LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER EMILE PERRIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
35, QUAI DES GilANDS-AUGUSTINS, 35
TOUS DROITS r.ÉSERVÉS
Je n'ai eu d'autres éducateurs que l'art et la vie,
R. Wagner.
Le front bombé de Beethoven a la force de Pro métliée et la candeur de l'enfant. Celui de Richard Wagner, moins harmonieux et plus colossal, produit un etTet très différent. 11 monte abrupt, inabordable et audacieux comme le front du Wetterhorn chargé d'orages. Ce front étrange et superbe inspire au premier abord une admiration mêlée d'une sorte d'effroi. On se trouve en présence d'un esprit supépieur créé pour défier les obstacles et pour remuer les hommes. On sent aussi qu'il ne saurait vous accepter comme son semblable et ne vous laissera pas monter aux âpres et derniers sommets de sa pensée. La force, la révolte et la magie siègent sur ce front. On y lit en caractères indélébiles : Guerre à mon siècle ! — Sous sa masse énorme luisent des yeux dlm bleu clair, profonds et petits. D'habitude le regard est humide, lent, fixe, magnétique. Mais souvent il vous arrive à l'improviste,
droit comme un éclair, et vous transperce de part en part. Il est très difficile de le soutenir alors, tant il surprend et déconcerte. Tantôt il nage dans une exaltation mystique et verse un fluide tendre, tantôt il lance tous les feux de la passion, de la volonté et du génie. Le visage buriné en lignes marquantes, est maigre, d'une pâleur changeante qui, sous le jet de l'indignation ou de l'enthousiasme, se colore en un clin d'œil. Le nez est recourbé, dominateur ; la bouche rentrante ; les lèvres, minces et fines, respirent tour à tour ou à la fois le désir inassouvi et l'ironie pénétrante. Le menton, saillant et pointu, est empreint d'une formidable énergie. Tout le bas du visage, creusé de traits anguleux, est travaillé et tourmenté par les passions. Mais quelles que soient les émotions subtiles ou redoutables qui l'agitent, toujours il est comme surplombé et royalement dominé par ce front où réside un vaste et splendide génie. Ce contraste donne à cette tête son caractère unique et grandiose. Quiconque l'a entrevue ne saurait l'oublier. Son expression habituelle estle défi, son caractère dominant, la puissance et la témérité. Placezla devant le mur des Alpes, elle aura l'air de dire en le mesurant du regard : J'y monterai. La tête de Oœthe semble penser, dans son calme olympien: Je voudrais m'asseoir au sommet du monde et le comtempler en paix. Celle-ci semble dire : Je voudrais le bouleverser et le rebâtir de fond en comble.
Richard Wagner est né dans la Saxe, h Leipzig, en 1813 '.Sa mère parait avoir été une femme hors ligne, pleine de vie, de verve et d'imagination. Richard n'avait que six mois quand elle perdit son mari. Peu de temps après, elle épousa en secondes noces Louis Geyer, peintre, acteur et auteur de quelques comédies. La famille s'établit à Dresde avec lui. Ce Louis Gever avait une tendresse toute particulière pour Richard ; il voulait en faire un peintre, mais l'enfant montra peu de talent pour le dessin. Il n'avait que sept ans quand son père mourut subitement. La veille encore l'enfant avait joué sur le piano, dans la chambre à côté, un air du Freichiitz, et il entendit son père dire d'une voix faible : « Aurait-il du talent pour la musique ? » Le lendemain, la mère entra dans la chambre des enfants et, après avoir dit un mot à chacun, elle dit à Richard : « De toi il voulait faire quelque chose. « Ce mot lui resta dans la mémoire et le fit rêver longtemps.
Sa mère le laissant très libre, il ne subit aucun joug. « J'ai grandi, dit-il, en dehors de toute autorité, sans autres éducateurs que la vie, l'art et moi-
1 On ne s'est pas proposé ici de faire une biographie proprement dite, mais avant tout d'étudier les œuvres de l'artiste et de suivre le développemeût de son idée dans sa vie. Les détails quon va lire sont empruntés à une Esquisse aiilobiugruphiqiie et à la Cummunicalion à mes amis, qui se trouve en tète de ses ù^ois poèmes d'opéra {DreiOperndichtungen. Leipzig, 1852] .
12 l'œuvre de RICHARD WAGNER
même. * 11 était de ceux qui supportent une telle liberté et au besoin la conquièrent. Lui-même attribue la partie vivaccla force initiale de son génie à l'esprit chercheur et remuant qui lui était inné. Selon une vieille tradition, trois Nornes passèrent au berceau d'un îlls de roi. L'une lui donna la force, l'autre la sagesse, et la troisième lui oîïrit u l'esprit mécontent qui méoUte toujours du nouveau >^ Le père, effrayé d'un don si dangereux, refusa de l'accepter. Ce fut le malheur du tils. 11 eut beau être fort et sage; privé d'aiguillon, il resta sa vie durant un parfait lourdaud, et fut tué par un rocher que les nains tirent tomber sur sa tète pendant son sommeil. « Dans notre monde, dit Richard Wagner, où la manie d'éducation a été poussée à l'excès, ce présent ne nous arrive plus que par hasard. Je perdis mon père dans ma plus tendre enfance. Sûre de n'être point chassée, la Norne se glissa à mon berceau et me lit grâce de ce don qui ne me quitta plus. >
C'était un enfant volontaire, indisciplinable, fantasque, à la fois impétueux et tenace. Â l'école il ne travaillait que lorsqu'une chose l'enthousiasmait : alors avec quel entrain I H apprit ainsi d'élan le grec, le latin, la mythologie et l'histoire ancienne. Quant à son maître de piano, il lui déclara qu'il voulait apprendre la musique à sa manière et l'envoya promener. L'atmosphère intellectuelle et mo-
raie qui Tenveloppait favorisait un développement précoce et multiple. On approchait de la période orageuse de 1830. A cette époque toutes les jeunes têtes fermentaient sous rinduence de mille idées qui lloltaient dans l'air. Grande agitation dans la littérature, grande effervescence dans les arts ; peintres, poètes, musiciens tous veulent innover, revenir aux sources, créer à nouveau. En France, il y avait deux camps, les classiques et les romantiques ; en Allemagne, on en comptait dix, vingt, cent, autant d'écoles que de talents, mais plus un seul de ces esprils qui impriment leur cachet à 4ine époque en la dominant ; car Gœthe avait quatrevingts ans, et, comme dit madame de Staël, le temps lavait rendu spectateur. Sur le théâtre la décadence est visible, et le public a plus de goût pour les drames de l'école de Rotzebue et d'iffland que pour les chefs-d'œuvre de Schiller et de Gœthe. En musique, les goûts sont très divers ; mais, avant tout, on a soif de nouveautés. Les symphonies classiques, le grand opéra italien, l'opéra comique français, obtiennent un égal succès. Beethoven fait fureur à côté de Spontini, Weber à côté d'Auber. On devine quelles sensations durent envahir l'âme d'un enfant impressionnable né au beau miUeu de ce tourbillon. 11 respira cette atmosphère brûlante par tous ses pores, et la fièvre du siècle entra dans ses veines.
14 l'œuvre de richard WAGNER
Tous les courants d'idées agirent sur lui ; mais, chose remarquable, aucun ne l'entraîna. Les représentations théâtrales de Dresde le laissèrent assez froid ; il n'y trouva, dit-il, que des comédiens fardés, non des hommes. Par contre, les tragédies d'Eschyle et de Sophocle, qu'il traduisait en classe, l'émurent profondément. L'image du théâtre antique avec sa majesté religieuse se grava pour toujours dans sa mémoire. A onze ans, il commença à lire Shakspeare ; dès lors savocati'jn pour le drame s'affirma énergiquement, et il composa en cachette une tragédie qui était une sorte d'amalgame d'Hamlet et du Roi Lear, Quarante-deux personnages mouraient dans la pièce, et l'extermination allait si bon train, qu'au cinquième acte, il se vit forcé de faire reparaître la plupart de ses héros à l'état de spectres ; autrement la scène serait restée vide.
