‹ Le drame musicalChapitre 29 sur 34 · Première partie. — La pensée fondamentale de cet aile · texte numérisé non relu

Première partie. — La pensée fondamentale de cet aile

gro maestoso semble être la lutte de l'âme contre la puissance ennemie qui se place entre l'homme et le bonheur terrestre. Le grand thème dominant sort au commencement du voile sugubre qui l'enveloppe comme un spectre gigantesque dans la nudité terrible. Peut-être ne serions -nous pas infidèles à l'esprit du poème musical en traduisant le sentiment général de tout ce morceau par le vers de Gœthe : « Il te faut renoncer, oui, renoncer sans cesse ! » En face de ce formidable ennemi , nous reconnaissons tout de suite un noble défi, une énergique et mâle résistance. Elle s'enflamme et se renforce enfin jusqu'à la lutte ouverte. Nous voyons aux prises deux puissants lutteurs qui s'étreignent corps à corps. Invincibles tous deux, ils reculent tour à tour, évitant le combat. A de rares échappées lumineuses nous reconnaissons le triste et doux sourire du bonheur qui semble nous chercher. Nous nous élançons vers lui, mais le puissant et perfide ennemi est là qui nous repousse. Comme un démon, il nous couvre de son aile ténébreuse ; nous perdons jusqu'au coup d'œil sur le salut lointain, et l'âme retombe dans un sombre abaltement. Comment en sortir, si ce n'est par un nouvel et plus intrépide élan contre l'implacable fantôme? Attaque, résistance, sauvage effort, désir indicible, félicité presque saisie et de nouveau disparue, nouvel essor, nouvelle lutte : — voilà les alternatives qui communiquent à cette musique une agitation sans trêve ni repos. Parfois cependant elle retombe dans un état de complet découragement qui couve la désespérance. A la fin, cette sombre tristesse grandit au point qu'elle semble vouloir envelopper le monde et prendre possession de l'univers dans sa majesté terrible.

Deuxième partie — Une volupté sauvage nous saisit dès les premiers rythmes de ce presto. Un monde nouveau s'ouvre, nous y sommes entraînés dans un torrent d'ivresse etd'étourdissement. Tantôt nous fuyons le tourbillon, tantôt il nous ressaisit. Le bonheur d'autrefois avec son doux sourire a complètement disparu. Nous cherchons la furie d'action et de mouvement, le plaisir violent qui va jusqu'à la douleur. Avec l'entrée subite d'un nouveau motif se présente à nous une scène de réjouissance populaire. Une rude

gaieté campagnarde, un plaisir borné et content de lui-même se peint dans le thème simple et souvent répété. Est-ce là le but de notre course infatigable vers le bonheur et la plus noble des joies ? Notre regard s'obscurcit ; nous détournons nos yeux de cette scène pour nous livrer encore une fois à l'instinct du mouvement qui nous chasse à travers le monde, Ce n'est pas ainsi que nous trouverons le bonheur, car notre course effrénée nous ramène à la scène d'auparavant. Cette fois-ci nous la repoussons avec impatience.

Troisième partie. — Que ces accents parlent autrement à notre cœur ! comme leur douceur céleste nous apaise ! La colère, le désir violent, le désespoir de l'âme tourmentée se fondent en molle et suave mélancolie. Un souvenir nous reprend , le souvenir du premier , du plus pur des bonheurs :

Jadis le baiser du céleste amour Fondait sur moi dans l'austère silence du sabbat, Les clocbes me chantaient dans le cœur, mystérieuses, Et la prière était fervente félicité.

Avec ce souvenir revient aussi le délicieux élancement qu'exprime si bien le second thème de l'adagio :

Un indicible et doux désir

Me poussait à travers les fleurs et les forêts.

Et dans un chaud torrent de larmes

Je sentais naître un monde en moi.

C'est le désir d'amour, auquel répond de nouveau le premier thème si tranquille et si consolant; et lorsqu'ils s'unissent d'une chaste étreinte, il semble que l'amour et l'espérance s'enlacent pour reprendre leur empire sur l'âme mar* tyrisée.

