LE MONDE LATIN. — LE MOYEN AGE ET DANTE
La littérature romaine nous offre un premier exemple de ce que devient la poésie séparée de la musique et de la danse. Rome a soumis le monde, unifié l'Europe et transmis la civilisation hellénique aux barbares, avant que ceux-ci devenus civilisés à leur tour pussent remonter à sa source même. Par la force politique elle domine Athènes, comme l'homme mûr domine l'adolescent. Mais dans le royaume du Reau, elle était vaincue d'avance. Toute grandeur porte avec elle son châtiment et sa consolation. La Grèce, dédaigneuse de fempire terrestre, mourut jeune comme Alexandre , mais elle a vécu pour l'éternité et règne à jamais sur les âmes par ses marbres et ses poèmes. L'âpre génie romain conquit l'Orient et l'Occident, mais sa nature et son rôle le condamnaient à l'infériorité artistique. Aussi la poésie écrite des Latins n'est-elle qu'une pâle image de la poésie mimée et chantée
des Hellènes. Soit que la mythologie et les coutumes primitives des peuples italiques ne fussent pas assez vivaces pour pousser des rameaux vigoureux dans le lyrisme et le drame, soit que ces germes aient été étouffés par la politique romaine, nous ne voyons pas chez eux la poésie sortir du sol comme une plante indigène, mais s'implanter du dehors comme un produit exotique. Que peut faire la poésie qui ne représente plus pour les sens , sinon décrire pour l'imagination. Elle provoque le désir du beau sans le contenter par les yeux. Où est, dans le monde romain, cet art a la fois si noble et si populaire ? Où est le rhapsode récitant ses poèmes dans les fêtes publiques? où sont les groupes de vierges dansant et chantant devant les temples? où sont les chœurs de jeunes gens parcourant les cités à la lueur des flambeaux et célébrant leur héros favoris ? Que sont devenus ces péans et ces dithyrambes ? Rien de tout cela à Rome, mais des poètes de cabinet et des rouleaux de papyrus. Ennius rédige péniblement ses épopées, Horace scande ses vers dans sa campagne de Tibur, Virgile récite son épopée à la cour d'Auguste, pendant que le peuple court s'amuser aux farces grossières des atellanes.
Privée de la danse et de la musique, ses inséparables compagnes d'autrefois, la poésie subit l'influence desséchante de la rhétorique. Il est certain
pour nous que les avocats comme Cicéron, les beaux esprits comme Quintilien, n'ont compris que la surface du génie grec. Pour eux Homère, Alcée, Sophocle, ne sont pas des inspirés qui créent, mais des littérateurs qui composent, et chez lesquels on va chercher les meilleurs procédés. C'est que les Romains n'eurent jamais le grand sens religieux qui fait le fond des inspirations helléniques; ils travaillent pour les copistes comme plus tard on travaillera pour les imprimeurs. Horace, le fin et pénétrant Horace, ne nous offre dans ses odes que le résidu littéraire d'Anacréon, deSapho etdePindare ; il n'a pas, il ne peut pas avoir le sentiment de la^'<? divine au grand soleil de la Nature aimante et de l'Art tout-puissant! L'idée de faire un art poétique ne pouvait venir qu'à un littérateur latin. Les Grecs en avaient-ils besoin ? N'avaient-ils pas en eux-mêmes la mesure intime, la musique vivante, l'eurythmie qui se communiquait à leurs créations toujours nouvelles et se traduisait par l'harmonie du geste, de la voix et de la parole.
