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En printemps 1842, Richard Wagner apprit que Rïe/izï Y ens.'û d'être accepté au théâtre de Dresde. 11 s'y rendit sur-le-champ ; l'opéra fut joué avec un succès éclatant, et le lendemain le compositeur fut nommé maître de chapelle à ce même théâtre. D'un jour à l'autre il avait trouvé la renommée, des amis, une position brillante et assez d'indépendance pour travailler librement. Il en profita pour se jeter résolument dans la voie inconnue, pleine d'attrait, oii il venait de s'engager par sa dernière création et où nous allons le suivre.
En achevant le Vaisseau-Fantôme sous l'empire d'une sorte d'hallucination, Richard Wagner s'était affirmé pour la première fois avec énergie. Il avait rompu comme par un talisman les liens de notre civilisation qui nous enserrent dans un réseau de
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conventions cl qui goneni suri ont l'iiommo dans la plus libre de ses luanifeslalions, dans l'art. A la solilude qui Tenveloppail et l'isolait au milieu mêmedu nu^nde. avait sueeédé un seidiuuMil délieieux de communion avec Tàme songeuse du peuple. Par cetle sympathie lointaine et mystérieuse, mais intime et protonde, il s'était trouvé (ont d'un eouj) poète, créaleur, homme libre dans une humanité alVranehie. Aucun signe exiérieur ne le prouvait, mais il ne se sentait pas moins l'initié d'une grande communauté invisible. « C'est alors, dit- il, que je trouvai ma délivrance comme artiste ; c'est alors qu'après une longue lutte entre l'espérance qui me venait du dedans et le désespoir qui me venait du dehors, je gagnai la toi la plus certaine en l'avenir de l'art. >>
D'où lui venait cette foi nouvelle ? D'un profond regard jeté dans la légende populaire et dans la poésie mythique de tous les Ages. Cette révélation est si décisive pour le développement, de l'artiste, elle a si bien le caractère d'une découverte par l'importance qu'il lui a donnée dans ses œuvres, et elle jette une lumière si vive sur le passé comme sur l'avenir de la grande poésie humaine, que nous devons y insister.
Je ne sais plus quelle légende du Nord parle d'un vieux chanteur qui vivait dans une cité populeuse, à la cour joyeuse d'un roi. Il voulut enseigner son art à son lils,mais reniant farouche était rebelle à
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SCS leçons. Ni le son de la harpe, ni la v«»ix de son père, ni le chant des oiseaux n'éveillaient en lui le mélodieux désir. Seul, perdu dans ses pensées, il ii'i;iit ;iiix déserts et semblait écoutn- un cliant iiih-ririii'. Dans une de ces courses aventureuses, il parvint jusiiu'à la mer ; du haut d'unéeneil il aperçut l'immensité des Ilots et siir[u'it le sauvage concert (les brisants sur la plage. Ces voix le subjuguèrent, l'attirèrent si tort qu'il alla habiter une caverne au bord de la mer. De bons pécheurs, nui lui apportaient sa nourriture, disaient <(ue le jour et la nuit les déesses et les dieux d»^ l.i mer venaient du l'ond de Tabime lui enseigner leurs mélodies douces et terribles. Ln jour il retourna à la cour du roi, il entra dans la salle du festin ; personne ne le recojinut. -Mais lui, saisissaîd une harpe, se mit à chanter d'une voix si magique et si puissante, que l'haleine des sirènes et le souftle des tempêtes semblait passer tour à tour sur le front des convives épouvantés et ravis, ri ^\\u\ lais>aut tomber leurs coupes, ils s'écrièrent : « Qui donc t'a donné cette voix ? —C'est la mer d'où jr vi«Mis î >> répondit l'étrange inspiré.
