1817, sur le territoire de Marino et dans le voisinage des ruines d’Albc-la-Longue, ainsi nommée parce qu’elle s’étendait sur le bord du lac.
On a trouvé, sous un banc de péperin qu’on exploitait et qui avait environ 60 centimètres d’épaisseur, des tombeaux qui paraissaient appartenir aux temps les plus reculés. Il n’est pas inutile de rappeler quelle est la formation de cette pierre, dite péperin, qui est toute volcanique. C’est un tuf composé de. cendres et de petites pierres calcinées qui, après avoir été rejetées par le volcan, ont été entraînées et amalgamées
par les torrents de pluie qui accompagnent toute éruption très-violente. Le Monte-Cavo, au temps de son activité, a vomi un jour une immense quantité de vapeur d’eau.
Cette vapeur, condensée aussitôt par le refroidissement, est retombée autour du cratère sous forme de pluie torrentielle, entraînant cendres et pierres carbonisées, les précipitant dans les parties creuses de la montagne, formant des dépôts qui sc sont peu à peu solidifiés,^ et ont pris la dureté de la pierre. Les petits charbons semés dans ces tufs gris ont paru aux Italiens des grains de poivre, d’où le. uom de peperino. Le péperin a servi à bâtir Rome sous la république; le travertin, qui est formé au contraire par le sédiment des eaux sulfureuses^ de Tivoli, ne l’a remplacé que plus tard.
Or SOUS ce banc de péperin, contemporain des dernières éruptions du Monte-Cavo, antérieur par conséquent aux époques historiques qui n’ont connu le volcan qu’absolument éteint, on a vu reparaître des tombeaux et des restes de constructions qui n’ont été ni explorées avec discernement, ni décrites avec exactitude, car c’étaient des gens du pays qui faisaient ces fouilles par simple spéculation. Dans les tombeaux, on a recueilli des vases de terre noire d’une fabrication assez grossière , qui se rapprochent des poteries primitives de l’Italie. Ce qui frappa le plus, ce fut une urne en forme de cabane ronde avec son toit, ses ais, sa porte, qui s’ouvrait pour recevoir des ossements. Le dessin de cette cabane a été publié par le duc de Blacas, qui reconnaissait avec raison l’image des
chaumières des premiers habitants du Latium : ils voulaient que leur dernière demeure ressemblât à celle où ils avaient passé leur vie , idée touchante et non sans poésie.
D’autre part, des fibules en bronze découvertes avec ces vases ne permettent pas aux suppositions de remonter jusqu’à l’âge de pierre, et, comme la dernière éruption du Mdhte-Cavo ne peut être assez moderne pour être rapportée à l’âge de bronze, on est tenté de croire que ces tombeaux ont été creusés sous un banc de péperin par les habitants d’Albe-la-Longue. Cette conclusion rencontre aussi quelques difficultés. Des fouilles dans cet endroit et des investigations méthodiques sont donc indispensables pour trancher la question et nous autoriser à croire qu’un cimetière et, par
conséquent, des habitations, ont été ensevelis sous les déjections du volcan avant que l’humanité sût fixer ses souvenirs et faire son histoire.
Le troisième fait a une importance décisive, parce qu’il a été scientifiquement constaté. Des hommes de l’âge de pierre ont été ensevelis par un volcan, et vingt siècles peut-être avant Pompéi, une petite ville de l’archipel grec avait le même sort. L’île de Théra (Sanlorin) et l’île de Thérasia, qui en faisait jadis partie, sont de formation
volcanique; tout y est cendre ou scories,
la vigne seule pousse sur le sol, qui produit un vin renommé en Orient; il n’existe ni un ruisseau ni une source : les navires rapportent pleines d’eau les outres de cuir qu’ils ont emportées pleines de vin. Lorsque la compagnie de l’isthme de Suez fit
construire Port-Saïd, elle eut besoin de mortiers excellents et envoya chercher dans nie de Thérasia la pouzzolane nécessaire pour construire le port, les quais, les fondations d’une ville bâtie sur la mer. Pendant plusieurs années, des bâtiments partis d’Égypte vinrent recevoir cette cendre précieuse qu’on précipitait du haut des falaises; les ouvriers enlevaient des couches considérables, mais ils s’arrêtaient toujours à une certaine profondeur, devant des pierres, des blocs de lave et divers débris qui embarrassaient leur travail.
