LÀ RENAISSANCE ET SHAKSPEARE
Le vaste ciel avec son Dieu solitaire et insaisissable fut la patrie idéale de l'homme au moyen âge. Malgré tout, il y perdait le souffle et, de temps à autre, éprouvait le besoin d'en redescendre. Un beau jour il en redescendit en effet pour s'abattre avec une sorte de fureur sur la nature et la réalité. C'est l'âge que nous nommons la Renaissance. Trois forces entamèrent l'édifice de la culture abstraite, chrétienne et pédantesquement spiritualiste : l'antiquité retrouvée, la science enhardie, et par-dessus tout ce fort désir de vie qui envahit à cette époque la poitrine humaine. Il suffit de quelques manuscrits rapportés de l'Orient, d'un Homère ou d'un Platon, pour faire reculer les spectres du moyen âge. Lorsqu'on aperçut, à travers les ruines des siècles, la civilisation hellénique, on s'avisa avec transport que la vie pouvait être belle et la terre autre chose encore qu'une vallée de larmes. On s'éprit de nou-
veau de la forme humaine à travers la statuaire antique. Au sortir de sa rêveuse Ombrie, le jeune Sanzio aperçut le groupe nu des trois Grâces à Sienne; alors seulement il devint Rafaël et versa un sang ambrosien dans les veines de ses Vierges et fit alterner dans ses fresques l'Olympe avec le ciel chrétien. La beauté grecque, sirène éternelle, s'éveillant du fond des mers, fait pâlir tout le monde moderne. C'est cette ivresse de la nature, de la beauté et de la vie qui donne à certaines têtes de Léonard ce charme éblouissant et subtil, à leur regard cette divine curiosité, ce sourire fascinateur et fasciné. Elles ont l'air de dire : Quelle lumière dans le monde et en moi-même, et pourtant quelle énigme ! Je me reflète en lui, il brille en moi ; essayez de me pénétrer, je suis l'infini !
La science, de son côté, élargit tous les horizons, rompt toutes les barrières de la théologie, perce les voûtes du ciel et lance la terre, qu'on croyait immobile, dans l'espace illimité. Grande nouvelle: plus d'enfer, plus de ciel, Dieu est partout. Étonnante découverte qui fait dire à Giordano Bruno, l'apôtre inspiré du panthéisme : « Débarrassés du fardeau des cieux, il n'y a ni limites, ni termes, ni barrières, ni murailles qui nous séparent de l'abondance infinie des choses. » Ce dominicain qui a jeté son froc à la face de l'Eglise, est devenu le prophète d'une religion nouvelle : « Désormais j'ouvre mes ailes
sans rien craindre; je fends les cieux, j'embrasse l'infini et, tandis que je m'élève d'un globe à l'autre, et que je pénètre dans les champs éthérés, je laisse derrière moi ce que les autres ne voient encore que de loin. »
Ce fut vraiment un âge viril que celui où ce moine devenu homme osa dire à ses juges : « Vous avez plus peur en prononçant ma sentence que moi en l'écoutant. » Dans toutes les natures énergiques de cette époque, c'est le même débordement, la même force vitale, le même besoin d'action, la même confiance superbe. Grâce à elle, Christophe Colomb affronta le grand inconnu de l'Atlantique; grâce à elle, le joyeux Rabelais se promit de fonder, tout curé qu'il était, la foi profonde, la foi en la nature; grâce à elle encore, Shakspeare, sentant monter à son cerveau puissant la sève de deux mille ans d'histoire, put s'écrier : Je sens mille âmes dans mon âme!
