LA DÉESSE RAISON ET LE CATHOLICISME
D'après les Francs-Maçons français actuels, qui sont d'ailleurs contredits par les francs-maçons anglais ou américains et par les francs-maçons français de jadis — circonstance qui infirme déjà singulièrement la valeur de leurs dires — la Franc-Maçonnerie aurait été créée par des apôtres de la Raison, demeurés plus ou moins inconnus, pour établir le règne de celleci sur les ruines des religions.
Les francs-maçons anglais ou américains avouent bien comme but de la Franc-Maçonnerie l'établissement du règne de la Raison ; mais ils nient que ce règne doive être établi sur les ruines des religions. Ainsi faisaient également les francs-maçons français de jadis.
Comment les pensées des apôtres dont on nous parle se sont-elles si bien rencontrées pour organiser la Franc-Maçonnerie universelle, alors que ces apôtres étaient séparés par les distances, les croyances, les habitudes et les inimitiés des gouvernements? Il apparaît que ce devrait être bien difficile, sinon impossible, dans la première moitié du xviii® siècle, époque où les premières loges ont été créées en Europe. Devant cette interrogation, les francs-maçons se dé-
robent. Ils invoquent ce que nous savons : « La nuit des temps. » Dans la nuit des temps, paraît-il, les hommes de tous les âges et de tous les pays erraient enténébrés non seulement par cette nuit, mais aussi par l'obscurantisme. Toutefois, ils étaient hantés par le désir obstiné de s'éclah'er. Un beau jour, la Raison souffla la même inspiration à certains d'entre eux qui, sans qu'on sache comment, joignirent leurs efforts à travers les espaces pour préparer d'abord et pour fonder ensuite la Franc-Maçonnerie universelle. Considérant ce fait supposé comme acquis, les francs-maçons en tirent argument pour essayer de nous prouver la force invincible de ce qu'ils appellent la Raison laïque. Ne prouvent-ils pas surtout que « la nuit des temps » est chose essentiellement favorable à l'escamotage des difficultés?
Nous ne perdrons pas notre temps à discuter sur la possibilité ou l'impossibilité de cette rencontre extraordinaire des apôtres de la Raison aboutissant à la création d'une association mondiale, dans une époque où les relations entre les différents pays étaient si difficiles à tous autres qu'aux Juifs. 11 suffit, croyonsnous, d'énoncer une pareille affirmation pour en faire sentir l'inanité.
Les francs-maçons n'insistent d'ailleurs pas trop là-dessus, tant ils sentent leur donnée enfantine. Ils ont considéré qu'ils arriveraient plus facilement à faire accepter l'idée d'une sorte de déification de la raison se levant un beau jour en armes pour terrasser le catholicisme et toutes les religions.
Cette idée est celle qui sert de base à la suggestion
par laquelle on a hypnotisé les francs-maçons. Elle a même été acceptée, comme ses inventeurs l'espéraient, dans le monde profane. Il est donc nécessaire de commencer par en montrer le mensonge. Nous chercherons ensuite quelle réalité ce mensonge est destiné à cacher.
Nous avons expliqué comment le Pouvoir occulte ne pouvait arriver à la réalisation de ses plans cachés, s'il ne commençait par renverser l'obstacle qui résultait de la discipline intellectuelle créée par le catholicisme. La destruction de l'état d'esprit catholique était donc la condition préalable qu'il devait remplir. Sans cela, rien de possible pour lui. C'était la question religieuse qu'il devait soulever tout entière et résoudre, non dans le sens de la vérité, mais dans celui de son intérêt. D'où nécessité de l'embrouiller.
Or, le Pouvoir occulte sait que la meilleure façon d'embrouiller les questions, c'est de les mal poser.
Si la race française, si noblement idéaliste, a pu se laisser tromper comme elle l'a fait depuis cent cinquante ans sur la question religieuse, c'est uniquement parce que celle-ci a été mal posée par les philosophes francs-maçons du xviii^ siècle.
De même que les païens personnifiaient la force dans Hercule, la sagesse dans Minerve, la ruse dans Mercure, le Pouvoir occulte a créé pour les besoins de sa cause une personnification faite de vide, une statue creuse qu'il a auréolée et qu'il a appelée la Raison ; et c'est au nom de cette Raison-déesse qu'il a donné mission à ses soi-disant philosophes — moins philosophes que prestidigitateurs — de condamner
comme inepte le catholicisme, dont il continua d'ailleurs à faire affirmer le respect par sa Franc-Maçonnerie, tant qu'il sentit cette affirmation nécessaire pour la réalisation de ses ambitions.
