ET L AVENIR DE L ART
et nous confie est le contraire de ce que nous voyons.
Eh bien, imaginons un instant que de la région élevée et solitaire où il plane, ce génie fécondantde la musique puisse descendre dans les profondeurs de notre société. s'infiltrer sous formes diverses dans toutes ses couches, pénétrer notre éducation et devenir ainsi Tâme de notre culture esthétique, que serait le spectacle qui s'offrirait à nos yeux? Nous ne pouvons l'imaginer; car il varieraitinfinimentselon les peuples et les groupes. Mais certes il serait l'opposé de celui que nous avons sous lesyeux. Car maintenant le talent productif est concentré au sommet de la société. De là ces produits d'une culture raffinée, souvent artificielle et malsaine, très éloignée de la nature et séparée de la vie populaire, se déversent dans les couches inférieures et y détruisent le peu d'originalité et d'indépendance qui leur reste. Pour être normal et fécond, l'art a besoin au contraire d'ère une végétation spontanée qui, des couches profondes de l'humanité, s'élève en grandissant aux couches supérieures et y produit sa fleur. Cette fleur fragrante doit savoir qu'elle tient sa beauté et son parfum du sol où plongent ses racines etdes espèces plus humbles qui la précèdent ou l'environnent. Que celles-ci tombent, elle dépérit ehe-même ou s'étiole. Ne marquons que dans ses lignes les plus générales Torganisme et la croissance naturelle de l'art spontané.
Dans les profondeurs mêmes du peuple (d'un peuple sachant vivre en harmonie et en communauté avec la nature environnante) se manifeste déjà le génie de la musique, qui est aussi le génie d'invention, de rythme et d'ordonnance. 11 se manifeste par le chant. Le chant populaire suppose une certaine éducation musicale chez le peuple et une liberté suffisante pour cultiver le chant à sa guise. Son berceau primitif est la vie humble et forte cachée en la nature. Le soin d'une société jalouse de sa vigueur et de sa santé devrait être non d'effacer cette vie naïve, mais de la favoriser en l'épurant, de la développer sans lui ravir sa fraîcheur. De même que la montagne contient dans ses cavernes et ses sources nombreuses les fleuves de la plaine, de même la vie primitive d'un peuple fécondée par le contact de la nature contient sa vie consciente et supérieure. Le vrai chant populaire naît à cette même source où naissent la libre légende et le mythe, et peut devenir le plus efficace des éducateurs. 11 accompagne les travaux des champs, égayé le foyer, enchante la famille, adoucit la discipline sévère de l'école, alterne avec l'exercice des armes, excite et soutient le jeune homme dans la vie militaire indispensable à la virilité d'un peuple. Puissante et douce est la voixjdu chant populaire lorsqu'elle s'élève ainsi avec la fumée du sillon et le
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parfum des bois. Elle enveloppe alors tout le cycle de l'existence d'une mélodie consolante, crée un air léger au-dessus du labeur de chaque jour, rattache l'homme à la nature éternelle et les générations aux générations. Si l'oiseau dont le chant se mêle aux mille murmures de la grande forêt nous dit : Je suis une voix libre dans la grande harmonie; de même le chant populaire nous dit : Dans le concert humain je suis l'âme naissante et vibrante. Si cette voix simple est vraiment portée par le noble génie de la musique, elle touche d'un souffle vivifiant l'homme plus cultivé que le travail de l'esprit et le séjour des villes tiennent éloigné de la vie simple. Mais c'est sur le poète qu'elle agit avec le plus de puissance. Le poète n'est pas, comme le peuple qui chante, une simple voix de la nature soumise au rythme des saisons et des travaux, au cycle réglé de la vie, à la tradition vénérable. Il est lui une personnalité distincte, une volonté conscienteet sonchant veut être une action. Il est plus libre, mais est-il plus heureux ? Non, car la solitude lui pèse et sa voix privée de mélodie se perd dans le bruit de la foule. Mais quand lui vient cette voix du peuple par-dessus les haies, les prairies et les landes, il semble qu'e'le lui dise: Tu n'es pas seul ; comme moi tu fais partie d'un chœur immense, viens t'y mêler. Que ta pensée solitaire s'épanouisse, je lui donnerai des ailes.
Que la mélodie soit en toi. Si même elle n'éclate point en ta parole, qu'elle préside à son éclosion comme un génie invisible. Car elle est l'âme des choses et règne des flots de la mer à la ronde des astres. D'un vol lent ou rapide, elle te portera où tu veux aller. Par elle tu vraincras les cœurs, par elle tu diras: Un coup d'aile et derrière moi des éternités !