En 1 867 , l’éruption du volcan rajeuni de Santorin attira tout à coup l’attention de l’Europe. Des savants furent envoyés pour observer les phénomènes; de Paris, on envoya M. Fouqué, disciple et ami de M. Sainte-Claire Deville; d’Athènes,
M. Cliristomannos, professeur de chimie à l’université. Arrivé le premier, M. Christomannos remarqua que les blocs de lave qui arrêtaient les ouvriers étaient disposés dans un certain ordre, et formaient des plans réguliers. 11 fit fouiller et trouva des constructions faites de main d’homme.
M. Fouqué, qui arriva plus tard, fit faire des fouilles de son côté '. Toutes ces recherches aboutirent au même résultat ; on rencontra des maisons avec des portes, des fenêtres, des murs de séparation. Ces maisons étaient construites en blocs de lave non taillés, ajustés les uns sur les autres, comme les Pélasges ajustaient les blocs de
1. Voyez le rapport de M. Fouqué dans les Archives desMissions scientiliques, l. IV de la nouvelle série, p. 223. Voyez aussi, dans la Revue des Deux-Mondes, l’étude intitulée Une Pornpéi anléhistorique, 15 octobre 1869.
rochers , avec celle différence seulement qu’ils élaient liés avec de la terre végétale, mouillée et pétrie comme un véritable mortier. L’intérieur des maisons et la toiture élaient munis de ce pisé pour écarter l’intempérie des saisons. On reconnut des restes de troncs d’olivier sauvage garnis de leur écorce, quoiqüe consumés par le temps et tombant en poudre ; c’étaient les supports de la toiture. Au milieu de certaines chambres, une pierre arrondie servait de base à la poutre qui faisait le centre sur lequel venaient converger les poutres de la toiture circulaire. Enfin, dans une des habitations, un squelette d’homme affaissé sur lui-méme attestait la chute du toit qui l’avait écrasé; les os élaient mêlés les uns avec les autres; le crâne, seul reconnaissable, prêtera peut-être à quelques obser-
8i LE DRAME DU VÉSUVE
valions nouvelles et inléressaiiles pour la science ethnologique.
Nous ne ferons que citer les vases en terre cuite, faits au tour (quelques-uns contenant de l’orge), une meule pour broyer le grain, trois poids en lave dont la corrélation est manifeste, car ils pèsent 250,750 et 3,000 grammes, des os de mouton, et enfin une pointe de lance en silex de 8 centimètres de long, une scie en silex (5 centimètres) d’une grande finesse, divers instruments en silex ou en pierre obsidienne.
Voilà donc une ville primitive ensevelie tout à coup, en pleine activité, et sans pouvoir se prémunir contre le danger. Les hommes qui l’avaient bâtie avaient déjà des relations commerciales avec des navigateurs qui les visitaient, ainsi que l’attestent des
matières que l’île de Théra n’a jamais dû produire, notamment deux anneaux d’or que les marchands phéniciens sans doute avaient échangés avec les denrées que produisait l’île. Le cataclysme volcanique peut être reporté entre l’an 1500 avant Jésus-Christ et
l’an 2000. Qui nous dit qu’à cetle époque le golfe de Naples n’a pas été le théâtre d’un semblable désastre? Certes cet admirable pays a attiré les hommes aussitôt qu’ils ont fait leur apparition en Italie. Dès l’âge de pierre, ils ont dû se fixer sur ses
bords fertiles et- sous un climat enchanteur
qui leur épargnait les intempéries et les souffrances. Il n’y a rien de téméraire à affirmer que le pied du Vésuve était habité lorsqu’eut lieu la grande éruption qui a fait effondier le cratère de la Somma. Dès lors, ce qui s’est passé dans l’île de Théra et de
Thérasia a pu arriver également, à quelques siècles près en Italie. Des cités primitives, visitées déjà par les Phéniciens, ont pu être ensevelies sous les cendres et sous les laves.