Nulle part l'exubérance de vie n'était alors aussi forte qu'en Angleterre. Cette nation avait atteint sous Elisabeth un développement politique et social qui en faisait le centre le plus actif du mouvement européen. Elle regorgeait de sève, de caractères, d'originaux. La race anglo-saxonne ayant en elle pins qu'aucune autre le ferment de la liberté individuelle, elle devait pousser à l'extrême le besoin d'expansion. Lorsque ce besoin d'action, de renais-
sance, arrive à un certain degré d'intensité, il ne peut s'exprimer en poésie que sous la forme dramatique. L'art complet et souverainement persuasif n'est pas celui qui anime la toile, le marbre ou le livre; lorsqu'il s'empare de toutes les fibres de l'homme, il le pousse à représenter ce qu'il imagine. Ce besoin énergique créa le théâtre anglais de la renaissance. On était las de conter et de reconter les aventures interminables de la chevalerie. On éprouvait le besoin de revoir le passé, de le vivre comme chose actuelle. Le roman devint drame, fait bien fécond et bien significatif. Car le romancier ne voit son personnage que du dehors, il s'en approche par la description, il l'explique par son entourage. Le dramaturge, au contraire, par cela même qu'il représente son héros et le fait agir sous nos yeux, nous montre l'homme se développant dans toute son indépendance par une force intérieure, transformant son entourage et refaisant le monde autour de lui. « En un mot, le roman va du dehors au dedans, le drame du dedans au dehors. Le roman nous représente le mécanisme de l'histoire, qui fait de l'espèce l'essence de l'individualité; le drame nous découvre l'organisme de l'humanité, parce qu'ici l'individualité nous apparaît comme l'essence de l'espèce1. » Ce besoin de liberté et d'expansion
i "Wagner, Oper und Drama.
qui part de natures fortes, était commun atix dramaturges contemporains de Shakspeare ; mais il atteignit dans son cerveau le plus haut degré de conscience, d'énergie, de clarté. Le poète et l'acteur Shakspeare affirment pour la première fois dans les temps modernes que les planches du théâtre représentent le vaste monde.
De Dante à Shakspeare, d'un sommet de la poésie humaine à l'autre, quel autre point de vue! que le monde a changé d'aspect! Nous avons vu le représentant de la poésie chrétienne au moyen âge s'éloigner de plus en plus de la nature, et toucher aux derniers confins de la pensée jusqu'à cette circonférence des choses qu'il appelle Dieu, à cette ligne métaphysique, où le réel disparaît devant l'impalpable infini sans forme et sans couleur. Le génie de Shakspeare fait tout le contraire. Représentonsnous le poète anglais au bord de cette Tamise où se pressent les navires venus de tous les points du globe, dans la cité populeuse où se coudoyaient toutes les nations et qui dès lors était une des grosses artères de l'humanité. Cette foule se reproduit dans son cerveau, agit et parle d'elle-même, à toute heure. Mais, pour ce grand voyant, la foule visible n'est qu'un point de départ, un groupe dans la grande foule innombrable de tous les temps, une goutte d'eau dans la mer humaine qui gronde autour de lui. Dans son coin, le puissant évocateur lit
Holinshed, Plutarque, les chroniqueurs de tout âge. Nouvelle magie ; la page écrite de l'in-folio prend la même animation, la même réalité qu'une taverne de Londres. A mesure qu'il se plonge dans cette lecture, les légions de l'histoire surgissent, tourbillonnent autour de lui en milliers de figures, chacune avec son costume et sa physionomie. Il voit tout aussi bien le matelot qui s'endort dans sa hune au milieu de la danse des Vagues et du rugissement de la tempête, que le guerrier vêtu de fer, fumant de sang, qui étreint son adversaire dans la bataille furieuse comme le nageur étreint le nageur ; il voit les rois inquiets sur leurs trônes comme les bateleurs de foire, l'évêque onctueux et rusé comme le devin d'Egypte chargé d'amulettes et plein de sortilèges. Son imagination fend avec une sorte de furie toutes les régions de la vie terrestre ; les passions qui soulèvent les masses humaines, ont beau se déchaîner, elles ne font que l'emporter plus vite; comme un navire sur les grandes vagues, il se retrouve toujours en équilibre entre les cris de joie et les gémissements qui sont le rythme de l'histoire. « Je suis, dit un de ses prologues, la Renommée, qui de l'orient à l'occident chevauche sur les vents et raconte ce qui se trame sur la terre. » Ainsi cet esprit souverain vit de toutes les vies en les dominant, fait le tour du globe comme Ariel, d'une seule haleine, se précipite à travers les camps, les
flottes, respire à pleins poumons dans la grêle et le tonnerre de l'histoire avec la superbe impartialité et l'indifférence magnifique d'un être supérieur pour qui tout ce mouvement n'est que le miroitement éternel des choses. Et tout cela, il sait le faire tenir dans son théâtre du Globe, entre quelques lanternes fumeuses et quelques décors enfantins. « À moi, s'écrie- t-il, dans un autre prologue, ô Muse de feu, que je gravisse le plus beau ciel de l'invention splendide ! Pour scène tout un royaume, des princes pour y jouer et des monarques pour voir ces actions brillantes. Qu'il vienne lui-même, notre intrépide Henri, sous forme de Mars; et courent sur ses talons chiens accouplés par meutes, le fer, le feu, la guerre et la famine ! »
Ainsi Shakspeare n'a qu'à appeler les âmes du fond des siècles, et elles viennent se presser autour de lui, ardentes, vivantes, avec le mystère obsédant de leur destinée dans les yeux, chacune un microcosme, un infini. On se le figure comme un magicien qui, ayant évoqué les esprits, les voit surgir en si grand nombre, qu'il est forcé de tracer un cercle dans fair pour les empêcher de se ruer sur lui. Gomment sut-il dompter ces foules qui s'imposaient à lui avec une effrayante vivacité ? En pénétrant au centre même de cette vie multiple : dans l'intime conscience de l'individu, où sa nature et ses passions se reflètent comme en un
miroir caché. Concentrant alors son œil visionnaire et sa volonté impérieuse sur les grands caractères, le magicien dompteur d'âmes reconnut en eux les noyaux de la masse humaine, les vrais créateurs de l'histoire. Maître de ces démons majeurs, il sera lui-même le maitre des esprits. C'est dans ces grands caractères qu'il s'enfonce pour recréer la vie de l'humanité de ce point central.
