‹ Le drame musical (volume 2)Chapitre 10 sur 13 · SIEGFRIED · texte numérisé non relu

SIEGFRIED

Sieglinde a mis au monde Siegfried au fond d'une forêt et est morte après sa délivrance. Elle a été secourue par Mime, le frère cliétif du roi des Nibelungen, Albéric. Le nain peureux et rusé, subtil et tortueux, élève l'enfant, non par affection, mais parce qu'il sait que ce futur héros peut seul tuer le dragon Fafner; le géant a pris cette forme pour garder le trésor. Le nain faux et trembleur veut se servir de l'enfant héroïque pour s'approprier le fameux anneau. 11 l'élève donc dans sa caverne, qui est en même temps une forge. Siegfried n'est que gaieté, espièglerie, exubérance de force, spontanéité bondissante. Il ne sait rien du monde, mais il sait d'avance qu'il lui appartient. Il chante avec l'oiseau, dompte l'ours et apprivoise le chevreuil. Entre ses mains tout devient vie, mouvement, action. Pour égayer les hôtes silvestres il invente une fanfare allègre sur son cor d'argent. Au nain effrayé qui veut modérer son impatience il lance à la tête sa chanson: « Sortir de la forêt, courir de parle monde, ne jamais retourner! Être libre, quelle joie, rien ne

me lie, rien ne me dompte ! Le lointain est mon chez ■moi. Comme le poisson gai nage dans le Ilot, comme le pinson franc prend son essor, ainsi je m'envole, ainsi je m'échappe. Je m'en vais comme le vent qui souffle par-dessus les bois ! » Mais ce n'est là que le prélude de l'instinct héroïque qui va se réveiller. Un jour Siegfried trouve entre les mains de Mime les fragments de l'épée paternelle, que celui-ci tien de SiegUnde, qui elle-même les avait reçus de Brunehilde. Aussitôt Siegfried s'en saisit, les fond dans un creuset et se reforge lui-même son épée. Debout près de la fournaise, l'adolescent devenu héros tient la lame rougie sur l'enclume et en fait jaillir des gerbes d'étincelles devant Mime ébahi. Au rythme du marteau il chante à son arme un chant de bienvenue : « Urgence! Urgence! ma claire épée, dans ta poignée tiens ferme de nouveau! Tu étais en deux, je t'ai fait une, nul coup ne doit plus te briser. »

Mime, le nain rusé, avait appris bien des choses à Siegfried sauf une seule : la peur. Le jeune Velsoung ne sait ce que c'est; il brûle de l'apprendre, se figurant que c'est une sensation agréable. Le nain pense la lui enseigner en le conduisant dans la partie la plus sombre de la foret vers l'antre de Fafner. Mais Siegfried tue le monstre sans perdre l'entrain de sa gaieté. Dans la caverne il voit le

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trésor accumulé ; il le dédaigne, et ne prend que le heaume magique et l'anneau dont il ignore complètement le pouvoir. Quelques gouttes du sang du dragon étant tombées sur sa main, il en ressent comme une brûlure, et porte vivement le doigt à ses lèvres. Aussitôt il lui semble comprendre le langage des oiseaux. Étendu au pied d'un tilleul, les yeux perdus dans la mer verdoyante des feuillages, il prête Toreille au vague et immense murmure des forêts. Il songea sa mère qu'il n'a jamais vue, il voudrait la voir, il rêve ses yeux ! Un désir sans nom gonfle sa poitrine , le désir de la compagne, de la femme. Parmi les mille voix qui gazouillent ensemble en plein midi , un petit oiseau semble lui parler particulièrement de sa mélodie sautillante et fascinatrice. Enfin, dans cette mélodie il saisit des paroles: « Hé, Siegfried, je saurais pour toi la plus superbe des femmes. Elle dort sur un haut rocher, un feu brûle autour de la montagne. Qui saurait traverser la foinmaise éveillerait la fiancée, Brunehilde serait à lui ! » Siegfried bondit de sa place avec ravissement : « Qu'est-ce qui traverse mon cœur et mes sens ? s'écrie-t-il, dis-le-moi doux ami ! » De sa voix flûtée l'oiseau répond : « Gaiement dans la peine je chante d'amour; de joie et de douleur je tisse mon chant. Ceux-là seuls qui désirent en comprennent le sens. » L'oiseau vient voltiger autour de sa tête;, puis il prend sou

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essor de branche en branche; Siegfried rniervcilh'! le suit.

