BEETHOVEN ET LA SYMPHONIE
L'histoire de l'Art vivant, dontlatragédiegrecque fut la plus courte expression, nous a offert le spectacle d'un vaste démembrement. Danse, Poésie et Musique forment à l'aurore et au plein jour de la civilisation hellénique la plus belle des rondes. Après leur séparation, les trois Muses primitives semblent se chercher à travers le labyrinthe des peuples et des choses. Çà et là l'une se rencontre avec l'autre dans le cours de l'histoire, et de ces rencontres jaillit toujours la lumière. Tous les arts viennent d'une même patrie et aspirent à la môme terre promise. De là leurs affinités profondes, leurs attractions mystérieuses, malgré leur dispersion et leurs luttes. Ils ont beau faire, ils ont besoin les uns des autres. La musique seule, perdue dans la mer de l'harmonie, n'eût point été capable de se créer une autre humanité. Nous l'avons vue retrouver le rythme et la mélodie au contact de la chanson
populaire et du cantique religieux. Mais elle n'atteignit son développement le plus riche et le plus original que dans la symphonie, en touchant le sol de la danse. C'est en frappant et en rebondissant sur ce sol ferme, qu'elle prend une élasticité prodigieuse, une vigueur centuplée, comme Anthée en frappant du pied la terre mère.
La danse a été et est encore le plus déshérité des arts. Bannie par l'Église de la vie publique, où elle avait joué le rôle le plus noble chez les Hellènes, elle ne rentre en scène que sous la forme avilie du ballet. D'autre part, elle se perpétue dans le peuple sous la forme saine et spontanée des danses nationales, dont le ballet n'est que la corruption et la caricature. Partout l'instinct naturel porte les hommes à ce genre d'art primitif, partout la joie de vivre se manifeste par le mouvement rythmique du corps, qui va jusqu'à la pantomime. Les danses espagnoles, napolitaines, hongroises et slaves sont aujourd'hui les types les plus accentués parmi les danses nationales qui tendent à disparaître sous le nivellement de notre civilisation et sous l'influence aplatissante de l'opéra. C'est de cette naïve, simple et vigoureuse danse populaire que sortit, au siècle passé, ce chef-d'œuvre entièremcment nouveau de la symphonie.
L'aimable inventeur de ce genre n'en mesura certes pas toute la portée. Joseph Haydn fut lui-
même durant toute sa vie un véritable enfant du peuple. Son père était un de ces artisans compagnons qui avaient fait le tour de toute l'Allemagne en chantant et qui avait appris la musique dans ses voyages. Quand la mère du jeune Haydn chantait, l'enfant l'accompagnait sur la harpe. Plus tard il apprit successivement à jouer de tous les instruments à cordes et à vent, et l'esprit de l'enfant s'éveilla au milieu des mélodies populaires. A seize ans, il dut pourvoir à son existence en jouant dans les orchestres ambulants. C'est dans cette vie intime du foyer et du pays natal que son art a ses racines. Il tire de là sa gaieté cordiale, son aimable nonchalance, sa malice sans méchanceté, sa piété enfantine, heureuse de la foi de ses pères et libre dans son élan. Quand plus tard il se fut approprié toute la science musicale et qu'il se vit fêté dans les salons des princes ses protecteurs, l'instinct naturel de son cœur le portaà reproduire cette simple vie patriarcale. 11 se revoyait sous l'arbre où enfant il jouait du violon des journées entières et où un peuple joyeux dansait autour de lui; ou bien il entendait de nouveau la chanson de sa mère et de ses sœurs à l'humble foyer paternel, et cette douce mélodie semblait contenir toute la félicité d'une foi pure et sans nuages. Exprimer cette foi dans la langue des instruments, la rendre dans sa plénitude, faire rayonner aux yeux du monde cette image
de bonheur patriarcal, telle fut l'heureuse inspiration de Haydn ; et c'est pour cela qu'il inventa la symphonie.