Il est permis d’aller plus loin et de se demander si Pompéi même et Ilerculanum ne s’élevaient pas jadis sur ces cités condamnées aussitôt à l’oubli. Sous le prpmontoire de lave trachitique qui supporte l’antique Pompéi, ou sous les fondations volcaniques d’Herculanum, il n’est pas impossible qu’on retrouve un jour ce qu’on a retrouvé à Santorin. Pour moi je souhaiterais que des puits larges et profonds fussent pratiqués sur^ divers points de Pompéi : dans la partie du forum qui est sans dalles, hors des murs de la ville, au milieu de l’amphithéâtre, en un mot partout où le sol est libre. Ces puits, après avoir traversé les seories et les dé-
jections les plus anciennes du volcan, atteindraient promptement le sol recouvert par
l’éruption antéhistorique . Qui sait quelles
découvertes attendent les explorateurs assez convaincus pour tenter celte facile aventure ? Qui sait si l’on ne verra pas apparaître, sous la ville romaine dont les voyageurs admirent la conservation miraculeuse, les traces d’une autre ville antérieure de deux raille ans ?
Une telle supposition devient moins invraisemblable, si l’on considère d’une part que les villes se succèdent à la même place parce que les hommes y trouvent la satisfaction des mêmes besoins, d’autre part que les phénomènes volcaniques frappent les mômes lieux, parce que ce sont les points les plus faibles du sol et comme- des brèches toujours accessibles. On pourrait comparer
un volcan à l’éclat que produit une petite pierre lancée contre une vitre. On observe
d’abord un trou, puis un rayonnement en
forme d’étoile, c’est-à-dire des fentes divergentes qui parlent d’un centre commun. De même le cratère n’est que l’orifice de la blessure faite à l’écorce terrestre. Outre le cratère, il y a des fissures diamétrales qui rayonnent dans divers sens et passent par l’axe du cratère. Chaque' tremblement de terre rouvre ses fissures, qui sont de plus en plus faciles à rouvrir ; chaque éruption pousse vers ces soupiraux tout préparés les laves incajidescentes et surtout les gaz qu’elles dégagent. Il est évident que les villes bâties sur ces fissures inconnues, parce qu’elles sont dans les profondeurs du sol, doivent être sujettes au retour des mêmes accidents. Pompéi, Herculanum, Oplonte,
étaient évidemment dans ce cas : de là leurs malheurs répétés. Les huit grandes éruptions de 203, de 47 1, de 512, de 685, de 983, de 993, de 1130, de 1049, ont toujours menacé ou 'ruiné les villages qui s’élevaient à la place des cités antiques ; cela s’est renouvelé dans les temps modernes . Torre-del-Greco, qui paraît occuper la place d’Oplonte, a été détruite onze fois par des coulées de lave et rebâtie onze fois. En 1 794 notamment, Torre-del-Greco a été engloutie sous un courant de lave qui, en six heures, a atteint la mer, et qui s’étendait sur une largeur de près de 1,000 pieds. Aujourd’hui môme, à Pompéi, le temple d’Isis et ses environs, l’intérieur des égouts qu’on n’ose fouiller, sont parfois empestés par des exhalaisons de gaz acide carbonique qui prouvent que les .fissures s’entr’ouvrent ou sont
prêles à s’entr’ouvrir à chaque mouvement (lu Vésuve ou (iu sol. Dans le journal des fouilles, rédigé par les surveillants, on voit qu’à diverses époques les travaux ont été arrêlés par des émanations méphitiques [mofeta], et qu’on n’aurait pu les continuer sans exposer les ouvriers à être asphyxiés.
Ces témoignages sont autant de preuves de la persistance des fissures, c’est-à-dire des parties faibles, qui subissent, dans la profondeur de la terre, les premiers assauts du feu terrestrq.
