‹ Le drame musical (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · L OR DU RHIN · texte numérisé non relu

L OR DU RHIN

Trois races de divinités se partagent le monde et se disputent son empire. — Dans les profondeurs ténébreuses, dans le royaume de Nibelheim, ont germé les Nibelungen, les Nains, fils de la nuit. Faibles et rusés, dévorés d'une ardeur fiévreuse, ils fouillent les entrailles de la terre, ils fondent et forgent les métaux. — Sur la face rugueuse et inculte de la terre habitent les Géants, race dure et bornée ; ils dominent par la force. — Mais au sommet des montagnes, dans la lumière éthérée régnent les dieux heureux. Ils possèdent la foudre et le feu, ils savent les lois immuables, et parmi eux fleurit Freia, la belle et la libre, qui leur verse réternelle jeunesse.

La lutte doit naître entre ces trois races dont chacune aspire à l'omnipotence. Elle naîtra pour for, auquel une inéluctable fatalité attache la possession du monde. Jusqu'ici rien n'a troublé la primitive innocence des êtres, aucun crime n'a été commis, une fraîcheur matinale baigne le front des dieux adolescents. L'or fatal est encore répandu

23S L*OEUVRE DE lUCHARD WAGNtltl

dans les veines de la terre et coule dans les fleuves en poussière scintillante, jouet des Nixes rieuses. WotanS le maître des dieux, a confié la garde de l'or du Rhin à trois ondines : Voguelinde, Yelgonde et Flosshilde. Le métal demi- vivant dort caché sous les flots, amassé sur la pointe d'un récif. Il fait le bonheur des folles ondines, et, quand la lumière le caresse, il s'allume comme l'astre brillant de Tabîme liquide. Mais Albéric, le plus puissant des Nibelungen, va le ravir. C'est la scène qui ouvre le drame.

Nous sommes au fond même du Rhin, hérissé de roches pointues dans le crépuscule verdâtre des ondes. Un sourd bourdonnement d'eau enveloppe notre oreille et s'accroît jusqu'au plein ondoiement du fleuve, si bien que nous nous croyons immergés dans ses vagues. Les trois filles du Rhin nagent autour du récif. Albéric le roi des Gnomes, monte du fond de Nibelheim et observe d'un œil lubrique le jeu des belles ondines. Toutes trois tour à tour descendent vers lui et font semblant d'écouter ses lascives gentillesses. De leurs voix charmeuses, de leurs seins de neige, de leurs corps blancs et fluides elles allument ses désirs, puis s'échappent plus lestes que des anguilles en raillant sa laideur. Albéric se met à leur chasse ; convoitise et fureur

1 Prononcez Wothane (forme germanique d'Odin)*

lui brûlent la moelle des os. Il escalade récif sur récif, saute de rocaille en rocaille, cherche à saisir l'une ou Tautre des nageuses , mais en vain ; elles s'esquivent comme flèches. Enfin il s'arrête écumant de rage et les menace du poing. A ce moment le fleuve s'éclaire d'une lumière jaune, Tor s'enllammc comme un soleil sur le récif du milieu.

Voguelinde. Sœurs, voyez!

L'éveilleuse de l'or, la lumière amoureuse, Rit dans l'abîme.

Velgonde. Sous les vertes effluves

La joyeuse salue le dormeur en extase.

Flosshilde. Elle baise son*œil

Pour qu'il l'entrouvre, Et, voyez, il sourit, Lumineux et paisible; Sous la vague limpide Il flotte, radieuse étoile!

Les trois. Haïa ! liaïa î

Or du Rhin!

Orsplendide!

Feu rayonnant, Tu ris clair et tranquille !

Fier tu flamboies Par tes berceuses caressé.

Veille, ami, veille ou rêve!

0 Jouvence élernelle, iNous jouons dans ta joie :

Ouand le fleuve s'embrase.

Quand le flot flambe et brille, Nous fluons à la nage,

::?i() i/u:lvhk m: rvU.iiArxi> w u;m.i;

Nous jouons à la ploui^o, Nous rions de plaisir.

Nous chaulons d'allégivsse, l>ienlunuHnisi>s aulour do la rouoho ilivine!

