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Après s'être défendu avec les frères de la victime contre une nuée d'assaillants, Siegmound est forcé de fun\ Ses armes sont en pièces, il court à travers les taillis, traqué par ses adversaires, et arrive enfin à une habitation inconnue. Il entre épuisé, et, ne voyant personne, se jette sur une peau de bote près du foyer. — C'est ici que commence la première journée ^ .
La demeure où se passe cette scène est d'une rusticité primitive telle qu'on Timagine en des temps barbares : une salle construite en bois, un large foyer d'un côté, et au milieu le tronc d'un gros Irène puissamment planté dans le sol et dont le branchage verdoyant se perd dans la charpente supérieure. Cette maison où Siegmound a cherché un refuge est celle de son ennemi Hounding, proche parent de la famille qui le poursuit. Mais c'est aussi celle de sa sœur jumelle Sieglinde qu'il croit morte depuis longtemps, qu'il ne connaît pas. Vendue
1. Nous apprenons les événements qui remplissent l'intervalle entre l'Ordre du Rhin et la Walkure par les conversations entre Sieg-mound et Sieglinde, entre Wotan et Bruneliilde.
comme esclave dans son enfance, elle est devenue par force la femme du sombre et rude chef de tribu qui la tient sous un joug de fer. Sieglinde, en trouvant un étranger harassé près du foyer, lui offre Teau fraîche et l'hvdromel. Survient Houndinf?; lorsqu'il apprend la race et le nom de son hôte,» il le provoque au combat, mais afin de ne point blesser les lois de l'hospitalité, il lui accorde asile à son foyer jusqu'au lendemain.
Hounding s'est retiré et dort d'un sommeil léthargique dans une salle contiguë. Sa femme lui a versé une boisson somnifère. Siegmound est couché à terre dans la salle sombre près du foyer dont In braise jette seule sa lueur lugubre dans les ténèbres. Soudain une forme blanche se penche sur lui dans la nuit noire, c'est Sieglinde qui vient pouile sauver. Elle lui montre à la lueur du foyer la poignée luisante d'une épée qui brille dans le tronc du frêne. Elle lui raconte que, lors de son mariage avec Hounding, un haut vieillard (Wotan) apparut au milieu du festin et, menaçant tous les convives du regard, il enfonça dans le frêne une épée jusqu'à
la garde, promettant qu'elle serait une épée de victoire pour celui qui saurait Tarracher. Tous l'essayèrent, nul ne réussit. Le vieillard mystérieux avait disparu avec un regard de consolation pour Sieglinde. Siegmound alors se souvient que son jù-ré Yelse lui avait promis une épée de victoire au plus fort de la détresse. Celte épée il Ta trouvée; elle sera son salut et la délivrance de la feuuue opprimée.
Au même moment la porte du fond s'ouvre comme par un coup de vent. Un étang entouré de forêts apparaît dans toute la magie du clair de lune. Le Printemps lui-même semble entrer et rire dans la salle avec ses mille parfums et ses tièdes eflluves. Siegmound et Sieglinde se regardent avec ravissement sous un rayon de lune qui enveloppe le couple surpris de sa blanche lumière. Leurs regards en plongeant l'un dans l'autre y trouvent un monde de vagues réminiscences, l'abîme de leur double malheur, de leur longue solitude se rouvre à leurs yeux, les voix de l'enfance chantent à leur oreille. Il se reconnaissent comme les enfants de
Yelse et devinent la pensée du dieu qui leur a promis la délivrance. Tout semble les protéger : le silence d'une nuit magique, la lune d'amour qui vague dans les halliers, tissant merveilles et mystères, l'espérance triomphante qui s'éveille dans leurs cœurs. D'autant plus vive est la passion qui les rapproche que sa flamme inquiète et subite jaillit de la détresse. Le malheur les unit, le Printemps les fiance, la liberté les appelle hors de la maison maudite. Siegmound s'élance et saisit la garde de l'épée dans le tronc du frêne :
Délivrance ! Délivrance ' !
De ce nom je l'appelle.
Mon épée de détresse, Délivrance ! Délivrance !
