‹ Le drame musical (volume 2)Chapitre 12 sur 13 · L'AVENIR DE L'ART · texte numérisé non relu

L'AVENIR DE L'ART

La génération actuelle offre un contraste étrange. C'est d'une part la grandeur des aspirations qui la travaillent, de l'autre le scepticisme et l'impuissance qui l'encliaînent. Hautes pensées, nobles désirs chez un certain nombre d'esprits élevés, soif d'idéal plus ardente encore chez une foule d'âmes qui s'ignorent elles-mêmes et se débattent sous le fardeau du présent ; et pourtant à la surface de cette société se prélasse le rire de l'universelle incrédulité ou de rinditférence satisfaite. Les causes de ce marasme moral au milieu de nos richesses intellectuelles sont nombreuses. Il faut en attribuer une partie à l'immense développement de l'industrie et des sciences physiques. Depuis cent ans les découvertes sur le domaine de la nature et de l'histoire se sont multipliées en des proportions prodigieuses.

La nature, il est vrai, n'est ni domptée, ni son-

dée ; le jour où elle le serait entièrement, la vie même aurait cessé. Elle estpar essence indomptable et insondable. Mais le globe est à peu près connu, le ciel se mesure, les origines de l'humanité se débrouillent, et tendent à se rejoindre avec les origines du monde organisé. L'industrie s'ingénie chaque jour à fournir à l'existence humaine de nouvelles facilités. Au milieu des matériaux et des trésors qui s'entassent autour de nous jusqu'à nous étouffer, que manque-t-il donc à l'homme de nosjours ? Rien que de se retrouver lui-même, de s'affirmer et de façonner le monde à son image; c'est-à-dire ce qui importe le plus. L'inscription qui brillait jadis en lettres d'or sur le temple de Delphes: Comiais-toi toi-même, et dont l'esprit rayonna comme un soleil merveilleux sur toute la civilisation hellénique, est devenue lettre close pour lui et fait l'objet de ses dédains. Aussi ne vit-il point comme un noble dans sa maison, mais comme un parvenu au milieu de son luxe emprunté etde son bric-à-brac de curiosités prétentieuses. Entre le catholicisme, qui ne songeplus qu'à faire de ses adeptes des machines obéissantes, et les sciences, quiabsorbent leurs ouvriers dans l'infini détail de lanature et de rhistoire,ya-t-ilun domaine où l'homme moderne puisse s'épanouir? L'Église , nous dit-on, représente lepassé, et la sciencel'avenir? Soit; mais la seconde de ces propositions est des plus incomplètes. La science et l'industrie ne pour-

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ront jamais changer que les dehors de la vie. Trois puissances pourront seules la réformer à l'intérieur et par le fond : l'art, la philosophie et le libre sentiment religieux. Qui sait si ce n'est point de leur action combinée que jaillira le secret de l'avenir? Pourquoi dans ce livre consacré à l'une des formes les plus importantes du théâtre, nous sommesnous arrêtés si longtemps à une personnalité et à son œuvre ? Parce que l'exemple de Richard Wagner nous montre d'une manière aussi éclatante qu'inattendue ce que peut en notre siècle la force créatrice jointe à la foi en l'art. Bien comprise, cette réforme de l'opéra ou cette renaissance du drame musical, loin d'être l'asservissement à un système, pourrait être au contraire le signal de la vraie liberté. Nous n'y trouvons pas la destruction des formes précédentes de la musique et de la poésie, mais un développement nouveau par une fusion plus intime. L'idiome éloquent de la symphonie beethovienne, les rythmes prosodiques qui sont le mouvement même du langage passionné, la mélodie qui en jailhtet en est la vibration, le récitatif ainsi régénéré, les chœurs transformés en personnages agissants et jusqu'à la simple chanson populaire, toutes ces formes reparaissent dans le drame de Richard Wagner, mais toujours justifiées par la place qu'elles y occupent, fondues l'unedans l'autre par le 11 ux de la vie, jointes en un tout organique

que l'opéra n'avait pas su nous donner jusqu'à ce jour. Nous nommons cela: liberté ; car qui dit liberté, dit expression pleine et entière de l'homme, expression qui parle à la fois aux sens, à 1 ame, à l'esprit, et provoque en nous la plus haute activité par leur ébranlement harmonique. C'est par là que la réforme et les œuvres de ce maître ont une portée lointainequi s'impose aux réflexions du poète et de l'artiste autant que du musicien i.

Quittons maintenant celte œuvre particulière, et, nous souvenant du chemin parcouru depuis la Grèce jusqu'à notre monde moderne, emportons avec nous les vérités qui peuvent nous servir de flambeaux dans le labyrinthe où nous errons aujourd'hui. Tentons de jeter un regard lucide sur le présent et de soulever un coin du voile qui recouvre l'avenir de l'art.