Le lUnivo scinlillo iriine poussièro iiuMalliiiiu' , ruissollo en lorrenl de lumière, el U^s ondines tournoient aviH' furie auli^ur dt^ l'Or, aux sons de eelle bereeuse étourdissante. Vlbérie, l'aseiné pai' réelat du métal, assoitVé de vengeance, les épie. Dans leur babil devenu sérieux tout à eoup, il sur[)rend ee dialoi^ue.

Velgondc. Il sera l'iioril^er du monde

Quiconque avec cet or splendide Saura forger l'anneau magique.

L'anneau qui donne Force terrible el puissance sans borne

Vayuclinde. Celui qui renonce A la joie d'aimer.

Celui qui maudit L'Amour et sa puissance.

Celui-là seul par sa sombre magie Pourra fori::er le cercle terrible.

Les tilles du Rhin croient l'or à l'abri dWlbérie parée (pf il est épris d'elles, et rient de sa fureur amoureuse aux éclats d'une gaieté extravagante. Mais lui, en (lueUiues sauts, grimpe sur le récif du milieu et s'écrie :

Ah î vous riez toujour«?, 6 folles!

Eh bien, riez dans les ténèbres,

Hace Iroide et menteuse î J'éteins le jour qui vous éclaire, J'arrache l'or à son récif.

Je forgerai l'anneau vendeur.

Que le fleuve l'entende !

Maudit soit larnourl

Il arrache le monceau d'or, se précipite avec lui dans les profondeurs et disparaît.

Dans les cavernes de Nibelheim, Albéric forge son anneau, il le forge avec le génie de la haine et de l'oppression. Par lui il est devenu un Dérnon redoutable et s'asservit la race trembleuse des Nibelungen. Doué par l'essence de l'or d'une puissance merveilleuse, il traque, il dompte à coups de fouet le peuple des Nains, les force de fouiller la terre, d'amasser un immense trésor. Déjà du fond de Nibelheim il aspire à la toute-puissance, déjà il menace les dieux.

Cependant les jeunes dieux s'éveillent au sommet des montagnes, les yeux remplis de l'aurore du monde et la poitrine gonflée des souffles du ciel. Wotan est leur maître avec Fricka sa femme, Froh le joyeux et Tonnerre le hardi sontleursaides.Freia la noble est leur joie et leur vie ; l'Amour brille comme une étoile incertaine dans l'aube éclatante de la fieauté au vague sourire. Wotan, qui aspire à la tou\o-\iu\<^ur\ci'. a conçu un projet audacieux. -^ 16

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Il a traité avec les Géants pour la construction cVun château fort qui serve d'asile aux dieux, d'où ils puissent régner en sécurité sur le monde et l'ordonner. Mais, pour obtenir cette forteresse qui couronne le sommet d'une montagne, il a dû promettre aux Géants Freia la douce, qui dispense la jeunesse éternelle. Les rudes manieurs de rochers entassant quartiers sur quartiers et blocs sur blocs, ont fait l'ouvrage énorme. Sur une montagne escarpée, le Walhalla se dresse glorieusement avec sa forêt de tours blanches et sa ceinture de remparts infrangibles. Les Géants réclament leur salaire. A la pensée de perdre Freia, tous les dieux pâlissent d'épouvante. A une seule condition les Géants consentent à y renoncer : si Wotan parvient à leur procurer l'immense trésor des Nibelungen, qii'Albéric leur roi fait amasser par eux dans les profondeurs de la terre. Car la jalousie des Géants contre les Nains est plus forte encore que leur désir de Freia. Alors Wotan, aidé de Loge, dieu subtil du feu et du mensonge, descend dans l'abîme de Nibelheim, se saisit d'Albéric par ruse, l'amène garrotté dans son empire lumineux et le force de livrer le trésor. A l'appel lugubre du captif, les Nains montent d'en bas, sortent par une fente caverneuse et entassent devant lui des parures, des coupes, des ustensiles en masse, une montagne d'or. Non content d'avoir extorqué à Albéric son

LA TKTRALOGIK DES MBKLUNGEN 243

trésor, Wotaii lui arrache encore l'anneau magique auquel des Runes immémoriales attachent la domination du monde. Quand Albéric se voit privé de son seul bien, œuvre désespérée de sa haine et de son âpre envie, il pousse un cri strident et charge l'anneau d'une elfroyable malédiction :

En maudissant j'ai forgé cet anneau.