Lame vierge et splendide, Sors enfin nue et belle De ta forle prison!
Montre-moi ton tranchant, Fais briller ton éclair!
Hors du fourreau, te dis-je, à moi!
D'un efl'ort véhément il Farrache aux veux de
1. Je traduis ainsi le mot Xothung, qui signifie épée trouvée dans la détresse.
Sieglincle émerveillée, et, saisissant avec transport sa sœur fiancée pour l'enlever, il s'écrie :
Fleurisse donc le sang des Velsoungs ' !
Au 'i" acte, autre tableau. Dans une gorge de montagnes, Brunehilde, armée du casque, de la cuirasse et du bouclier, est debout devant Wotan. Le dieu dit à sa fdle : « Or saisis ton cheval, ma vierge de guerre; fervente bataille bientôt va brûler; qu'au combat Brunehilde s'élance! Qu'elle jette au Yelsoung la victoire! j) Et la Walkure monte, en ponssant des cris de joie, sur le col de la montagne pour attendre les deux guerriers. Car Hounding poursuit le ravisseur et la rencontre est
I. L'amoirr entre frère et sœur est fréquent dans les vieux mythes. La parenté de Siegmouud et de Sieglinde est d'ailleurs d'un carat tcre très-particulier et quasi symbolique, puisqu'elle remonte à im dieu. Us nous apparaissent d'abord comme étrangers l'uii à l'autre; et leur commune origine est si mystérieuse et si haute qu'elle ne peut choquer. — Cette scène est une des plus entraînantes de la tétralogie, tant au point de vue musical qu'au point de vue dramatique. Elle se développe naturellement par une progression et une tension croissante depuis le premier regard déjà chargé d'amoureuse électricité jusqu'au transport de détresse, de passion et de courage dans lequel Siegmound arrache l'épée au tronc et en fait resplendir l'éclair. — On peut dire aussi que tout ce dialogue est une des inspirations mélodiques les plus réussies du compositeur.
imminente. Mais voici venir Fricka, l'épouse du dieu, Fricka qui comme Junon défend les lois du maria2;e et déteste les amours illéoitimes. Ilautaine, impérieuse, elle se pose devant Wotan et demande la victoire du mari outragé et la mort de Siegmound. A ses plaintes contre « le couple sacrilège )) le dieu répond d'abord avec calme : « L'amoureuse magie les possède et les charme. Qui punira l'amour et sa puissance? » Comme elle fait appel au droit conjugal outragé, Wotan reprend : « Il n'est pas sacré le serment qui joint des époux sans amour. Quand hardiment les forces tressaillent au cœur des hu mains, ouvertement je conseille la guerre. -» A ces mots Fricka éclate en fureur, lui reproche de se faire un jeu des lois éternelles, de sacrifier les dieux aux hommes, de les livrer à la risée du monde, de les perdre sans retour. Elle céderait peut-être à un égal, mais non pas à un esclave. Car Siegmound n'est que la créature du dieu, c'est par sa ruse qu'il a trouvé l'épée. Par ce dernier trait Fricka a frappé juste. Wotan est forcé de reconnaître en lui-même que Siegmound n'est pas le
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libre héros qu'il avait rêvé et qui pourrait se passer • des dieux. Il sent que, malgré son amour pour son fils, il ne peut plus le soutenir. Navré, humilie, plein de sourde colère, il cède à la déesse qui s'en va triomphante.
Quand Brunehilde revient, Wotan confie son impuissance et son désespoir à sa fille qui est comme sa propre conscience. Mais il l'a reconnu, il le faut : Siegmound doit périr. Brunehilde, assise aux pieds de son père, les mains posées sur ses genoux, le regarde dans les yeux : «. Tu m'as appris à l'aimer, ditelle, tu l'as mis au plus haut de mon cœur, ta parole infidèle à ton âme, non, jamais contre lui ne pourra m'exciter. » Mais le dieu lui répond : « Oses-tu me braver? Qu'es-tu, sinon l'aveugle messagère de ma royale volonté? Exécute mes ordres ! Que Siegmound succombe ! » Il s'éloigne en colère. Brunehilde reste consternée, interdite ; ses armes lui pèsent, elle redoute sa mission.
