‹ Le drame musical (volume 3)Chapitre 16 sur 33 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

l'or du rhix

Trois races de divinités se partagent le monde et se disputent son empire. — Dans les profondeurs ténébreuses, dans le royaume deNibelheim, ont germé les Nibelungen, les Nains, fils de la nuit. Faibles et rusés, dévorés d'une ardeur fiévreuse, ils fouillent les entrailles de la terre, ils fondent et forgent les métaux. — Sur la face rugueuse et inculte de la terre habitent les Géants, race dure et bornée ; ils dominent par la force. — Mais au sommet des montagnes, dans la lumière éthérée résinent les dieux heureux. Ils possèdent la foudre et le feu, ils savent les lois immuables, et parmi eux fleurit Freia, la belle et la libre, qui leur verse l'éternelle jeunesse.

La lutte doit naître entre ces trois races dont chacune aspire à l'omnipotence. Elle naîtra pour

l'or, auquel une inéluctable fatalité attache la possession du monde. Jusqu'ici rien n'a troublé la primitive innocence des êtres, aucun crime n'a été commis, une fraîcheur matinale baigne le front des dieux adolescents. L'or fatal est encore répandu dans les veines de la terre et coule dans les fleuves en poussière scintillante, jouet des Nixes rieuses. Wotan', le maître des dieux, a confié la garde de l'or du Rhin à trois ondines : Voguelinde, Velgonde e Flosshilde. Le métal demi-vivant dort caché sous les flots, amassé sur la pointe d'un récif. Il fait le bonheur des folles ondines, et, quand la lumière le caresse, il s'allume comme l'astre brillant de l'abîme liquide. Mais Albéric, le plus puissant des Nibelungen, va le ravir. C'est la scène qui ouvre le drame.

Nous sommes au fond même du Rhin, hérissé de roches pointues dans le crépuscule verdâtre des ondes. Un sourd bourdonnement d'eau enveloppe notre oreille et s'accroît jusqu'au plein ondoiement

1, Prononcez Wothane (forme germanique d'Odin).

du fleuve, si bien que nous nous croyons immergés dans ses vagues. Les trois filles du Rhin nagent autour du récif. Albéric, le roi des Gnomes, monte du fond de Nibelheim et observe d'un œil lubrique le jeu des belles ondines. Toutes trois tour à tour descendent vers lui et font semblant d'écouter ses lascives gentillesses. De leurs voix charmeuses, de leurs seins de neige, de leurs corps blancs et fluides elles allument ses dés'rs, puis s'échappent plus lestes que des anguilles en raillant sa laideur. Albéric se met à leur chasse ; convoitise et fureur lui brûlent la moelle des os. Il escalade récif sur récif, saute de rocaille en rocaille, cherche à saisir l'une ou l'autre des nageuses, mais en vain; elles s'esquivent comme flèches. Enfin il s'arrête écumant de rage et les menace du poing. A ce moment le fleuve s'éclaire d'une lumière jaune, l'or s'enflamme comme un soleil sur le récif du milieu.

Voguelinde. Sœurs, voyez!

L'éveilleuse de l'or, la lumière amoureuse Rit dans l'abîme.

Nelgonde. Sous les vertes effluves

La joyeuse salue le dormeur en extase.

Flosshilde. Elle baise son œil

Pour qu'il l'entr'ouvre, Et, voyez, il sourit, Lumineux et paisible ; Sous la vague limpide Il flotte, radieuse étoile !

Les trois. Haïa! liaïa'

Or du Rbin!

Or splendide!

Feu rayonnant.

Tu ris clair et tranquille!

Fier tu flamboies Par tes berceuses caressé.

Veille, ami, veille ou rêve !

0 Jouvence éternelle, Nous jouons dans ta joie :

Quand le fleuve s'embrase, Quand le flot flambe et brille, Nous fluons à la nage, Nous jouons à la plonge, Nous rions de plaisir.

Nous chantons d'allégresse, Bienheureuses autour de ta couche divine!

Le (leuve scintille crune poussière métallique, ruisselle en torrents de lumière, et les ondines tournoient avec furie autour de l'Or, aux sons de

cette berceuse étourdissante. Albéric, fasciné par l'éclat du métal, assoiffé de vengeance, les épie. Dans leur babil devenu sérieux tout à coup, il surprend ce dialogue.