A ceux qui demanderaient à riiclmnl Wagner : Oui l'a lait poète ? il pourrait répondre : C'est Tantii[ue poésie popidaiiv. Il sut la chtM^her àsa grande source, là où elle >urL du coair i)uissanl et naïf du peuple comme du cœur même de la nature. Iv mu-
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gissement de la mer succédant au vain babil des hommes n'a pas plus de grandeur que la voix de cette poésie primitive pour qui sait l'entendre. «La poésie naturelle, dit Grimm, est un livre plein d'histoire vraie. On peut le commencer et le comprendre à chaque page, mais jamais ni l'achever ni Tépuiser. » Les mythes originaires des peuples sont en effet un réservoir inépuisable pour leurs inspirations futures. Ils sortent d'un état de civilisation où l'individu n'a pas encore l'importance qu'il acquiert plus tard, mais où les imaginations travaillent dans une communauté instinctive et féconde. Le peuple, en ce demi-songe, ne distingue pas encore la poésie de l'histoire, il rêve en un rêve clairvoyant sa propre image et balbutie sans le savoir des vérités éternelles. Ce qu'il crée alors sont des types forts et simples qui renferment l'essence de son génie et peuvent se métamorphoser dans le cours des âges en conservant toujours quelque chose de leurs traits primitifs. En ces miroirs magifiues chacun trouve la vision désirée. Rien de plus beau lorsque le vrai poète et le peuple se rencontrent, se comprennent dans le mythe. Car alors le génie de l'un accomplit ce que l'autre avait rêvé. Tous deux ont un même désir ; mais ce que le peuple naïf avait à peine ébauché, l'artiste conscient et passionné l'achève.
Aucun peuple ne posséda une mythologie plus
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complète que la Grèce, parce qu'aucun ne fut plus inventif. Là aussi nous trouvons une communion intime et parfaite du génie avec l'esprit populaire. Là le poète était près du peuple, parce que le peuple était près de la nature. L'un ne faisait que développer la création de l'autre. Eschyle transformant Prométhée, Sophocle reprenant (Edipe, y versaient leur sagesse orphique et leur philosophie, mais ils n'en parlaient pas moins au peuple sa langue, en lui présentant ses héros et ses dieux. Les peuples modernes, surtout les races germaniques, eurent aussi leurs mythes et leurs traditions, mais le christianisme les détruisit ou les altéra. Quand ce christianisme, en se fondant avec le génie des divers peuples, eut produit à son tour par la chevalerie une série de traditions et de légendes, la Renaissance vint jeter un nouvel abîme entre le passé et l'avenir, entre le peuple et l'artiste. Chez nous, le poète est donc plus loin du peuple ; la tradition légendaire, ce lien merveilleux qui les unissait jadis, n'existe plus. Pourtant la science a retrouvé le fil de nos plus anciennes traditions. Mais le poète seul peut leur rendre une vie nouvelle par sa divination et son désir tout-puissant. Gœthe en a donné le plus grand exemple dans son Faust.
Richard Wagner n^'est donc pas entré dans la légende en savant ou en curieux, mais en créateur. En Grèce ou au moyen âge, quand le poète s'empa-
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rait de la tradition orale, de la légende vivante encore, il avait beau jeu. Mais aujourd'hui, quand il remonte h travers les âges à des traditions écrites qui ne sont plus que le mythe pétrifié, il lui faut une bien autre pénétration pour le découvrir, un charme bien plus puissant pour lui rendre la vie. Ce charme est le désir souverain de l'artiste. Richard Wagner le possédait au plus haut degré, d'autant plus qu'il était musicien et que la musique avait centuplé sa soif d'idéal. A peine avait-il quitté le Hollandais qu'un livre populaire sur la légende du Tannhatiser lui tomba entre les mains. Il y trouva la tradition sur le combat des chanteurs cà la Wartbourg et la légende de Lohengrin. A mesure qu'il fixait ces figures, il les voyait s'animer et grandir. Tjn nouveau monde s'ouvrait plein de fraîcheur, débordant de jeunesse. Enfin il échappait aux misères du monde moderne ! enfin il avait trouvé sa patrie idéale ! Doué de cette seconde vue qui voit partout le fond des choses, il pénétra dans le pays delà légende comme dans une forêt enchantée, où des apparitions ravissantes ou sublimes le conduisaient de merveille en merveille jusqu'aux retraites des dieux oubliés. Région vaste, insondable, éternellement jeune, infiniment variée. Ici plus rien des constructions factices de l'histoire, de son pêlemêle bizarre d'événements, de mœurs, de conventions ; mais Thomme libre dans la nature vierj^je.