Voici le couple des fugitifs. Sieglinde s'est affaissée à terre dans les bras de Siegmound et s'est endormie de fatigue, la tète posée sur ses genoux.
Brunelîilde s'avance solennellement vers lui : « Regarde-moi! dit la Walkure, lève tes yeux, c'est moi que tu suivras bientôt. — Qui donc es-tu, toi qui m'apparais si belle et sérieuse? — Ma vue ne sied qu'aux hommes voués au prompt trépas. Sur le champ de bataille aux plus nobles guerriers j'apparais dans la lutte; celui que je salue je l'ai choisi pour qu'il me suive. » Siegmound lui demande tranquillement si Sieglinde sa fiancée le suivra dans Walhall. Brunehilde répond que non. « Alors adieu Walhall, adieu Wotan superbe, adieu tous les héros et vous les gracieuses, ô vierges du désir; je ne te suivrai pas! — Il le faut, ta mort est résolue et ton épée sans force. » Siegmound désespéré menace de tuer sa femme dans son sommeil plutôt que d'exposer la malheui'euse à lui survivre dans l'abandon. Devant cette horrible détresse la fille des dieux se sent envahie comme d'un torrent par toute l'immensité de la douleur humaine. Pour la première fois, par la puissance de la sympathie, Brunehilde a compris l'amour. Dans l'élan d'une orageuse compassion elle saisit le bras du nialheu-
reux : « Arrête! s'écrie-t-elle, vous vivrez tous les deux. C'est résolu! Au revoir sur le champ du combat. >> Elle s'en va libre et joyeuse; son sourire a promis la victoire.
Déjà le cri de guerre de Hounding s'entend der rière les rochers, et Siegmound se jette à sa rencontre. Ils se défient sans se voir. La lutte a lieu sur le col de la montagne, dans une nuée d'orage où les deux combattants disparaissent et reparaissent tour à tour. Brunehilde flotte au-dessus de Siegmound, le protégeant de son bouclier. Mais au moment où celui-ci va frapper son adversaire, Wotan apparaît à la lueur d'un éclair entre les deux combattants. A Fépée de Siegmound il oppose sa lance toute-puissante, l'épée se brise en deux. Siegmound désarmé est transpercé par Hounding. Brunehilde, épouvantée à la vue de son père, n'a que le temps de ramasser les fragments de l'épée, de s'enfuir et d'emmener avec elle Sieglinde demi-morte.
Au troisième acte éclate la vengeance du dieu contre sa fille désobéissante. La scène est étrange,
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d'une beauté sauvage. Le sommet d'une montagne couronnée par une pointe de rochers se dresse dans le ciel ; c'est le rendez-vous des Walkures après la bataille. Lèvent siffle, des volées de nuages chassés par l'ouragan traversent les airs et rasent la crête des monts. Dans leurs plis apparaissent une à une les filles de Wotan chevauchant leurs coursiers sur les ailes de la tempête. On les voit se précipiter à droite dans une foret de sapins, elles y laissent leurs folles montures et viennent se camper l'une après l'autre sur le roc abrupt. De là haut les premières venues appellent les autres en poussant leur cri de guerre et de ralliement. Et d'en haut, d'en bas, de l'air et de l'abhiie se répondent leurs clameurs. Elles accourent bride abattue, les sœurs bel- Hqueuses, ivres de vent et de joie. Déjà elles sont toutes au rocher : Guerrehilde et Berceheaume, Orthnde et Bonnefiance, Rudegarde et Blanchecrine, Grondevictoire et Conduirépée. Brunehilde, l'aînée, est la seule qui manque encore. — Enfin elle arrive hors d'haleine, amenant Sieglinde; son père, irrité, la poursuit. Elle ne songe d'abord qu'à
