‹ Le drame musical (volume 2)Chapitre 7 sur 13 · RÉVOLUTION, EXIL ET MONDE NOUVEAU · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION, EXIL ET MONDE NOUVEAU

plus volontiers à cette illusion, qu'il était fatigué de son milieu et las des compromis auxquels le forçait sa position. D'autre part, lui le révolté de Tidéal ne se défendait pas d'une secrète sympathie pour le révolté de l'instinct, le peuple. Bref, il se jeta très avant dans le mouvement de Dresde, qui fut de courte durée. A l'entrée des troupes prussiennes dans la ville, Richard Wagner, désigné comme insurgé par quelques discours tenus en public et par ses relations avec plusieurs chefs de rinsiirrection, fut poursuivi avec eux. On en saisit, on en fusilla plusieurs, d'autres s'échappèrent. Il fut du nombre et se réfugia en Suisse.

Il était donc proscrit, et son exil devait durer plus de dix ans. Encore une fois, comme à son départ de Riga, il avait rompu violemment toutes ses attaches avec le passé, mais il respirait plus librement. « Je ne puis comparer à rien, dit-il, le sentiment de bien-être qui me pénétra quand je me sentis délivré d'une foule de désirs martyrisants et toujours inaccomplis, détaché d'un milieu où ces désirs avaient été ma seule, ma consumante pâture, quand proscrit je n'étais plus forcé à aucun mensonge, quand j'eus rejeté derrière moi toutes ces espérances qui me liaient à ce monde maintenant vainqueur. Alors pour la première fois de ma vie je me trouvai libre, sain, joyeux, quoique je ne susse pas où je devais aller le jour suivant pour

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l)Ouvoir respirer Tair du eiel. » D'où venait à l'exilé cette tranquillité et cette assurance ? Ne savait-il pas que pour longtemps, peut-être pour toujours, les portes de tous les théâtres resteraient fermées pour lui ? X'avait-il pas détruit jusqu'à la possibilité de réaliser son rêve en brisant tous ses liens ? N'allait-il pas, en s'affirmant quand même, devenir la cible de la critique, la risée de la foule et le désespoir de ses amis ? N'appelait-il pas sur sa tête les colères de la société qu'il attaquait, et ne le marquerait-elle pas d'un signe de réprobation en le nommant une fois pour toutes novateur chimérique et utopiste insensé ? Il savait tout cela, mais il croyait à son idée. Ses œuvres, et surtout son Loliengrin (non encore représenté), prouvaient sa puissance créatrice. Après tout, il pouvait se dire qu'il avait du drame musical une conception plus vive, de la mission de l'art une idée plus haute qu'aucun de ses contemporains. S'il avait contre lui le présent, il avait pour lui les plus nobles efforts du passé. Inébranlable dans cette conviction, il y puisait une force inconnue à ceux qui dépendent des applaudissements de la foule.

Accueilli à Zurich par un cercle d'amis généreux, il put s'abandonner plus librement que jamais à son inspiration. Les dix années suivantes furent les plus fécondes, les plus inventives de sa vie.

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D'abord il voulut dire toute sa pensée. Le torrent longtemps contenu fit irruption, rompit toutes les digues. Il y a toujours une part de violence et d'exagération dans les reproches qu'un réformateur hardi adresse cà son temps. A l'enchaînement fatal des imperfections, des faiblesses humaines, qui constitue la logique sociale, il oppose sans ménagement la logique de son idéal. Mais rien de grand ne se fait sans ces forts partis pris, sans ces âpres luttes. Trois œuvres théoriques d'une haute importance se succédèrent rapidement. LArt et la Révolution (1850) était un défi lancé au présent. DdiW'^V OEuvre cFart de larenir (1850) il affirmait le drame musical à sa plus haute puissance, en faisait le panthéon de tous les arts réconcihés et harmonieusement fondus pour la glorification de l'homme. Dans Opéra et Drame (1851), son étude la plus complète sur ce sujet, il en recherchait le lit dans le passé. On lira toujours avec intérêt ces pages parfois étranges, toujours profondes, où la pensée fougueuse d'un artiste convaincu prend possession de son monde, déborde sur le passé, envahit l'avenir. L'idée qu'il se forme de l'art est si puissante et si élevée, qu'il y voit le grand, le seul moyen d'une régénération sociale, et qu'il prend pour devise d'un de ces écrits les paroles suivantes : « Quand jadis l'art se tut^ la science politique et la philosophie commencèrent ; aujour-

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(l'Iuii, au poii)t mrme où le politique et le philosophe sont à bout, l'artiste recommence. » On aurait tort de croire que ces œuvres furent le produit d'une réflexion savante. La structure rigoureusement philosophique du livre sur l'opéra et le drame, où les pensées s'enchaînent comme les mailles d'un réseau d'acier, pourrait faire illusion à cet égard. Mais les vues nouvelles qui s'y ouvrent, ces traits de lumière qui percent le sujet de part en part, cette conscience profonde, unique des rapports de la musique et de la poésie, sont choses qui ne pouvaient justement se rencontrer que dans un artiste créateur, et qu'un critique ou un pur penseur n'eût jamais trouvées. L'action d'ailleurs avait précédé la pensée, la création était venue avant la théorie. Celle-ci n'était que le résultat de l'expérience, l'expression raisonnée d'un sentiment souverain, la traduction philosophique d'une vision éclatante, cherchée par l'énergie du désir, trouvée dans le feu de l'inspiration.

La vraie spontanéité ne se rencontre qu'aux deux extrêmes de l'échelle humaine, dans la vie cachée en la nature et dans la pleine conscience de soi. Il en est de même dans l'art ; à son plus haut degré il rejoint la naïveté primesautière, en retrouve l'essor centuplé d'une volonté puissante. Pour le grand artiste, l'heure de la forte maturité est en même temps celle d'une seconde jeunesse et d'une

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