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Dans r histoire en effet rien ne s achève, rien n'est complet. L'iiomme bon ou mauvais y agit rarement selon sa vraie nature ; mille liens rétoulfent, mille hasards l'éparpillent. Dans le mytlie, au contraire, de grands types se dessinent en traits plastiques, leurs actions gloritient l'essence de l'humanité, et les vérités profondes reluisent à travers le merveilleux comme sous un voile étincelant de lumière. Si donc Richard Wagner a senti une attraction irrésistible pour la poésie mythique, s'il en a ressus- €ité les personnages, c'a été pour s'élever dans une sphère supérieure à l'histoire et pour exprimer l'homme moderne à sapins haute puissance, en sa suprême liberté. Ce ne fut pas là un vain retour au passé, mais un élan audacieux vers l'avenir.
Dans la verte Thuringe,non loin du château de la Wartbourg, qui fut, sous les landgraves hospitaliers du xni' siècle, le rendez-vous des plus illustres poètes chanteurs {Minnesinger), s'étend une montagne dénudée nommée Venusberg. Cette montagne était habitée, selon la tradition populaire, par une déesse dangereuse. Elle avait été aul refois Holda, bienfaisante divinité qui tous les printemps parcourait la contrée en semant fleurs et joie sur son passage. Maudite par le christianisme, reléguée aux entraillés delà terre, elle y vivait toujours. Se confondant avec la déesse hellénique, elle était
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devenue dame Vénus, la déesse des plaisirs sensuels. Entourée de nymphes et de sirènes, elle tenait cour plénière en son palais féerique. Ceux qui s'approchaient de la montagne animés d'impurs désirs entendaient des voix enchanteresses qui par des chemins inconnus les entraînaient au séjour d'éternelle perdition. Nul ne les revoyait. Seulement par le trou d'une caverne on entendait parfois comme des gémissements d'âmes damnées. Le chevalier poète Tannhaûser,(( voulant voir grand émerveille », entra dans la montagne, et sept ans il fut l'époux de Vénus. Après quoi, pris de remords, il parvint à s'arracher de ses bras et à sortir de ces demeures souterraines en invoquant le nom de Marie. Il alla se confesser au pape pour lui demander son pardon, mais le pontife lui répondit qu'ayant partagé les plaisirs de l'enfer, il serait à jamais damné, et levant sa crosse il ajouta: « Pas plus que cette crosse ne saurait reverdir, pas plus il n'y a de pardon pour toi. La légende ajoute qu'au bout de trois jours la crosse se mit à fleurir, en signe que la grâce céleste est plus grande que celle d'un prêtre. Mais Tannhaûser était rentré dans la montagne de Vénus, où il attend jusqu'au jour du jugement.
Tel est le naïf récit dont Richard Wagner a tiré son drame en mêlant à son tissu la tradition sur le combat des chanteurs à la Wartbourg. Le peuple a fourni le cadre coloré, les acteurs principaux,
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le germe du conflit. Dans son rêve d'enfant il a entrevu les deux extrêmes, les deux mondes en lutte: Vénus et Marie. Le poète a tout refondu, agrandi, recréé d'un souffle de forte passion, de haute pensée. Entre riiumble légende dont il s'est inspiré et son drame mouvementé, il y a le même rapport qu'entre une peinture sur fond d'or de Fra Angelico et une toile palpitante du Gorrège ou du Titien.
L'ouverture est plus qu'un prélude, elle est le drame lui-même en raccourci. La symphonie dramatisée y estpousséeauxdernières limites du pittoresque. Tout se meut, tout agit, tout fait image et contraste dans ce tableau ardent.