Qu'il soit maudit à jamais dans le monde !

Son or donnait la puissance sans bornes, Que sa sombre magie

Donne la mort à celui qui le porte !

Que jamais cœur joyeux ne s'en puisse repaître,

Qui le possède, le souci le dévore,

Qui ne l'a point, le ronge l'envie !

Que chacun le convoite et que nul n'en jouisse!

Qu'il n'apporte que haine à son maître !

Qu'il attire sur lui l'égorgeur !

Après avoir proféré cette malédiction, Albéric disparaît dans la caverne, tandis que Wotan met tranquillement l'anneau a son doigt. La lutte pour Freia n'est pas terminée encore. Ebloui de son charme, Fasolt ne consent à s'en séparer que si le trésor des Mbelungen empilé leur cache la déesse tout entière. Aidé de Loge, ils l'entassent en pyramide ; silencieuse et triste, la déesse captive se tient au fond. Déjà la femme a disparu derrière le monceau d'or. — (( Je vois encore sa chevelure ! dit Fasolt, cache-la-moi ! » — Loge jette un heaume sur le trésor. — « Je vois encore briller son œil à

244 l'okuvre de richard wagner

travers les interstices! — Le trésor est épuisé. — Non pas. L'anneau au doigt de Wotan, je le veux pour cacher le regard de Freia. » — Wotan refuse. Volontiers il laisse le trésor, mais il ne veut lâcher l'anneau qui contient la puissance. Déjà les Géants ont saisi la déesse; le dieu reste impassible. Alors apparaît dans une caverne latérale, comme sortant de l'abîme, la déesse Erda^ ia prophétesse des choses éternelles, l'aînée des dieux, et d'une voix solennelle qui fait trembler les dieux eux-mêmes, elle prononce ces paroles :

Erda. La grande songeuse Ourwàla"^ Erda vient parler à ton âme !

Écoute! écoute! écoute!

Tout ce qui est — finira.

Un jour lugubre menace les dieux.

Ma voix te dit : Évite cet anneau !

(Erda s'enfouce lenlement et disparaît jusqu'à la poitrine; la lueur bleuâtre pâlit.)

Wotan. Mystérieuses et sublimes

Résonnent tes paroles.

Oh! reste, que j'en sache davantage!

Erda. Je t'ai dit vrai ; tu sais assez.

Songe en peur et en souci! (Elle disparaît.)

Telle est l'impression de cette voix des profondeurs sur le dieu, tel est le frisson mêlé de révolte et de désir innommé qu'elle jette dans son cœur,

* Erda, Erde, la terre, déesse de l'Edda. 2 Urwala, celle qui choisit origmairement.

qu'il veut s'élancer à la suite de la déesse pour la saisir et en savoir davantage. Les autres ont peine à le retenir ; il reste les yeux fixés sur la caverne, abîmé dans ses pensées. Mais soudain il brandit sa lance et s'écrie avec une joyeuse résolution :

A moi, Freia ! Sois libre enfin,

Rachetée pour toujours!

Reviens à nous, Jeunesse éternelle, Et vous, Géants, prenez votre anneau !

11 jette l'anneau sur le trésor, les Géants lâchent Freia. Joyeuse elle s'élance vers les dieux, qui la reçoivent avec transport au milieu d'eux. Il semble à ce moment que la nature entière, alourdie par la malédiction d'Albéric et parle trésor qui est monté du gouffre nocturne jusqu'au parvis des Immortels, soit délivrée d'une longue oppression, tressaille de joie en reprenant dans son sein la Beauté chassée par les basses passions, et pousse des sanglots de joie qui se perdent en un murmure de féhcité.