La symphonie de Haydn est donc la danse harmonisée. En elle la vie surabondante a soumis à sa fantaisie tout le mécanisme musical. Car ici le sou file de la chanson populaire a changé le mannequin de cuir du contre-point en chair vivante. La mélodie rythmique de la danse se meul dans sa jeunesse et sa gaieté. En écoutant une de ces symphonies, nous retrouvons dans Y allegro des groupes de joyeux danseurs, qui s'enlacent et se disjoignent. Le scherzo nous représente une vive et spirituelle mimique qui va jusqu'à la malice, et dans Yadagio nous entendons la chanson populaire elle-même qui s'étend dans toute son ampleur *. La symphonie de Haydn éveille en nous l'image de la vie patriarcale et populaire ; elle est la danse idéalisée et projetée dans le monde de l'harmonie. Haydn ne se doutait point que cette danse en s'élargissant finirait par représenter le drame même de la vie.
Il est vrai que Mozart, son successeur immédiat, n'élargit pas le cadre de la symphonie et n'en renouvela pas l'organisme. Le génie de Mozart, comme nous le verrons, éclate surtout dans la musique
1 Voir Y Œuvre d'art de V avenir ^ Richard Wagner, Leipzig, 1850, page 84 et suiv.
vocale et dans l'opéra. Mais on peut dire que dans sa musique purement instrumentale, il s'empara de la mélodie populaire de Haydn et insuffla aux instruments la langue passionnée et l'haleine désireuse de la voix humaine. Il dirigea le fleuve intarissable d'une riche harmonie au cœur même de la mélodie comme pour lui donner toute la ferveur du sentiment qui réside au cœur de l'homme1. C'est de Mozart que la mélodie instrumentale reçut cette tendresse infinie de la voix humaine. N'est-ce pas en effet une voix humaine que nous entendons par exemple dans le largo (en ré majeur) du célèbre quintette? Voix humaine ou voix d'un génie qui plane comme un sylphe bienheureux dans la brume rose du crépuscule, entre la terre endormie et le firmament étoile. Le désir qu'elle exprime ne saurait plus se contenter dans la naïve vie patriarcale qui suffisait à Haydn. Elle vibre au delà; elle parle d'un autre monde, elle appelle une autre vie, qui, semble-t-il, n'est pas de notre terre.
Cette autre vie, cette terre nouvelle tant désirée devait être découverte par le plus grand génie musical que le monde ait produit, qui, comme les créateurs de premier ordre, a refait l'humanité à son image, initié une ère nouvelle et ouvert sur l'avenir d'immenses perspectives, par Beethoven. Tandis
1 Richard Wagner, Ibidem.
que le genre de l'opéra avait mis la musique et la poésie dans un rapport anormal et malsain qui ravale les deux arts, Beethoven devait régénérer la musique instrumentale en la ramenant à ses sources les plus profondes et la conduire jusqu'à la limite où elle rejoint la grande poésie. Ame gigantesque qui semblait porter en elle les forces robustes de la nature et l'incommensurable désir humain , il résuma, revécut dans sa propre vie le développement passé de la musique, souleva dans ses dernières profondeurs l'océan de l'harmonie, et en fit ressortir une mélodie large et puissante, une mélodie de joie et de délivrance telle que l'humanité n'en avait pas encore entendu.