Si l'âme si suave et si poétique de Virgile est comme voilée de mélancolie, c'est sans doute parce qu'il sent le vide du présent et regrette confusément la. vraie vie qui florissait jadis par delà la mer Ionienne et dont un souffle l'a touché. Toute la splendeur du siècle impérial, tous les trophées de César, tous les arcs de triomphe d'Auguste ne
peuvent apaiser son vague désir. En vain tournet-il un regard attendri vers la vie rurale, en vain évoque-t-il la sibylle de Gumes dans l'antre sombre du lac Averne, rien ne le console ; il traverse son siècle de fer comme une ombre élyséenne, avide du passé, inquiète de l'avenir. Il lègue à la légende son ombre pensive et son soupir mélodieux aux âges futurs. — Dans le sombre et grand Lucrèce la conscience du vide de la vie et de la décadence imminente de cette société va jusqu'au tragique. Il nous apparaît à l'apogée de la puissance romaine et au plus fort des guerres civiles comme une énergique et solitaire protestation contre tant de grandeur et de misère. Solitaire, farouche, tranquille, loin de la curée des ambitions humaines, il se jette avec une sorte de frénésie dans la science d'Epicure, il gravit ardemment les plus hauts sommets de la philosophie et cherche la paix de l'âme « dans les temples sereins de la sagesse » . Ce que la vie ne peut plus donner : joie, force, épanouissement,'il le demande à la- science. De quel âpre désir, de quelle passion inassouvie il fouille cette nature dont il ne peut trouver le fond. Il la scrute, la décompose, la pénètre et roule dans sa pensée l'origine des choses : il maudit la religion parce qu'il ne la voit que sous la forme de la tyrannie et de la superstition. Pour lui les atomes ont remplacé les divinités disparues, et pourtant, dans le
silence des nuits étoilées, le rêve grandiose des dieux revient hanter son âme, et lorsqu'il veut rappeler le bonheur sur sa patrie en deuil , c'est l'antique Aphrodite qu'il invoque :
yEneadum genitrix, hominum divumque voluptas.
Ce vague et profond regret des dieux chez celui-là même qui les combat à outrance s'explique. L'âme poétique de Lucrèce sentait en eux les symboles de la grande religion de la nature qui allait s'évanouissant. Précurseur des temps modernes, il nous prédit que l'esprit humain s'éloignant de son harmonie primitive avec la nature, n'y reviendra qu'après avoir traversé le labyrinthe de la science. Lui-même, avec sa soif de vie, de beauté et de vérité, demeura, semble-t-il, délaissé, inassouvi; son âme n'avait pas souscrit à la paix de son intelligence, et nous ne nous étonnerions pas si ce que l'on raconte sur sa fin était vrai, et s'il avait cherché dans le plus mortel des philtres d'amour la paix suprême , l'oubli du monde et le dernier mot des choses.
La poésie ne fut donc pas chez les Romains la fille exubérante dïin sol prodigue, mais une grave étrangère, une triste exilée regrettant le monde grec qui n'était plus et appelant de ses vœux un monde nouveau qui était loin de naître. Ce
monde fut le moyen âge. Il se forma par la combinaison du christianisme avec la civilisation romaine et les races du nord de l'Europe. Long mélange, vaste chaos d'où l'âme moderne ne sort que par un laborieux enfantement. Le christianisme se manifestant après la décadence antique comme un immense effort de l'esprit humain pour se dégager des liens de la nature et vivre dans une sphère supraterrestre, devait être l'ennemi juré des arts plastiques et représentatifs. Le paganisme n'avait pas séparé le corps et l'âme, la nature et l'esprit, l'humain et le divin ; le christianisme les distingue jalousement, violemment, maudit l'un, exalte l'autre. Le héros chrétien, c'est le martyr qui ne songe qu'à mourir, le sage chrétien, c'est le saint dont la vie entière est une mort anticipée. Sainte Thérèse en extase se sentait enlevée dans le sein de Dieu par des millions d'anges pendant que son corps inerte tombait en pâmoison sur les dalles de sa cellule. C'est l'histoire de l'âme humaine pendant le moyen âge : lancée dans les espaces, elle essaye de mesurer l'éternité, elle revient de son voyage avec l'éblouissement de l'infini , mais elle trouve un corps brisé, anéanti.