La malédiction d'Albéric produit son effet; déjà l'or est maudit. Fasolt et Fafner se disputent l'anneau; Fasolt tombe mort frappé d'un coup d'épieu par son frère, qui emporte seul le trésor. Wotan est saisi à cette vue et comprend que, par sa propre violence, il a jeté le malheur dans le monde. C'est à ce prix qu'il a conquis le Walhalla. — Cependant les dieux sont maîtres. Tonnerre a purifié l'atmo-

2i-6 l'œuvre DK lUCHARf) WAGNER

Sphère de ses miasmes, un brillant arc-en-ciel franchit la vallée comme une arche de lumière et va toucher de Tautre côté la forteresse des dieux, dont les tours rougissent, au soleil couchant, dans l'azur sans tache. Sur ce pont aérien et léger, sentier vertigineux mais ferme aux pieds des dieux, ils traversent le gouffre et s'avancent vers leur demeure. Aux accords graves et majestueux de la marche du Walhalla se mêle, faible soupir, le chant des ondines qui s'élève comme une plainte du fond du fleuve :

Or pur et limpide,

Oh! reviens rayonner, Clair jouet aux abîmes de l'onde î

Fidèles et calmes

Sont les eaux profondes.

Mais faux et perfides Sont tous ceux qui font fête là haut

PHEMlKKh: JOLKNEE

LA WALKL'RE

Les paroles d'Erda ont laissé le dard du souci dans le cœur audacieux de Wotan. A son esprit enivré de puissance et de fougue créatrice elle a

montré la loi d'airain qui limite le plus fort des dieux. Elle lui a prédit la fin, et le pressentiment d'un crépuscule futur jette son ombre noire sur sa gloire naissante. Il se sent coupable aussi; il a touché l'or fatidique. Fafner garde Tanneau et ne sait s'en servir; mais Albéric l'épie, et, s'il parvenait à s'en emparer, le génie de la haine et des ténèbres serait le maître du monde. Comment dompter ce souci? En osant le sonder, en le bravant face à face. Il voulait tout conquérir, maintenant il veut tout savoir. Il descend dans le sein de la terre, il va chercher dans son antre Erda^qui rêve, d'ombre enveloppée, le rêve immémorial des êtres, du monde éternel conscience dormante. La volonté puissante dompte la grande Songeuse par un charme. Alors seulement celle qui sait tout lui apprend les mystères sur l'origine et la fin des choses. Vaincue par le dieu, aimée de lui, elle lui donne neuf filles, les Walkures, les vierges guerrières, dontl'ainée, Brunehilde, sera l'exécutrice de ses plus chères pensées. Elle tient de sa mère la prescience des choses, de son père l'élan du courage.

Wotan, instruit dans la sagesse, lie les êtres par des traités, leur impose des lois et des limites que protège sa lance de frêne. Mais il y a dans son être quelque chose qui dépasse toutes les limites, qui ciierche le nouveau, qui demande l'iiu^uï et veut l'impossible. La grande espérance du dieu

2i-8 l'oeuvre de RICHARD WAGNER

repose désormais sur riiumanité. Jusqu'ici i*3s lioniuies avaieut marché courbés sous le joug de la peur. Les Walkures de leur souffle enflamment leur courage, eu font des héros et lorsqu'ils tombent sur le champ de bataille, les amènent dans le Walhalla. Avec ces armées Wotan veut combattre les puissances ténébreuses. Mais son désir va plus loin; il veut transférer aux hommes Tétincelle de sa divinité, leur donner la plus haute conscience de leur propre force, il les éprouve et les exerce par la souflrance et la lutte. De sa descendance terrestre seulement, Erda le lui a dit, naîtra un héros qui pourra faire ce qui lui est interdit à lui-même: libérer le monde de la malédiction dont il est chargé par la faute même des dieux. Wotan descend sur la 'terre sous le nom de Yelse et engendre un couple de jumeaux : Siegmound et Sieglinde. Rude est la destinée de ces deux enfants. En l'absence du père et du fils, la mère est tuée par une horde d'ennemis, la fille toute jeune emportée, la salle de bois brûlée jusqu'à la souche du chêne qui lui servait de centre. Sous la figure de Yelse, Wotan erre en proscrit dans les forêts avec son fils et l'excite k la révolte contre les hommes et leurs dures lois. Bientôt le dieu disparait sans trace et Siegmound resté seul continue sa vie errante. Un jour il prend la défense d'une vierge qu'un essaim de parents veut unir de force à un homme qu'elle déteste. Un

