CHAPITRE VI
La Franc-Maçonnerie inférieure.
Organisation des grades.
Sociétés secrètes superposées.
Sujétion des apprentis.
LE ^^OVICIAT MAÇONNIQUE.
Lorsqu'un profane entre dans la Franc-Maçonnerie, il reçoit ce qu'on appelle « l'initiation au grade d'apprenti ». Cette expression doit déjà nous indiquer qu'il existe une initiation spéciale à chacun des grades. Il en est ainsi en effet. Bien que l'admission à ces grades soit déguisée sous le nom plus modeste « d'augmentation de salaire », en fait, c'est bel et bien d'initiations successives qu'il s'agit ; et les réunions de chaque grade sont rigoureusement fermées à quiconque n'a pas reçu l'initiation qui est particulière à celui-ci. La qualité maçonnique ne sert plus ici de rien. Les maçons sont traités comme s'ils étaient de simples profanes.
Le grade d'apprenti, qui est le grade du premier degré au bas de la pyramide maçonnique, représente donc bien en réalité une société secrète inférieure, au-dessus de laquelle an certain nombre d'autres existent. C'est, à proprement parler, un noviciat.
Le profane devenu franc-maçon par l'initiation au
grade d'apprenti n'a pas une situation égale ni des droits égaux à ceux de tous les autres francs-maçons. On lui dit le contraire, mais on lui ment. Les francsmaçons compagnons, maîtres, ou hauts gradés, l'appellent « mon frère ». Mais c'est un tout petit frère, âgé seulement de « trois ans », qui n'est initié qu'à la société secrète des bambins francs-maçons ; et cette société, tout en faisant corps, ainsi que nous Talions voir, avec les sociétés maçonniques des grades supérieurs, non seulement est au-dessous de toutes, mais, chose beaucoup plus importante, elle est pénétrée et réellement dominée par toutes. Les apprentis, peut-on dire, ne peuvent entrer en aucun lieu du Temple maçonnique, si ce n'est dans une certaine partie qui leur est assignée. Assignée, et non réservée : car ils ne peuvent en fermer la porte à aucun des maçons des grades supérieurs. Ceux-ci vont et viennent, comme il leur plaît, dans les réunions d'apprentis, de même que des professeurs peuvent aller et venir dans les différentes classes de lycées où ils ont à faire des cours. Et même, comme si vraiment on avait voulu que l'assimilation pût être complète, nous avons déjà signalé qu'il est interdit aux apprentis, et même aux compagnons (maçons du li^ degré), de se réunir, sinon en la compagnie des maîtres. C'est ainsi que, dans les écoles, il y a toujours des surveillants parmi les élèves. Si les apprentis avaient été abandonnés à eux-mêmes, sans contact avec les maçons des grades supérieurs, leur société eût ressemblé à toutes les ligues qui ont été constituées jusqu'ici par les adversaires du gouvernement maçonnique : la Ligue des Patriotes,
la Ligue de la Patrie Française, l'Action Libérale Populaire, etc., associations immenses d'aspect, et pourtant sans grande force réelle, précisément parce que, ne concourant pas toutes à la réalisation d'un plan d'ensemble, elles sont condamnées à opposer plus ou moins leurs efforts et par conséquent à diminuer réciproquement leurs forces. Ainsi arriveraitil des sociétés secrètes d'apprentis francs-maçons si elles étaient laissées à elles-mêmes. Dans leur inexpérience, les apprentis agiraient tumultueusement, anarchiquement, et, en ce cas, ils disparaîtraient bientôt ; ou bien ils s'abandonneraient à la direction des chefs qu'ils se donneraient et que certainement ils ne choisiraient pas conformément à ce qu'exigerait l'intérêt caché du Pouvoir occulte. C'est aux conceptions particulières ou à l'ambition de ces chefs qu'ils obéiraient. Ils ne pourraient collaborer à l'exécution du vaste plan général ; et cela, précisément parce que le canal de transmission des volontés directrices n'existerait pas. C'est pour cette raison que les apprentis et les compagnons, au lieu de se réunir seuls entre eux, sont mis dans l'obligation de travailler sous l'inspiration et sous la constante surveillance des maîtres. Ils sont ainsi encadrés, dès leur entrée dans la Maçonnerie, par des maçons plus anciens qui constituent entre eux d'autres sociétés dans lesquelles les apprentis ne sont pas admis, dont l'esprit a déjà subi la formation que nous verrons par la suite, et qui ne marchent euxmêmes que sous la surveillance et l'inspiration invisibles de certains autres de leurs « frères », qui les dominent comme ils dominent eux-mêmes les apprentis.