La civilisation qui sortit de cet état d'esprit devait être tout le contraire de la civilisation hellénique. L'unité organique de la cité grecque devint la hiérarchie ecclésiastique et féodale. En Italie,
comme en France et en Allemagne, la société se subdivise, les classes se séparent, chacun s'enferme dans une étroite enceinte pour s'enfoncer dans sa pensée, l'architecte dans sa cathédrale, le miniaturiste dans son missel, l'artisan dans sa corporation, le prêtre dans son église, le philosophe clans sa scolastique. Il y a des soldats, des docteurs et des prêtres: l'homme complet a disparu. Les trois arts spontanés sont plus séparés que jamais, et végètent chacun dans son coin obscur. La danse, l'art si noble, cultivé par les Grecs comme la base de tous les autres, est déchue de sa dignité religieuse ; elle devient un art proscrit, méprisé, bafoué; car la beauté corporelle est un péché. Ainsi refoulée dans les bas-fonds de la société, elle ne s'y maintient que comme un grossier divertissement et ne reparaîtra au grand jour que sous la forme ridicule du ballet. La musique confisquée par l'Église se débrouille des limbes de l'harmonie, mais l'heure de son essor n'a pas encore sonné. La poésie, qui habitait chez les Grecs le seuil des temples et les vallons sacrés, se réfugie maintenant dans les couvents, s'enterre dans les bibliothèques. Sa langue, privée de sa sonorité mélodieuse, n'est plus un feuillage vivace, mais la feuille morte de la parole écrite. Elle ne voit la nature qu'à travers les barreaux du cloître, et les esprits malins des eaux et des forêts la narguent de loin. Sa floris-
santé sœur, la danse, ne vient pas l'arracher à sa solitude pour l'entraîner au milieu des hommes par ses rythmes joyeux. La grave Philosophie lui apparaît le front sillonné d'algèbre, et la Théologie d'un doigt sévère lui défend de sourire. Ainsi cloîtrée, la poésie du moyen âge ressemble à cette Melancolia d'Albert Durer, sombre vierge, entourée de tous les instruments de la science qui songe tristement, les pieds sur un cercueil.
Que lui restait-il ? La vision intérieure, le royaume sans limite de Y au delà. Puisqu'il y a un autre monde derrière celui-ci, pourquoi ne pas y pénétrer d'avance par la route du rêve et les évocations de la magie, pourquoi ne pas rompre la porte du mystère ? Le moyen âge tout entier a les yeux fixés sur cette porte; il est beaucoup plus préoccupé d'explorer la vie future que de s'affermir dans celle-ci. Dès le vie siècle les visions se multiplient. Les moines voyagent pendant des semaines dans le pays des morts, témoin le purgatoire de saint Patrice et le rêve d'Albéric au mont Cassin. Les docteurs raisonnent à perte de vue sur l'Apocalypse, et d'année en année la chrétienté attend le jour du jugement. Cet au delà que l'imagination peuplait des images du inonde visible, était pour le croyant la vraie vie derrière la fausse, l'éternité derrière le voile trompeur du temps. Chez les grands esprits, cette tendance à voyager
dans l'autre monde devint volontairement ou involontairement un moyen de philosopher et d'exprimer leur conception du monde et de l'humanité ; conception parfois sublime, mais en général assez abstraite, puisqu'elle ne posait sur rien de solide et flottait entre terre et ciel.
L'homme qui résuma le mieux ce courant d'idées et lui donna une portée immortelle fut Dante1. Ce n'est pas que l'Alighieri ait été de naissance un visionnaire. Il prit le moule de son temps pour y couler sa pensée. Ecrivain, soldat et magistrat, tour à tour Guelfe et Gibelin, historien, philosophe et poète, chrétien fervent, admirateur de l'antiquité et prophète de l'avenir, Danle fut à sa manière l'homme le plus complet du moyen âge, qu'il domine de toute sa grandeur, Mais en un sens il est bien de son temps ; car sa vie comme son poème ressemble à une fuite hors du monde. Mêlé dans sa jeunesse à toutes les luttes intestines de Florence, il s'en éloigne de plus en plus avec l'âge. Son exil devient comme une partie de son génie. A ceux qui
1 J'ai consulté sur Dante le beau livre : The life and Times of Dante Alighieri, by MARGHER1TA ALBANA MIGNATY , Florence, 1865. C'est aussi l'auteur de ce livre qui m'a fait connaître et aimer Shelley et qui m'a soutenu dans le cours de cet ouvrage par la sympathie la plus généreuse et les conseils clairvoyants de son esprit élevé. Je suis heureux et fier de devoir un tel secours à une Grecque qui possède au foyer de son âme ardente les deux purs rayons du génie de sa patrie : le vivant enthousiasme du Beau et la foi invaincue en l'Idéal.
lui proposent de revenir au prix d'une humiliation, il répond fièrement : Ne puis-je point partout contempler le ciel et les étoiles ? Tout Dante est là. Florence l'a chassé ; il lui laisse son dédain. C'est l'Italie qu'il aimera désormais. Il annonce à « la belle des belles » un époux : « Console-toi, Italie, parce que ton sauveur se hâte de venir à tes noces. » Mais ce sauveur l'a trompé, l'Italie ne répond pas à son attente, il se console avec la vision de l'éternité, au monastère de Gubbio, sur les sommets de l'Apennin, ou dans sa solitude de Ravenne.