Une preuve plus déeisive encore, c’est le tremblement de terre qui a renversé Pompéi le 6 février de l’an 63. Ce tremblement de terre, prélude de catastrophes plus terribles, n’avait fait que secouer les autres villes de la Campanie ; Naples même, qui avait vu tomber plusieurs maisons, avait conservé
tous ses édifices solidement bâtis. Au contraire, les villes placées sur les fissures normales qui parlaient du centre du Vésuve reçurent toute la violence du choc. Herculanum fut à demi détruite, Pompéi entièrement renversée, selon les historiens : des statues furent fendues sur leurs piédestaux ; les troupeaux, affolés par la terreur, s’étouffèrent en se pressant les uns contre les autres ; les habitants coururent éperdus dans la campagne, et plusieurs restèrent fous.
L’émotion fut telle, même à Rome, que le sénat délibéra pour savoir s’il permettrait aux Pompéiens de revenir sur un sol aussi dangereux et de reconstruire leurs maisons. On le permit ; plus d’un riche Pompéien s’était déjà défait à bas prix de sa propriété, et avait emporté ses meubles et ses objets les plus précieux, fuyant à jamais un pays frappé
par la colère des dieux ; c’est po'irquoi, dans certains quartiers de Pompéi, nous trouvons deux ou trois maisons reliées les unes aux autres malgré des plans cl des niveaux différents ; probablement les voisins de ceux qui voulaient quitter la ville avaient profilé de ces ventes précipitées et étendu leurs propres demeures ou leurs bureaux, puisqu’ils étaient presque tous des commerçants, en perçant des portes et en se raccordant par des escaliers.
La reconstruction de Pompéi fut rapide, les temples furent rebâtis, plus petits et moins riches qu’ils n’étaient auparavant, celui d’Hercule notamment; le forum fut, au contraire, agrandi et embelli ; les décurions, les duumvirs, les édiles, luttèrent d’activité et de zèle ; les statues que leur votèrent leurs concitoyens et les inscriptions qu’on trouve sur les pié-
destaux en sont l’irrécusable témoignage. Les théâtres n’étaient pas tout à fait athevés, Te forum occupait encore les ouvriers, et des blocs étendus sur le sol attendaient le ciseau ; mais les boutiques et les maisons se réparèrent beaucoup plus vite, parce que la légèreté des constructions et la qualité desL matériaux s’y prêtaient. Déjà Pompéi avait repris son activité et plus de fraîcheur; de toutes parts les modeleurs en stuc et les peintres décorateurs avaient été appelés ; ils ne , pouvaient suffire, et la célérité ne s’obtint qu’aux dépens du soin, du luxe et de la beauté. D’ailleurs beaucoup d’habitants avaient été appauvris par la catastrophe et se trouvaient condamnés à l’économie; les pauvres et les affranchis, qui avaient été forcés de refaire leurs boutiques, avaient fait rajuster, sans égard à la forme ni à la couleur, les
débris de marbre ({u’ils avaient pu recueillir.
Le vrai malheur pour les modernes, c’est que la véritable ville de Pompéi, la ville antique, vénérable, pleine d’enseignements, construite à diverses époques, avec son histoire, sa transformation, ses variétés de style, a disparu dans cette reconstruction. Tout a été rajeuni, c’est-à-dire ramené à un modèle uniforme, qui est le goût du temps. Combien il eût été préférable que l’éruption du Vésuve eût été avancée de quelques années, et que Pompéi; au lieu d’étre ensevelie l’an 7 9 de l’ère chrétienne, sous Titus, eût été ensevelie avant le tremblement de terre, l’an 03, sous Néron ! La ville des anciens âges reparaîtrait aujourd’hui; nous la verrions sortir du sol avec son caractère national, ou môme avec ses caractères divers : ici se ferait sentir l’influeiice grecque, là persisterait la vieille
LE VÉSUVE PRIHITIF 95
tradition osque, plus loin se trahiraient les mœurs campaniennes, tandis que les monuments et les maisons refaits après l’an 63, sous l’empire, portent le cachet de l’an 63 et de l’empire : tout est inspiré par le même temps, et au milieu de cette relative stérilité on ne peut guère se flatter d’avoir sous les yeux autre chose qu’un municipe latin du siècle. L’intérêt est grand assurément, et il y a longtemps que l’Europe reconnaissante s’est écriée : « Le Vésuve n’a pas détruit Pompéi, il l’a conservée; » mais fcombien le miracle eut été plus complet et l’archéologie plus satisfaite, si le Vésuve eût englouti la ville seize ans plus tôt, au lieu de la renverser simplement ! Ce vœu n’est pas exempt de fé-
rocité, mais je ne puis m’empêcher de regretter les curieux monuments du passé, les inscriptions osques, les temples grecs, les
peintures étrusques, les maisons de la fin de la république, les théâtres avec leurs particularités propres à l’ancienne Campanie, les statues archaïques, les tombeaux des siècles primitifs, toutes ces beautés inconnues qui se seraient retrouvées enfouies sous les cendres et protégées par les cendres. En vérité, la destruction de Pompéi avait eu lieu l’an 6 3, et la ville qui s’esl relevée à sa place pour périr à son tour, n’était déjà qu’une ville de la décadence, décorée par un art qui était lui-même en décadence.