Ce qu'il y a de surprenant dans la vie de Beethoven, c'est qu'aucune aventure saillante, aucun événement extérieur de quelque importance ne signale les prodigieux développements intérieurs de ce génie prophétique. Étrange destinée , l'artiste qui entre tous peut-être aima le plus l'humanité fut le plus grand des solitaires. C'est qu'il devait pénétrer dans l'intérieur du mondo par la plus forte magie de la musique. Pour parler le langage métaphysique, il est parvenu à la vérité objective par l'excès du sentiment subjectif. Si l'on pouvait percer la terre, on retrouverait le ciel de l'autre côté. La musique, en s'enfonçant loin du phénomène vers le noumène , atteint ainsi l'essence des choses et peut recréer le
monde par le fond. Si complète et si vraie est l'individualité de Beethoven, que son originalité sans frein l'a conduit à la plus grande universalité. Pour nous donner une vive image de cette âme et de ce caractère, il suffit de nous rappeler un instant ces yeux profondément enfoncés sous leur vaste orbite que nous lui voyons sur certains portraits, ces yeux empreints d'un amour et d'une souffrance insondables, qui regardent sombrement et fixement notre monde comme s'ils voyaient derrière sa trame lugubre des êtres radieux et des abîmes de lumière ; cette bouche, ferme, plissée, presque amère, qui connaît nos misères et les brave ; ce front voûté et intrépide, qui joint à une candeur sublime le pouvoir de tout embrasser. Tendresse et force rivalisaient en lui. Le jeune Beethoven avait cette humeur qui se rit du monde, une sauvage indépendance, le sentiment énergique de soi porté par le plus fier courage. C'est lui qui, après avoir joué une sonate devant Mozart, saute brusquement de sa chaise et demande la permission d'improviser, comme pour jeter loin de lui un vêtement trop étroit.
Ce grand monde intérieur, comment l'épanouir? Ce besoin de liberté sans frein, où le repaître ? Cette force titanesque, à quoi l'user? Car les choses extérieures, la complication et la mesquinerie de la vie moderne y opposent cent barrières. — Il avait la musique! Et que lui fallait-il de plus? Beethoven
n'eut pas dès l'abord dans l'expression musicale cette facilité qui fit de Mozart un vrai prodige à huit ans. Ayant à dire des choses inouïes, il dut se forger son langage dans le long rêve de l'adolescence et l'intense concentration de sa jeunesse. Farouche, revécue et solitaire jusqu'à vingt ans, renfermé en lui-même, il absorbe silencieusement toute la musique passée et présente. Dès qu'il compose, il parle une langue à lui. Il est vrai que c'est d'abord celle de Haydn et de Mozart, mais déjà y abondent des phrases et des pensées nouvelles. Dès lors la musique devient sa seconde nature, elle s'empare de toutes ses fibres, il en est possédé. On peut suivre son développement intime dans ses seules sonates. « La sonate telle qu'il la trouva se composait d'un échafaudage de périodes architecturales , d'une répétition de phrases et de fioritures, de thèses et d'antithèses, dont le but était d'arriver, à travers une série de demi - cadences , à la bienheureuse cadence finale. » Qu'en fit Beethoven ? Le livre magique des joies et des peines les plus secrètes de l'âme, la révélatrice et la consolatrice de ses contradictions intimes, le miroir des sentiment innommés, dont la cause immédiate se dérobe ici à nos regards, mais qui se communiquent à nous avec la force de la vérité et dans leurs nuances innombrables. Pourtant il ne brisa pas volontairement les formes établies, mais les animant de son souffle, il en changea
la signification. Librement, à grands flots, roule par-dessus ces digues le fleuve de sa mélodie. Elle nous charme et nous enveloppe, cette mélodie infinie, dans maint et maint adagio. Ne rappelons que Il adagio cantabile de la sonate pathétique. Qui ne reconnaîtrait ici le chant même de l'âme, hymne antérieur et supérieur à la langue articulée, douce cantilène qui affirme un amour ineffable dont l'objet nous échappe, mais dont la divine essence s'épanche en une confiance et un dévouement sans bornes? Souvenons-nous aussi de la sonate en ut dièze mineur, qui dépeint avec une si libre énergie, en deux phrases diverses, une douleur profonde et personnelle et surtout de celle de fa mineur, qui semble avoir une portée métaphysique, avec ses contrastes d'ombre et de lumière, avec ses questions mystérieuses et ses réponses palpitantes d'émotion. Déjà la puissance du magicien s'accroît jusqu'au fantastique, car ici le piano nous décrit la poursuite orageuse d'un problème insoluble, qui semble être celui même de la destinée, avec la passion d'une âme virile. Jamais avant Beethoven la musique n'avait agité de tels problèmes ni excité de telles pensées. En lui le démon de la musique, captif jusqu'à ce jour, rompt ses chaînes. Il sait maintenant qu'il a le pouvoir d'évoquer et de dompter tous les esprits. Fièrement il se campe sous le ciel et d'un regard prend possession du monde.