Telle fut chez lui la première saillie de l'instinct dramatique. 11 lui venait, non de l'observation du monde réel, mais d'une profonde émotion du dedans, d'un élan passionné vers un idéal entrevu, et du besoin de le manifester dans tout son éclat, en un mot, de le mettre en action. Chez lui, pas trace de langueur sentimentale, de lyrisme maladif. Dans ses rêves d'adolescent, il voit flotter devant lui des êtres étranges, fées radieuses, héros sublimes, âmes débordantes d'amour. Le contraste de ces visions éblouissantes avec la réalité ne provoque pas chez
lui cet abattement qui chez la jeunesse succède, le plus souvent, aux rêveries solitaires, mais un fier sentiment de révolte et de défi. Ces visions sont sa réalité à lui ; il y croit, il en parle à ses amis, et déjà les voit marcher sur la scène. Aspiration profonde vers un monde idéal et besoin irrésistible de l'imposer aux autres, intensité nerveuse, ardeur de l'àme dans la conception et sauvage énergie dans l'enfantement, voilà les deux forces qui frappent le plus dans cette organisation d'artiste. A quinze ans, il écrivait drame sur drame, et ses compagnons ne voyaient en lui qu'un poète en herbe.
Un jour, il entend une symphonie de Beethoven, il écoute et reste fasciné. Cette musique rétocne^le trouble, le remue de fond en comble, le trans- ■ porte ; pour un tempérament musical, en effet, les symphonies de ce géant de la musique sont la plus étourdissante des révélations. Un élève sculpteur qui n'aurait jamais vu que les timides créations de la statuaire moderne, et qu'on placerait subitement devant les marbres tragiques de Michel-Ange, n'éprouverait pas un tel saisissement. Quelle langue, fût-ce la langue d'Homère, a fait parler les voix de la nature avec une magie plus insinuante que la symphonie pastorale, depuis le murmure du ruisseau jusqu'au fracas de l'orage ? Quel poète a chanté la liberté avec une éloquence plus entraînante que l'auteur de la symphonie en ut mineur, où l'âme
16 l'oeuvre de richard WAGNER
(ruii Prométhée semble tour à tour pleurer et rugir, consoler ses frères ou rompre leurs chaînes ? Le poète de quinze ans ne fut pas seulement subjugué par ces accents prophétiques ; il vit s'ouvrir un monde nouveau, le monde illimité de la musique, où l'homme, délivré des entraves d'une langue particulière, s'exprime avec toutes ses énergies dans un idiome ^universel. 11 crut entendre des voix humaines dans ces instruments dont les plaintes désespérées et les cris de joie s'appellent, se répondent, se combattent ou s'élancent d'un même essor ; il crut voir se dérouler toute une épopée dans chaque symphonie. Désormais, il le sent tout de suite, la poésie ne lui suffira plus. A côté de ces vibrations éclatantes et victorieuses de l'âme qui font la puissance de la musique, le langage poétique lui paraît pauvre, froid, incomplet. Pour donner issue aux sensations vastes qui le débordent, il lui faut dorénavant la langue de Beethoven. Cette conversion fut comme un coup de foudre, une terrible et bienfaisante apparition de la Muse nouvelle qui s'emparait du jeunehomme. «Un soir, dit-il lui-même, j'entendis exécuter une symphonie de Beethoven, j'eus dans la nuit un accès de fièvre, je tombai malade, et, après mon rétablissement, je devins musicien. » Ce fut une révolution décisive dans la vie de Richard Wagner. Shakspeare avait réveillé son tempérament dramatique, Beethoven réveilla son
âme, toucha le fin fond de sa nature et donna des ailes à ces aspirations' gigantesques qui vont par delà le réel. L'art du fort magicien s'allume à l'art du puissant prophète. Comme une onde magnétique, il sent monter de son cœur à son cerveau l'envie de dompter les grands Démons de la nature. A son tour il saisit d'une main ferme le sceptre évocateur. Merveille et joie ! ils obéissent ; un à un ils sortent de l'abîme. Que s'était-il donc passé ? Derrière le monde visible et la société, Beethoven lui avait découvert d'un seul coup le monde des énergies primordiales. Il lui ouvrait soudainement le fond éternel de l'homme, le mystérieux intérieur de la nature, dont jusque-là il n'avait vu que V extérieur K Cet etTet n'était possible que sur un tempérament essentiellement musical, sur un initié prédestiné de l'harmonie ; mais sur celui-là il devait être magique. Ce fut une surprise comme celle qu'on éprouverait, par exemple, en se trouvant dans un radieux paysage montagneux, aux sommets boisés et aux prairies inondées de sources, et si quelque baguette magique vous transportait subitement dans les entrailles de la terre, où s'ouvre un labyrinthe de cavernes et où l'eau se précipite par cataractes dans ses antres profonds, vaste
1 Sur l'essence transcendantale de la musique, voir dans le lome I" le commeacement de VHisloire de la musique et le chapitre sur Beethoven et la symphonie.
18 L'œUVPtE DE rilCHARD WAGNER
réservoir de toute la vie du dehors. — A partir de ce moment, BectiiOYea devint la grande étude de Richard Wagner. A toutes les époques de crise et de renouvellement, il y revint pour s'y retremper ; si bien que l'essence de la mélodie et de l'harmonie beetliovienne passèrent dans le suc et le sang de samusique^ Beethoven futen toute chose son grand initiateur. Sans lui il serait resté un simple dramatiste. Par lui il s'habitua à voir les phénomènes esthétiques les plus divers à travers l'élément musical et à considérer la musique comme l'âme de l'art vivant. On peut même dire que Beethoven suscita en lui le sentiment religieux. Devant le maître des maîtres, cette impérieuse personnalité abdiqua pour la première fois et se courba dans une fervente adoration. Alors il s'oublia pour s'absorber dans le grand Tout et se donner à l'Art sublime. Beethoven fut sa révélation religieuse et métaphysique. Avant de lire les philosophes et de connaître la vie, il surprit dans son orchestre le jeu des forces éternelles. Penché sur ce gouffre aux murmures sans nombre, il écoutait en frémissant les voix qui sortent de l'abîme des êtres. Les luttes intimes que nous autres nous traversons dans la sohtude et le silence de l'étude, les problèmes sur
1 On sait que R. Wagner dirige par cœur les neuf symphonies de Beethoven. Les entendre exécuter sous sa direction, c'est les comprendre à nouveau.
LA JFX'NESSE, LES DÉBUTS, IIIKNZI Jl)
l'âniG, la mort, la nature, le divin, la destinée, que nous agitons dans les longues veillées avec les livres et la logique ardue de l'intelligence, il les vécut avant de \espemer dans les tempêtes de Tliarmonie.
Une fois initié à Beethoven, R. Wagner tiendra la clef de deux mondes distincts : de la poésie, qui se concentrera pour lui dans le drame, et delà musique, dont il aura pénétré les arcanes par la symphonie beetho vienne. Sa vie se passera à chercher l'union de ces deux mondes.