LES TÉMOINS
Au milieu de Télé de l’an 79, Herculanum avait depuis longtemps réparé les dégâts du tremblement de terre, Pompéi s’était relevée et rajeunie, les villas et les temples ébranlés par la secousse de l’an 6 3 avaient été restaurés, toute la côte, de la Campanie avait repris line nouvelle fraîcheur. On était à la fin des jours caniculaires; la sécheresse* était grande, les sources et les puits étaient
taris, symptômes dont les Campaniens devaient apprendre bientôt la signification. Le sol s’était agité plusieurs fois, la mer avait frémi sans cause apparente et s’était couverte de bouillonnements : on entendait des grondements souterrains, comme si les Titans ensevelis sous les montagnes se préparaient à recommencer leur guerre contre les dieux; quelques habitants du pied du Vésuve assuraient môme avoir yu des.
géants s’élancer au milieu des nuées. Tout à coup, 1e 23 août, à une heure de l’aprèsmidi, s’éleva dans les airs une immense colonne de fumée.
Uien de plus naturel que de vouloir suivre les péripéties d’un drame qui émeut encore l’humanité. Pour cela, nous avons deux secours : d’abord le récit des témoins oculaires consigné dans les lettres de Pline
LES TÉMOINS
le Jeune, ensuite le témoignage muet des victimes, c’est-à-dire la position dos squoleltes trouvés sous les cendres et les observations suggérées par les fouilles; mais, pour bien s’expliquer les détails que l’histoire nous a transmis, ou ceux que l’archéologie nous révèle, il faut avoir présents à l’esprit les principaux phénomènes d’une éruption volcanique; il faut rapporter aux faits généraux constatés par la science, les faits particuliers que les descriptions naïves des historiens rendent plus obscurs.
Sans exposer aucune théorie ni empiéter sur le domaine des géologues , rappelonsnous que toute grande éruption suppose deux éléments combinés, l’eau et le feu.
Le feu, qui est 1e feu terrestre, est permanent selon les uns , accidentel selon les autres. Les premiers y voient la matière
ignée qui forme le noyau de la terre et que soulèvent à certaines époques des courants souterrains, des marées qu’on n’a pu encore définir; les seconds croient à de formidables combinaisons chimiques qui, se produisant tout à coup au sein de la terre, élèvent la température de la façon la plus violente, mettent un certain nombre de corps en fusion, les dilatent, et par l’excès de dilatation provoquent une explosion. Pour tous, le volcan est une soupape * de dégagement ; M. Charles Sainte-Claire Deville le compare à une cheminée d’appel où les gaz combustibles brûlent au contact de l’air.
L’eau, d’un autre côté, joue un rôle considérable dans les phénomènes volcaniques. On a constaté, et Gay-Lussac a proclamé, qu’il n’y avait pas de grande
LES TÉMOINS
éruption sans que l’eau y entrât comme élément essentiel. L’expérience démontre ce thème, en apparence paradoxal. Ce
que l’on avait observé au Vésuve en
1794 a été confirmé par les études de M. Fouqué sur l’Etna. M. Fouqué a mesuré les quantités de vapeur d’eau condensée en pluie qui ont accompagné l’éruption de 1865. Il a trouvé pour vingtquatre heures 22,000 mètres cubes d’eau, c’est-à-dire le volume d’une rivière.