Déjà, après ces quelques observations, nous pouvons constater que les maçons maîtres et hauts gradés se trouvent précisément vis-à-vis des compagnons et des apprentis dans la situation privilégiée où sont les francs-maçons au milieu du monde profane ; situation qui a permis la transmission de l'hallucination qui a eu elle-même pour conséquence la domination maçonnique. Le monde profane est en effet obligé de subir le contact de ces francs-maçons chez lui, (tout comme les apprentis doivent subir celui des maçons plus haut gradés qu'eux) ; et il ne peut aller voir ce qu'ils font dans leurs loges. Nous touchons donc ici du doigt qu'une direction occulte, analogue à celle exercée par la société secrète maçonnique dans le monde profane, peut être imprimée par ces maçons maîtres et hauts gradés dans la société secrète des apprentis. C'est là une observation essentielle, au point de vue de la possibilité de transmission parmi ces derniers, d'une volonté qu'ils n'aperçoivent pas. Nous sommes en mesure de nous en rendre compte dès maintenant. Toutefois, nous l'apprécierons infiniment mieux plus tard, lorsque nous aurons fait tout le tour de la question. Or la remarque, si importante, que nous venons de faire à propos du grade d'apprenti, nous aurons à la faire pour tous les autres grades, de sorte qu'il n'est pas un F.-, qui, en même temps qu'il reçoit des suggestions venues des grades supérieurs, ne remplisse vis-à-vis de tous ceux qui sont au-dessous de lui le rôle que remplit l'ensemble de la Franc-Maçonnerie vis-à-vis du monde profane.
PRECAUTIONS PRISES A L EGARD DES APPRENTIS. ÉTAT d'esprit DE CEUX-CI.
Les apprentis et les compagnons sont ainsi infériorisés vis-à-vis de ces francs-maçons des grades supérieurs qui leur sont donnés comme frères.
Mais il fallait que l'esprit égalitaire que le Pouvoir occulte a besoin d'exciter chez eux pour le succès de sa politique ne se trouvât pas susceptibilisé. Voici quelles précautions ont été prises pour assurer ce résultat :
Tout d'abord, l'apprenti ne sait pas qu'il a affaire à une société de mensonge. Il est donc tout naturellement porté à croire ce qu'on lui dit.
Or, dès son entrée dans la Maçonnerie, au moment même de l'initiation, le Vénérable de la Loge dont il fait partie lui adresse une succession de discours lus dans un rituel et préparés tout exprès pour induire en erreur les débutants inexpérimentés.
— Mon frère, lui dit-il entre autres choses, c'est ainsi que nous vous appellerons désormais, car dans notre association tous les membres sont égaux...
L'apprenti n'a aucune raison de ne pas croire le Vénérable. Le voilà donc tout d'abord convaincu qu'il est entré dans une association égalitaire. Il ignore même, au début, qu'il existe, pour distinguer ses nouveaux « frères », d'autres qualificatifs que celui d'apprenti qui lui a été appliqué.
Il assiste aux tenues, revêtu de son petit tablier en peau blanche, à double jupe. Il lui a été prescrit de tenir toujours relevée la jupe supérieure de ce tablier. Il
commence par se soumettre scrupuleusement à cette obligation, parce qu'il est naturel qu'on se conforme aux usages d'un milieu où l'on est nouveau venu. Mais il remarque en loge certains autres maçons qui, portant comme lui un tablier, tiennent les deux jupes de ce tablier rabattues. L'idée lui vient que l'obligation relative au relèvement de la jupe supérieure n'est pas si rigoureuse que cela. Il rabat donc sa jupe. On le rappelle à l'ordre. Il demande pourquoi. On lui répond que, pour avoir le droit de porter la jupe supérieure du tablier baissée, il faut être arrivé au grade de compagnon. C'est ainsi qu'il apprend l'existence du second grade. Il pourrait s'étonner de cette superposition de groupes dans une association qui se dit égalitaire et fraternelle. Mais on lui explique que l'obligation à laquelle il est soumis a sa raison d'être. Un apprenti maçon, lui dit-on, est, dans son inexpérience, exposé à se salir en travaillant. C'est pourquoi il doit tenir une jupe de son tablier baissée et l'autre relevée de manière à garantir la plus grande partie possible de son corps.