Le lyrisme sous cette double forme populaire ou indépendante, spontanée ou réfléchie, est la manifestation de la vie individuelle dans son éternelle variété, son infinie richesse. Il est à vrai dire l'art primitif, spontané, humain par excellence. Libre affirmation de l'homme devant la nature et devant son semblable, il contient déjà en germe ou en pleine floraison le tout de l'art vivant: verbe, mimique et mélodie. Mais lorsque ces forces éparses se groupent lorsque ces individus se réunissent par la loi de l'association selon les affinités naturelles et intimes (qui sera, il faut l'espérer, un des principes les plus féconds de lavenir), alors ce lyrisme s'élève aune manifestation collective. Il devient fête privée, ou fêtepublique,nationaleoureligieuse.J'entendsparler ici de cette libre religion innée à l'homme, appropriée au sentiment d'un groupe et affranchie de toute tutelle cléricale. Dans ces fêtes lyriques la musique intervient presque toujours. Elles tirent leur fécondité de l'entente du poète et du musicien et de l'esprit qu'ils ^communiquent à leurs inter-
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prètes.Si le lyrisme personnel est le soutien etl'éducateur de la vie individuelle, ce lyrisme collectif soigneusement et jalousementcultivépardesgroupeschoisis, pourrait devenir l'interprète inspiré de ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé dans la vie publique.
Parmi les fêtes publiques capables de transporter l'âme d'un peuple vers l'idéal, il n'en est point de plus significatives et de plus puissantes que les fêtes théâtrales, si nous les supposons élevées au niveau du grand art. C'est là que peuvent se rencontrer toutes les forces esthétiques et créatrices pour donner la révélation la plus complète de l'homme et de la vie. Mais ce chef-d'œuvre est aussi le plus compliqué, le plus rare et le plus difficile à produire. 11 est certain que dans sa forme élémentaire le théâtre a une origine moins noble que le lyrisme. Dans le lyrisme l'homme manifeste son sentiment intime, donc son être idéal, et force son corps et sa voix à s'y conformer; par lui il s'élève au-dessus de luimême et se transfigure. Le besoin du théâtre par contre, est né de l'instinct d'imitation, instinct très essentiel, mais très inférieur de la nature humaine. Imiter les gestes, le langage et le caractère des autres jusqu'à l'illusion complète, voilà la faculté qui fait l'acteur et la source du plaisir qu'il procure. En tant que cet instinct s'applique à la réalité vulgaire, c'est-à-dire à des êtres plus ou moins laids ou incomplets, il n'atteint pas l'art supérieur. Ce
n'est qu'en tant que le vrai poète s'empare de cet instinct pour le diriger vers un but idéal qu'il s'ennoblit et peut s'élever au sublime. C'est pourquoi la comédie proprement dite est la forme la moins élevée du drame, car elle ne sort guère du domaine de la réalité contemporaine. Aussi n'accomplit-elle une fonction esthétique que lorsque, à côté des vices qu'elle fustige, des travers qu'elle persifle, des fai~ blesses dont elle se joue avec grâce, elle nous montre en d'autres types la beauté, l'équilibre, la noblesse dont la nature humaine est capable.
Au-dessus de la comédie se place le drame historique. Ici l'horizon est bien plus vaste, car c'est tout le champ de l'histoire qui s'ouvre. Ce n'est plus seulement avec les ridicules ou les faiblesses, avec les difficultés d'un jour, que l'homme est aux prises, c'est avec la destinée elle-même, à la vie, à la mort. Qu'il succombe ou qu'il reste debout, sa chute ou son triomphe nous fait toucher pour ainsi dire du doigt les lois morales éternelles qui le dominent. La lutte entre l'individu puissant et la société est l'éternel sujet du drame historique. Si cet individu est inférieur à l'ordre social qu'il combat, sa chute nous paraît légitime. Mais il peut aussi lui être supérieur par la noblesse de sa nature, et c'est alors que sa mort est vraiment tragique. Parce sentiment insondable qui est le propre des grandes âmes et qui met les nobles victimes de la tragédie au-dessus
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du monde qui les écrase, par cette foi inébranlable qui fait reluire sur leur front l'auréole du martyre quand leur dernier souffle s'est exhalé, le drame parlé touche à l'élément divin de la musique et confine à la sphère du drame musical.