Une troupe de pèlerins passe devant nous. Leur chant plein de foi et de repentir célèbre l'espérance du salut. Il se gonfle, s'épanche puissamment, puis s'éloigne et s'éteint dans le crépuscule. La nuit tombe; de magiques apparitions surgissent, des vapeurs rosées s'élèvent en tourbillonnant, des accents lascifs pénètrent jusqu'à notre oreille, on distingue dans la brume lumineuse les mouvements d'une danse luxuriante. Ce sont les enchantements nocturnes de \^ montagne de F^'^^z/^; ils se manifestent à ceux qu'anime un désir téméraire. Captivé par ces apparitions s'approche Tannhaûser, le chantre de l'amour. Il entonne un chant provocateur, comme pour attirer à lui les habitants delà montagne. Des cris sauvages et désordonnés lui répondent, les
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nuages rosés s'épaississent, des parfums étourdissants l'enveloppent, et dans un demi-jour diapré son regard visionnaire aperçoit la plus enclianleresse des femmes. 11 entend sa voix qui lui jette en douces palpitations l'appel des sirènes et promet tout à l'impétueux désir. C'est Vénus elle-même qui lui est apparue 1 un trait de feu le traverse à sa vue, il s'approche de la déesse et répète près d'elle son chant exalté. Alors, comme au signe d'un magicien, toutes les merveilles de la montagne éclatent en pleine lumière. Des cris d'allégresse, des clameurs jubilantes s'élèvent de partout, et une troupe de folles bacchantes enlèvent Tannhaiiser dans les bras ardents de la déesse, qui l'entraîne avec elle en des lointains innaccessibles, jusque dans la région du non-ôtre. La bande sauvage l'a suivie et la bacchanale s'est apaisée en un instant. L'air n'est plus animé que d'un susurrement plaintif comme le souffle du plaisir sans bonheur, qui erre encore sur la place où s'est manifestée la magie impure et que recouvre de nouveau la nuit. Mais voici l'aube ; l'hymne religieux revient avec elle. A mesure qu'il se rapproche que le jour chasse la nuit, ce murmure des airs, qui semblait le gémissement d'âmes damnées se change en un doux ondoiement, et lorsque enfin le soleil se lève, lorsque le cantique éclate dans son auguste magnificence, cet ondoiement devient le ruisseUement d'une joie sublime. Le triomphe
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de l'Esprit est le salut pour tous. La montagne maudite est délivrée, son peuple purifié se; joint à riiymne rédempteur. Toutes les artères de la vie bondissent à l'embrassement de l'esprit et des sens, de Dieu et de la naturel
1 II serait intéressant de comparer cette ouverture à celle non moins grandiose du Freichûtz de Weber. Dans celle dernière, la victoire du noble élément humain sur l'élément infernal est brusque, instantanée. C'est le terrassement du mal par le bien après une lutte acharnée. Ici il n'y a pas combat, mais opposition entre deux mondes que sépare un abîme, et iinalemeut jonction, fusion entre eux par la domination grandissante du monde supérieur. Liszt a fort bien caracté.isé cet etTet saisissant : « Le motif saint, dit-il, ne se dresse point comme un rude maître, imposant durement silence aux licencieux chucholements qui remplissent cet antre de joies terribles. Il ne reste point sombre et isolé en leur présence. Il arrive limpide et doux, pour s'emparer de toutes les cordes dont la résonance est une si charmante amorce; il les saisit une à une. quoiqu'elles se disputent à lui avec un acharnement désespéré. Mais toujours calme et placide, il étend son domaine malgré ces résistances, en (ransformant, en s'assimilant les éléments contraires. Les masses de tons ardents se détachent en débris qui forment des discordances toujours plus pénibles, jusqu'à ce qu'elles deviennent répulsives comme des parfums en décomposilion, et que nous les voyions se fondre avec bonheur dans l'hymne triomphal. »
J'emprunte ce passage à la remarquable brochure de Liszt, Lohcngrin et Tannhailser, publiée en 1851, à Leipzig, fin franrais. C'est l'étude la plus détaillée et la plus brillante qu'on ait faite de ces deux chefs-d'œuvre. Liszt, qui venait de les monter et de les diriger à Weimar, était le mieux à môme de les comprendre et de les faire connaître, en les jugeant à Ja fois au point de vue poétique et musical. Du rapprochement de ces deux points de vue résulte en effet un point de vue nouveau qui les domine et qui seul nous découvre les profondeurs du drame musical. A cette hauteur, tout s'illumine, et les deux arts se pénètrent de leur double lumière. Liszt a été un des premiers à suivre R. Wagner dans cette voie. Il y fallait non l'analyse desséchante du critique, mais l'enthousiasme révélateur de l'arlisle.