Mais à quoi pouvait s'appliquer ce démon sublime, sinon à la recherche de l'Homme ? Beethoven était plus que musicien. Il portait en lui l'idéal d'un homme gigantesque, et son cerveau s'était construit une humanité nouvelle avec ce que son propre cœur avait de plus grand et de plus généreux. Cet idéal de force et de bonté est la terre promise à laquelle il aspire inconsciemment, le symbole mystique sous lequel il se place, la foi pour laquelle il lutte, la vérité sainte, qu'il défend avec la dernière goutte de son sang, la flamme qui embrase la moelle de sa vie. — Tous les hommes, que dis-je? tous les êtres éprouvent l'ardent désir de créer des êtres semblables à eux. Dans le cerveau du génie, cet instinct créateur se transforme, s'épure, se renforce en s'appliquant aux idées ; ici seulement il devient l'étincelle prométhéenne. Car les êtres qu'il veut créer par la force de sa conception et de sa volonté ne sont pas de ce monde, et pourtant ils sont plus vrais que lui. L'homme, dans sa passagère volupté , ne produit que des individus éphémères comme lui; mais le génie, voyant les types éternels, pénètre jusqu'aux arcanes de la nature où s'élaborent les espèces, et crée des types. Comme la nature il engendre en quelque sorte des espèces nouvelles. De là cette fougueuse et terrible énergie qui renverse tout ce qui la gêne, et qu'il emprunte à la nature elle-même, si jalouse gardienne de l'es-
pèce et si dédaigneuse des individus. Nul plus que Beethoven ne se sentait placé à ce foyer de la nature créatrice où l'esprit conçoit et imagine l'abondance des formes possibles et non encore atteintes. Par le monde de l'harmonie il y régnait en maître, par la force transcendante de la musique il y pénétrait plus profondément et s'y installait plus à l'aise que le poète. De là ce calme étonnant de Beethoven au milieu des tempêtes de l'âme, de là cette solitude profonde, cette tranquillité singulière, cette ignorance de la réalité , cet enthousiasme concentré sur sa vision intérieure. Bien de la fièvre voyageuse, de la curiosité, de l'inquiétude qui pousse au loin l'artiste. Autant sa vie intérieure dut être un orage perpétuel, autant sa vie extérieure a de calme bourgeois.il ne bouge pas de son antre, rien ne peut l'en faire sortir. Ne vit-il pas clans tous les temps, en dehors des temps? Le grand sentiment de l'Éternel le domine etle soutient toujours ; c'est pour cela qu'il fit mettre en lettres d'or, au-dessus de sa table de travail, l'inscription du temple de la déesse Neith dans la basse Egypte : « Je suis ce qui est, ce qui a été et ce qui sera. Aucun mortel n'a soulevé le voile qui me couvre. » Par là même il sympathisait en dehors de tout parti pris avec l'humanité active et militante. « J'ai déjà souvent maudit mon existence, dit-il; Plutarque m'a conduit à la résignation. » Il est merveilleux de voir avec quelle rapidité cet esprit (heureusement pour lui si peu
littéraire, je veux dire si au-dessus des conventions de la littérature écrite) s'élance d'un bond à la source première d'un phénomène, d'un caractère, d'une époque. Les ouvertures ÏÏEgmont et de Coriolan montrent à elles seules qu'il est le Shakspeare de la musique.
Par cette intuition il comprend au premier abord Gœtlie, qui ne le comprit jamais. Un écho lointain , une citation tronquée, un mot lui suffit pour tout pénétrer. Aucune mode , aucune époque , aucun dogme ne l'emprisonne. Librement, hardiment il vit dans le passé et le futur des âges. Pour personne le homo sum de Térence ne fut plus vrai que pour lui.