D'abord il ne songea qu'à la musique. Il s'y jeta comme il s'était jeté sur le drame. « Quand je me crus assez avancé dans mes études, dit-il, je déclarai ma résolution de devenii* musicien. J'eus de grands combats à soutenir, car les miens né croyaientvoir dans mon penchant pour lamusique qu'une passion fugitive. J'avais alors seize ans, et la lecture d'Hoffmann me poussait au mysticisme le plus fou. Le jour, dans le demi-sommeil, j'avais des hallucinations où la tonique, la tierce et la dominante m'apparaissaient en personne et me révélaient leur importante signification. Heureusement, je trouvai pour m'instruire un musicien capable. Je donnai beaucoup de mal au pauvre homme. Il dutm'expliquer que là où je voyais des formes et des puissances magiques, il n'y avait que des intervalles et des accords. » Un second maître lui enseigna la musique à fond, lui fit aimer Mozart et lui apprit à
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résoudre les problèmes les plus compliqués de la fugue et du contre-point. Au bout de six mois, l'élève possédait son harmonie, et le maître lui dit en guise d'adieu : << Ce que vous avez acquis par cette étude aride, c'est Tindépendance. » Peu de temps après, il écrivait une ouverture et une symphonie. Le poète semblait métamorphosé pour toujours en musicien.
Il n'en était rien cependant. Le dramatiste poussait en dessous et devait faire irruption un beau jour. Plusieurs impressions y aidèrent, tout d'abord le Freichi'itz. — Le chef-d'œuvre de Weber, où une saisissante légende du peuple s'illumine de toutes les splendeurs de la mélodie, devait frapper un esprit à la fois avide de merveilleux et de vérité. Weber est un génie entièrement original, de libre et fîère croissance, indépendant de Beethoven, qui a transporté dans l'opéra la fleur fragrante de la chanson populaire. Le Freichiltz, c'est toute la poésie primitive de la forêt, d'un côté Télément sombre et démoniaque qui se déchaîne dans Samiel, Ca^par et la Gorge aux loups, de l'autre un côté virginal frais et enchanteur, qui s'épanouit en pur amour dans l'âme naïve d'Agathe. Ce qui frappa surtout Richard Wagner dans le chef-d'œuvre de Weber, ce fut le concours admirable de l'effet musical et de l'effet poétique dans certains passages. Rien de plus dramatique à coup sûr que le retour
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du motif de Samicl chaque fois que le séducleur apparaît. Quand le spectre rouge du démon des bois passe derrière Max sur la lisière sombre de la foret, et que les violoncelles reprennent leur phrase tentatrice connue le désir, rampante et orgueilleuse comme Satan, il semble que l'enfer tout entier assiège Tâme troublée du chasseur. Cet. effet et bien d'autres découvrirent au musicien la puissance dramatique de son art. A vingt ans, il s'essaye à son tour dans une opérette, il conçoit, écrit et compose les Fées. Vers et musique avaient coulé d'un seul jet de sa plume et comme d'une même source. A partir de ce moment, le poète et le musicien, éclos successivement dans le même individu et développés isolément, se joignent pour ne plus se quitter. Un instinct irrésistible, un charme magnétique les attire l'un vers l'autre. Marchant de front, ils tendent à ne plus former qu'un seul et môme artiste et à s'unir indissolublement dans un même idéal. Telle sera la grande originalité de Richard ^yagner, qui lui réserve une place hors des cadres modernes dans l'histoire de l'art. Nous ne sommes pas ici en présence d'un musicien pur et simple ; ceux qui le regardent comme tel ne le voient que par un côté et le jugent à faux. Pour apprécier sa valeur et la hardiesse de ses conceptions. Une faut pas oublier que c'est à la fois un grand poète et un grand musicien. Mais en lui le musicien et le
poète rêvent, conçoivent, travaillent, créent ensemble. On ne peut dire où l'un finit, où l'autre commence. Écrit-il un vers dans le feu de l'inspiration, la mélodie chante déjà à son oreille, et lorsqu'il ébauche un fragment symphonique. il voit se dérouler d'avance le tableau scénique qui l'accompagnera, ou la vision idéale qui lui correspond. Organisation exceptionnelle, unique dans son genre, où deux courants impétueux, l'invention poétique et le besoin d'expression musicale, loin d'aller en sens opposé, convergent au même but et se joignent en un seul torrent.
Une impression plus énergique encore vint s'ajouter à celle de Weber et lui montrer la puissance du drame musical. A cette époque il vit pour la première fois la célèbre actrice >P^ Schrœder- Devrient. Cette femme de génie était l'opposé de ce qu'on nomme ordinairement une cantatrice. Douée d'une voix admirable, elle n'en était pas moins actrice avant tout, non virtuose. Elle vivait dans le drame, non dans le public. Richard Wagner, qui plus tard la connut intimement et lui confia plusieurs rôles, trouvait en elle la perfection du talent mimique. Elle était le naturel, la grâce, l'expansion même dans la vie de tous les jours. Versée dans toutes les langues de l'Europe, entourée par de grands personnages de tous pays, elle savait prendre avec chacun le ton qu'il fallait, riant de
LA JEUÎSESSE , LES DEBUTS , PJENZI Zô
bon cœur avec ses compagnons de théâtre, qu'elle dominait de si haut, discutant avec les gens du monde et confondant les sots d'un trait d'esprit ou d'un éclat de rire. Du reste, nature généreuse, prodigue, d'une vraie noblesse, sa vie réelle ne fut guère qu'un tissu de déceptions. D'autant plus intensément vivait-elle de sa seconde vie sur la scène. Sitôt qu'elle y mettait le pied , cette femme se transformait, elle devenait le personnage qu'elle représentait. Alors elle oubliait tout, passé, présent, avenir, pour épuiser une destinée en quelques heures. C'était une absorption, une métamorphose, le sacrifice complet d'une grande individualité pour la vérité de l'art. Elle dramatisait les nMes les plus ingrats, et par une sorte d'irradiation magnétique elle communiquait l'illusion à la salle entière. Dans ces douloureux ravissements de la transfiguration scénique, son âme passionnée consumait sa vie à belle flamme. — Imaginez si cette femme extraordinaire dut agir sur le jeune homme exalté et sur le dramaturge naissant. Si Beethoven avait découvert à Wagner la puissance incommensurable de la musique instrumentale, l'apparition émouvante, et presque tragique de cette femme, lui montra la puissance non moins infinie de l'acteur et du chanteurréunis dans une même personne, et l'aida dans la conception de ses types passionnés et grandioses. Cette nature débordante lui avait fait comprendre
tout ce dont la musique était capable dans l'expression dramatique. Pendant de longues années, lorsqu'il composait, c'est l'image de cette grande actrice qui flottait devant ses yeux, c'est son geste qu'il voyait, sa voix qu'il entendait. Elle fut pour lui le génie vivant du drame et comme sa muse.
A vingt-trois ans, Richard Wagner devint chef d'orchestre au théâtre de Riga. 11 s'agissait de gagner sa vie et de faire son chemin. D'un centre littéraire et musical fort animé, le jeune compositeur se voyait relégué subitement au bord de la mer Raltique, dans une ville étrangère, triste, monotone. D'abord il s'abandonna au plaisir de diriger les œuvres les plus diverses, car dès lors il se sentait chef d'orchestre, un de ceux qui électrisent les artistes. Le besoin dramatique, qui avait repris le dessus sans se fondre encore avec la partie rêveuse et philosophique de son esprit, l'avait éloigné momentanément de Reethoven et lui fit subir largement l'influence de la musique italienne et française, par leurs mélodies vives, colorées et entraînantes ^ La Vestale de Spontini, la Muette
1 R. Wagner avait déjà composé sous celte influence un opéra, la Novice de Païenne. Si R. Wagner est très germain par la manière de penser et de sentir, il se rapproche des nations dites romanes par rexlrème mobilité et vivacité du tempérament. Dans l'irruption successive de ses instincts, celui-ci eut son heure de prédominance. Un impétueux instinct de via l'entraînait à cette époque vers ce qu'il y a de plus passionné dans la musique italienne, de plus actif et de plus
d'Aubcr, le Joseph de 3Iéluil renlliousiasmèreiit.