Herculanum atteste quelles masses d’eau mêlées aux cendres le Vésuve a dù jeter de ce côté en 79. Le Monte-Cavo, près de Rome , par la’ formation de ses bancs de péperin, nous fait voir également quels torrents de pluie contemporains de l’éruption antéhistorique ont dù entraîner les cendres et les pierres carbonisées qui, en
se durcissant , ont créé un véritable tuf.
Quand on analyse les matières rejetées par certains volcans, on y remarque des éléments qui ne peuvent provenir que de l’eau de mer, par exemple le chlorure de sodium ou sel commun et l’azote. L’azote surtout, produit par les corps en décomposition , ne peut exister naturellemeVit dans les entrailles de la terre; il y semble introduit avec l’eau de la ^ mer, qui contient suspendue une quantité considérable de débris animaux en dissolution, et par conséquent doit dégager, sous l’action du feu qui la vaporise , tout ce qu’elle comporte d’azote.
Comment l’eau de mer peut-elle pénétrer dans le foyer des volcans? Par les fissures dont il était question dans la première partie de ce travail. Ces fissures se pro-.
LES TÉMOINS 103
longent sous la mer et se rouvrent par l’effet du tremblement dp terre ou de certaines révolutions souterraines. Pendant l’éruptiop de 1861, le golfe de Naples fut empesté d’acide carbonique qui sortait du fond de la mer, la faisait bouillonner et tuait les poissons, rejetés bientôt sur la plage.
Pour que l’acide carbonique se dégageât du fond de la mer , il fallait nécessairement qu’il y eût des fissures par où l’eau pénétrait et expulsait le gaz. Les navigateurs f[ui visitent les îles Lipari, ont signalé , entre Lissa Bianca et Bottaro, un point où le fond de la mer semble en ébullition ; lorsque la surface de l’eau est tranquille, on voit des bulles de gaz se dégager en grande abondance par des orifices inconnus; par où le gaz .sort, l’eau entre.
Si les volcans sont éloignés de la mer ,
alors c’est l’eau douce , soit l’eau des pluies, soit l’eau des sourees, qui pénètre
par infiltration à travers des roches poreuses.
Pendant des années et parfois des siècles , il se forme ainsi de vastes réservoirs dans l’intérieur de la terre. Le jour où, par suite d’un éboulement, d’une obstruction de conduits, d’un tremblement de terre, de l’action du feu qui met les roches en fusion, ces nappes d’eau douce et d’eau salée sont en contact avec le foyer du volcan, aussitôt se produit le phénomène qui accompagne l’explosion d’une chaudière à vapeur. L’eau se vaporise à cette chaleur qui dépasse toutes les mesures de chaleur connuçs; la violence indicible de la pression provoque l’éruption, et jette dans les airs des torrents de vapeur qui se refroidissent aussitôt et retombent en pluie . Pour concevoir
LES TÉMOINS 105
comment Ilerculanum a été noyé sous une épaisseur de cendres et de boues qui dépasse 80 pieds, il faut se souvenir que dans toute grande éruption l’eau a une part considérable, et que sa force est supérieure peut-être à celle du feu.
Ces préliminaires établis , rappelons avec ordre quels sont les phénomènes, qui accompagnent une grande éruption , car la connaissance de ces phénomènes nous est nécessaire pour comprendre le récit des auteurs anciens : elle leur prête la lumière qui leur manquait à eux-mêmes. Ce sont :
1° La colonne de fumée, indice précurseur; elle s’élève jusqu’à 2,000 et 3,000 mètres dans les airs, et remplace le petit nuage blanchâtre qui sort d’ordinaire du cratère pour être aussitôt courbé par le vent. 2° Les tremblements de terre qui pré-
106 LE DRAME DU VfiSUVE
Cüdenl et accompagnent l’éruption, rouvrent
les fissures, et facilitent l’échappement des
matières incandescentes.