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Quand le rideau se lève, nous voyons ce que nous avons rêvé pendant l'ouverture. L'œil plonge dans une vaste grotte qui s'étend à perte de vue. Tout y nage dans un clair-obscur rosé; en ses profondeurs vaporeuses brille un lac bleu où se baignent des sirènes. Des couples amoureux sont groupés aux saillies des rocs ; une bande de nymphes et de bacchantes s'avance tumultueusement en agitant sesthyrses et ses pampres, puis s'arrête soudain pour prêter l'oreille au chant séducteur des sirènes, qui répond du fond de la grotte à leur danse effrénée^ et qui invite au repos, au plaisir. Vénus est mollement et fièrement étendue sur sa coucbe, vêtue de la tunique grecque qui flotte en drapant sa taille comme si son léger tissu n'était qu'un encens plus rose que le reste de l'atmosphère. Tannhaûser est endormi à ses pieds, la tête renversée sur les genoux delà déesse. Il tressaille, comme sortant d'un rêve. — Bien-aimé, à quoi songes-tu? lui dit Vénusd'une voix caressante. Le captif répond languissamment qu'il a cru entendre dans son sommeil le son lointain des cloches.
1 Dans la pensée du poète, cette danse doit avoir les allures grandioses d'une de ces orgies antiques qui savaient se maintenir dans les limites du beau, et telles que nous les dépeignent certains basreliefs. Elle ne doit ressembler eu rien au ballet moderne. La musique d'ailleurs indique assez ce caractère de grandeur dans le déchaînement des sens.
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Les jours, les mois se passent sans qu'il voie le soleil. Que sont devenusles fraîches prairies, le chant
des oiseaux et le ciel bleu? — Qu'entends-je ?
dit la déesse. Mon poète, debout : célèbre l'amour! Si magnifiquement tu le chantes que tu as conquis la déesse même de l'amour. — Tannhauser obéit. Avec la lyre il se ressaisit. D'une mâle énergie il entonne les louanges de la reine immortelle des joies. Mais cette strophe est immédiatement suivie d'une antistrophe aux modulations effarées et douloureuses, et s'échappe de sa poitrine le cri aigu de l'aigle prisonnier : — Les jouissances ne comblent pas mon cœur... resté mortel, je veux ma part des luttes de la terre !... du sein des délices j'aspire à la souffrance!... — Traître ! s'écrie l'enchanteresse en bondissant de sa couche comme une panthère blessée. Elle appelle autour d'eux un nuage qui les isole, arrache la lyre de ses mains et raille l'insensé qui lui appartient par tous les anathèmes éternels ; le monde le répudierait s'il pouvait y rentrer jamais. Mais le chevalier croit à la force du repentir ; leurs voix se répondent pleines de haines réciproques; de colères qui prennent flamme l'une à l'autre. Mais Vénus a recours à ses plus puissants artifices. Penchée vers le chevalier, les paupières mi-closes, elle verse dans son oreille son chant de suave séduction ; et de loin s'y mêle le chant des sirènes aux inflexions encore plus allanguies. Ce
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chant distille clans les veines un subtil poison de langueur, de défaillance. Tannliaiiser le boit de tous ses sens, mais c'est pour rebondir. 11 a prononcé le mot suprême : Liberté !Par le besoin de souffrir il a trouvé la force d'être libre, l'amant a fait place à l'inspiré, son enthousiasme môme le sauve de son esclavage. Il promet à la déesse de la chanter sur la terre, d'être son chevalier. Mais il faut qu'il la quitte pour lutter, pour combattre, fût-ce pour périr. En vain le maudit-elle et avec lui tout le genre humain. Il invoque d'une voix éclatante le nom de Marie ! Un coup de tonnerre retentit; Vénus avec ses nymphes et ses sirènes, tout disparaît en un clin d'œil K