Nous voyons donc dans Shakspeare un instinct, un mouvement, un procédé opposé à celui de Dante. Celui-ci fuyait la vie pour s'élever au monde invisible, éternel; celui-là pénètre à son centre même, au foyer brûlant de la conscience et delà volonté individuelles. C'est ce qui en fit le premier des poètes dramatiques. Copernic avait dit : La terre est un astre comme les autres, nous voyageons dans le ciel. Shakspeare dit : « L'univers est dans l'homme. » Il a réalisé dans la sphère poétique le désir d'Archimède, qui demandait un point d'appui hors de la terre pour la faire bouger. Shakspeare a trouvé ce point dans le monde moral, c'est l'individualité vivante, consciente, créatrice, qui porte en ellemême sa destinée.. 11 s'y place et remue des mondes.
Rien de plus difficile que de se former une idée du développement de Shakspeare, de la marche de son génie, de son point de départ et de son dernier mot. Outre que sa vie est enveloppée de mys-
tère, ce fut le plus impersonnel des poètes. Initié aux officines de la nature, il a quelque chose de sa dédaigneuse indifférence, qui se contente de produire et de produire encore ; c'est la majesté du sphinx qui garde le temple d'Isis. Et pourtant il faut démêler ce développement pour saisir le sens et la portée de son œuvre dans l'histoire de la poésie humaine. Tout grand génie est à la fois interprète du passé et prophète de l'avenir. Le secret du magicien demeure inviolable, mais du moins pouvonsnous tenter de deviner la pensée intime et profonde, le désir involontaire et fatal qui le guidait dans la série de ses évocations. Que voulait, que cherchait le démon qui le possédait ?
Il le dit par la bouche d'Hamlet parlant aux acteurs : l'art ne fait que présenter le miroir à la nature. Ce que cherche Shakspeare, c'est l'homme réel tel qu'il apparaît dans l'histoire, se déployant dans toute sa force et par cela même grandi. Il commence par mettre en scène la chronique dialoguée. Mais à mesure qu'il scrute et fouille la vie, son attention se concentre sur les types saillants, les fortes incarnations de la passion, les grands caractères en lutte avec la société. Alors il se jette dans le vaste champ de l'histoire, il la parcourt en tout sens comme pour en avoir le dernier mot. Il va droit aux plus grands et leur demande leur secret. A le voir étreindre tour à tour des colosses
si divers, on dirait qu'il veut exprimer toute la sève humaine, rien que des hommes si fermes sur leur base, cloués de tant d'énergie, que l'esprit de l'univers semble avoir concentré ses rayons en eux pour faire éclater sa puissance, et qu'avec chacun d'eux nous nous croyons au centre des choses. Pourquoi succombent-ils tous ? Par l'excès même de leur grandeur et de leur originalité. Us ne font qu'un avec leur passion ou leur idée dominante, qui est en même temps la source de leur force et de leur faiblesse, nécessité et liberté; car en lui obéissant, ils ne font qu'affirmer leur propre nature. •
Avec quelle énergie, quelle grandeur, cette individualité ne se dresse-t-elle pas dans un caractère comme celui de Coriolan, type de l'orgueil aristocratique ! Quelle franchise dans l'éclat de sa colère, de son courage, de son mépris. De quelle hauteur il domine le Sénat, Ménénius et les autres. Tribuns, peuple, Romains et Volsques, il brave tout. De quelle fierté il répond à la populace qui l'exile : C'est moi qui te bannis ! Quelle fureur de destruction contre Rome, et lorsque enfin l'humanité qu'il a défiée le fait reculer par la voix de sa mère, de quelle audace il se jette au-devant du poigua.d de son ennemi mortel. — Autre monde dans Jules César et Rrutus, deux mondes fixés- en deux caractères : d'un côté, le génie du pouvoir et du commandement qui règne par la suprématie de l'intel-