3° Les gaz qui se répandent soit par les fissures, soit par le cratère ; ils sont de deux sortes , les uns inflammables au contact de l’air et produisant des jets subits de flamme , l’hydrogène et le carbure d’hydrogène, par exemple; les autres, plus lourds que l’air, tendant à ramper sur le sol, mortels pour quiconque les respire :
tels sont, par ordre de densité croissante, l’acide chlorhydrique, l’acide sulfureux et l’acide carbonique ; chaque fissure a son gaz particulier. L’abondance du gaz acide carbonique est surtout dangereuse : il asphyxie tous les êtres animés, et n’est pas moins redoutable lorsqu’il sort de l’eau.
M. Sainte-Claire Deville a mesuré la quan-
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tilé de ce gaz qui s’échappait du lac des Palici, en Sicile; il a trouvé 96 et 98 , pour 100. La même expérience faite à Vulcano lui adonné 86 pour 100, et dans la grotte du Chien 78 pour 100.
4" La vapeur d’eau que chasse une incalculahle pression ; elle se résout quelquefois en pluies torrentielles par un refroidissement subit, inonde le qône. Malheur aux villes situées dans des vallées qu’atteint alors l’inondation !
5° Les éclairs que produisent ces vapeurs et ces nuées chargées d’électricité
contraire. Le bruit est moins fort que celui de la foudre dans un simple orage , mais les éclairs sont plus grands et se prolongent avec plus d’éclat. Les décharges multipliées de, l’électricité s’ajoutent ou succèdent aux jets de flammes des gaz inflammables.
0® Les cendres, corps pulvérisés par la violence du feu et réduits à un tel étal de légèreté qu’ils sont emportés par le vent , à des distances considérables. La cendre a été portée jusqu’à Rome en 79. Dans l’éruption de 1822, Castellamare a été couvert d’un pied de cendre ; dans celle de .
1861, la cendre a jonché les rues de Naples comme de la» neige. Tous les ans, du reste, nous voyons le simoun transporter le sable du Sahara jusque sur le littoral de l’Afrique et môme en pleine mer.
7° Les pierres à l’état incandescent, qui retombent comme des projectiles lancés par un obusier sur le cône môme ou au
pied du cône. Le 8 août 17 79, le village d’Ottoiano fut ainsi bombardé par une pluie de pierres enflammces qui mirent le feu à plusieurs maisons.
LES TÉMOINS
8“ Les innombrables pierres ponces, poreuses , réduites en fragments qui sont portés au loin et retombent pour former des bancs considérables. Les savants sont divisés sur l’origine de ces pierres ponces, que les Italiens appellent, en les 'confondant avec les petites pierres de toute espèce, lapilli ou rapilli. Les dns croient que c’est la lave du cratère , percée de mille trous par la vapeur d’eau, lancée en mille
éclats par l’explosion, refroidie au contact de l’air , et pouvant être comparée à ces pâtes de verre ou de mosaïque que traversent de nombreuses bulles d’air. Les autres croient que des volcans sous-marins ont préexisté au Vésuve et donné ces nappes de pierres ponces et de tuf qui couvrent les Champs Phlégréens et une partie de la Campanie. C’étaient, par cou-
nu LE DRAME DU VÉSUVE
séquent, des gisenieiils atiléHeurs, une sorte de dépôt des éruptions antéhisloriques qui avait comblé l’ancien cratère effondré.
9“ La lave, qui , partant d’un fond inconnu, tantôt s’élève au sommet du cratère, tantôt s’épanche par les tissures diamétrales au pied du cône. Celle qui remplit le cratère jette ses reflets sur les vapeurs et les nuages , et les colore comme un incendie. En 1857, M. Charles Sainte-Claire
Deville put observer de près l’intéiieur du volcan de Stromboli. « Je voyais, dit-il, des vapeurs rouges que j’aurais certainement prises pour des llainines ondoyantes, s’il ne paraissait établi que c’est une illusion ' . » Au contraire, la lave (jui forme