C'est alors qu'au milieu des labeurs de sa profession et des tracas d'un petit théâtre, il commença, d'après le roman de Buhver, son premier granp opéra, liienzL Un tribun exalté rêvant le rétablissement de l'austère république des anciens temps au milieu de la Rome corrompue de la papauté, un cai'actère énergique rempli d'une grande pensée, un grand CŒ'ur pénétré de son amour de la patrie aux prises avec un entourage brutal et vulgaire, n'ayant pour partager sa foi qu'une sœur enthousiaste aussi patriote que lui, porté un instant au faîte dfi pouvoir par le flot populaire, puis frappé à l'apogée de son triomphe par les foudres pontificales, trahi par une noblesse égoïste, banni par cette même populace qui l'avait acclamé, et tombant sur le seuil de sa maison incendiée comme le dernier tribun de Rome ; ce sujet était fait pour tenter une imagination junévile, enflammée par la révolution de juillet et l'insurrection de la Pologne.
Rienzi est une œuvre de jeunesse, inégale, mais pleine déjà de fougue et de force, d'un tour brillant et fier. La pensée réformatrice de l'auteur n'y perce pas. Le livret est coupé selon les règles de la tradition. Chœurs d'ensemble, marches retentissantes, grands airs, trios, septuor, ballet, rien n'y
ardent dans la musique française. Il doit beaucoup à cette influencej et plus qu'il ne Tavoue, car ce courant s'est fondu avec Tautre.
26 l'oeuvre de richard ^VAG^•ER
manque. En écrivant ce texte, il ne songeait qu'à faire un bon libretto de grand opéra. La langue est négligée, mais il y a des vers énergiques, des dialogues rapides, des réponses qui tombent comme des coups de poignard. L'ordonnance de l'ensemble et les scènes capitales annoncent le dramaturge. Telle est la scène de la conjuration, la prière de Rienzi, et ce moment saisissant où le tribun, frappé de l'excommunication aux portes du Latéran, abandonné de tous, tombe dans un accablement sombre sous le chant de damnation des prêtres , qui sort des profondeurs de l'église. Mais sa sœur, (jui seule lui est restée fidèle, s'approche de lui et lui prend la main. Alors Rienzi se redresse et se jette dans ses bras avec ce cri : Rome n'est pas morte encore ! — La musique, sans trahir une imitation particulière, aune forte couleur italienne; mais l'individualité du compositeur éclate aussi- bien dans lafierté héroïque de ses larges mélodies que dans la chaleur et la richesse du coloris instrumental. En somme, Rienzi est déjà l'œuvre d'un maître indépendant, sans être celle d'un novateur. Quoiqu'eUe puisse se mesurer avantageusement avec tous les opéras contemporains, Richard Wagner n'y est pas encore lui-même. Il ne voyait encore le drame qu'à travers les lunettes de l'opéra. Les émotions de la vie allaient bientôt le mettre en possession de sa vraie nature et lui découvrir un autre monde et une autre musique.
lohohé! —
Vîtes-Yous en mer un vaisseau courir?
Les mâts sont tout novrs, les voiles sont rouges; Un pâle marin est debout à bord, Le pâle marin ue parle et ne bouge.
Houi! dans les cordages, Houi 1 quel sifûeraent!
Comme flèche vole le navire...
Sans but, sans repos et sans trêve...
Ballade de Senta.
En composant les deux premiers actes de Bienzi^ Richard Wagner avait fait un grand eîfort pour s'élever au-dessus d'un entourage mesquin, pour s'affirmer et conquérir la gloire dont il se sentait digne. Mais cet entourage était toujours là, il l'enserrait. Et d'ailleurs était-ce dans la j)etite ville de Riga qu'on pouvait se faire connaître et monter un opéra à grand spectacle ? Il songea à rompre ses chaînes. Ses regards se tournèrent vers Paris. N'était-ce pas le brillant foyer de gloire qui de ses feux miroitants éblouit l'Europe ? N'était-ce pas le centre le plus actif et le plus brûlant de la civilisation m.oderne, le plus fort tourbillon des passions et des idées d'alors ? Tout cela attirait le jeune artiste avide de connaître le vaste monde et plus avide encore de se connaître kii-mème en se mesurant avec lui. Le voyage de Paris fut donc résolu.
30 l'oeuvre de richard wagner
On taxa ce projet de folie, tous ses amis essayèrent de Ten détourner. Peine perdue ; Richard Wagner n'a jamais été Ihomme des demi-résolutions et des longs détours. La même puissance de désir qui le domine dans la création poétique le pousse dans sa vie à l'action, et l'arme d'une volonté de fer. Qu'en dira-t-on? que deviendrai-je ? Ces questions, qui retiennent la plupart des hommes au seuil des tentatives risquées, n'ont jamais étouffé chez lui la voix intérieure, plus forte que tout le reste, qui dit à un moment donné : il le faut. Donc sitôt dit, sitôt fait. Il donna sa démission de chef d'orchestre à Riga et s'embarqua sur un voilier pour Londres, sachant à peine le français, sans recommandation, presque sans ressources.
La traversée fut orageuse et dura trois semaines. Elle offrit comme une image fantastique de la destinée qui menaçait l'artiste audacieux dans la grande capitale. La tempête jeta le navire sur les côtes de Norwège ; il fallut entrer dans un de ces fiords qui s'enfoncent en étroits couloirs entre des montagnes à pic. Ce fut aux lueurs sinistres de cet orage, aux cris des matelots dans la bourrasque, au rugissement des vagues contre les promontoires escarpés de la Scandinavie, que l'idée du Vaisseau-Fantôme surgit pour la première fois dans son esprit. Les matelots lui avaient raconté cette légende dans leur langage primitif. Mais le lugubre vaisseau, avec son
triste capitaine, ne fit que passer devant lui, rapide comme une llèclie, sous l'embrasement d'un éclair. Il ne revint le hanter que deux ans plus tard, le jour où l'artiste, amèrement déçu, abandonné du monde, se sentit, lui aussi, comme perdu sur une mer sans rivages, sans autre horizon que la misère et le désespoir.