ligence ; de l'autre, le rêve de la liberté en ce qu'elle a de plus noble, mais sans clairvoyance politique ; la dictature impériale et démocratique en face de la république aristocratique expirante dans deux âmes romaines d'égale grandeur. Ces deux puissances ne peuvent s'entendre. Brutus le stoïcien tue César par amour de la liberté. Mais César assassiné règne encore sur les âmes, suscite des vengeurs, soulève des légions, et est vivant encore dans le cœur de Brutus, qui a fait violence à son amitié pour rester fidèle à son principe. « 0 Jules César, dit-il pendant la bataille de Philippes, tu es puissant encore. Ton esprit nous hante, c'est lui qui tourne nos épées contre nos entrailles. » Ainsi tombe Brutus sous les coups invisibles du spectre impérial qui plane encore sous les piques de légions courroucées ; il tombe, image de l'homme libre en lutte avec son siècle, mais fidèle à lui-même et à ses dieux. — Autre monde encore, et non moins vaste, dans Antoine et Cléopâtre. D'un côté, la fougue de l'héroïsme romain, la force virile, la générosité débordante; de l'autre, toutes les séductions féminines jusqu'à la passion, la fascination asiatique, le charme Sirénien d'Aphrodite dans une magicienne d'Orient, la beauté grecque trônant sur les splendeurs de la civilisation alexandrine ; ces deux êtres s'unissant en une sorte de duumvirat, poussant à l'extrême la poésie de la jouissance et de l'amour, rêvant d'unir
l'Orient à l'Occident dans une orgie gigantesque dont ils seraient les astres jumeaux, nouveau Bacchus et nouvelle Ariane ; ce sentiment s'exaltant jusqu'au point qui fait dire à Antoine : « Fonds dans le Tibre, Rome, que la voûte immense de l'empire s'écroule, voici le monde! Les trônes sont de la fange. » Folie grandiose de l'amour et du plaisir qui croit pouvoir tenir tête à la politique représentée par Octave, et perd le monde pour te regard d'une femme. Ils meurent ensemble sans savoir qui des deux a perdu l'autre, après avoir entraîné des milliers de cœurs à leur suite, avoir bu toutes les horreurs de la chute, du doute, de l'agonie, n'ayant que la mort pour amie, le sépulcre pour refuge et pour union suprême. Tragédie de l'amour-volupté dans le vif de l'histoire.
Quelque différents que soient ces drames entre eux, ils ont cela de commun avec la plupart des créations du poète, que nous y voyons de puissantes individualités s'insurger contre Tordre existant des choses, substituer même un instant leur propre loi à celle de l'ensemble, et puis se briser contre lui. Orgueil, rêve de liberté, délire d'amour, poussés à bout, conduisent l'homme au même but, à se consumer lui-même. Shakspeare considère ainsi la tragédie humaine sous les faces les plus diverses, il tourne, retourne ce problème de la destinée, il évoque toutes les grandeurs. Et quel est le fin fond de l'homme
dans l'histoire, sinon l'ambition, l'âpre désir de régner sous ses mille formes? Cette passion dominante, il l'incarne dans Macbeth avec une énergie extraordinaire. On dirait qu'après avoir manié tant de rois, il a voulu les condenser tous en un seul. Ici le drame historique s'élève à la hauteur du mythe. Macbeth n'est pas un ambitieux vulgaire; son désir a des proportions gigantesques. C'est à la nature même qu'il s'adresse pour obtenir la toute-puissance. Il veut lire dans les profondeurs du destin; les sorcières lui apparaissent et lui prédisent la couronne. Il essaye de faire un pacte avec les sœurs de la destinée, de forcer les portes de l'abîme, de se familiariser avec les puissances malignes et destructives. Poussé par le génie de la femme, qui dans le mal est le plus fort, le plus implacable des démons, il tue le roi endormi. Une fois lancé, il nes'arrête plus. Ce n'est pas seulement avec l'humanité, le droit, la morale, qu'il se mesure, c'est avec le destin lui-même. « Viens, destin, en champ clos me provoquer, à la vie, à la mort. » 11 brave même les fantômes de ses victimes et se croit invincible parce qu'il a pactisé avec la tempête, soupe avec le crime. Traqué comme une bête fauve dans son château, il se bat jusqu'au dernier moment avec la violence et la grandeur de l'ambition déchaînée, jouet des puissances formidables qu'il a voulu s'associer.