La Divine Comédie est le tableau idéal de cette vie. Ce pèlerinage dans l'enfer, le purgatoire et le paradis retrace l'itinéraire de l'âme vers la paix éternelle ; dans son voyage symbolique elle revoit l'histoire du passé et du présent. A travers l'épaisse forêt du vice, où les passions humaines rugissent commedesbêtes féroces, elle arrive jusqu'aux portes de l'enfer et entre au pays sans espérance. Là, de cercle en cercle et de terreur en terreur, elle descend jusqu'au fond du gouffre. Enfer éternel ou cruelle réalité, c'est tout un :
Dinanzi a me non fur cose create Se non eterne, ed io eterno dure.
Devant ces cercles qui vont se rétrécissant, devant ces espaces sans lumière où se traînent des
gémissements, où mugit sans cesse la bourrasque infernale qui fouette sans répit les âmes dans son tourbillon, le vertige saisit le voyageur; il gémit luimême, il frissonne, il se cramponne à la robe de Virgile et perd connaissance. Car, dans sa vision, qui a toute la précision de la réalité, les supplices s'éternisent. Depuis Françoise et Paolo emportés comme des colombes par le vent de leur passion terrible, depuis Farinata, le Gibelin vindicatif qui brûle dans sa tombe ardente, jusqu'aux hypocrites qui étouffent sous leur chape de plomb et à ces vicieux criminels rongés par les serpents qui portent leurs propres têtes dans leurs mains, il n'y a point de pardon. Dans cet enfer si vivant, rempli de toutes les terreurs et de tous les vices gradués, échelonnés et punis symboliquement, il semble que Dante ait voulu prononcer une condamnation sans appel sur la réalité de ce monde qu'il avait traversée €n plein.
Le salut, selon lui, n'est pas dans l'action, mais dans la contemplation. On respire plus librement dans le purgatoire, l'air s'est rasséréné. C'est l'humanité transformée par l'effort moral, et que des voix d'anges entraînent vers un monde meilleur. L'âme du pèlerin s'épure par degrés, et lorsque Béatrice lui apparaît radieuse de beauté et de pureté céleste, vêtue de sa robe couleur de flamme vive, symbole de l'ardente charité, Dante est déjà prêt
aux joies du paradis. Et il s'y élance léger, allègre, débarrassé de tout poids terrestre, entraîné dans les cieux par la seule force du désir divin, enlevé par le regard de Béatrice, « qui regarde en haut et lui en elle ». Ainsi ils montent ensemble de sphère en sphère, d'étoile en étoile, de ravissements eu extases, à travers des fleuves de lumière paradisiaque et des torrents de délices, vers les saints, les Pères, les martyrs radieux, jusqu'à la rose mystique des bienheureux qui flotte sous le regard même de Dieu. Dans cette ascension, que Balbo appelle un long crescendo d'amour, on se sent noyé dans le ciel éthéré, emporté en dehors de l'espace et du temps. Les chastes ardeurs de l'adoration augmentent de zone en zone, s'allument et s'intensifient dans le regard des saints ; et finalement intelligence, volonté, désir, entraînés par une force supérieure, se confondent et s'abîment dans la fulgurance de cet Amour qui est Dieu :
L'amor che muove il sole e l'altre stelle.
Que veut dire ce poème dans l'histoire de l'idéal humain? Quel chemin la poésie a-t-elle fait avec Dante? Privée, comme nous disions, de ses compagnes la danse et la musique, qui la forçaient à se placer au cœur même de la vie et de la nature, elle s'est jetée à corps perdu dans le rêve et la vision.