En 1839, Richard Wagner, âgé de vingt-six ans, arrivait à Paris avec la ferme résolution de se plier aux nécessités de sa position précaire et aux exigences multiples de la société parisienne. Il trouva en maint endroit un accueil bienveillant et de chaudes amitiés. Mais de là à l'acceptation de Rienzi au grand Opéra^ il y avait loin. Son sort 'fut celui de miUe autres débutants. Les directeurs l'engagèrent à trouver un librettiste pour traduire son œuvre ; les librettistes l'engagèrent de leur côté à chercher un directeur favorable. De guerre lasse, il se mit à traduire lui-même, avec l'aide d'un ami, sa Novice de Païenne pour le théâtre de la Renaissance. Quand tout fut fini, revu et corrigé, le théâtre suspendit ses représentations. Sans se décourager, il se mit à composer des romances pour des chanteurs de concert, espérant se faire connaître par là ; mais sa mélodie expansive et large ne s'accordait pas toujours avec les paroles ; il fallut y renoncer. Poussé par le besoin, il alla jusqu'à s'offrir à composer la musique d'un vaudeville de boulevard ; un
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homme du métier, plus habile en ces matières, lui fut proféré. Il s'estima donc fort heureux de trouver un éditeur qui lui donna à arranger des airs d'opéra pour le cornet à piston ! On eût dit que ce redouta])le et opulent grand seigneur ([ui se nomme l'opéra, se vengeait d'avance de celui qui devait plus tard lui porter des coups si sensibles, et qui songeait encore à gagner sa faveur. En même temps, Richard Wagner insérait dans la Gazette musicale des articles de critique et plusieurs nouvelles, notamment un Pèlerinage chez Beethoven ç^. la Fin cViin musicien à Paris, où il peignait ses propres infortunes, non sans verve humoristique. Son héros finissait par mourir en disant : « Je crois à Mozart, à Beethoven et à l'Art indivisible. )> Luimême n'échappa qu'à grand'peine à cette extrémité. Ces expériences amères furent adoucies cependant par une grande et réjouissante impression. Il allait souvent aux concerts du Conservatoire, dirigés alors par Habeneck. Cette exécution admirable, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, lui causa un véritable ravissement et acheva de lui révéler Beethoven. « Celui qui veut comprendre la neuvième symphonie, dit-il, doit l'entendre au Conservatoire de Paris. » Du reste, c'était une vie assez étrange que menait alors le jeune compositeur obscur et rivé à sa besogne. Occupé le jour à des arrangements de musique, excédé par ce travail machinal
si humiliant pour l'artiste, il allait errer le soir sur les boulevards, où parfois il rencontrait Auber, pour lequel il conserva toujours une sympathie réelle et une vive admiration, malgré l'absolue divergence des esprits et peut-être à cause de cette divergence même, qui écartait de prime abord toute discussion. Quelquefois il se glissait dans la salle du grand Opéra, et se disait, devant ces décors brillants et cette pompe scénique, que sa dernière œuvre pourrait y tigurer avec éclat. Rentré chez lui, il écoutait de sa mansarde les bruits sourds de la grande ville et regardait le reflet de ses mille lumières dans la brume hivernale. Ce bruit était le grondement d'une activité infatigable où l'individu est emporté malgré lui par le courant ; cette vague lueur lui semblait le flamboiement des désirs tiévreux, des ambitions innombrables qui se dégagent du tourbillon tiumain et viennent encore flotter dans son atmosphère quand il s'assoupit à moitié dans la nuit. Allait-il s'y noyer comme tant d'autres? Et pourtant ce tourbillon le fascinait. Ce qui l'attirait n'était pas le vain bruit de la gloire vulgaire, mais le désir de communiquer à cette foule les extases de ses nuits solitaires, car déjà il sentait qu'une baguette de chef d'orchestre à la main, il serait capable de faire passer sur elle de divins frissons. Sa situation ne l'accablait pas ; il éprouvait un mélange d'amertume, de révolte, de défl et d'enthou-
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siasme renaissant. Parfois lui revenaient dans sa solitude les simples mélodies qui avaient bereé sa jeunesse ; il eroyait entendre les sons t'amiliers d'un quatuor s'échapper d'une maison patriarcale nichée au fond d'un bois, ou les magiques accords du FreichiHz errer sur un coin de la foret de Bohème ; d'autres harmonies plus lointaines encore l'attiraient vers une patrie délicieuse, vers celle qu'on cherche toujours et qu'on ne trouve jamais. Mais que le présent contrastait avec ces rêves ! La partition de Rienzi gisait sur la table, achevée et inutile, lui rappelant sa décevante campagne pour arriver au grand Opéra. A côté, il y avait une Ouverture de Faust, qu'il avait composée après le labeur de la journée, pour rester fidèle à la grande musique. Entîn il voyait étalés pêle-mêle dans sa chambre les feuillets mystérieux de la neuvième symphonie ^ qu'il étudiait parfois jusqu'aux approches de Taube blafarde. C'était pour lui le livre mystique par excellence, la prophétie de l'avenir, l'appel au dieu inconnu. Et ce dieu était en lui ; il n'attendait qu'une secousse pour parler. Ce qu'il avait produit jusqu'à ce moment, il l'avait fait sous rinlluence de l'opéra et dans les formes reçues. Il comprit qu'il allait enfin être lui-même, et qu'il ne pourrait se développer qu'à rencontre de l'art cojitemporain et des institutions existantes. Mais où trouver ce courage dans une situation sans issue ? Depuis six mois
I n'avait plus rien composé, il n'avait môme plus do piano, et autour de lui il voyait le désert des hommes, qui a des mélancolies plus amères que les déserts de la nature.
En pareil cas, plus d'un artiste a eu recours au suicide en maudissant le monde ; d'autres moins nobles, et ce sont les plus nombreux, se font les humbles servants de la mode. Mais dans la détresse où succombe le talent, le génie se retrouve, et celuici était de ceux. qui pourraient plutôt se détruire qu'abdiquer. Au lieu de se plaindre à ses rares amis, plus abattus que lui-même, il s'enferme tranquillement dans la solitude que lui fait l'adversité, et là, dans cet isolement moral, dans cette nuit profonde où tant d'étoiles naguère si brillantes s'étaient éteintes l'une après l'autre, il jure à l'idéal qu'il sent en lui une foi plus ardente encore, un dévouement plus absolu. La légende du Vaisseau-Fantôme repcisse devant ses yeux, le fascine comme le spectre de sa propre destinée, et s'empare de son imagination avec un charme tyrannique. Ayant romf)U violemment ses attaches avec son pays dans Tivresse de l'espérance, égaré dans le vaste monde, ne sachant où le besoin le poussera et dans quel sombre avenir va l'emporter le hasard, comment n'eût-il pas éprouvé une secrète sympathie pour le sombre marin errant et maudit de Dieu ? A ce moment la vision éblouissante de la gloire disparait devant lo
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génie impérieux de l'inspiration . 11 faut qu'il mette au monde l'idée qui le remplit, qu'il fasse vivre et parler ce triste héros, malheureux mais invaincu, qu'il aime déjà comme un frère. Qu'importe le reste ? Seul, obscur, sans arrière-pensée, sans espoir de succès, il se met à l'œuvre. La musique, qu'il appelle son bon ange, vient à son aide, avec elle il se sent poète et libre pour la première fois : poète parce qu'il donne enfin un corps à son rêve, libre parce qu'il rompt toutes les entraves dans l'essor d'un sentiment souverain.
« Après avoir loué un piano, dit-il, je m'aperçus avec ravissement que j'étais encore musicien. » Au bout de six semaines la composition fut achevée. Par ce travail plus spontané, plus fougueux, l'artiste entrait dans une phase nouvelle ; il avait touché terre et prenait possession de son domaine. Longtemps il avait cherché un terrain favorable pour son drame, il le trouvait enfin dans le mythe populaire.
La légende du Vaisseau-Fantôme se forma chez les marins du xv*" et du xvi* siècle, dans les expéditions hasardeuses sur les mers inconnues. Elle est l'expression d'un âge de découvertes, de lutte désespérée contre les éléments, la vision vengeresse d'hommes qui avaient tout bravé. On racontait qu'un capitaine de vaisseau s'était acharné à franchir le cap des Tempêtes contre vents et marées.
