‹ Le drame maçonniqueChapitre 7 sur 78 · LE CAS DU F.-. MORINAUD · texte numérisé non relu

LE CAS DU F.-. MORINAUD

' Nous parlions tout à l'heure du F.-. Morinaud. Qu'on nous permette de rappeler son cas. Il est un des rares où il y ait eu un ordre précis, un ordre répété du Conseil de l'Ordre. Encore cet ordre n'était-il pas donné au F.-. Morinaud pour lui enjoindre d'agir dans tel ou tel sens, il était adressé au Vénérable de la loge dont ce F.-, faisait partie. Il est à remarquer que cette exception a eu lieu dans une circonstance où la cause juive se trouvait gravement engagée. C'en fut assez pour que le Conseil de l'Ordre perdit la tête et se laissât aller à faire acte d'autorité, non seulement malgré la règle de prudence qu'on observe

sans qu'elle ait besoin pour cela d'être écrite, mais encore, ainsi qu'on va le voir, en violation, sur certain point, des règlements généraux. Tant est profond le sentiment, et étroit le lien par lesquels l'âme maçonnique est unie à l'âme juive ! Notons qu'il n'existe aucun article des statuts maçonniques qui interdise expressément l'antisémitisme. Sur ce grave sujet, silence et mystère ! En Maçonnerie, il y a certaines choses dont on ne parle jamais. Ce sont souvent celles auxquelles on tient le plus. J'ai connu quelques maçons antisémites et j'ai pu constater que jamais on ne leur a donné l'ordre de ne pas l'être. On les a laissés libres. Mais, circonstance révélatrice ! Bien qu'ils eussent toutes les aptitudes voulues pour devenir députés ou sénateurs, et bien qu'ils fussent dévorés du désir de l'être, on eut soin de toujours les oublier.

Le cas du F.-. Morinaud était particulier. Bien qu'antisémite, il était devenu député parce qu'il avait bénéficié de la tempête d'antisémitisme qui agita toute l'Algérie. Cette tempête fut telle que la Franc- Maçonnerie algérienne, emportée par le formidable mouvement, échappa un moment aux directions spirituelles de la métropole et devint, au moins en partie, antisémite comme tout le monde profane. La campagne électorale de 1898 fut particulièrement chaude, on se le rappelle, dans notre colonie. Morinaud fut élu comme antisémite, avec l'appui de sa loge, antisémite comme lui.

Un franc-maçon antisémite élu député avec l'appui du corps maçonnique également antisémite !...

C'était l'abomination de la désolation dans le Temple de Jérusalem, et aussi dans celui d'Hiram !

Il fallait un exemple ; un exemple que tous les francs-maçons pussent méditer, afin d'apprendre à rester dans la bonne voie, ou à y rentrer s'ils en étaient sortis ; mais un exemple qui demeurât aussi invisible que possible au monde profane, celui-ci n'ayant pas à savoir s'il existe ou s'il n'existe pas de lien entre le Judaïsme et la Maçonnerie.

Sous la suggestion du Pouvoir occulte, le Convent et le Conseil de l'Ordre convinrent que Morinaud serait frappé. Mais comment? Ils ne pouvaient invoquer contre lui aucun article des règlements puisque ceux-ci sont muets sur l'antisémitisme. Ils n'avaient à leur disposition que ce fameux principe de tolérance et de respect de toute foi religieuse qui est inscrit dans les statuts à côté d'autres mensonges. Mais le F.-. Morinaud ayant constaté que ce principe était lettre morte lorsqu'il s'agissait des catholiques, pouvait légitimement objecter qu'il n'y avait pas de raison pour qu'il n'en fût pas de même lorsqu'il s'agissait des Juifs. On lui montra comment les choses devaient être comprises. Sous l'empire des suggestions répandues dans les loges, le Conseil de l'Ordre, poussé par le Convent, entama une correspondance avec le Vénérable de la loge Union et Progrès pour amener celui-ci à faire intenter par son atelier un procès maçonnique au F.-. Morinaud. Le Vénérable répondit qu'il lui était impossible d'agir ainsi, qu'il n'en avait pas le droit, parce qu'aucun des chefs d'accusation prévus par les règlements ne pouvait être invoqué

contre Morinaud. Il ajouta que ce frère était un parfait anticlérical, puisque son mariage avait été purement civil et qu'aucun de ses enfants n'était baptisé ; qu'il était un excellent républicain, puisqu'il avait toujours voté comme le F.-. Brisson. Le F.-. Morinaud se montrait seulement antisémite. Mais où était l'article des statuts maçonniques qui interdisait l'antisémitisme? Dans ces conditions, les règlements s'opposaient à ce que le F.-. Morinaud fût mis en accusation.