On ne remarque pas assez le subterfuge auquel le Pouvoir occulte s'est ici livré. Et pourtant, ce subterfuge existe bel et bien. Car enfin, toutes les attaques contre la religion nationale ont été basées uniquement sur la « Raison ». Or, la Raison, où donc estelle?
Il existe des intelligences humaines dans lesquelles se développent plus ou moins, avec l'âge, l'étude et la réflexion, des parcelles de raison. Mais peut-on additionner ces parcelles pour constituer de leur total ce qu'on nous dit être « la Raison »? Oui, à la rigueur lorsqu'il s'agit de questions susceptibles d'être démontrées mathématiquement. Toutes les raisons individuelles étant à peu près d'accord en ces matièreslà, on peut admettre que de leur totalisation résulterait cette sorte de personnification qu'il plaît à certains de dénommer « la Raison humaine ». Mais il n'en saurait être ainsi pour les choses de l'au-delà de la vie, parce qu'en cette matière la certitude scientifique ne peut être acquise et qu'en conséquence les hommes ne sont pas d'accord à leur sujet. Sur ces questions notre raison est tout aussi impuissante qu'elle l'est par exemple, à mesurer l'intensité et à spécifier la nature des forces en action dans chacun des astres qui peuplent les profondeurs de l'espace. Sans doute il nous est loisible de nous risquer à parler de ces derni^ères. Mais pouvons-nous les définir? Notre raison
est-elle en droit de prononcer en ce qui les concerne? Evidemment non. Et c'est pourquoi elle se tait fort sagement là-dessus. Elle se borne à émettre tout au plus certaines hypothèses, en attendant qu'elle soit en état de faire mieux. La même réserve est évidemment de rigueur pour elle en ce qui concerne l'audelà de la vie humaine. Là dessus, nous n'avons non plus aucune certitude scientifique. Et c'est précisément pourquoi, dès qu'il en est question, les raisons individuelles se divisent. Elles se contredisent ; comment les additionner? Et, si on ne peut les additionner, pourquoi et au nom de quoi les jugements des unes feraient-ils loi plutôt que les jugements des autres? Pourquoi et au nom de quoi celles-ci seraientelles considérées comme constituant la Raison plutôt que celles-là? En bonne logique on ne le voit pas.
J'entends bien que ceux qui se recommandent de cette Raison majusculée et déifiée qui n'existe nulle part en ce monde, considèrent qu'elle est constituée ou représentée par certains philosophes qui raisonnent sur les choses de l'au-delà d'une certaine manière plutôt que d'une autre. Peut-être sont-ils sincères en cela vis-à-vis d'eux-mêmes ; mais combien plus naïfs ! Quels sont en effet les philosophes qu'ils regardent comme procédant de la Raison? Ceux de l'avis desquels ils sont, tout simplement. Ils établissent donc leur jugement sur ce raisonnement à priori qu'ils ne formulent pas, mais qui n'en sert pas moins de base à leur conclusion : k Celui-là procède de la Raison qui nous paraît procéder de la Raison ». En réalité, c'est donc à eux-mêmes qu'ils attribuent To rôle de la
Raison-déesse ; ce en quoi ils font preuve, sans qu'ils s'en doutent, de la plus comique déraison. Ils peuvent constater qu'à côté d'eux il est d'autre personnes qui voient la vérité là où eux-mêmes ne la voient pas. Mais cela ne compte pas à leurs yeux. La Raison n'est que là où ils la placent. Elle n'est point là où ils ne la placent pas. Pour se couvrir, il arrive qu'ils se retranchent derrière ce qu'ils disent être le sens commun. Leur manière d'apprécier et celle des philosophes qui apprécient comme eux leur paraissent les seules qui soient de sens commun. Toute autre leur semble hors du sens commun. Ils le disent, sans s'apercevoir qu'ils ne font que changer de mot et qu'ils s'érigent ainsi en seuls juges de ce qui est de sens commun ou de ce qui n'en est pas ; c'est-à-dire encore une fois, qu'ils prennent modestement la place de leur déesse : la Raison. En somme, leur argumentation soi-disant scientifique, mais enfantine, se résume en ceci : La Raison, c'est ce que nous pensons, parce que nous pensons selon la Raison. Célestin, c'est Floridor. Conséquemment, Floridor, c'est Célestin.
On dit beaucoup de ces sortes de bêtises dans les loges au nom de la science.