Cent fois la mer le rejette du promontoire fatal, cent fois il revient à la charge, et dans un accès de rage il jure, par un serment épouvantable, de persister, fût-ce pendant l'éternité. Le démon l'entend, le prend au mot et le condamne à errer à jamais d'un pôle à l'autre, maudit de Dieu, terreur des hommes, messager de naufrage pour les navires en détresse. Cette tradition se retrouve chez tous les peuples marins et s'appelle, en Allemagne, le Hollandais volant {Der flierjende Bollœnder), parce que son navire vole comme le vent et n'a d'autre patrie que l'Océan sans asile et sans limites. Le poète, qui avait en quelque sorte vécu ce mythe sur mer, l'a coloré de ses émotions personnelles, lui a donné un contour plus dramatique, un sens plus élevé. Dans sa pensée, le malheureux maudit quia évoqué l'esprit des abimes, qui a défié l'Océan et que l'Océan ne lâche plus, ne peut être sauvé que par une femme qui lui restera fidèle jusqu'à la mort. Poussé par un immense besoin de délivrance, attiré du sein des mers vers les douceurs d'un foyer de paix, il aborde tous les sept ans et se fiance à une jeune fille. Hélas! aucune de ses fiancées n'est restée fidèle jusqu'au bout ; toutes l'ont trahi au dernier moment. Suivons ici le drame, qui renferme en quelques tableaux les émotions extrêmes de la vie de mer et toute la sombre poésie de l'Océan. L'ouverture nous jette en pleine mer et en pleine
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tempête^. L'ouragan sifOc à nos oreilles et fouette en écume la crête des vagues sur la face de l'océan furieux et convulsé. L'appel sauvage" des cuivres sur la quinte annonce le terrible vaisseau. Le voici avec ses voiles rouge'^sang. Tantôt il monte et se dresse, sinistre, sur une montagne liquide, tantôt il fend les ondes mugissantes avec la vélocité d'une flèche. Est-ce un vaisseau vivant comme ceux des Scandinaves, ou ce cri part-il du cœur même de ce pâle marin debout à la poupe ? Le navire fuit, vole toujours et nous emporte avec lui dans la nuit et la tourmente. — Mais la mer s'apaise, une consolante et douce mélodie fait taire les éléments. Estce une voix qui vient de la terre et qui parle de paix au malheureux condamné à cette course maudite ? L'infortuné se penche dans le vide lugubre des flots et du ciel. Une étoile brille au firmament et lui promet la délivrance. Mais ce n'est qu'un rayon furtif aussitôt disparu. — Le marin se lance à sa poursuite en désespéré, et plus forte reprend la tempête. Il rencontre un navire au gai fanal, où retentit le chant joyeux des matelots. Irrité de cette joie, qui contraste avec sa propre destinée, le
^ Cette ouverture, comme celle du Tannhaiiser, donne d'avance un résumé de tout le drame. Dans ses ouvertures, R. "SVagnera poussé au dernier degré d'intensité ce qu'on pourrait appeler la symphonie dramatique inaugurée par Gluck dans l'ouverture dlphigénie en Aulidc^ continuée par Beethoven dans celle de Léonoreet par Weher dans celle de Freicliiitz.
sombre capitaine les effraye eLles"pourcliasse. C'est :une course vertigineuse sur les vagues, oi!i se mêlent étrangement le chant des matelots, la voix perdue de la terre et la trompe effrayante du vaisseau-fantôme. Soudain une lumière éclatante perce la nuit épaisse. Ce n'est pas une étoile, ce n'est pas un ange, c'est une femme qui de loin semble •attendre le mallieureux et l'appeler par son regard d'amour. Alors il s'élance de tout l'effort d'un désir qui naît du désespoir. Haletante, acharnée est la lutte de l'homme avec les flots et les vents qui, dirait-on, déchaînent toute leur colère pour le séparer de cette apparition. Mais, rayonnante, elle l'attire par cette voix consolatrice qui sort d'un cœur croyant et fidèle et qui semble dire : ma force d'aimer est plus grande encore que ta souffrance. Devant cette voix, le vaisseau maudit s'abîme, et son maître se sent élevé dans les bras de celle qui le délivre de sa malédiction. Sa sombre fureur se brise, sa douleur fait place à un ravissement céleste, et l'aurore d'un jour divin se lève sur eux aux harpes d'esprits bienheureux comme le matin sauveur sur le front des naufragés.
Telle est l'ouverture, qui nous donne comme un abrégé de l'action et nous prépare aux événements du drame. Xu lever de la toile, il fait nuit de nouveau. Nous sommes dans l'anse déserte d'une île '.norwégienne. DeuS: récifs encadrent la mer hou-
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leiise, l'orage gronde, et les vagues se roulent avec fureur sur la plage. Un vaisseau marchand, poussé par la bourrasque, vient jeter Tancre d'un côté de la baie étroite, et le cri familier des matelots qui amarrent le navire se répercute dans le labyrinthe sonore des rochers. Le capitaine, après avoir reconnu l'île et maudit ce temps du diable, envoie dormir son monde, redescend dans la cabine et charge le pilote de veiller. Celui-ci, tombant de lassitude, se couche à demi en s'accoudant près du gouvernail. Le vent diminue et reprend par intervalles. Pour lutter avec le sommeil, le pilote se met à chanter :
Par la folle tempête et la mer si lointaine,
Ma belle, je suis près de toi!
Les montagnes de flots que le sud nous amène.
Ma belle, m'emportent vers toi!
Sans le bon vent du sud, du couchant à l'aurore,
Jamais je n'irais jusqu'à loi!
Souffle donc, vent du sud, ah! bon vent souffle encore !
Ma belle soupire après moi !
Hiva ! Hiva ! etc.
La mélodie à la fois gaie et plaintive, hardie et langoureuse comme toutes les chansons de matelots, interrompt de son charme somnolent le bruit strident des rafales et fait planer la note mélancolique du désir humain dans les courts silences de la tempête expirante. Au bout de chaque strophe^
le pilote laisse tomber sa tête fatiguée. Mais de minute en minute de grosses lames viennent le secouer en soulevant le navire, dont on ne voit que la poupe se dresser dans le ciel avec son gardien solitaire, et lui font reprendre le : Hiva ! hiva ! de son refrain commencé, pendant que la vague perdue déferle d'écneil en écueil. Enfin il succombe au sommeil et s'endort comme l'enfant au berceau, sur le vieil Océan toujours grondeur et courroucé.
A ce moment le vaisseau-fantôme paraît à l'horizon ; un coup de vent Tamène en un clin d'œil, il s'arrête en face de l'autre, l'ancre s'enfonce avec fracas, et l'équipage, qui a l'apparence de spectres plutôt que de vivants, cargue les voiles en silence. Le Hollandais descend de son navire., grave, solennel, presque hésitant, en marin pour qui la terre est un pays étranger. Il va confiera la nuit le secret de sa destinée : « Le terme est échu. Encore sept ans passés. Lasse de moi, la mer me rejette à terre... Ah ! superbe Océan! bientôt tu me porteras de nouveau. Je sais dompter ta colère, mais éter-= nelle est ma souffrance ! Le salut que je cherche sur terre, jamais je ne le trouverai ! 0 flots de la mer qui ceint le monde, je vous resterai fidèle jusqu'à ce que votre dernière vague se brise et que votre dernière goutte soit séchée, etc. » Dans ce monologue, le caractère tragique du Hollandais éclate en son âpre grandeur. Solitude du maudit.
lassitude du marin, espérance trompée, amertume, doute suppc'me, enfin désespoir sauvage qui appelle la lin du monde pour trouver la sienne, telle est la gamme de sentiments que nous fait traverser ce prodigieux récitatif ébauché à grands traits, qui contient des larmes, des sanglots et des menaces •de géant. Jamais soif de mort ne fut exprimée avec plus de force. C'est une série d'émotions qui dépassent de beaucoup le degré habituel des passions humaines, mais qui n'en sont pas moius vraies et rendues dans leur inexorable logique. Nous n'avons cru d'abord voir devant nous qu'un spectre ; peu à peu il s'est animé, il est sorti de sa lugubre immobilité, il est devenu homme vivant et souffrant jusqu'à ce c^u'il se dresse devant nous avec les proportions d'un ange foudroyé qui menace le monde de destruction. Le jour du jugement est sa dernière espérance, car alors du moins il pourra mourir. « Quand les morts se lèveront, moi je m'en irai en poussière. 0 mondes, cessez votre cours î Reçoismoi, éternel néant ! » Et l'équipage répond du fond du navire immobile : « Reçois-moi, éternel néant ! » sur une note stridente et lugbure qui donne le frisson.