Le troisième acte débute sombrement par la grandiose évocation d'Erda . Depuis ([ue Wotan s'est séparé de sa fille bien-aimée, depuis (lue Brunehilde dort sur sou rocher, l'âme du dieu s'est rembrunie. 11 a cessé de voler sur les chami)s de bataille avec ses Walkures, il mène une vie errante et mystérieuse. Wotan est devenu le voyageur (Wanderer). Vêtu d'un long manteau bleu et d'un large chapeau, il erre de par le monde. 11 tient encore la lance où sont marquées les runes sacrées et par laquelle il gouverne le monde, mais il est comme fatigué du poids de sa divinité . 11 ne crée plus, il contemple. Inconnu, il s'assied au foyer des hommes, laissant l'épouvante aux méchants, la consolation aux malheureux. Quelquefois seulement,^ quand le bout de sa lance heurte le sol, un tonnerre souterrain révèle la présence du maître de Walhalla. Il a voulu dominer le monde, vaincre la crainte; mais il est emporté par le torrent de ses propres créations, dépassé, combattu par ses propres enfants. Une fois encore il veut essayer de savoir le dernier mot de tout. Il faut (lu'il interroge la mère de l'abime, Erda, qu'il a aimée jadis, Erda qui lui a donné Brunehilde ! Au pied de la montagne où dort la Walkure dans son cercle de feu, il

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y a une caverne insondable, de forme sépulcrale. Debout devant Tabime, au milieu de la nuit, Wotan évoque la déesse d'une voix qui ébranle les profondeurs de la terre : « Erda ! Erda ! ô Femme éternelle ! De ton gouffre natal émerge aux hauteurs, j'entonne ton chant de réveil. De ton sommeil songeur je t'éveille en chantant, toi qui sais toute chose, sagesse originaire! Erda! Erda! Surgis, réveille-toi ! »

Pendant cette évocation formidable où éclate toute la force du dieu, la tempête mugit, le tonnerre roule et les éclairs illuminent les profondeurs caverneuses de la montagne. Il semble que la force créatrice déchaînée veuille faire sortir encore une fois la terre du chaos et lui arracher son secret. Erda paraît enfin comme sortant d'un long rêve, son vêtement et ses cheveux semblent couverts de givre. Mais l'antique déesse n'a plus rien à dire au dieu. Elle le renvoie à Brunehilde sa fille, <( qui est courageuse et sage ». « Tu n'es pas celui que tu crois », lui dit -elle enfin, ce Tu n'es pas celle que tu rêves, lui répond le dieu avec une résolution suprême, ta science pâlit devant ma volonté. Saistu ce que Wotan veut? La fin! » Les dieux vont s'effacer devant les hommes. De même qu'Erda a donné sa sagesse à Brunehilde, de même que Wotan laisse son héritage à Siegfried le radieux enfant, qui, libre d'envie et de crainte, s'abandonne à la

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joie de vivre et d'aimer. Erda replonge pour un éternel sommeil dans son goiiftre et Wotan alleiid son lils.

Mais la lutte qui est au fond de lui-même, entre la volonté de rester dieu et le désir de se voir renaître dans un rejeton humain plus libre et plus heureux, divise son être jusqu'au dernier moment. 11 essaye d'arrêter Siegfried, qui ne le connaît pas, au moment où celui-ci, guidé toujours par l'oiseau chanteur, arrive au pied de la montagne. Mais cette fois -ci l'épée du héros forgée par lui-même fait voler en éclat la lance du dieu. « Je ne puis te retenir. Va ton chemin » , dit Wotan en disparaissant.

