TACTIQUE CONNUE
Il est pourtant bien évident qu'il n'existe pas en ce monde de Raison totale, mais qu'il s'y rencontre seulement, comme nous le disions tout à l'heure, des parcelles de raison, sortes de petits réflecteurs qui remplissent vis-à-vis de ce que nous nommons la Vérité,
le rôle que remplit un miroir dans l'ordre physique. Que peut refléter la plus étendue de ces surfaces polies que l'industrie humaine soit parvenue à créer? Une partie infiniment minuscule de l'immense univers. Et encore cette reproduction varie-t-elle selon la place occupée par le miroir et selon l'angle sous lequel il est placé. Elle est plus ou moins exacte et plus ou moins visible, selon que la glace a été plus ou moins bien polie, ou selon que les objets reproduits sont plus ou moins éclairés. Quant au miroir qui refléterait l'immense univers, il n'existe pas. Ainsi en est-il de nos pauvres intelligences humaines.
Condamner le catholicisme au nom de la Raison, c'est donc le condamner au nom de quelque chose qui n'existe pas ; c'est faire parler une idole, un fantôme; c'est user d'un subterfuge ; c'est tromper.
Mais cette tromperie était nécessaire pour que le Pouvoir occulte pût arriver à ses fins. En y ayant recours, il obéissait à la tactique choisie par lui, toujours la même, celle que nous l'avons vu employer lorsque nous le surprenions jetant dans les esprits la suggestion des services rendus à l'humanité par la Maçonnerie, avant de faire pénétrer dans ces mêmes esprits la haine contre le catholicisme ; puis abritant ses attaques contre celui-ci derrière l'idée de tolérance défigurée, ou encore derrière la distinction entre le cléricalisme et le catholicisme. Pourquoi procédait-il ainsi? Nous le savons maintenant.
Qu'il parvienne à faire croire que l'association maçonnique, l'instrument dont il se sert, poursuit la réalisation d'un but éminemment utile ; qu'elle est guidée
par son seul dévouement à rhurnanité ; qu'elle respecte toutes les convictions religieuses ; qu'elle n'en veut nullement au catholicisme comme religion ; et qu'en conséquence, si celui-ci se trouve attaqué, c'est non par elle, mais pour ainsi dire malgré elle, par la douce Tolérance et par la souveraine Raison, environnées du majestueux cortège formé par la Lumière, le Progrès, la Civilisation, la Liberté, la Science; qu'il réalise cette mirifique mise en scène et qu'il réussisse à brosser ce décor et à donner l'illusion de la réalité, comment le catholicisme ne semblera-t-il pas détestable? Gomment, ces conditions étant créées, l'Eglise n'apparaitrait-elle pas, ainsi que le malheureux âne de la fable, comme
Le pelé, le galeux, d'où venait tout le mal ?
Tactique habile, oui ; mais aussi supérieure canaillerie !
Quiconque possède une dose de raison suffisante devra reconnaître que la suggestion anticatholique insinuée par le Pouvoir occulte et par la Franc-Maçonnerie est avant tout parfaitement déraisonnable et absurde, en ce qu'elle prétend parler au nom de la Raison abstraite et déifiée.
En réalité, tous ceux qui condamnent le catholicisme au nom de cette Raison qui n'existe pas dans notre monde, manifestent en cela ou l'infirmité de leurs facultés logiques ou leur volonté de spéculer sur celle qu'ils supposent à leurs semblables.
Les doctrines relatives à l'au-delà de la vie peuvent, certes, être jugées comme toutes les autres ; mais ce
n'est pas au nom de « la Raison », c'est au nom d'autre chose. Le Pouvoir occulte ne l'ignore pas. Seulement, ainsi que nous l'avons dit : pour que la question pût être embrouillée, il fallait qu'elle fût mal posée.
Voilà un premier point.
Pourtant, objectent les défenseurs de la théorie maçonnique, les religions prononcent sur ces questions de l'au-delà. Elles affirment ; et le catholicisme plus impérieusement qu'aucune autre. C'est par là qu'il nous oblige à nous prononcer nous-mêmes.
On pourrait leur répondre :
— Si vous trouvez que les religions ont tort de prononcer, pourquoi faites-vous comme elles? Car vous faites comme elles en vous prononçant en sens inverse du leur.
Il convient peut-être aussi de considérer — sans aller encore au fond de la question — que si les religions prononcent sur les choses qui sont au-dessus de la portée de la raison, du moins ne se donnent-elles pas l'illogisme de le faire au nom de cette même raison. C'est en invoquant une autre autorité qu'elles parlent.
— Ce qu'elles disent est contraire aux lois de la nature, ripostent alors les soi-disant philosophes du Pouvoir occulte.
Bornons-nous pour l'instant à observer qu'il est imprudent d'invoquer si légèrement les lois dé la nature.
On ne les connaît pas toutes en effet. La science n'en a rencontré encore que quelques-unes sur son chemin. Toutefois, elle en a vu assez pour se rendre
compte que celles qu'elle connaît constituent, avec celles qu'elle ne connaît pas, un ensemble dont toutes les parties sont si étroitement liées qu'il suffît que nous négligions l'effet de l'une d'entre elles, pour que nos calculs sur les effets des autres se trouvent faussés. Par exemple la loi de l'aimantation peut, en certains cas, faire obstacle à la loi de la pesanteur. Mesurez alors les conséquences de la seconde sans tenir compte de la première, et vos conclusions se trouveront contredites par les faits. Or, vous ne savez ni quant ni comment agissent les forces que vous ne connaissez pas. Vous ignorez quand et comment elles modifient l'effet de celles que vous connaissez. Dans ces conditions, n'est-il pas bien dangereux de trancher si témérairement au nom de ce que nous appelons « les lois de la nature », comme si nous les connaissions toutes?
— Mais enfin, pourraient dire les adversaires des religions, étant donné que celles-ci prononcent sur un au-delà qui est impénétrable à notre raison, quelle attitude doivent observer en face d'elles ceux qui, en dehors de toute foi, prétendent se conduire d'une façon rationnelle? Faut-il donc qu'il demeurent complètement indifférents à la question religieuse, quoi qu'il arrive? La parcelle de raison que vous reconnaissez à chacun de nous doit-elle demeurer muette devant un sujet si grave?
Autant vaudrait demander si nous devons renoncer à l'usage des yeux, des oreilles, des mains ou des pieds que la nature nous a donnés.
Le Pouvoir occulte a dressé un mythe, la Raison, tout exprès pour lui faire prononcer la condamnation
du catholicisme et impressionner ainsi le vulgaire. Constater sa manœuvre, nier cette Raison déifiée qui n'existe pas dans notre monde, ce n'est pas nier la parcelle de raison que chacun de nous possède. Ce n'est pas non plus retirer à celle-ci l'exercice de ses facultés. C'est tout simplement bien poser les questions que le Pouvoir occulte pose mal à seule fin de tromper le public.
Jusqu'ici, nous n'avons établi qu'une chose : c'est que si les explications du monde qui nous sont fournies par les religions peuvent être jugées comme toutes les autres choses, ce n'est pas au nom de « la Raison ». C'est le seul point acquis.
Nous allons maintenant pénétrer un peu plus avant dans la question.