Comme il n'est nullement question de gâcher du mortier dans les loges, une telle explication lui parait risible;et il s'étonne que des hommes graves puissent s'amuser à raconter de pareilles histoires. Mais ces hommes graves, au lieu de plaisanter au cours de leurs réunions, comme ils le font partout ailleurs, y parlent constamment de lumière, de vérité, de progrès, de justice, de fraternité... A cause de cela, et aussi parce qu'on lui affirme que l'explication qu'on lui a donnée a un sens symbolique qu'il comprendra
plus tard, l'apprenti l'accepte, bien qu'elle lui paraisse ridicule. Sa défiance se trouve ainsi endormie et son attention égarée au moment où il apprend l'existence dé la hiérarchie, ou plutôt de la partie inférieure de la hiérarchie des grades. Quelle bizarrerie ! se dit-il. Et il s'en tient là, commençant ainsi de s'accoutumer à passer par dessus les choses inexpliquées qu'il est destiné à rencontrer à chaque pas dans sa vie maçonnique, et qui, toutes, sont indispensables pour que puisse s'effectuer la transmission des volontés.
Se révolterait-il? Nous verrons plus tard que, par le jeu d'un procédé d'élimination pour ainsi dire automatique, il quitterait en ce cas la Franc-Maçonnerie, laissant ainsi la place à ceux-là seuls qui ne se révoltent pas. Au besoin, on l'obligerait à partir.
Les compagnons dont on vient de lui parler pour la première fois, lui apparaissent d'ailleurs comme ses égaux, en ce sens qu'ils sont obligés d'obéir tout comme lui au Vénérable et aux officiers de la loge. Ils n'ont, lui semble-t-il, de droits supérieurs aux siens qu'en ce qui concerne le port de la jupe supérieure du tablier. Et, tout naturellement, il est d'autant plus disposé à accepter cette prétendue supériorité qu'elle lui paraît ridicule. Du reste on ne lui laisse pas ignorer que, lui aussi, il pourra bientôt porter les deux jupes de son tablier baissées, lorsqu'il sera admis par « l'augmentation de salaire » au grade de compagnon. C'est une simple affaire de temps, un stage de quelques mois, auquel il faut se soumettre..., par respect pour les antiques traditions de l'Ordre.
Singulières traditions ! pense-t-il. Mais enfin, puisque les autres font comme cela, faisons comme les autres.
Il est vrai qu'il rencontre aussi en loge certains maçons qui portent un cordon bleu en sautoir. Il interroge. On lui répond que ce sont les « maîtres ». Qu'est-ce que les maîtres? Il le saura, lui dit-on, lorsque le moment sera venu, après qu'il aura fait, comme compagnon, le second stage nécessaire. Car, on le lui affirme, c'est encore une simple question de stage. Rien autre chose. En effet, les maîtres ne lui paraissent pas, eux non plus, jouir de prérogatives spéciales. Ils obéissent comme lui au Vénérable et aux officiers de la loge. Comme lui, ils se tiennent « à l'ordre ». Comme lui, ils exécutent le stupide « pas d'apprenti ». Ils n'ont donc d'autre privilège que celui du port du cordon,commeles compagnons celui du port delajupe.
Ils s'enferment bien quelquefois, sous prétexte de « tenues de maîtrise », comme les compagnons pour leurs « tenues de compagnonnage ». Qu'est-ce que cela peut bien être? — Vous le saurez plus tard, lui est-il encore répondu. S'il insiste, on lui chante l'antienne du respect des traditions. Il comprend de moins en moins. Et c'est tout naturel, puisqu'on ne lui explique rien. On se borne à lui répéter qu'on lui expliquera quand l'heure sera venue. Elle ne vient d'ailleurs jamais. Mais qu'on remarque bien ceci : tout en ne comprenant pas, il se soumet tout de même. Il prend donc le pli nécessaire ; il s'habitue à accepter des faits dont la raison lui échappe et qui lui sont imposés il ne sait par qui... Là est l'essentiel, puisque
son esprit s'ouvre ainsi de plus en plus docilement aux volontés de Vinvisihle^ comme les écailles d'une huître s'ouvrent au soleil.