Pourquoi me cherchez-vous, si puissants, si suaves, 0 chants du ciel, dans ma poussière?

Retentissez où sont les tendres cœurs.

Ainsi le cœur encore meurtri semble refuser toute consolation. Mais la force de ces accents est plus grande que la résistance. Attendris, vaincus, nous tombons aux bras de ces nobles messagers de bonheur :

Oh! résonnez toujours, célestes mélodies!

Je sens couler mes pleurs, la terre me reprend. (Faust.)

Quatrième partie. — Le passage de l'adagio à la conclusion est un cri strident, cri sauvage et inarticulé de la passion inassouvie qui pourrait se traduire ainsi : Tout cela ne me suffit pas ! Sources de vie, où êtes-vous? Après ce violent, début, la musique de Beethoven prend une allure plus accentuée, plus parlante. Elle s'éloigne du caractère de la musique purement instrumentale, conservé dans les trois premiers morceaux et qui se manifeste par l'expression de sentiments indéterminés. La suite du poème musical exige une conclusion, et cette conclusion ne saurait être proclamée que par la langue humaine. Admirons comment le maître prépare la voix et la parole de l'homme en la faisant pressentir comme une nécessité. Quand survient tout à coup ce saisissant récitatif des contre-basses, ou croit entendre parler quelqu'un ; déjà nous avons franchi les limites de la musique absolue, car ce récitatif s'oppose aux autres instruments comme une parole émue et puissante... Mais voici qu'une voix humaine intervient dans le trouble des instruments. Faut-il admirer davantage l'idée audacieuse ou la touchante naïveté du maître lorsqu'il dit familièrement par cette voix à l'orchestre : « Amis ! assez de ces accords ! laissez-nous entonner des chants plus doux et plus joyeux! »

A ces mots la lumière su fait dans le chaos ; le sentiment qui grondait dans toute cette symphonie éclate en pensée triomphante, et l'hymne s'élance, porté par les grandes vagues de l'harmonie, comme un navire sur les flots qui le soulèvent, mais qu'il domine royalement. Enfin elle est trouvée,

la grande nouvelle, la parole victorieuse qui nous annonce le bonheur suprême après tant d'efforts et de douleurs :

Joie, ô divine étincelle, Fille du ciel éthéré, Nous t'approchons, Immortelle, Ivres de ton feu sacré.

Dans tes nobles sanctuaires Rien ne peut nous enchaîner Tous les hommes sont des frères, Où ton aile vient régner, etc. *.

Des accents belliqueux s'approchent ; nous croyons apercevoir une phalange déjeunes hommes dont le courage éclate en ce cri :

Fiers, comme un soleil de gloire Roule et vole à travers cieux, Frères, compagnons joyeux, Lancez-vous à la victoire.

La bataille s'engage, exprimée par les instruments seuls. On voit les jeunes guerriers se précipiter au combat dont le fruit sera la joie, comme pour nous dire : « Celui-là seul mérite la liberté et la vie, qui chaque jour doit la conquérir. » A cette prompte victoire, cent poitrines répondent par un chant d'allégresse qui n'exprime plus seulement l'espérance du bonheur, mais sa pleine possession. Dans cette exaltation, nous affirmons l'amour pour tout le genre humain, la fraternité universelle, et, au sortir de cet immense embrassement, nous nous tournons vers le grand Créateur de la nature, dont

1 L'ode est de Schiller comme on sait. Le sens exact et caractéristique des deux avant-derniers vers de la strophe citée, est : Ta magie, ô joie, réunit de nouveau ce que la mode sévère avait séparé.

nous proclamons la présence dans un transport d'enthousiasme inouï :

Embrassez-vous, millions d'êtres!

Ce baiser au monde entier !

Frères, aux champs étoiles, Dites, n'est-il pas un Père?

Et nous ajoutons, avec le frisson d'une émotion sublime

Prosternez-vous, millions d'êtres, Sentez-vous le Créateur? Cherchez aux cieux étoiles; Il doit régner dans leur sphère.