Aussitôt la mer de flammes légères et vivaces qui ceint le haut de la montagne se roule vers le bas et envahit la scène. Siegfried s'y jette avec délices : « Dans la mer flamboyante le chemin s'est ouvert. Me baigner dans le feu, quelle joie! Dans la flamme trouver la fiancée! » Il s'élance à travers en jouant sur son cor sa fanfare hardie. Les flammes se dissipent, la scène change, le haut de la montagne, le rocher des Walkures apparaît en plein jour ; Siegfried vient de la gravir. « Bienheureux désert sur la cime ensoleillée ! » dit-il en regardant autour de lui. Il aperçoit Brunehilde endormie sous le sapin, vêtue de l'acier luisant, et la pi'end pour un guerrier. S'approchant avec précaution, il

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lui ôte son casque. La chevelure de la vierge se répand en boucles abondantes sur ses épaules. Il coupe délicatement les anneaux de la cuirasse, Tenlève et aperçoit le sein d'une femme : « Ceci n'est pas un homme ! Un trait de feu traverse mon cœur ; mes yeux brûlent ; je chancelle, j'ai le vertige!... Ma mère! ma mère! une femme endormie m'a appris la peur ! j> Après l'avoir contemplée, il se penche sur elle et pose ses lèvres sur celle? de la Walkure. Brunehilde ouvre les yeux ; ils se regardent étonnés :

Brunehilde (se lève lentement sur son séant). Gloire au soleil! Gloire à la lumière! Gloire au jour rayonnant! Long fut mon sommeil. Quel est le héros qui m'a réveillée?

Siegfried (saisi par son regard et sa voix) . J'ai traversé le feu, j'ai rompu l'armure solide. Celui qui t'a réveillée s'appelle Siegfried.

Brunehilde. Gloire aux dieux! Gloire au monde ! Gloire à la terre resplendissante, puisque c'est Siegfried qui m'a réveillée.

Siegfried (avec ravisssement). Bénie soit la mère qui m'a enfanté, bénie la terre qui m'a nourri, puisque j'ai vu les yeux qui maintenant me rayonnent!

Brunehilde. 0 Siegfried! Bienheureux héros! Éveilleur de la vie! Lumière victorieuse! Si lu savais, joie du monde, comme je l"ai toujours aimé, comme tu étais mon songe et mon souci!

Siegfried (d'une voix timide). Ma mère n'est donc pas morte ! Elle dormait seulement ?

Brunehilde. Enfant radieux, ta mère ne te reviendra pas. Si tu m'aimes, bienheureuse je serai comme toi-môme. Ce que tu ne sais pas, je le sais pour toi; mais je ne suis sachante

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que parce que je L'aime. Car à moi seul appparut la pensée de Wotan, cette pcniséeque je n'osais iiommur, que je sentais seulement. Pour elle j'ai lutté, pour elle j'ai tout bravé, pour elle j'ai pâti ; et cette pensée n'était qu'amour pour toi!

Une majesté sereine, une solennité sublime a présidé au réveil de la Walkure. Réveil dans la lumière, la joie, à la face des dieux émus euxmêmes- Les harmonies triomphales du Walhalla rotilent magnitîquement autour d'eux et leur chantent l'hymne des fiançailles, la mélodie de la tendresse humaine, émergeant de leurs propres cœurs, s'y marie vibrante et ravie de son écho instantané.

Mais Siegfried ne comprend pas toutes les merveilles divines dont lui parle Brunehilde. Il ne voit qu'elle, ne sent que son propre trouble (fui va jusqu'à l'angoisse. « Tu m'as pris mon courage, lui dit-il, rends-le moi! »

Elle cherche à détourner son attention en lui montrant la cuirasse délacée et le heaume qtii ne la défendent plus. Mais le feu des sens s'allinne impétueusement en Siegfried.

Il veut la saisir. La Walkure bondit de sa place, s arrache avec force et fuit de l'autre côté.

'.( Nul dieu, dit-elle, ne m'approcha jamais. Devant la vierge s'inclinaient les héros. Malheur et honte, celui qui m'a réveillée m'a blessée. Je ne suis plus Brunehilde ! » Elle comprend ce qu'elle a

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perdu, sent sa faiblesse. La sagese rabandonne, les ténèbres l'enveloppent, la détresse la saisit.