Pour ce qui concerne les hauts grades, l'apprenti commence par en ignorer complètement l'existence. Pourtant il peut se faire que certains hauts gradés fassent partie de son atelier. D'autres, qui sont étrangers à la loge, viennent participer aux travaux, à titre de visiteurs. Mais il est prescrit aux hauts gradés de n'arborer dans les loges aucun insigne de leur grade. Ils n'y doivent porter que le cordon de maître. L'apprenti s'imagine donc tout d'abord que tous les maçons qu'il voit revêtus de ce cordon sont des maîtres. Ce n'est que par la suite qu'il en apprendra davantage ; plus ou moins tôt, suivant les circonstances, ou s'il a le courage de lire le volume peu récréatif des Statuts et Règlements gé/iéraiia; maçonniques. Il pourra alors s'étonner en constatant l'existence des « hauts grades ». Qu'est-ce encore? — Rien, luirépondra-t-on. Et la preuve, c'est que, parmi tous ces frères qu'il a l'habitude de voir, il y a le brave F.-. X..., ou l'excellent F.-. Y..., qui sont des hauts gradés.
L'habitude qu'il a déjà de la fréquentation du F.-. X... et du F.-. Y... fait qu'il ne s'inquiète pas. D'ailleurs, il est induit à penser qu'entre eux et lui, la différence est minime. Ne se tiennent-ils pas à l'ordre d'apprenti, eux aussi? Lorsqu'ils entrent en loge, n'est-ce pas en exécutant le fameux pas, comme les camarades? N'obéissent-ils pas au \'énérable et aux officiers, en tout ce qui concerne la police des réunions? L'apprenti accepte donc les « hauts grades »
et les (( hauts gradés » comme il accepte tant d'autres choses, pourvu qu'elles lui soient offertes par ce qui se présente à lui sous ce nom : la Franc-Maçonnerie, de même qu'un bon petit enfant accepte tout ce qui lui vient de sa mère. Sa susceptibilité se trouveraitelle par hasard éveillée sur ce point spécial? Gela aussi est prévu ; et c'est pour empêcher les apprentis, les compagnons et les maîtres de se livrer à des recherches intempestives que court dans les loges une certaine légende qui tend à représenter les hauts gradés comme des maçons plutôt inférieurs aux maîtres, en ce qu'ils ont la faiblesse d'aimer le galon. Les maîtres sont qualifiés « maçons parfaits » par le rituel. Les hauts gradés, dit-on, n'ont pas su comprendre le sens élevé de cette expression. Ils se sont laissé tenter par ce qu'ils ont cru être une dignité, et ils sont entrés dans les ateliers dits supérieurs, où ils n'ont rien à faire qu'à pontifier les uns vis-à-vis des autres, en s'imaginant que « c'est arrivé ».
— Alors, demande-t-il, pourquoi la Maçonnerie favorise-t-elle ces sortes de faiblesses en conservant lesdits hauts grades?
— Tout simplement parce que, quoique inutiles, ils font partie de « l'héritage de traditions » qu'elle ne doit pas abandonner. N'est-ce pas sa noblesse? Et peut-elle permettre à ses initiés d'oubher qu'elle se rattache directement à ces antiques sociétés religieuses qui réalisaient les premiers efforts de l'élite humaine vers le progrès, et qui s'enveloppaient de mystère pour se protéger contre les ignorances et les fureurs des foules grossières?
On doit comprendre qu'une pareille explication suffise à tout, et que, même, elle gonfle extraordinairement les êtres plus ou moins dénués auxquels on l'insinue.
L'apprenti s'accoutume ainsi à ne considérer comme ses supérieurs hiérarchiques que le Vénérable et les officiers de sa loge. Mais comme ceux-là sont nommés à l'élection, comme on en peut changer tous les ans, comme lui-même participe au vote avec des droits égaux à ceux des compagnons, des maîtres et des hauts gradés, comment ne serait-il pas convaincu qu'il fait partie d'une association vraiment démocratique dans laquelle se rencontrent seulement quelques bizarreries qui s'expliquent plus ou moins par la nécessité de respecter les fameuses traditions 1
Tout est donc soigneusement disposé, on le voit, pour que les apprentis se croient les égaux de ces maçons de grade supérieur au leur, pour que leur défiance ne soit provoquée en rien.