Après trente ans seulement il eut vraiment conscience de son génie et entrevit l'avenir. « Chaque jour, écrit-il à un ami, je me rapproche du but que je sens, mais que je ne puis pas décrire. C'est pour lui seul que ton Beethoven peut vivre. » A ce moment la destinée, comme pour lui faire sentir le poids de la vie, le frappe de malheur. Il devient presque entièrement sourd et reste plongé pendant deux ans dans une sombre mélancolie. Il s'enferme loin des amis, ne voit plus personne. Mais la calamité qui eût écrasé un autre, n'a fait qu'élargir les sources de sa sympathie. « Sans cette infirmité, s'écrie-t-il, je voudrais embrasser la moitié du monde. » En rebondissant sous ce coup du sort,
Beethoven entre en possession de lui-même. Le monde réel a disparu ; un autre se dessine vaguement encore, mais de plus en plus distinct dans l'empire crépusculaire de l'harmonie, où son regard plonge et plonge toujours plus avant. Une force démesurée, prométhéenne,envahitalors tout son être et le pousse à donner une forme à ce que les yeux n'ont point vu, à ce que l'oreille n'a point entendu. Jusqu'ici il n'avait fait que jouer avec le sceptre de la symphonie l. Maintenant il le saisit en maître, le brandit en évocateur, et à son commandement accourent prêts à le servir les esprits élémentaires. Le nouveau Titan s'enferme avec eux dans son antre, où coule la lave et mugit la vapeur, où se mêlent l'eau et le feu, et ne songea rien moins qu'à repétrir l'argile humaine.
Qu'est-ce donc que la symphonie de Beethoven en général, et d'où lui vient l'attrait croissant qu'elle a exercé sur l'élite comme sur la foule? Les formules esthétiques qui essayent de ramener les phénomènes de l'art à des règles immuables, sont ici impuissantes. Sommes-nous* en présence de poèmes gigantesques ou de simples fantaisies musicales? D'une part .ces symphonies élèvent notre esprit aux plus hautes régions de la pensée ; de l'autre elles nous parlent une langue si primesautière, siinstinc-
1 Dans les deux premières symphonies qui procèdent de Haydn
tive et si universelle, que nos sens et notre âme étonnés en sont convaincus sans raisonnement et comme submergés. Ici plus d'accident technique, de convention, de formalisme. Tout est significatif, spontané, animé d'une vie étrange, frémissante, multiple, toujours prête à recommencer et à grandir encore, comme le bourdonnement d'une grande forêt ou le bruit de la mer. Qui peut distinguer au milieu de tant de voix la mélodie et l'harmonie? « Il n'y a ici ni cadre ni ornement. Tout est mélodie, depuis la première mesure jusqu'à la dernière, chaque voix de l'accompagnement, chaque note rythmique, et jusqu'à la pause elle-même *. » Là encore nous entendons la vibration de l'âme universelle. C est que Beethoven a découvert dans la musique instrumentale la puissance originaire du désir et de l'effort humain, et donne par l'orchestre, au langage de Fâme humaine, la force et le déchaînement superbe des éléments. De là les transports de joie qu'il nous cause. Toutes les langues se fondent ici en une seule et tous la comprennent. Nous l'écoutons, et nous croyons parler nous-mêmes dans cet idiome primitif et indestructible qui joint tous les êtres de la création. Nous l'écoutons, et nous sommes soulagés momentanément de l'âpre travail de l'intelligence, laquelle ne peut que distinguer et sépa-
1 Beethoven, par R8 Wagner, p. 29.
rer, par le sentiment tout-puissant qui sait unir et fondre. Enfin nous nous sentons presque délivrés du poids de l'existence en nous oubliant nous-mêmes et en plongeant dans le flux de la vie éternelle.