Étrange puissance de pouvoir créer, vivre et supporter tant d'âpres tragédies. On est tenté de croire que, vers le milieu de sa carrière, Shakspeare se sentit quelque peu fatigué de ce monde dont il avait si bien pénétré le nerf. Comme Macbeth dans la cavernes des sorcières se détourne en voyant le défilé interminable des rois ses successeurs, le poète lui-même après avoir évoqué tant de rois, après avoir dompté cette dernière apparition, la plus terrible de toutes, ne se détourna-t-il point du spectacle du monde, n'éprouva-t-il point la grande lassitude des choses? Hamlet répond pour lui. Ce songeur sans espoir, dont la noblesse d'âme se tourne en fiel et en poison, est l'extrême opposé de Macbeth, en qui la soif de régner, l'illusion gigantesque du pouvoir humain tourne en furie d'action et de crime . Si Hamlet n'était qu'un pur idéaliste, il serait sauvé, il vivrait heureux dans ses rêves ; mais il est doué en outre de la vue perçante du monde tel qu'il est. Cette vision de la réalité, comme une tête de Méduse, le pétrifie, le change en spectre parmi les vivants. Il ne peut ni l'oublier ni la vaincre; son regard voit, derrière les apparences, les rouages impitoyables de la machine sociale et du cœur humain, et ce spectacle s'impose à lui par des circonstances exceptionnellement effrayantes. Le tombeau même sentr'ouvre pour lui montrer ses secrets, et l'esprit de son père lui révèle le crime de sa mère et de
son oncle ; révélation effrayante qui le dégoûte de tout. 11 a reçu la mission de venger son père, il la néglige non par manque d'énergie comme le veut Gœthe, mais par dédain suprême. A quoi bon faire quelque chose? semble-t-il dire. La ravissante et naïve Ophélie, fleur délicieuse à demi entamée par l'hypocrisie mondaine, ne lui est rien. Il conçoit l'homme « comme une chose merveilleuse, par ses actions combien semblable à un ange, par ses pensées combien semblable à Dieu », mais tel qu'il Ta vu et connu, ce n'est qu'une « quintessence de poussière. » Donc ironie, mépris, guerre à ce monde infâme qui ne vaut même pas un coup d'épée. Dans sa superbe inaction et son dédain transcendant, il exaspère le roi par ses piqûres, il l'étudié, le sonde et se donne pour récréation de porter répouvante dans son âme en faisant représenter devant lui le crime qu'il a commis. Il ne daigne le tuer qu'au dernier moment, frappé traîtreusement lui-même, laissant au noble Horatio, son seul ami, pour testament le souvenir de sa grande âme. « Le reste est silence », dit-il en mourant.
Qu'est-ce que ce testament du silence? serait-ce le testament du tragédien Shakspcare lui-même ? Quoi qu'il en soit, Hamlet respire la fatigue de l'histoire, de ce sombre flux et reflux de l'océan humain qui paraît être invariablement : désir, crime, grandeur, catastrophe ; de cette nature hu-
maine qui ne sort de la médiocrité que pour se briser contre des lois immuables l. Si robuste qu'ait été ce génie indomptable, il dut être las, vers la fin de sa vie, de l'âpre ambition humaine dont il avait fait jouer tous les ressorts. Il nous est permis de supposer qu'à ce moment il se détourna volontiers du champ de bataille de l'histoire vers une région plus calme et plus haute. De riants songes venaient parfois le visiter dans les retraites sauvages où se promenait sa royale imagination. Dans le Songe dune nuit d'été, il évoque les esprits éternels des eaux, des airs et des forêts, et sous leu mystérieuse musique, il se complaît à créer en jouant des hommes plus heureux et plus beaux, retrempés dans la fraîche atmosphère de la nature. Enfin la merveilleuse féerie de la Tempête, qui fut sans doute sa dernière œuvre, nous montre comme
1 Sous ce rapport Roméo et Juliette se distingue des autres pièces de Shakspeare. La justice dramatique, comme on dit vulgairement, y prend un tour différente Richard III, Coriolan, Macbeth, Brutus même se révoltent et se brisent contre un ordre social supérieur à leur individualité, tandis qu'ici les deux héros portent en eux une loi supérieure au monde qui les entoure, la loi de l'amour souverain. Poussés par la fougue de la passion, ils rompent tous les obstacles, s'unissent et meurent victimes de cet amour. Cette mort cependant amène ce que la politique n'aurait pu faire: la réconciliation de deux familles et factions ennemies. Ici donc les deux héros, consumés par une passion noble, manifestent en mourant une vérité qui est au-dessus de l'ordre existant, ils laissent un rayonnement après eux et créent en quelque sorte par leur mort un ordre supérieur. On voit poindre de loin sous la tragédie historique la tragédie religieuse qui fut celle des Grecs et qui, dans un sens plus vaste encore, sera peut-être celle de l'avenir.