D'un puissant coup d'oeil, elle cherche à embrasser passé, présent et futur, le monde et le développement môme de l'humanité. Au lieu de marcher sur la terre ferme du monde visible, elle voyage à haut vol clans les espaces illimités de la pensée. Si l'antiquité cherchait à embellir le corps par l'activité de l'esprit, au moyen âge l'esprit tend à s'échapper du corps. Le poème de Dante est tout le contraire de la tragédie, où l'homme se consume à belle flamme sous nos yeux et n'arrive au repos suprême qu'à travers l'excès de l'action et de la passion. Ici nous ne voyons plus l'humanité au foyer incandescent de la vie individuelle, c'est l'humanité après la lutte, refroidie en quelque sorte par la pure contemplation et figée dans l'immobile infini. La Grèce avait fait descendre le ciel sur la terre clans un peuple de héros et de dieux; le moyen âge projette la terre dans l'enfer et le ciel, la dissout clans l'éternité. La poésie visionnaire semble dire alors aux générations qui se pressent avidement autour d'elle pour entendre une parole de vie : Mon royaume n'est pas de ce monde.
Il est incontestable que la poésie, ainsi livrée à ses propres ressources, a fait de nouvelles conquêtes. En même temps qu'elle embrasse un plus vaste horizon d'histoire, elle plane à son aise dans la région de la spéculation métaphysique. Gomme elle ne s'adresse plus qu'à l'imagination et ne s'ex-
prime plus que par la parole écrite, elle ne se sent liée par rien et tend à mesurer les dernières limites de l'univers et de la pensée. Toutefois, ce qu'elle a gagné en étendue, elle l'a perdu en intensité. Nous avons vu que le lyrisme et la tragédie grecs donnaient par leurs représentations une apparence visible aux plus hautes vérités. Ici nous sommes ravis en des régions surnaturelles, et, quoique Dante soit peut-être l'expression la plus frappante de la plasticité du langage privé du geste et de la mélodie, nous sentons que les vérités divines si clairement vues par le poète demeurent à l'état de vision, de désir, d'espérance. L'idéal ne se réalise plus pour les yeux, le poète ne songe même pas à cette possibilité. Car pour lui l'idéal n'existe que dans Y au delà. Désormais l'humanité ouvre ce grand monde intérieur, si puissant, si attractif pour ceux qui en possèdent la clef, qu'il contre-balance le monde visible. Mais un abîme les sépare; pour y jeter un pont hardi, rejoindre ces deux mondes, il faudra plus tard la puissance souveraine de la musique.
Ce qu'il y a de plus nouveau et de plus lumineux dans la Divine Comédie, ce que l'antiquité avait à peine entrevu dans Platon , c'est l'amour conçu comme principe régénérateur de la vie, l'amour dans l'idéal. Le premier germe de cette vita nuova se trouve d'abord en Provence dans la brillante efflorescence des troubadours, qui inaugurèrent le
culte de la femme. Le jeune Alighieri fut saisi de cette vie nouvelle à la vue de Béatrice ; comme en un mirage subit, foudroyant, il entrevit la splendeur de Dieu reflétée par la beauté et la profondeur de l'âme féminine. C'est alors, nous dit-il dans sa Vita nuova, qu'il résolut de dire de Béatrice ce qui jamais ne fut dit d'aucune femme, et d'en faire le guide et la révélatrice de son Paradis. Point initial d'un long développement et d'un nouveau tourbillon passionnel dans l'humanité. Cet amour du divin et de l'infini à travers la femme, cet élément que Gœthe appela plus tard ïéternel féminin, est une des sources les plus vives de tout le lyrisme moderne. C'est aussi de cet élément idéaliste et primordial de l'amour, compris dans son sens le plus vaste, que jaillira la musique moderne. Cette mélodie puissante et consolatrice, le sévère et prophétique Florentin la pressentait déjà dans sa vision extatique : Una melodia dolce correva per l'aer luminoso. Il la pressentait, mais ne l'entendait pas encore. Ainsi se marque d'avance une révolution de la pensée et de l'art modernes. Chez les Grecs l'idéal se créait dans le sentiment de la communauté civique et religieuse. Chassé du monde avec les dieux, il renaît dans le sanctuaire de l'âme et se rallume à la flamme intense de l'amour.