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sauver la femme qu'elle protège, lui ordonne de vivre pour l'amour du héros qu'elle porte dans son sein, et lui indique comme refuge une foret voisine. A peine Sieglinde a-t-elle disparu qu'on entend gronder la voix de Wotan dans une sombre nuée qui enveloppe la cime. Il entre à pas violents dans une colère véhémente. Les Walkures, affolées de terreur, ont caché leur sœur au milieu d'elles et se serrent devant leur père en un groupe suppliant. A son appel répété Brunehilde sort du groupe d'un pas ferme et se place devant lui dans une attitude modeste et résignée. Le dieu irrité lui reproche ce qui est un crime à ses yeux : « Le souffle de ta vie, ce fut ma volonté ; et contre moi tu bondis en révolte! Le guide de ton bras, fut mon commandement; et contre moi tu commandes les hommes! Mon cœur voyait en toi la vierge de mon désir; et contre moi ton désir s'est levé!... Je ne t'enverrai plus des portes de Walhall au cœur des batailles quérir mes fiers héros. Tu ne reviendras plus dans l'éclatante salle, rieuse, m'amenant les radieux vainqueurs. Tu ne me tendras plus au doux banquet des dieux
la coupe débordante de l'hydromel divin. Je ne baiserai plus ta bouche épanouie de grâces enfantines et d'innocent délire. Te voilà séparée des divines phalanges, retranchée à jamais du tronc des Eternels. Ton visage est banni de ma face !... femme, tu obéiras à l'homme tyrannique, et la fille des dieux, devant l'âtre accroupie, filera sa quenouille, risée des femmes et des enfants! » Sous ce châtiment terrible Brunehilde tombe brisée de douleur aux pieds de Wotan, et comme une nuée de corneilles épouvantées par la voix du chasseur, les Walkures s'enfuient en gémissant de leur sœur condamnée.
La tempête s'est apaisée, les lueurs du soir dorent la cime. Toujours Brunehilde est étendue sans mouvement aux pieds du maître des dieux qui demeure immobile et sombre, appuyé sur sa lance. Lentement elle se relève et se justifie avec douceur et noblese : elle n'a fait qu'accomplir la volonté du dieu; il a vu par les yeux d'une autre, elle a vu par les yeux de son cœur. Elle a écouté la plainte navrante de l'amour, elle s'est abandonnée à l'impétueuse compassion. Mais le dieu lui reproche amè-
rement de n'avoir su se vaincre, d'avoir préféré l'ivresse de la sympathie humaine à la nécessité divine dont il souffre lui-même, mais qu'il doit maintenir. Voilà qui les sépare à jamais; il l'endormira sur le rocher; elle sera à celui qui la trouvera. « Alors du moins, dit-elle, ne me livre point au premier venu, au lâche! » Longtemps il reste insensible, longtemps il résiste à la meillenre partie de lui-même. lAIais l'émotion le gagne à mesure que Brunehilde s'anime. Lorsque enfin elle se jette à genoux et lui demande, avec la flamme de la Walkure dans les yeux, dans le geste et dans la voix, de l'entourer d'un feu qui la défende, Wotan est vaincu, il a reconnu son sang dans sa fille. Il la relève en s'écriant : ce Adieu donc, intrépide, superbe enfant! orgueil sacré de mon cœur! Adieu! Adieu!... Autour de toi je ferai flamboyer un feu virginal plus splendide qu'autour d'une vierge jamais il en brùla. Qu'un seul puisse éveiller la fière fiancée : un homme plus libre que moi le dieu! » Brunehilde tombe émue, enthousiasmée dans les bras de son père. Longtemps il la tient serrée et la
LA TÉTRALOGIE DES NIBELLNGEN. Slî)
regarde avec une douloureuse tendresse; puis il baise ses yeux rayonnants qu'il ne doit plus revoir. Ils se ferment aussitôt ; le baiser du dieu l'a plongée dans un profond sommeil. Doucement endormie il la couche sur la mousse sous un large sapin.
De sa lance Wotan frappe le roc ; le feu en jaillit et s'étend à son commandement impérieux en cercle immense, en mer de flammes agiles tout autour de la montagne. Paisible, la Walkure dort au milieu. Le dieu disparaît dans les flammes après un dernier et long regard jeté sur sa fille.