en un mirage de mer les derniers rêves et le testament prophétique du grand tragique moderne.
La figure à peine esquissée de Prospero n'en est pas moins une des plus magistrales et des plus significatives de Shakspeare. Dépouillé de son royaume, ce duc s'est retiré avec sa fille chérie dans une île, où il se crée une vie nouvelle, un monde de joie et de merveille. Prospero est magicien ; par l'étude et la concentration d'esprit il acquiert pouvoir et prise sur les forces cachées de la nature. Doué de cette puissance que la maîtrise de l'esprit et de la volonté donne à L'homme sur tous les êtres, il dompte, discipline Caliban, la brute humaine, et délivre de ses entraves Ariel, génie de lumière et d'harmonie, fait de l'essence la plus aérienne et la plus subtile des éléments, et qui soupirait sous la tyrannie des forces inférieures. Il en fait son familier, son messager auprès des hommes, le protecteur invisible de sa fille bien-aimée Miranda, créature divinement naïve et bonne. Prospero, devenu plus puissant par sa magie que son frère usurpateur, soulève une tempête qui jette ses ennemis sur la plage de son île. Le puissant et subtil Ariel déjoue toutes leurs machinations, humilie les méchants, dompte les pervers et livre toute la bande au pouvoir de Prospero. C'est lui aussi, le bon génie, qui amène Ferdinand à Miranda. Guidés par
sa délicieuse mélodie, ils se rencontrent, se voient et s'aiment. Après avoir préparé ainsi l'union de ces êtres d'élite pleins de jeunesse, de candeur et de beauté, sous les auspices de son esprit favori, Piùspero leur laisse son royaume en héritage, renonce à sa magie, ensevelit dans les profondeurs de la mer son sceptre avec son livre merveilleux, et se retire du monde.
Avec quelle majesté l'âme de Shakspeare nous apparaît dans ce Prospero comme au sanctuaire reculé de son œuvre ! Voilà bien le tranquille et puissant évocateur qui fait « sauter la porte des sépulcres et réveille les morts. » Mais il abjure « cette terrible magie, )> et son amour se concentre sur deux êtres privilégiés et sur « l'Ariel de son cœur. » Ce mélodieux et invisible esprit de File enchantée n'est-il pas comme le mystérieux génie de l'idéal et de la musique, auquel le grand magicien visionnaire de l'humanité semble confier ses plus douces espérances ? Ses harmonies éoliennes nous parlent d'un autre monde que celui de l'histoire et de la réalité, où l'homme harmonisé avec la nature s'épanouit plus librement en dehors de la tyrannie politique et des misères sociales. Un instant il soulève un coin du voile qui le recouvre et le fait entrevoir aux bienheureux amants dans un rayon de lumière après la tempête. Le monde réel lui-même se transforme sous cette influence divine
et Miranda s'écrie en apercevant les anciens sujets de son père déjà transformés : « Merveille ! que vois-je ? quelles créatures superbes ! que l'homme est beau ! » Il est grand de voir le grand Shakspeare, qui avait revécu dans son cerveau ce qu'il y a de plus violent et de plus terrible dans la vie de l'humanité, avec toute l'intensité de l'hallucination, enterrer sur la fin de ses jours ce sceptre merveilleux qui commandait à toutes les tempêtes de l'âme en invoquant la « musique céleste » inspiratrice d'un monde plus libre et d'une humanité plus belle.