Dans cette alliance de l'amour universel, consacrée par la pensée de l'Être infini, il nous est permis de goûter la plus pure des félicités. Dans la possession familière du bonheur nous retrouvons la candeur enfantine et le parfait abandon. Car l'innocence du cœur nous est rendue et l'aile caressante de la joie s'étend sur nous.

Au calme du bonheur succède son délire. Nous croyons sentir la force de presser le monde contre notre cœur. Des voix jubilantes, des clameurs précipitées remplissent l'atmosphère comme la foudre des nuées, comme le mugissement de la mer, qui de leur mouvement éternel, de leurs secousses bienfaisantes vivifient la terre : et dans cet orage de voix humaines surnage et se prolonge i'appel ailé : « 0 divine étincelle! ô joie,, ô joie! »

Quel est donc l'idéal humain qui ressort de la neuvième symphonie? C'est l'homme fort, aimant et libre. Sa force s'épanouit en sympathie universelle,

DE PALESTMNA A BEEÎHOVEN 235

et celle-ci crée sa liberté intime, souveraine, rédemptrice. Peut-être n'y a-t-il point d'œuvre d'art dont l'esprit ressemble autant à celui qui rayonne de la personne sublime de Jésus, par la puissance avec laquelle l'idée de la fraternité y est exprimée. Grande est la différence entre le christianisme traditionnel et la religion dont Beethoven s'est fait le prophète. L'un place le royaume du ciel au-dessus de la nature et de ce monde; l'autre aspire à l'établir sur terre par la ligue d'une sainte fraternité au milieu du splendide épanouissement de la nature. Ainsi l'amour infini du christianisme, se reportant du ciel sur la terre et rentrant à pleines effluves dans les veines du monde, refleurit en une joie dionysienne où l'énergie antique se mêle à une fragrance céleste. Ce n'est pas sous le symbole de la tristesse, c'est sous celui de la joie que ce pacte s'achève. Joie qui nous transporte bien au-dessus de la réalité de tous les jours, dans une atmosphère où nous ne respirons, pour ainsi dire, que l'éther de la vie. Car elle n'est point le résultat d'un optimisme borné, mais le fruit de la conscience du divin dans le monde, conquête de longs efforts et de combats sans fin. Peut-être le maître a-t-il voulu nous dire que cette joie exquise n'appartient qu'à l'élite de l'humanité, en faisant chanter l'avant-dernier chœur par un quatuor (deux voix d'hommes et deux de femmes) détaché de la masse. Mais aussi quelle suave allé-

gresse dans l'hymne ainsi repris ! quel parfum d'ineffable naïveté ! Cet hymne succède à la plus haute extase devant le Dieu des mondes et en a conservé le reflet. Les sentiments humains les plus simples : gaieté, amitié, sympathie, y sont comme enveloppés dans le rayonnement d'une révélation supérieure, qui les pénètre et les transfigure de sa lumière éthérée. Oui, on peut dire qu'ici la plus haute conscience a ramené la parfaite spontanéité. C'est là la liberté suprême.

Telle est la plus belle rencontre des deux sœurs Poésie et Musique, après leur longue séparation. Il est à remarquer que dans cette symphonie môme la musique repasse en quelque sorte par les phases de son histoire, puisqu'elle commence par le sentiment indistinct et finit par le verbe conscient, de même que dans le développement primitif de l'homme le langage signifié est sorti du cri inarticulé. Seulement, ici, le verbe nouveau, la parole chantée joint à la clarté du sens la faculté musicale de la voix, son amplitude sonore. La mélodie qui accompagne ce verbe retraverse, elle aussi, saphase élémentaire avant d'atteindre son point culminant. Car l'hymne à la joie est entonné d'abord sous la forme d'une simple et naïve chanson populaire. Mais comme cette mélodie patriarcale se transforme et grandit à mesure, pour atteindre avec la phrase : « Prosternez-vous, millions d'êtres, » le plus haut point