LA TÉTRALOGIE DES NîBELUNflEN 249

combat s'engage sur le seuil même de l'habitation. Après s'être défendu avec les frères de la victime contre une nuée d'assaillants, Siegmound est forcé de fuir. Ses armes sont en pièces, il court à travers les taillis, traqué par ses adversaires, et arrive enfin à une habitation inconnue. Il entre épuisé, et, ne voyant personne, se jette sur une peau de bete près du foyer. — C'est ici que commence la première journée ^

La demeure où se passe cette scène est d'une rusticité primitive telle qu'on l'imagine en des temps barbares : une salle construite en bois, un large foyer d'un côté, et au milieu le tronc d'un gros frêne puissamment planté dans le sol et dont le branchage verdoyant se perd dans la charpente supérieure. Cette maison où Siegmound a cherché un refuge, est celle de son ennemi Hounding, proche parent de la famille qui le poursuit. Mais c'est aussi celle de sa sœur jumelle Sieglinde, qu'il croit morte depuis longtemps, qu'il ne connaît pas. Vendue comme esclave dans son enfance, elle est devenue [)ar force la femme du sombre et rude chef de tribu qui la tient sous un joug de fer. Sieglinde, en trouvant un étranger harassé près du foyer, lui offre l'eau fraîche et l'hydromel. Survient Hounding;

1 Nous apprenons lesévénemenls qui remplissent l'intervalle entre VOr du Rhin et la Walkure par les conversations entre Siegmound et Sieglinde, entre Wotan et Brunehilde.

250 l'oeuvre de richard wagner

lorsqu'il apprend la race et le nom de son hôte, il le provoque au combat, mais afin de ne point blesser les lois de riiospitalité, il lui accorde asile à son foyer jusqu'au lendemain.

Hounding s'est retiré et dort d'un sommeil léthargique dans une salle contiguë. Sa femme lui a versé une boisson somnifère. Siegmound est couché à terre dans la salle sombre près du foyer dont la braise jette seule sa lueur lugubre dans les ténèbres. Soudain une forme blanche se penche sur lui dans la nuit noire ; c'est Sieglinde qui vient pour le sauver. Elle lui montre à la lueur du foyer la poignée luisante d'une épée qui brille dans le tronc du frêne. Elle lui raconte que, lors de son mariage avec Hounding, un haut vieillard (Wotan) apparut au miheu du festin, et, menaçant tous les convives du regard, il enfonça dans le frêne une épée jusqu'à la garde, promettant qu'elle serait une épée de victoire pour celui qui saurait l'arracher. Tous l'essayèrent, nul ne réussit. Le vieillard mystérieux avait disparu avec un regard de consolation pour Sieglinde. Siegmound alors se souvient que son père Velse lui avait promis une épée de victoire au plus fort de la détresse. Cette épée il l'a trouvée ; elle sera son salut et la délivrance de la femme opprimée.

Au même moment la porte du fond s'ouvre comme par un coup de vent. Un étang entouré de

forets apparaît dans toute la magie du clair de lune. Le Printemps lui-même semble entrer et rire dans la salle avec ses mille parfums et ses tièdes eflluves. Siegmound et Sieglinde se regardent avec ravissement sous un rayon de lune qui enveloppe le couple surpris de sa blanche lumière. Leurs regards en plongeant l'un dans l'autre y trouvent un monde de vagues réminiscences, labîme de leur double malheur, de leur longue solitude se rouvre à leurs yeux, les voix de l'enfance chantent à leur oreille. Ils se reconnaissent comme les enfants de Velse et devinent la pensée du dieu qui leur a promis la délivrance. Tout semble les protéger : le silence d'une nuit magique ; la lune d'amour qui vague dans les haUiers, tissant merveilles et mystères ; l'espérance triomphante qui s'éveille dans leur cœur. D'autant plus vive est la passion qui les rapproche que sa flamme inquiète et subite jaillit de la détresse. Le malheur les unit, le Printemps les tiance, la liberté les appelle hors de la maison maudite. Siegmound s'élance et saisit la garde de l'épée dans le tronc du frêne :

Urgence! Urgence M

De ce nom je t'appelle, Mon épée de détresse, Urgence ! Urgence !

1 Je traduis ainsi le mot Nothung, qui signifie épée trouvée dans

la détresse

252 l'œuvue I)K nicHAiib wagner

Lame vierge et splendide, Sors enfin nue et belle De ta forte prison !