Le Conseil de l'Ordre fut alors obligé de montrer que l'anticatholicisme et le républicanisme ne constituent pas tout le programme maçonnique. Evidemment poussé par des influences très pressantes, il sortit des règles de prudence habituelles. Il oublia la tactique fondamentale de l'ordre, qui consiste à procéder par suggestions et non par des ordres donnés brutalement. Se retranchant derrière le Couvent qui, disaitil, avait manifesté nettement sa volonté, il déclara par lettre au Vénérable de la loge Union et Progrès que si le F.-. Morinaud n'était pas mis en accusation, la loge serait mise en sommeil. C'était l'ordre intimé en violation des règlements. Mais il s'agissait de l'intérêt juif !

Sur les conseils de Morinaud lui-même, la loge céda, pensant que c'était la meilleure façon d'en finir. Elle mit donc Morinaud en accusation. Elle s'imaginait qu'elle en serait quitte pour l'absoudre puisque c'est à elle que revenait le droit de le juger, et elle crut l'avoir emporté sur le Conseil de l'Ordre lorsque, après examen des faits, et par un jugement rendu suivant les formes maçonniques, jugement appuyé

sur sept pages de considérants et prononcé à l'unanimité de ses membres, elle eut déclaré Morinaud innocent.

Le Conseil de l'Ordre ne se le tint pas pour dit. Il voulait que l'antisémitisme fût battu et il fit le nécessaire pour cela. Il cassa de sa pr.opre autorité le jugement de la loge Union et Progrès, il en appela devant un jury maçonnique sur lequel il pouvait compter, et il réussit à faire condamner le F.-. Morinaud à cinq ans d'exclusion de la Franc-Maçonnerie, non comme antijuif — une telle franchise eût pu compromettre la Maçonnerie et, qui sait? peut-être aussi le Pouvoir occulte, — mais comme clérical et réactionnaire, ce qui était absolument contraire à la vérité.

Après quoi, le Conseil de l'Ordre manœuvra pour que le F.-. Morinaud ne fût pas réélu député, — ce à quoi il réussit, — et pour que l'antisémitisme fût extirpé des loges algériennes, — ce qui est depuis longtemps un fait accompli.

J'ai eu entre les mains les pièces officielles de ce procès. Elles font foi que les choses se sont passées comme je viens de le raconter.

Donc, sauf en des cas absolument exceptionnels comme celui-ci, où la cause juive était en jeu, pas d'ordres donnés en Franc-Maçonnerie. C'est un principe dont le lecteur doit se pénétrer, quelque idée contraire qu'il ait eue jusqu'ici.

Après les développements que nous venons de fournir pour établir qu'en Franc-Maçonnerie on ne procède pas par ordres que les uns donnent et que

les autres exécutent, ce qui rendrait absolument impossible l'existence et le fonctionnement d'un Pouvoir occulte, nous signalerons une particularité qui constitue une preuve pour ainsi dire matérielle de notre démonstration.

' Cette preuve résulte du fait que parmi les articles des statuts de la Maçonnerie qui établissent les catégories de délits maçonniques ainsi que les peines afférentes à chacune de ces catégories, aucun ne parle des punitions à infliger pour cause de refus ou d'absence d'exécution des ordres reçus ; tandis qu'au contraire les peines les plus sévères dont on dispose sont réservées à « l'infidélité aux principes maçonniques». C'est là une particularité dont la signification ne saurait échapper à personne. Il n'existe pas de peines prévues contre les refus d'obéissance aux ordres, parce qu'il n'est jamais donné d'ordres.

La nature des peines réservées à ceux qui se montrent coupables « d'infidélité aux principes maçonniques » fournit elle-même une corroboration de notre exposé ! Rappel à l'ordre, blâme, suspension et enfin exclusion : voilà ce dont la Franc-Maçonnerie punit les francs-maçons délinquants ou infidèles. Elle les rejette, purement et simplement. Ils repoussent la suggestion? Elle les repousse à son tour.

En est-il ainsi dans les sphères mystérieuses qui enveloppent de plus ou moins près le Pouvoir occulte? Je me garderais bien de l'affirmer. Je crois avoir constaté des exemples contraires. Il est, d'ailleurs, impossible qu'il en soit autrement. Sans cela, les vrais, les profonds secrets, ceux de l'origine et du but de là

Franc-Maçonnerie seraient connus depuis longtemps. Mais dès lors que la Franc-Maçonnerie extérieure, celle qui se recrute directement dans le monde profane est une association d'éducation, il est logique que les peines y soient celles dont nous venons de parler et il serait illogique qu'elles fussent autres. C'est parce qu'elles sont telles et c'est parce que tout se tient admirablement dans l'organisme maçonnique que le lecteur doit se convaincre de ce dont il a sans doute et tout naturellement commencé par s'étonner, à savoir : Qu'on ne donne pas d'ordres en Franc- Maçonnerie.

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