de la déclamation lyrique, du sentiment réfléchi et transcendant ! La même progression est sensible dans l'impression plastique que produit sur nousl'ensemble de l'œuvre. Dès le début nous sentons l'action, la pensée qui cherche à se dégager ; quand les chœurs se lèvent, nous sommes étonnés qu'ils ne se meuvent pas devant nos yeux; puis, sous les formes si tranchéesdesrythmeset des mélodies, l'illusions'achève, nous croyons voir se traduire en évolutions majestueuses en groupes significatifs, les émotions de cette foule vivante; peu s'en faut qu'à la fin nous ne croyions voir une assemblée d'initiés à un nouveau mystère se saluer en lançant dans les airs leurs thyrses fleuris. Il ne manque donc à ces chœurs que l'ordonnance des mouvements pour ressembler aux chœurs pindariques. Ils seraient alors à ces chœurs de Pindare ce que la religion universelle rêvée par Beethoven sera au polythéisme grec.

On peut donc dire en un sens que la neuvième symphonie est la délivrance de la Musique par la Poésie. Car la première y sort de son élément propre pour se fondre dans l'art humain universel. Rés limant cette action hardie et embrassant d'un coup d'œil tout le chemin parcouru par le symphoniste, Richard Wagner l'appelle le Christophe Colomb de la Musique. « Ce n'était pas la rude humeur du marin qui avait poussé le maître à ce long voyage; il devait, il voulait aborder dans le nou-

veau monde, car c'est pour le trouver qu'il avait tourné sa proue vers l'océan sans limite. Hardiment il jeta son ancre, et cette ancre fut la parole, non pas la parole arbitraire et insignifiante qui se déforme dans la bouche du chanteur à la mode, mais le verbe nécessaire, tout-puissant, qui joint tous les hommes; le verbe où peut se déverser le plein torrent des émotions humaines ; le port sûr pour le voyageur battu des flots; la lumière qui reluit après les ténèbres d'un désir sans fin ; la parole d'espérance qui, prononcée par l'homme affranchi, semble jaillir du cœur même de l'humanité nouvelle et par laquelle Beethoven a voulu couronner l'édifice de sa création musicale. Cette parole, c'est Joie! — Par elle il dit à ses frères : Soyez embrassés, millions d'êtres! — Et cette parole sera la langue de l'œuvre d'art de l'avenir1. »

J'ai essayé de montrer dans cette rapide histoire de la Poésie et de la Musique, où je n'ai touché qu'aux sommets, la parenté profonde des deux arts et leur besoin mutuel de rentrer en communion étroite. Dans ce double voyage une chose nous a frappé: le désir intime, inavoué, mais très réel, que chacune d'elles a de l'autre, l'effort secret et croissant qu'elles font pour se rejoindre. Si d'une part nous avons surpris l'appel de la Poésie à sa sœur

4 R. W., Œuvre d'art, p. 93.

perdue dans le Faust de Gœthe, qui représente un point culminant de la poésie moderne, de l'autre nous avons reconnu le retourcompletdelaMusique à la Poésie dans la neuvième symphonie de Beethoven, qui est incontestablement le chef-d'œuvre de l'Harmonie. Nous ne nous sommes point attardé à rechercher .les voies secrètes qui joignent ces deux créations contemporaines, d'ailleurs si diverses par la forme. Disons seulement que si un monde nouveau nous est apparu sur la première cime, l'horizon s'est encore étendu sur la seconde. Certes il est remarquable, il est surprenant que sur la hauteur où les deux grandes Muses, je veux dire la vraie Poésie et la vraie Musique, se sont rencontrées de nouveau et mutuellement comprises, elles aient trouvé dans la joie du revoir des accents aussi pathétiques et l'hymne exultant d'une religion nouvelle.

Enhardi par ce grand spectacle, nous sentons renaître en nous l'espérance de l'Art vivant, complet, tout-puissant comme celui des Grecs, où la beauté plastique de la forme humaine venait donner une confirmation visible aux rêves grandioses des deux Muses sœurs ; et nous nous disons involontairement : l'union féconde dont la neuvième symphonie est le lyrisme triomphant, n'aurait-elle pas aussi sa tragédie ?

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