La fin du premier acte engage la conversation entre Daland et le Hollandais, qui gagne la confiance du jovial capitaine, en lui offrant une partie des trésors dont resjorge son navire. Daland lui
promet sa fille en mariage, et lotis deux parlent au point du jour, par une bonne brise.
Quand le rideau se relève, nous sommes dans un paisible intérieur norwégien. 11 va Là une vingtaine de jeunes filles, toute une chambrée de fileuses, chacune à son rouet. La chanson court et îbourdonne sur leurs bouches rieuses et s'enroule en gracieuses inflexions au ronflement familier de la petite roue douce et gaie comme le coin du feu. Elle parle de l'ami qui est en mer et qu'on espère ramener à force de filer. Une seule ne file et ne chante pas, c'est Senta, la fille de Daland. Assise dans un fauteuil d'aïeule, appuyée au dossier, elle semble absorbée dans son rêve, les yeux cloués sur un portrait suspendu au mur et qui représente le mystérieux marin dont parle la légende. On essaye de la distraire, mais elle n'entend pas, et murmure à mi-voix une phrase de la ballade du Hollandais. Les fileuses raillent d'un rire moqueur la folle fille éprise d'une image I Mais elle se redresse soudain quand on lui propose de chanter la ballade. Ses traits s'animent, un éclair passe sur son visage, ses yeux prennent une fixité visionnaire, et c'est avec une sorte de sympathie sauvage qu^elle entonne la strophe suivante, en vraie fille de marin et comme si elle voyait ce qu'elle chante :
lohohé! lohohé!
Viles-vous en mer un vaisseau courir,
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Les mâts sont tout noirs, les voiles sont rouges ;
Et sur le haut bord un pâle marin
Est debout toujours, il veille et ne bouge.
Houi ! —Quel bruissement! — lohohé!
Iloui ! — Comme il siffle le vent! — lohohé !
Houi! — 11 vole comme flèche le navire,
Sans but, sans repos et sans trêve !
Elle s'arrête un instant, et sa voix, qui avait la passion de la tempête déchaînée, s'apaise maintenant pour entonner une mélodie pleine de douceur et de certitude angélique, lorsqu'elle reprend son chant sur ces paroles :
Mais le pâle marin verrait sa délivrance Si jamais il trouvait une femme sur terre
Jusqu'à la mort fidèle.
Ah ! pâle voyageur, quand la Irouveras-tu ?
Cette mélodie est le thème de la rédemption déjà entendu dans l'ouverture. — Les jeunes fdles sont suspendues aux lèvres de Senta. Elle chante la seconde strophe, qui raconte la damnation du malheureux, avec une véhémence croissante. A la troisième, qui parle de ses fiancées infidèles, elle retombe dans le fauteuil sous le coup d'un saisissement. Ses compagnes attendries reprennent seules le refrain : « Ah ! pâle voyageur, quand la trouveras-tu? » — Alors Senta, prise d'une inspiration subite, s'élance de son siège et s'écrie dans un délire d'enthousiasme et de sacritice : « C'est moi qui te délivrerai ! par moi te viendra ton salut I »
La gradation de cette scène est merveilleuse de naturel. Senta a passé successivement de la rêverie vague au rêve intense, de là à riiallucination et de celle-ci à une résolution héroïque qui produit l'admiration et l'épouvante. Elle a entraîné ses compagnes, changé leur rire moqueur en curiosité, éveillé leur sympathie, et lorsque enfm elle se dévoue au malheureux d'un élan de pitié sublime, lorsqu'elle franchit d'un bond l'espace qui sépare le passé du présent, le rêve de la réalité, et fait de la ballade fantastique une vérité terrible, actuelle, imminente, dont elle devient l'héroïne, son auditoire se sent comme frappé de la foudre. Tout cela est d'un eifet dramatique très nouveau et très poignant. La courte scène résume les phases d'une passion qui se développe pour ainsi dire sous nos yeux depuis sa naissance obscure jusqu'à son éclatante irruption, sans choc extérieur, par sa force propre. La parole seule n'atteindrait que difficilement ce degré de concentration. C'est le propre de la musique jointe au drame, d'ouvrir l'intérieur de l'homme, de supprimer pour ainsi dire le temps et de confondre le passé et l'avenir dans la forte vibration du présent.
Au milieu de la consternation générale, entre Eric le chasseur, le fiancé de Senta ; il annonce le retour du père. Resté seul avec sa fiancée, il lui reproche son jeu avec le mystérieux et redoutable
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personnage que représente le tableau. Il doute, il se sent abandonné, il demande une promesse. Senta ne donne que des réponses évasives, et comme il parle de sa souffrance, elle le conduit devant le tableau : « Vois, lui dit-elle, comme il me regarde î Que sont tes souffrances auprès des siennes ? » A ces mots Éric, frappé de terreur, lui raconte un songe qu'il a eu. Senta retombe sur sa chaise, ferme les yeux et prête l'oreille comme sous l'empire d'un sommeil magnétique ; on dirait qu'elle rêve elle-même ce qu'elle entend raconter.
Érie. Sur un roc escarpé j'étais couché rêvant; sous moi" grondait la mer, de haut je la voyais. La vague en écumanti se brisait sur la plage, à mes pieds dans l'abîme. Soudain, je vis près du rivage un navire iuconnu, étrange, merveilleux.. Deux hoinmes en descendirent; l'un, je l'ai vu, c'était tonpère.
Senta (les yeux fermés). Et l'autre ?
Érie.ie l'ai bien reconnu ; vêtu de noir, la mine pâle.
Senta. Le regard somt)re...
Éric (montrant le porlrait). Le marin, lui.
Senta. Et moi ?
Éric. Ti\ t'en venais de la maison pour saluer ton père. — Quand tu vis l'étranger, à ses pieds tu tombas, — et je te vis embi'asser ses genoux...
Senta (avec une tension croissante). Il me releva...
Éric. Et te pressa sur sa poitrine. ; — et l'étreignant avec ferveur, tu le dévorais de baisers.
Senta. Et puis ?
Érie (la regardant avec étonnemenf, après une pause). Sur mer vous avez fui tous deux.
Senta (se réveillant (ont à coup, avec exaltation). Oui, il me cherche, il faut que je le voie, il faut qu'avec lui je périsse!
Éric. Horreur! tout est clair maintenant! mon rêve disait vrai ! (Il sort précipitamment.)
Ce dialogue, rapide se fait à mi-voix sur un ireïiiolo de violons, tandis qu'une basse ascendante attaque sourdement le motif inquiétant du vaisseau-fantôme, et replonge dans les profondeurs après avoir modulé sur une note aiguë. Ici encore la musique reproduit étonnamment les impressions des personnages. Sensation du vertige, sensation du rêve somnambulique, anxiété, jalousie torturante du chasseur, tension passionnée de Senta vers l'objet de son désir, tout cela nous enveloppe, nous pénètre en même temps. A son cri de réveil, il semble que l'événement redoutable se soit déjà accompli.