1 Les Œuvres de R. "NV. offrent d'autre part un côté essentiellement germanique, qui sera toujours difficilement accepté ou accessible à l'étranger et cela tient à l'intensité même de la fusion qui s'opère ici entre la langue et la mélodie. Privée de la parole d'où elle est sortie ou appliquée à une autre langue, l'accentuation mélodique de R. W. perdra parfois son sens ou sa force incisive. Disons donc que chaque langue emporte avec elle un autre genre de mélodie dramatique, chaque nation un autre genre de drame musical. C'est dans son propre génie et dans ses traditions originales que chaque peuple doit en chercher les éléments primordiaux Mais ce qui subsiste au-dessus de toutes ces variétés de race, de langue et de nationalité, ce sont les principes généraux posés par Glucket développés par Wagner. Ils sont universellement applicables.

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Quelque chose ressortira, je l'espère, de ces études, c'est l'unité originaire, indestructible, qui rejoint la poésie et la musique par leur essence, et se manifeste dans leur développement historique ; c'est aussi la filiation profonde qui rehe l'art moderne à l'art grec et la nécessité de nous ressaisir perpétuellement dans ces hautes origines. La Grèce, non celle des Ptolémées ou des Romains, du xvn^ siècle ou des pédants, mais la Grèce héroïque, jeune, vue face à face, comprise en ses profondeurs etressuscitée dans sa beauté plastique, voilà l'éternel modèle qui nous montre où Tart aspire et jusqu'où il peut atteindre. « 0 Grecs, Grecs, vous êtes des enfants ! » disait à Hérodote un prêtre égyptien initié dans les hautes sciences aryennes et souriant de la Grèce adolescente. Enfants, ils l'étaient en effet ; mais dans leur jeux divins ils créèrent ce dont nous vivons encore. Seuls les Hellènes surent faire de l'art le plus puissant des éducateurs et embellir par lui toutes les parties de leur existence, depuis le foyer domestique jusqu'à la frise du Parthénon. Ainsi pénétrée par la beauté, leur vie entière révélait perpétuellement son sens caché et s'ornait d'un ravissant symbolisme. La tâche la plus élevée des temps futurs serait de refaire à la pleine lumière de l'esprit, avec nos traditions propres et nos idées, ce que firent d'instinct et comme en se jouant les heureux enfants de la

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nature. Tel est certainement le désir plus ou moins vif, la pensée plus ou moins claire qui perce depuis la Renaissance chez toute une famille de penseurs, de poètes et d'artistes, qu'ils se nomment Giordano, Bruno , Raphaël , Gorrège , Goethe ou Beethoven , Shelley ou André Ghénier. Quelque jour peut-être se formera-t-il dans l'humanité des groupes qui, las d'abstractions et de pédantisme, de vulgarités et de laideur, se décideront à suivre ces traces lumineuses et à considérer le beau comme un principe essentiel au développement de l'individu, à la dignité et à l'harmonie de la société. L'art sous toutes ses formes ne sera pas pour eux une distraction éphémère , mais la plus puissante des activités et une sorte de religion. En attendant, les Hellènes de la belle époque nous parlent toujours par leurs sages et leurs poètes, par leurs marbres divins et l'édifice merveilleux de leur civilisation unique. Ils nous disent : « Pour vous élever au plus haut degré de l'existence, faites de vos forces un équilibre, une harmonie ; de votre être une unité, de vos groupes des organismes, de vos œuvres des actions, de l'art une seconde vie, supérieure à la première. La nature fut notre institutrice ; mais pour la comprendre il faut l'aimer, pour l'ennoblir il faut la vénérer. Elle vous apprendra à vous débarrasser du faux, de l'inutile et de l'insignifiant. L'histoire n'est qu'un kaléidoscope où se heurtent par secousses toutes

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les formes possibles, la réalité qu'une aveugle stupide qui mêle des dés sur une table. De ces puissances soyez non les esclaves, mais les maîtres. Elles ne sont pour l'esprit qu'une matière brute dont il se construit son temple. Ce qui se passe et se révèle perpétuellement au fond de vous-mêmes, voilà la source du beau et du vrai. Faites-le rayonner au dehors, c'est tout le secret de l'art. Par lui nous fûmes originauxethumains.Qui vous empêche de l'être? » Si d'aventure cette voix s'élève au fond de nousmêmes, quand, seuls en face de la nature, nous oublions pour un instant nos livres, nos théâtres, les sociétés et le mouvement fiévreux de notre civilisation, elle nous laisse plongés dans nos doutes et dans une incertitude profonde. Que sont, en effet, nos arts devant ces modèles étincelants dont l'éternel sourire nous confond, comme celui de leurs statues chaque fois que nous osons les fixer? Qu'est tout l'ensemble de notre culture esthétique et sociale devant cette civilisation depuis longtemps évanouie en qui la beauté fut la (leur de la véracité ? Certes, ce ne sont ni les forces qui manquent, ni les aspirations généreuses. Mais peuvent-elles chasser le malaise qui nous ronge, changer la face de notre existence? Nos arts portent les caractères de notre société : morcellement, dispersion, marasme, frivolité, tâtonnements incertains à travers tous les sujets et tous les styles. Nous connaissons aujourd'hui

toutes les civilisations passées et nous en étalons les curiosités comme dans un bazar gigantesque. Mais avec ces trésors savons-nous vivifier et embellir la nôtre, créer du nouveau? Nous sommes pauvres au milieu de ces richesses, nous avons faim et soif dans cette abondance.