Montre-moi ton tranchant, Fais briller ton éclair !

Hors du fourreau, te dis-je, à moi !

D'un effort véhément il l'arrache aux yeux de Sieglinde émerveillée, et, saisissant avec transport sa sœur-fiancée pour l'enlever, il s'écrie :

Fleurisse donc le sang des Vclsoungs ^ !

Au deuxième acte autre tableau. Dans une gorge de montagnes, Brunehilde, armée du casque, de la cuirasse et du bouclier, est debout devant Wotan. Le dieu dit à sa fille : « Or saisis ton cheval, ma vierge de guerre ; fervente bataille bientôt va brûler ; qu'au combat Brunehilde s'élance ! Qu'elle jette au Velsoung la victoire ! » Et la Walkure

* L'amour entre frère et sœur est fréquent dans les vieux mythes. La parenté de Siegmouiid et de Sieglinde est d'ailleurs d'un caractère très particulier et quasi symbolique, puisqu'elle remonte à un dieu. Ils nous apparaissent d'abord comme étrangers l'un à l'autre; et leur commune origine est si mystérieuse et si haute qu'elle ne peut choquer. — Cette scène est une des plus entraînantes de la tétralogie, tant au point de vue musical qu'au point de vue dramalifjue. Elle se développe naturellement par une progression et une tension croissante depuis le premier regard déjà chargé d'amoureuse électricité jusqu'au ransport de détresse, de passion et de courage dans lequel Siegmound arrache l'épée au tronc et en fait resplendir léclair. — On peut dire aussi que tout ce dialogue est une des insfurations mélodiques les plus réussies du compositeur.

monte, en poussant des cris de joie, sur le col de la montagne pour attendre les deux guerriers. Car Hounding poursuit le ravisseur et la rencontre est imminente. Mais voici venir Fricka, l'épouse du dieu, Fricka qui, comme, Junon défend les lois du mariage et déteste les amours illégitimes. Hautaine, impérieuse, elle se pose devant Wotan et demande la victoire du mari outragé et la mort de Siegmound. A ses plaintes contre « le couple sacrilège » le dieu répond d'abord avec calme : « L'amoureuse magie les possède et les charme. Qui punira Tamour et sa puissance ? » Gomme elle fait appel au droit conjugal outragé, Wotan reprend: « Il n'est pas sacré le serment qui joint les époux sans amour. Quand hardiment les forces tressaillent au cœur des humains, ouvertement je conseille la guerre. » A ces mots Fricka éclate en fureur, lui reproche de se faire un jeu des lois éternelles, de sacrifier les dieux aux hommes, de les livrer à la risée du monde, de les perdre sans retour. Elle céderait peut-être à un égal, mais non pas à un esclave. Car Siegmound n'est que la créature du dieu, c'est par sa ruse qu'il a trouvé l'épée. Par ce dernier trait Fricka a frappé juste. Wotan est forcé de reconnaître en lui-même que Siegmound n^est pas le libre héros qu'il avait rêvé et qui pourrait se passer des dieux. Il sent que, malgré son amour pour son fds, il ne peut plus le soutenir. Navré, humilié, plein de

254 l'oeuvre de richard wagner

sourde colère, il cède à la déesse, qui s'en va triomphante.

Quand Bruneliilde revient, Wotan confie son impuissance et son désespoir à sa fille, qui est comme sa propre conscience. Mais il l'a reconnu, il le faut : Siegmound doit périr. Bruneliilde, assise aux pieds de son père, les mains posées sur ses genoux, le regarde dans les yeux: » Tu m'as appris à l'aimer, ditelle, tu l'as mis au plus haut de mon cœur, ta parole infidèle à ton âme, non, jamais contre lui ne pourra m'exciter. » Mais le dieu lui répond : « Oses-tu me braver? Qu'es-tu, sinon l'aveugle messagère de ma royale volonté? Exécute mes ordres! Que Siegmound succombe ! » Il s'éloigne en colère. Brunehilde reste consternée, interdite; ses armes lui pèsent, elle redoute sa mission.