Et voici qu'en effet le Hollandais entre avec Daland, qui bientôt se retire. Tous deux restent longtemps cloués en teri^e et se regardent à distance, muets d'étonnement. Devant lui est debout l'ange vivant du foyer, le rêve obsédant qu'il a poursuivi cà travers les déserts sans limite et les nuits sans tin de l'Océan, il est là, il le regarde..., et c'est une femme qui remue les fibres cachées de la tendresse dans son cœur pétrifié. — Devant elle aussi apparaît l'homme souffrant et indompté dont elle devinait la peine, qui n'est qu'un sujet de sinistre épouvante pour le vulgaire, mais qui devient un objet d'immense compassion pour qui sait jeter un
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regard d'amour dans ses abîmes de lutte et de souffrance. — Longtemps ils se taisent, immobiles. Mais le charme qui doit les réunir opère peu à peu. D'abord il ne s'approche d'elle et ne l'interroge qu'avec timidité, hésitation , presque avec hauteur. Tant de fois il s'est trouvé dans cette situation, et tant d'autres lui ont manqué de foi ! Mais lorsqu'il surprend dans ses yeux et dans ses paroles le rayon de l'amour, lorsqu'elle lui dit spontanément et d'une voix émue : ^<Je connais tes douleurs et te suis fidèle à la mort! » toute l'amertume du malheur se change en un torrent de reconnaissance, d'amour et d'allégresse.
Le troisième acte amène rapidement la péripétie et le dénouement. La scène représente une partie du rivage norwégien avec un rocher qui s'avance dans la mer, au fond. La nuit tombe ; on voit d'un côté le navire du Hollandais prêt pour le départ, et l'autre celui de Daland. Les matelots boivent et chantent. Senta sort vivement de la maison suivie par Eric, qui lui rappelle ses promesses passées. Le Hollandais a épié cette conversation, et la croit infidèle. Senta a beau le supplier, ses doutes les plus cuisants, son plus véhément désespoir se réveillent. Il rappelle à sa fiancée que celles qui le trompent sont à jamais maudites (car l'abandon de l'infortune suprême est un crime qui tue l'âme et la frappe de damnation). Il ne veut pas la
dre, elle sera sauvée. 3Jais il faut qu'il parle, la terre brûle sous ses pieds, rieu ne sert, il ne croit plus I '.( En mer, crie-t-il à son équipage, qui déjà sagite d'une activité fébrile, et pour toujours adieu à la terre ! )> Il s'élance à bord et le voilà parti. Voyant cela, Senta s'arrache avec violence aux bras d'Éric et de Daland, gagne le haut rocher et se jette à la mer. Elle est restée fidèle jusqu'au bout, la malédiction est brisée, le vaisseau fatal sombre, le Hollandais est sauvé. Leur âmes unies par la mort peuvent planer dans une sphère qui est supérieure au doute et à la séparation. Nous les voyons au loin s'élever au dessus des flots noirs, dans une gloire rayonnante pendant que l'orchestre fait succéder aux fureurs de l'océan le thème de la rédemption entonné par Senta.
il est aisé de voir ce qui distingue cette œuvre des opéras ordinaires : la force et l'originalité du poème, son allure si dramatique, le mouvement et la vie qui y circulent d'un bout à l'autre. Ici plus de convention,, plus de chanteurs d'opéra. Depuis le rude, jovial et positif Daland jusqu'aux matelots, tous les personnages agissent, parlent, vivent. Depuis l'exaltée Senta jusqu'à sa nourrice grondeuse, tous ont le trait individuel, incisif, et quant aux deux héros, ils se détachent de leur entourage pittoresque avec un puissant relief. Leur âme est concentrée sur un seul point, s'y porte de tout son poids et s'y
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absorbe. Même simplicité, même concentration dans l'action, qui se résume en trois ou quatre scènes décisives et s'y précipite impétueusement. Ici déjà éclate le vrai génie dramatique de Richard Wagner. 11 fuit les coups de tlivatre, les surprises, la complication des événements extérieurs; il aime les caractères forts, les situations tranchées, la simplicité et la grandeur de l'action. Sachant mettre en jeu les motifs les plus puissants, les plus intimes de l'être humain, il s'attache à découvrir le dedans des âmes^ par l'action scénique, etànousmontrer leurs conflits dans la région du sentiment pur et transcendant. La musique répond au drame. Quoiqu'elle se meuve généralement dans les formes reçues, on y remarque déjà l'heureux emploi des motifs caractéristiques pour la psychologie des personnages, et cette fluidité rythmique et mélodique qui s'adapte aux gestes et aux fluctuations de l'ame. Il y a bien quelque chose de strident, de heurté dans ces brusques harmonies. Mais comme elles sont dans la couleur du sujet î Si jamais la sombre poésie de l'Océan implacable a été exprimée d'une manière terrible en musique, c'est dans le premier acte ; on y entend comme la voix du Styx, ce grondement éternel de la vague qui ne se lasse ni ne pardonne. Et par opposition, quelle paix intérieure, quelle mansuétude infinie dans le chant de Senta, mélodie d'une douceur, d'une confiance céleste, toujours accompagnée de la
harpe, et qui nous dévoile instantanément le cœur de l'héroïne ! Ce violent contraste entre le voyageur, maudit, désespéré, et la jeune fdle aimante, altérée de sacrifice, qui veut l'arracher à l'abîme, la sympathie magnétique entre l'immensité du malheur chez cet homme et l'immensité de l'amour dans le cœur d'une femme, ces deux âmes qui s'attirent, s'étreignent, et trouvent dans la mort la suprême féhcité, c'est là tout le drame.
Quant au personnage principal, le mystérieux marin, il nous est apparu au premier abord sur l'horizon ténébreux des mers du Nord comme un fantôme étrange de l'imagination populaire. Mais de quelle passion, de quelle douleur tragique ses traits se sont animés peu à peu, et comme le poète a fait ressortir le fond humain, éternel de cette figure. Plus nous fixons ce Hollandais, et plus nous reconnaissons en lui la famille des grands types auxquels il se rattache. Il exprime avec force et nouveauté un besoin immémorial de la nature humaine, l'antique désir de repos dans les orages de la vie. Aux temps héroïques de la Grèce, ce désir se personnifia dans Ulyssse, qui cherche sa patrie à travers les aventures et les monstres de la mer. Le Grec subtil et persévérant retrouve son Ithaque, son foyer, sa Pénélope fidèle. Dansle monde naissant de l'heureuse Hellénie, le désir de l'homme ne dépassait pas encore les fières montagnes et le ravissant horizon de la terre
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natale. Avec le christianisme, la patrie terrestre s'évanouit et riuimanité entière apparaît au peuple sous les traits flétris du Juif errant. Pour lui, ni halte, ni paix, ui tombeau. Toujours inquiet, chassé de peuple en pe:iii'e par l'ouragan, il aspire en vain à coucher sa tête chargée de siècles et de remords dans la paix d'un éternel sommeil. Au xvi* siècle, les peuples se réveillent et le besoin débordant de vie éclate dans l'instinct de découverte, hupatient de connaître et de posséder, l'homme moderne se lance sur les mers ; mais ce n'est plus l'étroite 3Iéditerranée, c'est le grand Océan, ceinture orgueilleuse du globe. Poussé de zone en zone, d'épouvantes en merveilles, decontinentsen continents, le doux désir d'Ulysse, le désir de la patrie, lui vient souvent au cœur. Hélas ! la barque des Phéaciens n'est plus là pour le ramener au foyer de ses pères, mais le llotmonotone de l'Atlantique, mais les fatigues de la vie, mais la solitude grande comme le ciel et la mer. Alors c'est le désir d'Ahasvérus, la soif dévorante du néant qui le prend à la gorge. Ces deux désirs se mêlent étrangement dans son cœur indompté, et de leur double flamme naît un désir nouveau : le puissant désir de l'Inconnu. Lui aussi cherche la femme, non plus la femme du pays natal, la Pénélope du foyer, mais l'inconnue, la divinatrice, dont l'âme ardente, tient la clef des grands mystères : la femme de l'avenir 1
NHAUSER
A la tombée de la nuit, des vapeurs légères se lèvent en tourbillonnant, et dans une brume rosée se dessinent les mouvements d'une danse voluptueuse.
Ce sont les merveilles de la montagne de Vénus !
Ouverture.