La grotte s'est refermée comme par un prodige^ et nous sommes transportés dans une riante et délicieuse vallée. La Wartbourg s'élève au fond, un pâtre assis sur une roche mêle sa chanson rêveuse au silence religieux du matin. Enlevés subitement hors de la nuit des plaisirs sans fin dans ce vallon
* Ce dramatique duo caractérise fort bien ce qu'on pourrait appeler la seconde manière de Richard AVagner, celle qui s'accuse dans le [''aisseau-Fantôme, s'accentue dans Tannliaiiser^ et atteint sa perfection en Lolienprin. Nous y retrouvons encore les formes de Tancien opéra, réc.'tatif, air, etc., mais combien plus justifiées par les situations! combien plus flexibles ! Déjà elles tendent à se fondre dans le flux mélodieux de la parole vivante. Ajoutons que la disparition subite de Vénus et de sa grotte est parfaitement préparée. Elle nous frappe comme le point culminant de la scène, le résultat d'un efl"ort souverain, l'affranchissement complet du chevalier des liens qui Tenchaînaient.
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de quiétude et de pureté, nous respirons comme délivrés d'une énorme oppression. Tannliaiiser, les yeux fixés sur l'azur, en proie à un ravissement, ne voit rien, n'entend rien de ce qui se passe autour de lui. Peu à peu le chant des pèlerins qui se mêle de loin au chalumeau du pâtre le rend au sentiment de la réalité. La tempête des sens s'est évanouie, ses vœux sont exaucés, et devant le ciel dont il revoit la majesté, il se prosterne, saisi de reconnaissance et d'adoration. Le pieux cantique des pèlerins qui traversent la vallée, achève de le plonger dans un profond recueillement.
Des signaux de chasse résonnent ; le landgrave passe le chemin avec ses barons, les chevaliers poètes, anciens amis et rivaux de Tannhaiiser. On reconnaît le fugitif, on l'interroge. D'où vient-il? Qu'a-t-il fait si longtemps? Pourquoi ne retournet-il au cercle joyeux dont tant de fois il fut proclamé vainqueur? Il ne répond qu'avec embarras : son chemin est celui des fatigues et des peines, une inquiétude fiévreuse le pousse à fuir au loin. Alors s'approche de lui Wolfram, son plus illustre rival : Reviens, reviens à nous ! lui dit-il. Tout ce que la loyale amitié a de plus tendre et de plus pénétrant respire dans cette cantilène, qui est reprise et dialoguée dans l'andante d'un sextuor formé par les cinq poètes et le landgrave. Tannhaiiser hésite toujours. EnfinWolframprononcelenomd'ÉUsabeth,
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la nièce du landgrave, qui aime en secret le fugitif et qui ne s'est point consolée de sa disparition. A ce nom magique un rayon l'illumine, un torrent d'espérance l'inonde, il s'écrie : — Je reconnais maintenant cet univers auquel je m'étais soustrait, le ciel me sourit, le printemps me traverse et mon cœur s'écrie impétueusement : Vers elle I vers elle ! — Lorsque sa voix se joint aux autres, le septuor attaque un entraînant allegro dont la strette entrecoupée par desfanfaresdecliassetermine lepremier acte aux accents d'une joie éclatante. On y reconnaît un appel de poètes, une invitation de nobles rivaux à de nobles luttes.