Le drame musical est la forme la plus riche et la plus achevée que.nous puissions concevoir du drame en général. Ici la musique vient se joindre à l'art représentatif et à la poésie pour les pénétrer d'un esprit nouveau et les porter aux régions les plus hautes du sentiment et de la pensée. Dans le domaine de l'histoire, il y avait encore des limites, des barrières, des conventions. Mais ici le cadre et Thorizons'élargissentenquelquesorte à l'infini, et l'homme grandit d'une coudée dans cette libre atmosphère. Comme sorti à nouveau des mains de la nature, il s'épanouit en toute force et en toute jeunesse. Il s'exprime à la fois dans une langue particulière et dans l'idiome universel de la mélodie. Grâce à la magie de la musique, nous assistons à la naissance et au devenir de sa parole et nous croyons voir jusqu'à la source de son être. A la vision du cadre scénique et de tout ce qui s'y meut, nous joignons donc la vision du monde intérieur qui s'agite devant nous comme une mer mobile et transparente. Ainsi la grande tragédie lyrique porte à son comble la belle floraison humaine, mais c'est pour la moissonner sous nos veux. Une noble vie noblement
perdue est le plus grand des spectacles. 11 nous fait comprendre ce qu'il y a d'éphémère dans l'individu et d'immortel en lui et au-dessus de lui. Le héros mourant nous entraine pour ainsi dire avec lui dans l'harmonie universelle et dans l'unité parfaite. Ainsi la haute tragédie concilie les extrêmes. Elle édifie pour détruire,elleattriste pour consoler, elle brise pour régénérer. En nous initiant au mystèrede la souffrance et de la sympathie, en provoquant l'abandon complet de notre être à quelque chose de supérieur, elle nous fait pressentir par delà même la vie et le monde visible une félicité et une vérité suprêmes.
Nous venons de parvenir avec la tragédie et la musique, son puissant interprète, aux sommets de l'art, je veux dire à cette région où il touche au sentiment rehgieux et à la métaphysique. Le spectacle des arts et du théâtre contemporains répond fort peu, nous le savons, au tableau que nous venons de faire, il en est même à beaucoup d'égards la négation. Mais cette image n'est-elle point conforme à ce que l'art devrait être, à ce qu'il fut un jour, à ce qu'il pourrait redevenir ? N'est-ce point un idéal qui mérite d'être poursuivi? Si l'art sortit autrefois d'une religion naturaliste, ne pourrait-il aujourd'hui, en prenant conscience de lui-même, s'élever à la hauteur d'une religion ? Chimère! nous dit-on. Peut-être. Mais il est une vérité supérieure à celle que les hasards de la réalité nous imposent.
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c'est celle que l'âme et l'esprit conçoivent dans leur plus haute aclivité. Ceux qui l'ont entrevue peuvent espérer pour les temps à venir une renaissance de l'art sous le génie de la musique.
Livre, thyrse et lyre : telle est la devise que j'ai placée en tête des ces pages. En elle m'apparaissait le symbole de la réconciliation entre les trois Muses sœurs et primitives: Poésie, Danse et Musique, nées ensemble à l'aurore ambrosienne de l'Hellénie et aujourd'hui séparées. Cette union nouvelle, si jamais elle s'accomplissait, serait elle-même le signe certain, l'image rayonnante d'une régénération intime de l'homme morcelé par le cours des siècles et qui cherche à se ressaisir dans l'harmonie de son corps, de son âme et de sa pensée. Qu'il nous soit donc permis d'apercevoir sous ce même signe l'avenir de l'art et son rôle supérieur dans le développement humain. — Le Livre n'est-il pas devenu le but principal, le signe distinctif de notre temps? N'estce pas lui qui maintenant représente et absorbe tout? Les sciences ne cessent d'inscrire leurs découvertes sur ses feuillets innombrables et d'y dérouler les annales du monde. Nous passons à le déchiffrer le meilleur de notre vie ; en vain ses lignes se resserrent, ses pages s'augmentent, deux mots en surgissent toujours: fatalité, mystère. Mais quoi: le Uvre est-il tout et doit-il tout engloutir,
art, poésie, joie, espérance ? Non, il ne saurait nous suftire, car il ne représente qu'un des modes de l'esprit. — Il y a deux autres puissances non moins essentielles, non moins impérissables. C'est d'abord la force créatrice de vie et de régénération qui se manifeste par la beauté; force d'où jaillit toute puissance plastique, dans la nature comme dans l'homme, et qui nous découvre le sens des choses par leur forme. C'est ensuite ce sentiment profond, sûr et irréfragable de l'âme qui nous révèle audessus de notre raison même une harmonie divine du monde, qui nous touche par les accords mystérieux de la musique et nous enlève aux sphères éternelles sur les ailes de la mélodie. Ces deux puissances, le génie grec les symbolisa dans le thyrse et dans la lyre. Plus que jamais nous avons besoin de leur charme souverain pour dompter les forces rebelles ou ennemies. Que le thyrse évoque et vivifie, que la lyre ennoblisse et transfigure ! — et de la lettre morte du livre sortira l'homme vivant et beau.