Non seulement chacune de ces symphonies est un monde, mais il y a un fil qui les unit, une idée qui les traverse, et cette idée est d'une importance capitale dans l'histoire de l'art et de la pensée humaine. Beethoven, il est vrai, ne l'a point formulée, mais elle ressort clairement de l'ensemble de son œuvre, et ce développement est d'autant plus frappant qu'il a été plus instinctif et plus fatal. Il se résume en deux mots : l'élan de la musique vers la poésie, l'affirmation de l'homme complet par leur union nouvelle. Les symphonies de Beethoven sont autant de poèmes ou de drames dont le sens va se précisant toujours davantage, jusqu'à ce que, dans la neuvième, il fasse intervenir la poésie elle-même par les chœurs. Ces symphonies mesurent donc toute la distance qui sépare les deux arts. On dirait que l'esprit créateur, qui travaille incessamment la masse humaine, a choisi le cerveau de Beethoven pour accomplir cette grande tâche :1a réconciliation des deux Muses primitivement unies et aujourd'hui si éloignées. Ne semblaient-elles pas à jamais séparées, les sœurs divines? Le formalisme, la superstition de la lettre, l'esprit de système, des montagnes de livres, des légions de pédants les tenaient à dis-
tance, — et ceux qui prétendaient les unir dans l'opéra, n'avaient fait que les rabaisser l'une aux yeux de l'autre, sauf les grandes exceptions que nous verrons et qui préparèrent le drame musical. Mais l'Esprit est invisible et se fraye sa voie à travers le roc ou le sable ; l'Amour souverain ne connaît ni obstacle, ni distance. C'est en Beethoven que s'accomplit avec éclat ce grand retour, cette joyeuse et solennelle reconnaissance *.
Nous avons vu dans l'histoire de la Poésie, et particulièrement dans le Faust de Gœthe, celle-ci gagner les dernières limites de son empire et appeler la Musique à son secours sans bien réussir cependant à l'amener sur son domaine. Plus heureuse, la Musique réussit à attirer sa sœur dans son propre royaume, à la saisir dans ses bras et à l'enlever d'une forte étreinte. Mais dans cette union intime, celle-ci se transforme elle-même, et acquiert des
1 Le développement de Beethoven dans ses symphonies, celle marche prodigieuse du musicien vers la poésie a été aperçue pour la première fois en sa vérité et merveilleusement décrite par Richard ■Wagner. Il appartenait au poète-musicien qui a fait entrer l'esprit de la musique beethovienne dans le drame musical de pénétrer mieux que personne dans le génie de son propre maître.
Nous disons maître en plusieurs sens.
Comme poète-musicien-dramaturge, R. Wagner a surpassé Beethoven. Dans le domaine propre du drame musical, il est un créateur et un colosse. Mais absolument parlant, Beethoven le surpasse par sa qualité d'âme, par la haute spiritualité de son inspiration, par cet oubli du moi, cette bouté profonde que l'auteur de Y Anneau du Nibelung n'a point connue.
puissances inconnues jusqu'à ce jour. L'histoire des symphonies de Beethoven pourrait nous apparaître à ce point de vue comme un nouvel enfantement de la Poésie des profondeurs de l'Harmonie. Malgré son désir, la Poésie moderne n'a pas eu la force, à elle seule, de se créer sa musique. Mais la Musique, grâce à sa puissance infinie d'amour et de sympathie, a pu concevoir et enfanter une poésie nouvelle qui, portée sur les ailes de la Mélodie, ne connaît plus de barrières. C'est cette genèse qu'il faut suivre.
Et pour cela revenons au songeur solitaire. Deux fois, dans la première et la seconde symphonie, il s'essaye dans la forme de Haydn et de Mozart. Simple exercice. Le maître, le vrai Beethoven surgit dans la symphonie héroïque. Ici, son monde intérieur fait irruption. Ce qu'il rêve dès cette heure, ce qu'il roule dans sa tête de géant, ce qui perce dans ses lettres abruptes, dans ses explosions de douleur et ses ravissements intérieurs, c'est l'humanité à sa plus haute puissance, le héros en pleine activité. Comme dans la légende d'QEdipe, l'énigme que le sphinxnature propose à celui qui l'aborde, c'est Y homme, non plus l'homme de la cité antique, mais l'homme considérablement élargi, conçu sur les bases d'un nouveau développement de deux mille ans et tel que pourraient le former le génie grec et le génie chré-
tien associés. La symphonie héroïque est un majestueux prélude sur ce grand thème. On aurait tort de chercher dans cette œuvre une intention dramatique comme le titre et la marche funèbre pourraient nous y induire. Elle s'illumine d'une lumière bien plus vraie si l'on y voit simplement une magnifique improvisation sur le héros, non sur le guerrier, mais sur l'homme complet, où Beethoven se donne carrière pour la première fois.