Velgonde. Il sera l'héritier du monde

Quiconque avec cet or splendide Saura forger l'anneau magique, L'anneau qui donne Force terrible et puissance sans borne.

Vogtielinde. Celui qui renonce A la joie d'aimer, Celui qui maudit L'Amour et sa puissance, Celui-là seul par sa sombre magie Pourra forger le cercle terrible.

Les filles du Rhin croient l'or à l'abri d'Albéiic parce qu'il est épris d'elles, et rient de sa fureur amoureuse aux éclats d'une gaieté extravagante. Mais lui, en quelques sauts, grimpe sur le récif du milieu et s'écrie :

Ah ! vous riez toujours, ù folles !

Eh bien, riez dans les ténèbres,

Race froide et menteuse !

J'éteins le jour (jui vous éclaire.

296 L'ŒUVRE DE RICHARD WAG^El.

J'arrache l'or à son récif.

Je forgerai l'anneau vengeur.

Que le fleuve l'entende !

Maudit soit l'Amour !

Il arrache le monceau d'or, se précipite avec lui dans les profondeurs et disparaît.

Dans les cavernes de Nibelheim Albéric forge son anneau, il le forge avec le génie de la haine et de l'oppression. Par lui il est devenu un Démon redoutable et s'asservit la race trembleuse des Nibelungen. Doué par l'essence de l'or d'une puissance merveilleuse, il traque, il dompte à coups de fouet le peuple des Nains, les force de fouiller la terre, d'amasser un immense trésor. Déjà du fond de Nibelheim il aspire à la toute-puissance, déjà il menace les dieux.

Cependant les jeunes dieux s'éveillent au sommet des montagnes, les yeux remplis de l'aurore du monde et la poitrine gonflée des souffles du ciel. Wotan est leur maître avec Fricka sa femme, Froh le joyeux et Tonnerre le hardi sont leurs aides, Freia la noble est leur joie et leur vie;

l'Amour brille comme une étoile incertaine dans l'aube éclatante de la Beauté au vague sourire. Wotan qui aspire à la toute-puissance, a conçu un projet audacieux. Il a traité avec les Géants pour la construction d'un château fort qui serve d'asile aux dieux, d'où ils puissent régner en sécurité sur le monde et l'ordonner. Mais, pour obtenir cette forteresse qui couronne le sommet d'une montagne, il a dû promettre aux Géants Freia la douce, qui dispense la jeunesse éternelle. Les rudes manieurs de rochers, entassant quartiers sur quartiers et blocs sur blocs, ont fait l'ouvrage énorme. Sur une montagne escarpée, le AValhalla se dresse glorieusement avec sa forêt de tours blanches et sa ceinture de remparts infrangibles. Les Géants réclament leur salaire. A la pensée de perdre Freia, tous les dieux pâlissent d'épouvante. A une seule condition les Géants consentent à y renoncer : si Wotan parvient à leur procurer l'immense trésor des Nibelungen, qu'Albéric leur roi fait amasser par eux dans les profondeurs de la terre. Car la jalousie des Géants contre les Nains

est plus forte encore que leur désir de Freia. Alors Wotan, aidé de Loge, dieu subtil du feu et du mensonge, descend dans l'abîme de Nibelheim, se saisit d'Albéric par ruse, l'amène garrotté dans son empire lumineux et le force de livrer le trésor. A l'appel lugubre du captif, les Nains montent d'en bas, sortent par une fente caverneuse et entassent devant lui des parures, des coupes, des ustensiles en masse, une montagne d'or. Non content d'avoir extorqué à Albéric son trésor, Wotan lui arrache encore l'anneau magique auquel des Runes immémoriales attachent la domination du monde. Quand Albéric se voit privé de son seul bien, œuvre désespérée de sa haine et de son âpre envie, il pousse un cri strident et charge l'anneau d'une effroyable malédiction :

En maudissant j'ai forgé cet anneau.

Qu'il soit maudit à jamais dans le monde ! Son or donnait la puissance sans bornes,

Que sa sombre magie Donne la mort à celui qui le porte !

Que jamais cœur joyeux ne s'en puisse repaître, Qui le possède, le souci le dévore,

LA TETRALOGIE DES MBELLNGEN. 299

Qui ne l'a point, le ronge l'envie !

Que chacun le convoite et que nul n'en jouisse! Qu'il n'apporte que haine à son maître! Qu'il attire sur lui l'égorgeur !