Voici le couple des fugitifs. Sieghnde s'est affaissée à terre dans les bras de Siegmound et s'est endormie de fatigue, la tète posée sur ses genoux. Brunehilde s'avance solennellement vers lui: ci Regarde-moi I dit la Walkure, lève tes yeux, c'est moi que tu suivras bientôt. — Qui donc es-tu, toi qui m'apparais si belle et sérieuse ? — Ma vue ne sied qu'aux hommes voués au prompt trépas. Sur le champ de bataille aux plus nobles guerriers j'apparais dans la lutte ; celui que je salue je l'ai choisi pour qu'il me suive. » Siegmound lui demande tranquillement si Sieglinde sa fiancée le suivra dans

Walhall. Bruiiohilde répond que non. « Alors, adieu Walliall, adieu Wotan superbe, adieu tous les héros et vous les gracieuses, ô vierges du désir ; je ne te suivrai pas ! — Il le faut, ta mort est résolue et ton épée sans force. » Siegmound désespéré menace de tuer sa femme dans son sommeil plutôt que d'exposer la malheureuse à lui survivre dans l'abandon. Devant cette horrible détresse la fille des dieux se sent envahie comme d'un torrent par toute l'immensité de la douleur humaine. Pour la première fois, par la puissance de la sympathie, Brunehilde a compris l'amour. Dans l'élan d'une orageuse compassion elle saisit le bras du malheureux : « Arrête ! s'écrie-t-elle, vous vivrez tous les deux. C'est résolu ! Au revoir sur le champ du combat. « Elle s'en va libre et joyeuse ; son sourire a promis la victoire.

Déjà le cri de guerre de Hounding s'entend derrière les rochers, et Siegmound se jette à sa rencontre. Ils se défient sans se voir. La lutte a lieu sur le col de la montagne, dans une nuée d'orage où les deux combattants disparaissent et reparaissent tour à tour. Brunehilde flotte au-dessus de Siegmound, le protégeant de son bouclier. Mais au moment où celui-ci va frapper son adversaire, Wotan apparaît à la lueur d'un éclair entre les deux combattants. A l'épée de Siegmound il oppose sa lance toute-puissante ; l'épée se brise en deux. Siegmound

256 l'œuvre de RiniiARD wvr.M-.R

désarmé est transpercé par Hounding. Brimehilde, épouvantée à la vue de son père, n'a que le temps de ramasser les fragments del'épée, de s'enfuir et d'emmener avec elle Sieglinde demi-morte.

Au troisième acte éclate la vengeance du dieu contre sa fille désobéissante. La scène est étrange, d'une beauté sauvage. Le sommet d'une montagne couronnée par une pointe de rochers se dresse dans le ciel ; c'est le rendez-vous des Walkures après la bataille. Le vent siffle, des volées de nuages chassés par l'ouragan traversent les airs et rasent la crête des monts. Dans leurs plis apparaissent une à une les filles de Wotan chevauchant leurs coursiers sur les ailes de la tempête. On les voit se précipiter à droite dans une forêt de sapins, elles y laissent leurs folles montures et viennent se camper l'une après l'autre sur le roc abrupt. De là haut les premières venues appellent les autres en poussant leur cri de guerre et de ralliement. Et d'en haut, d'en bas, de l'air et de l'abîme se répondent leurs clameurs. Elles accourent bride abattue, les sœurs belliqueuses, ivres de vent et de joie. Déjà elles sont toutes au rocher : Guerrehilde et Berceheaume , Ortlinde etBonnefiance, Rudegarde et Blanchecrine, Grondevictoire et Conduirépée. Brunehilde, l'aînée, est la seule qui manque encore. — Enfin elle arrive hors d'haleine, amenant Sieglinde ; son père, irrité,

LA TKTUAF.OCIi: DKS MnKLlI.NCKN 257

la poiipsnit. Elle no songe d'abord qu'à sauver la femme ([u'elle protège, lui ordonne de vivre pour l'amour du héros qu'elle porte dans son sein, et lui indique eomme refuge une forêt voisine. .