Les arts plastiques, la peinture contemporaine particulièrement, nous offrent l'image frappante de cet éparpillement. La sculpture et rarchitecture manquent de sujets inspirateurs et presque de raison d'être. Elles n'ont rien à sculpter ou à bâtir qui soit digne de ce qu'elles furent un jour. C'est que pour prospérer, ces arts ont besoin de recevoir leurs inspirations d'une religion vivante, d'une noble philosophie, d'une grande poésie, d'une belle civilisation, et que toutes ces choses se tiennent. Quant à la poésie, il faut le dire, quoiqu'eUe soit réduite au livre, à la parole écrite, c'est elle encore qui a le plus remué et le plus élevé les âmes en notre siècle. Mais lorsqu'elle veut se faire chair et verbe vivant, parler au peuple, lorsqu'elle se risque au théâtre, que de fois elle s'embarrasse dans l'hypocrisie de nos mœurs et de nos conventions sociales, dans nos lois mesquines et dans toutes les misères de la réahté contemporaine. Déçue, elle reretourne à son rêve solitaire, lorsqu'elle ne s'égare pas dans l'arène de la rhétorique.

En un mot, les arts constituent un ensemble soli-

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daire. Ils ne sont vraiment féconds que lorsqu'ils agissent d'accord et se soutiennent réciproquement. Ce qui manque aux nôtres, c'est aussi ce qui manque à notre société frivole ou pédante, sèchement rationaliste ou niaisement cléricale. Comme elle, nos arts manquent d'un centre qui les relie, d'un foyer qui les échauffe. Ce centre sera-t-il créé par la pensée philosophique, le centre religieux humain, le culte de l'humanité libre et complète? Ces puissances seules le pourraient. Mais nous en sommes loin encore. Ce qui donne le ton dans la société et dans les arts, c'est donc encore l'esprit de salon et de théâtre. Or l'esprit de salon prend pour mesure des choses l'agrément et la distraction ; lethéâtre ne s'élève guère au-dessus des plates réalités et de l'emphase vide de l'opéra. Le mal de nos arts est celui de notre société même , mal qui a été décrit en traits de feu par Alfred de Musset dans les premières pages de sa Confession d'un enfant du siècle et qu'il résume en ces mots : (( Tout ce qui était n'est plus ; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de vos maux. » Oui, notre âge, avec son industrie puissante, sa science prodigieuse, sa merveilleuse connaissance du passé, ses monceaux de livres, ses musées regorgeant des grandeurs passées, n'en ressemble pas moins à un désert aride remph de décombres somptueux, mais où manquent les sources et les fleurs, les fleuves et les forêts, l'homme libre et la femme vraie.

Et pourtant au-dessus de ce désert plane un puissant génie qui pourrait le faire refleurir parce qu'il renferme l'essence de la vie, c'est le génie de la musique. Qu'ilnous touche parfois du bout de son aile frémissante, et il nous semble qye la jeunesseetla beauté vont faire renaître autour de nous leur opulente végétation. Mais ce ne sont là que decourts instants, Car ce génie aux ailes d'or, auxyeux pleins de lumière, d'essor sans frein, se trouve à l'étroit dans notre mond,y il n'y a point élu sa demeure. Il a beau nous visiter, il vit à part, et sa patrie n'est point la nôtre. Ce qu'il y eut d'admirable chez les Hellènes, quoiqu'ils n'eussent point approfondi le monde de Tharmonie, c'est que chez eux le génie même de la musique, génie de mesure, de rythme et de mélodie en même temps que de divination profonde, de métamorphose et de régénération, était répandu dans toute leur civiUsation comme l'haleine de la mer se répand dans les airs sous forme de rosée. Il animait leurs associations, pénétrait leur éloquence, leur poésie, leur statuaire, et transfigurait en quelque sorte la vie de toute leur cité. Chez nous au contraire il plane isolé, séparé du reste, dansune sphère inaccessible. Sapuissance nous est attestée par la série des grands maîtres modernes et par son action immédiate sur la foule. Il nous charme et nous émeut , nous parle d'une destinée supérieure. Mais entre lui et la société qui nous environne, quel rapport y a- t-il? Ce qu'il nous chante

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