Après avoir proféré cette malédiction, Albéric disparaît dans la caverne, tandis que Wotan met tranquillement l'anneau à son doigt. La lutte pour Freia n'est pas terminée encore. Ébloui de son charme, Fasolt ne consent à s'en séparer que si le trésor des Nibelungen empilé leur cache la déesse tout entière. Aidés de Loge, ils l'entassent en pyramide ; silencieuse et triste, la déesse captive se tient au fond. Déjà la femme a disparu derrière le monceau d'or. — « Je vois encore sa chevelure ! dit Fasolt, cache-la-moi ! » — Loge jette un heaume sur le trésor. — « Je vois encore briller son œil à travers les interstices ! — Le trésor est épuisé. — Non pas. L'anneau au doigt de AVotan, je le veux pour cacher le regard de Freia. » — Wotan refuse. Volontiers il laisse le trésor, mais il ne veut lâcher l'anneau qui contient la puissance. Déjà les Géants ont saisi la déesse, le dieu reste impassible. Alors

apparaît dans une caverne latérale, comme sortant de l'abîme, la déesse Erda\ la prophétesse des choses éternelles, l'aînée des dieux, et d'une voix solennelle qui fait trembler les dieux eux-mêmes, elle prononce ces paroles :

Erda. La grande songeuse Ourwâla ^ Erda vient parler à ton âme !

Ecoute ! écoute ! écoute !

Tout ce qui est — finira.

Un jour lugubre menace les dieux.

Ma voix te dit : Evite cet anneau !

Œrda s'enfonce lentement et disparaît jusqu'à la poitrine ; la lueur bleuâtre pâlit.)

Wolcin. Mystérieuses et sublimes

Résonnent tes paroles.

Oh ! reste, que j'en sache davantage ! Erda. Je t'ai dit vrai; tu sais assez.

Songe en peur et en souci! (Elle disparaît.)

Telle est l'impression de cette voix des profondeurs sur le dieu, tel est le frisson mêlé de révolte et de désir innommé qu'elle jette dans son cœur, qu'il veut s'élancer à la suite de la déesse pour la

t. Erda, Erde, la. terre, déesse de l'Edda. 2. Vnvala, celle qui choisit originairement.

saisir et en savoir davantage. Les autres ont peine à le retenir; il reste les yeux fixés sur la caverne, abîmé dans ses pensées. Mais soudain il brandit sa lance et s'écrie avec une joyeuse résolution :

A moi, Freia! Sois libre enfin,

Rachetée pour toujours ! Reviens à nous, Jeunesse éternelle, Et vous. Géants, prenez votre anneau !

Il jette Tanneau sur le trésor, les Géants lâchent Freia. Joyeuse elle s'élance vers les dieux qui la reçoivent avec transport au milieu d'eux. Il semble à ce moment que la nature entière, alourdie par la malédiction d'Albéric et par le trésor qui est monté du gouffre nocturne jusqu'au parvis des Immortels, soit délivré d'une longue oppression, tressaille de joie en reprenant dans son sein la Beauté chassée par les basses passions, et pousse des sanglots de joie qui se perdent en un murmure de félicité.

La malédiction d'Albéric produit son effet; déjà l'or est maudit. Fasolt et Fafner se disputent l'anneau ; Fasolt tombe mort frappé d'un coup d'épieu par son frère qui emporte seul le trésor. Wotan est

saisi à cette vue et comprend que, par sa propre violence, il a jeté le malheur dans le monde. C'est à ce prix qu'il a conquis le Walhalla. — Cependant les dieux sont maîtres. Tonnerre a purifié l'atmosphère de ses miasmes, un brillant arc-en-ciel franchit la vallée comme une arche de lumière et va toucher de l'autre côté la forteresse des dieux, dont les tours rougissent, au soleil couchant, dans l'azur sans tache. Sur ce pont aérien et léger, sentier vertigineux mais ferme aux pieds des dieux, ils traversent le gouffre et s'avancent vers leur demeure. Aux accord graves et majestueux de la marche du Walhalla se mêle, faible soupir, le chant des ondines qui s'élève comme une plainte du fond du fleuve :

Or pur et limpide,

Oli ! reviens rayonner, Clair jouet aux abîmes de l'onde!

Fidèles et calmes

Sont les eaux profondes,

Mais faux et perfides Sont tous ceux qui font fête là haut !

l.A TÉTRALOGIE DES MBELU.NGE.N.. 303

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