LES DIFFICULTES A VAINCRE
Tout d'abord, on s'explique pourquoi tant de ridicule est accumulé autour de l'organisation des grades.
Nous devons, en effet, partir de l'idée que les créateurs de la Franc-Maçonnerie voulaient deux choses : fonder leur pouvoir, et rendre ce pouvoir invisible.
Un organisme de transmission des volontés susceptible de réaliser ce double desideratum était chose d'autant plus difficile à construire que cet organisme devait lui-même être invisible. Il fallait pourtant passer par là : invisibilité du pouvoir, invisibilité de la transmission des volontés et invisibilité de l'orga-
nisme par lequel devait s'opérer cette transmission ; c'était indispensable.
Si, en effet, l'organisme de la transmission des volontés apparaissait, n'arriverait-il pas fatalement qu'en le voyant fonctionner, on se demanderait à quoi il pouvait bien servir? Et, si on se le demandait, ne finirait-on pas toujours par le découvrir? Dès lors le Pouvoir qu'il s'agissait d'organiser cesserait d'être invisible ; autrement dit, il n'y avait pas de Pouvoir occulte possible.
Pour parer à cette difficulté, les fondateurs de la Franc-Maçonnerie eurent l'idée de créer un organisme tel que le premier effet de son fonctionnement fût de tourner ailleurs l'attention des gens sérieux. Que pouvaient-ils trouver de mieux pour cela que le grotesque jeté à profusion sur cet organisme? Lorsqu'on voit la bêtise agir, on ne s'attarde pas à se demander pourquoi ses actes sont bêtes. Inversement, lorsqu'on se trouve en présence d'actes stupides, on conclut tout naturellement qu'ils ont la stupidité pour cause, et on passe sans plus examiner. On passe même d'autant plus rapidement qu'on se croit plus intelligent et qu'on a plus peur, en semblant prendre au sérieux quelque chose qui se manifeste comme ridicule à tous les regards, de paraître ridicule soimême ! Quelqu'un a-t-il par hasard assez de perspicacité pour se méfier et assez de courage pour vouloir aller au fond des choses, on le raille, on hausse les épaules. S'obstine-t-il? On lui devient presque ennemi. N'est-on pas en quelque sorte intéressé à ce qu'il ne puisse découvrir ce qui, s'il ne se trom-
pait pas, devrait, semble-t-il, crever les yeux de tous les gens avisés?... Et ainsi le Pouvoir occulte arrive à mystifier d'autant mieux les plus fins parmi les profanes que, précisément à cause de leur finesse, ils ont à un plus haut degré la prétention de ne pas se laisser mystifier.
C'est donc par suite de calculs machiavéliques que, comme les nuées cachent les pics les plus élevés des montagnes, l'incohérence, le ridicule et la fable forment, particulièrement autour des hauts sommets de l'organisation des grades maçonniques, une sorte d'atmosphère impénétrable, irrespirable pour l'entendement humain.
Les fondateurs de la Franc-Maçonnerie avaient à prévoir une autre difficulté.
Dès lors qu'ils imaginaient de transmettre invisiblement leurs volontés, grâce à la superposition de sociétés dont les inférieures seraient pénétrées par les supérieures, ils créaient par là même une hiérarchie entre ces sociétés, et, par suite, une hiérarchie entre leurs membres. Or, c'était là chose extrêmement dangereuse, et voici pourquoi :
L'ensemble du plan maçonnique, à l'étude duquel nous ne devons procéder que plus tard, exigeait l'accomplisrement préalable d'une œuvre politique ; et celle-ci nécessitait la substitution, dans les sociétés profanes, du principe égalitaire et démocratique à celui de hiérarchie voulu par les lois de la nature. Une telle substitution ne pouvait être opérée que par une propagande préalable, perfidement progressive, entreprise d'abord au sein de la Franc-Maçonnerie,
pour déborder ensuite de là dans le monde profane. Or le Pouvoir occulte ne pouvait avouer à ses initiés le besoin qu'il avait de cette propagande pour la réalisation de ses plans, puisque ses plans et lui devaient rester cachés. Alors au nom de quoi la répandre dans la Franc-Maçonnerie? Il fallait un prétexte au Pouvoir occulte. Celui de progrès, de justice, de fraternité humaine était excellent. Mais alors, si l'on fanatisait les francs-maçons d'égalitarisme au nom du progrès et de la justice, comment leur faire admettre le principe de hiérarchie à l'intérieur de la Franc- Maçonnerie?
Il n'y avait qu'une façon de résoudre le problème : c'était que la hiérarchie fût établie, puisqu'elle était indispensable à la transmission des volontés, mais qu'elle n'apparût pas aux yeux des adeptes, puisque, s'ils l'apercevaient, la dite transmission se trouverait contrariée par le sentiment égalitaire qu'on était obligé de créer en eux.
Donc, pour que le Pouvoir occulte pût être organisé, pour qu'il fût dans le cas de fonctionner, il ne suffisait pas que fût créé un organisme de transmission des volontés, dans les conditions particulièrement difficiles que nous venons de mentionner ; il fallait encore qu'une hiérarchie fût établie parmi les groupes maçonniques ; et ce qui rendait cette dernière réalisation presque impossible, c'est que la dite hiérarchie devait demeurer aussi invisible que le mécanisme de transmission des volontés.
Or, toutes ces conditions se trouvent précisément remplies dans cet organisme maçonnique que per-
sonne n'a étudié jusqu'ici. Les fondateurs de la Franc- Maçonnerie ont vaincu les difficultés presque insurmontables que nous venons de signaler ; et ils l'ont fait av^ec une sûreté qu'ils n'auraient pu posséder s'ils n'avaient eu une pratique séculaire de la société secrète.