RÉVOLUTION, EXIL ET MONDE NOUVEAU
Dès sa première affirmation Richard Wagner s'était écarté des traditions de l'opéra. D'année en année, d'oeuvre en œuvre, il devait s'en éloigner davantage. S'il avait innové, c'était jusqu'ici moins encore par la forme que par le fond : car sa poésie avait autant et plus de hardiesse que sa musique, ses aspirations étonnaient plus encore que ses œuvres, et ses espérances causaient plus de scandale que ses actions. Impénétrable dans la conception comme dans l'exécution de ses œuvres, il y vivait puissamment concentré en un monde à part, s'y enfermait quand il pouvait des semaines et des mois, ou s'échappait dans les montagnes de Bohème pour rêver à des plans nouveaux. Mais sitôt qu'il paraissait au théâtre, c'était un autre homme. Il y déployait alors cette activité incroyable et ce don d'ubiquité dont ceux-là seuls se font une idée qui l'ont vu à l'ceuvre. Personne comme lui ne savait enllammer les acteurs. Quand la pièce lui paraissait digne d'un grand eftbrt, lors mémo qu'elle ne
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rentrait pas dans son genre, s'il s'agissait, par exemple, de la Vestale de Spontini^ du Frekhiitz de Weber ou de la Muette d'Auber, rien ne lui eoùtait pour obtenir une exécution parfaite. Possédant le génie du drame, il s'occupait de tout, songeait" aux moindres détails. Depuis les contre-basses jusqu' aux premiers violons, depuis les choristes jusqu'à la première chanteuse, personne n'échappait à son œil d'aigle. Protée infatigable, démon omniscient du théâtre, il se faisait tour à tour et à la même minute chef d'orchestre, machiniste, régisseur. 11 fallait ou quitter la partie, ou subir ses volontés ardentes. Il obtenait ainsi des représentations d'un éclat et d'un ensemble extraordinaires. Le public les accueillait avec joie ; mais derrière les coulisses que de réclamations, de diflicultés et d'entraves ! Les grands talents étaient entraînés, mais les chanteurs ordinaires murmuraient, et l'intendant royal directeur du théâtre regimbait quand il ne tremblait pas. Flairait-il en cet homme hardi et qui ne doutait de rien quelque chose de dangereux qui ébranlait sa maison dans ses fondements ? Le fait est que de ses moindres entreprises et de toute sa personne se dégageait un esprit d'impatience, de réforme et de bouleversement qui avait lieu d'inquiéter sérieusement les gardiens jaloux de l'opéra et de tout le train de vie qui s'y rattache.
KÉVULLTIU.N, KXIL ET MUMjE NOLVEAU io7
Pour tout dire, son genre d'inspiration, sa conception même de l'institution théâtrale était en contradiction ilagrante avec la société et le théâtre contemporains. Car il ne concevait pas le théâtre comme l'humble servant de la société, le flatteur docile de ses ins* mets et de ses fantaisies passagères, mais comme ua initiateur indépendant, d'ordre supérieur ; il le rêvait comme une institution entièrement désii téressée, organisée soit par l'Etat, soit plutôt par la libre association d'une élite, institution éga'ement élevée au-dessus des exigences de la plèbe et des caprices de la mode raffinée, et se donnant pour but de réaliser la plus haute idée de l'art. Les théâtres existants, l'opéra tel qu'il est organisé de nos jours pouvait-il servir de base à une institution semblable? Les conditions de son existence actuelle étaient-eUes compatibles avec cette idée ? Pouvait-on le transformer en l'épurant et ramener insensiblement au but voulu ? Il le crut d'abord, bientôt il en douta, et enfm en reconnut l'impossibilité ; sept ans d^expérience l'avaient éclairé. L'édihce, selon lui, péchait par la base. En effet, les théâtres actuels sont avant tout des entreprises industrielles et se trouvent, vis-à-vis de la grosse masse du public, dans un état de dépendance qui passe aux yeux de tout le monde pour un axiome esthétique, mais qui n'en est pas moins funeste k l'art. Dans les dernières années de sa carrière de Dresde,
Uicliard Wagner se trouvait donc dans une fausse position. Car en sa qualité de maître de chapelle, il représentait officiellement une institution avec laquelle il se sentait intérieurement brouillé. La rupture ouverte était imminente à ses yeux, puisqu'elle était déjà accomplie au dedans de lui-même. Sa destinée l'y poussait ; il l'attendait, la cherchait peutêtre, quand la révolution de 1849 éclata à Dresde. Il saisit cette occasion pour la rendre irrémédiable. Le signe distinctif de cet artiste extraordinaire a toujours été la domination exclusive, absolue d'une idée sur toute sa vie. C'est plus qu'une obsession, c'est une possession complète ; tout le reste y est subordonné, sacrifié. La révolution de 1849 en Allemagne, contre-coup de celle de 1848 en France, ne lui apparut qu'au point de vue de cette idée. Remontant de l'eftet à la cause, il avait cherché dans la société même la raison de la corruption de l'art théâtral. Une forte commotion venant des profondeurs du peuple lui sembla l'unique moyen de secouer la torpeur des classes supérieures, et la destruction du présent^ le chemin le plus sûr d'une régénération prochaine ^.-ll s'abandonna d'autant
* Dans ses vues sur la politique et sur l'art, Richard Wagner était alors un révolutionnaire complet. Ses Idées politiques, qui d'ailleurs furent toujours déterminées par ses vues d'artiste, chansèrent considérablement dans la suite. Ses idées sur Tart, le drame, le théâtre, n'ont jamais varié dans le fond et ne subirent que de légères modifications. Mais on peut dire en somme que plus tard l'idée de réforme prévalut sur celle de révolution dans sa pensée.