Alors olle se tourne vers lui dans la plénitude de son adoration, dans toute la noblesse de son amour. C'est le chant du cygne de la vierge :

Bruneliilde. 0 Siegfried! vois mon angoisse!

J'étais de tout temps, je serai toujours dans un doux désir, éternellement pour ton salut ! 0 Siegfried rayonnant, trésor du monde, vie de la terre, héros souriant ! Laisse, oh! laisse-, moi ! Ne m'approche pas ainsi ! Ne brise pas ta chérie ! — Vistu ton image dans le clair ruisseau ? Si tu agites l'onde de ta main, le miroir transparent disparaît et ton image s'efface, tu ne vois plus que Tondoicment de la vague. Ne me touche donc pas, ne me trouble point, alors je te renverrai à jamais ta propre imagB lumineuse. 0 Siegfried, aime-toi toi-même, épargne-moi; c'est toi-même que tu anéantirais !

Siegfried. C'est toi que j'aime : que ne m'aimes-tu, toi ! Je ne me possède plus: que ne t'ai-je toi! Une eau superbe ondoie devant mes yeux. Je vois se jouer ses vagues délicieuses et je frémis. Ah ! si mon image s'est brisée, moimême je brûle. Ces vagues que ne peuvent-elles me dévorer! Cette flamme ne peut-elle s'éteindre dans le flot ? Réveille-toi, Brunehilde! Réveille-toi, vierge! Vis et ris, la plus douce des joies ! Sois à moi! à moi !

Brunehilde. 0 Siegfried ! à toi je fus toujours !

Siegfried. Si tu l'étais toujours, sois-le maintenant!

Brunehilde. A toi je serai éternellement !

Ainsi la femme sachante et aimante oppose à l'impétuosité de l'homme la conscience d'un sentiment bien autrement vaste que le désir aveugle du moment et bien élevé au-dessus de lui, parce

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qu'il se sait éternel. Flot d'une tendresse iidinic, qui renferme tous les sacrifices. ,

Cependant peu à peu la llamnie terrestre a ga.^iir la fille de Wotan. Que peu(-elle retenir, elle (|ni s'est donnée d'avance et sans réserve ? Elle sait ce qu'elle perd, elle sait ce qu'elle donne : l'héritage de sa divinité pour le droit d'aimer. Mais c'est sa destinée, son choix. Joyeuse elle peut jeter sa couronne immortelle sur le bûcher de l'amour. Et soudain la Walkure se retrouve avec le pétillement de sa flamme belliqueuse ; c'est elle qui défie maintenant, qui terrifie presque le héros enfant :

Brunehilde. Si maintenant je suis à toi? — Le calme des dieux se change en orage ; la chaste lumière en flamme terrible; ma science divine la tempête l'emporte, l'allégresse damour la chasse à jamais. Si maintenant je suis à toi ? Ne me vois-tu donc pas? Mon regard qui te consume et mon sang qui bouillonne ne t'effrayent-ils pas? Sens-tu ce feu sauvage ? N'as-tu pas peur, Siegfried, de la Walkure en furie?

Siegfried. Feu dans le sang, feu dans les yeux î Est-ce mon courage qui me revient ? Et la peur, hélas ! que je n'avais jamais apprise, la peur que tu venais de m'apprendre, l'ai-je donc oubliée de nouveau ? (a ces derniers mois il lâche involontairement Brunehilde.)

Brunehilde (dans l'exaltation de la joie). 0 héros oublieux! Superbe enfant ! De sublimes actions gardien insensé. En riant il me faut t'aimer, en riant m'aveugler, en riani nous perdre ensemble ! — Adieu monde rayonnant de Walhalla ! Tombe en poussière, fière forteresse! Adieu, splendeur des dieux! Finis en joie, race éternelle ; déchirez, Nornes, le câble des runes! Crépuscule des dieux, sors de l'abime ; nuil du néiat, e;ia r.ip le m ):ii3 ! Pour l'heure me reluit l'étoile do

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Siegfried; à jamais il est mon patrimoine, il est mon héritage, l'unique et le tout : amour rayonnan mort souriante !

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