Nous voici à la Wartbourg. D'un pas rapide et léger Elisabeth entre dans la grande salle, dont la colonnade en pleins cintres donne sur la forêt de Tliuringe. Elle vient radieuse, le sourire au front, les bras étendus. C'est là qu'autrefois son âme s'était éveillée à la voix de son poète, et depuis son départ, accablée de solitude, elle n'y est plus revenue. Maintenant qu'il est de retour, qu'il va reparaître, elle rayonne de félicité, son cœur bondit, et sa voix joyeuse jette aux échos de la voûte chérie le salut débordant de son cœur. Dans cette âme si pure, la joie est sans mélange, sans arrière-pensée, sans soupçon. Son apparition même est faite pour contraster avec celle de la magicienne des profondeurs. Un étroit cercle d'or entoure sa tête blanche
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•crime auréole, ses longues tresses retombent sous uu voile léger sur son corsage de satin blanc, et un manteau de velours bleu attaché à ses épaules encadre d'un pan d'azur cette image de l'innocence même. Wolfram amène Tannliaiiser, qui se précipite aux pieds de la princesse. Confusion, bonheur du revoir, aveux voilés, espérance jaillissante, ces émotions se pressent entre eux. A la question d'Elisabeth : « Où tardiez-vous si longtemps ? » il répond :
Loin d'ici, bien loin, en pays étranger, un épais rideau d'oubli s'est abaissé entre hier et aujourd'hui... » 11 dit vrai; à ce moment, le passé est enfoui. Et elle est trop confiante, trop heureuse surtout pour insister. En elle la révélation de l'amour s'est faite à travers le voile chaste et ravissant de la poésie, elle aime comme la fleur s'entr'ouvre et parfume ; la femme est prête à s'épanouir dans la vierge avec une fragrance charmante. Comment Tannhaiiser ne s'abandonnerait-il pas à ce bonheur inouï ? comment tous deux n'exhaleraient- ils pas leur félicité passionnée en entonnant l'hosanna de l'Amour ^ ?
Tannhaiiser s'est retiré, le landgrave entre, la fête va commencer. A son oncle qui lui demande de s'ouvrir à elle, Elisabeth répond : « Regarde-moi dans les yeux, je ne puis parler. — Eh bien! reprend
1 Liszt compare ce duo, pour le sentiment et la beauté musicale, pour la pureté daus la passion, à celui d'Achille et d'Iphigénie dans Gluck.
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le landgrave, qui devine les vœux de sa fille, les merveilles qu'a fait naître le chant, qu'il les dévoile aujourd'hui, que T art gracieux maintenant se fasse action. » La salle se remplit de comtes, de barons, de châtelains aux sons d'une marche brillante ; une mélodie plus élégante et plus douce accompagne l'entrée des poètes. Quand tous ont pris place, le landgrave propose solennellement aux chanteurs un sujet élevé et délicat, subhme et troublant, vaste sujet qui contient le ciel et Tabîme : Qu'ils célèbrent TAmour ! qu'ils disent son secret ! qu'ils dévoilent son essence ! Elisabeth décernera le prix au vainqueur. Certes un tel sujet, qui défraya l'immortelle veiUée de Socrate, de Phèdre et d'Agathon, n'est pas indigne d'un combat de lyres. Sur combien de modes il se varie à travers les temps ! On ne sait jamais ce qu'il évoque. Voix célestes ou cris d'enfer, suprême apaisement ou guerre à mort, tout peut en sortir quand son nom intervient comme une énigme fatale dans les luttes humaines. Ici se déroule la scène qui est l'axe du drame. Le dramaturge ne nous élève un instant aux hauteurs de la métaphysique que pour nous faire redescendre en un conilit terrible et pour entraîner son héros dans une situation déchirante par la seule fatalité de sa nature. Le sort a désigné Wolfram ipour
1 ^Volfram d'Esclienbach, le célèbre auteur du Parzival allemand,