A peine Sieglinde a-t-elle disparu qu'on entend gronder la voix de Wotan dans une sombre nuée qui enveloppe la cime. Il entre à pas violents dans une colère véhémente. Les Walkurcs, alTolées de terreur, ont caché leur sœur au milieu d'elles et se serrent devant leur père en un groupe suppliant. A son appel répété Brunehilde sort du group(î d'un pas ferme et se place devant lui dans une attitude modeste et résignée. Le dieu irrité lui reproche ce qui est un crime à ses yeux : « Le souffle de ta vie, ce fut ma volonté; et contre moi tu bondis en révolte! Le guide de ton bras fut mon commandement; et contre moi tu commandes les hommes! Mon cœur voyait en toi la vierge de mon désir ; et contre moi ton désir s'est levé!... Je ne t'enverrai plus des portes de Walhall au cœur des batailles quérir mes fiers héros. Tu ne reviendras plus dans l'éclatante salle, rieuse, m'amenant les radieux vainqueurs. Tu ne me tendras plus au doux banquet des dieux la coupe débordante de l'hydromel divin. Je ne baiserai plus ta bouche épanouie de grâces enfantines et d'innocent délire. Te voilà sé[)arée des divines phalanges, retranchée à jamais du tronc des Eter-. nels. Ton visage est bamii de ma face!... femme tu

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obéiras à l'homme tyrannique, et la fille des dieux, devant l'âtre accroupie, filera sa quenouille, risée des femmes et des enfants ! » Sous ce châtiment terrible Brunehilde tombe brisée de douleur aux pieds de Wotan, et comme une nuée de corneilles épouvantées par la voix du chasseur, les Walkures s'enfuient en gémissant de leur sœur condamnée.

La tempête s'est apaisée, les lueurs du soir dorent la cime. Toujours Brunehilde est étendue sans mouvement aux pieds du maître des dieux qui demeure immobile et sombre , appuyé sur sa lance. Lentement elle se relève et se justifie avec douceur et noblesse: elle n'a fait qu'accomplir le désir secret du dieu; il a vu par les yeux d'une autre, elle a vu par les yeux de son cœur. Elle a écouté la plainte navrante de l'amour, elle s'est abandonnée à l'impétueuse compassion. Mais le dieu lui reproche amèrement de n'avoir su se vaincre, d'avoir préféré l'ivresse de la sympathie humaine à la nécessité divine dont il souffre lui-même, mais qu'il doit maintenir. Voilà qui les sépare à jamais ; il l'endormira sur le rocher; elle sera à celui qui la trouvera. « Alors du moins, dit-elle, ne me livre point au premier venu, au lâche ! » Longtemps il reste insensible, longtemps il résiste à la meilleure partie de lui-même. Mais l'émotion le gagne à mesure que Brunehilde s'anime. Lorsque enfin elle se jette à genoux et lui demande, avec la fiamme de la Wal-

IvLire clans les yeux, dans le geste et dans la voix, de l'entourer d'un feu qui la défende, Wotan est vaincu, il a reconnu son sang dans sa fille. Il la relève en s'écriant: « Adieu donc, intrépide, superbe enfant ! orgueil sacré de mon cœur ! Adieu ! Adieu ! . . . Autour de toi je ferai flamboyer un feu virginal plus splendide qu'autour d'une vierge jamais il en brûla. Qu'un seul puisse éveiller la fière fiancée : un homme plus libre que moi le dieu î » Brunebilde tombe émue, enthousiasmée dans les bras de son père. Longtemps il la tient serrée et la regarde avec une douloureuse tendresse ; puis il presse ses lèvres sur les yeux rayonnants qu'il ne doit plus revoir, lisse ferment aussitôt; le baiser du dieu l'a plongée dans un profond sommeil. Doucement endormie il la couche sur la mousse sous un large sapin.

De sa lance Wotan frappe le roc; le feu en jaillit et s'étend à son commandement impérieux en cercle immense^ en mer de flammes agiles tout autour de la montagne. Paisible, la Walkure dort au milieu. Le dieu disparait dans les flammes après un dernier et long regard jeté sur sa fille K

* Poétiquement et musicalement cette scène est la plus belle, la plus émouvante de l'œuvre. — Cette transformation intérieure tle la déesse en femme par la conscience radieuse de l'Amour, ces adieux éternels entre le père et la fille suivis de l'évocation du Feu, tout cela enveloppé dans les ondes magnétiques d'un sommeil enchanteur, dVjù surgit le rêve du héros futur, éveilleur de la vierge ; cet ensemble merveilleux transporte en des horizons supra-terrestres.

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