« Recommençons ! » semble s'écrier le maître dans le thème entreprenant et hardi par lequel débute V allegro. Et tout recommence en effet. Car autour de ce thème vaillant se lèvent et se jouent l'un après l'autre, en mélodies nuancées, tous les sentiments de tristesse et de joie, de grâce et de langueur, de rêverie et d'audace qui peuvent s'agiter et se combattre dans la forte poitrine d'un homme complet. Mais le thème impétueux de la force héroïque les domine et les entraîne à sa suite. Grandissant toujours, il finit par embrasser toute la gamme de l'orchestre pour atteindre des proportions colossales, et devant nous se dresse un Titan. — « Mais sachons souffrir aussi, » ajoute le maître dans cette marche funèbre qui nous peint une douleur de héros. Ici l'âme virile souffre noblement et trouve dans sa douleur une force nouvelle, qui tantôt s'élève à l'exaltation, tantôt s'abîme en une souvenance infinie. — Après la souffrance, joie encore, activité,
renaissance, tel est le sens du scherzo si gai et si reposant. — Autre surprise dans le finale. Car ici l'individualité virile nous apparaît ramassée et condensée en un thème simple, élastique et vigoureux. Le Titan dompté, régénéré par la souffrance, va redevenir homme. Et qui accomplira ce miracle? Doucement vient se joindre à lui une mélodie gracieuse, où nous reconnaissons l'élément féminin en ce qu'il a de plus sympathique. Point de lutte entre eux, mais fusion délicieuse. Plus de limite à leur développement, à leur croissance. L'élément féminin s'est insinué dans l'âme virile, il l'inonde et la submerge, et, joints ensemble dans la jubilancede la force, ils proclament la félicité parfaite de l'homme complet.
Cette symphonie contient donc à sa manière une psychologie du tempérament héroïque. Beethoven s'y montre déjà en entier avec les facultés variées qui vont encore se développer si puissamment. Déjà il a franchi la sphère du beau où se renfermaient Haydn et Mozart, pour entrer dans celle du sublime.
Par sa nouvelle manière de développer, d'opposer, de combiner et d'élargir ses thèmes, il s'est forgé un riche idiome. Sa mélodie harmonique module et règne à son gré sur toutes les tonalités; lluide, grandiose, infatigable, illimitée comme l'onde océanienne, elle arrive à nous dire l'inouï et l'ineffable.
Sur cette mer de l'harmonie où les autres n'avaient fait que cingler timidement, il vogue déjà en marin consommé et rase la houle. Gela pouvait-il lui suffire? Non; ce génie était poussé par un instinct invincible de découverte en découverte. « Joyeux de sa puissance d'expression, mais souffrant aussi sous le poids de son désir qui manquait d'un objet précis, le bienheureux et malheureux artiste, le navigateur à la fois enivré et las de sa mer, cherchait un port pour jeter l'ancre et échapper une fois à l'étourdissante tempête 4.»
Le désir de Beethoven dépassait la sphère de la musique pure, qui est celle du sentiment indéterminé. Il réclamait un objet visible, saisissable. Dans son rêve profond, cette volonté énergique demandait : l'action, l'action ! Artiste complet, il voulait exprimer l'homme complet et le jeter au beau millieu du drame même de la vie. Désir impérieux d'où sortit la symphonie en ut mineur. — Est-ce la main d'une fatalité implacable, est-ce le coup redoublé de l'infortune qui s'abat sur nous dans le cri répété qui ouvre X allegro ? « C'est ainsi que le destin frappe à notre porte, » disait Beethoven lui même des quatre notes de ce début saisissant. Mais le gémissement qui succède à la stupeur de ce coup formidable comme l'écho plaintif de la sombre voix
* R. W., Œuvre d'art de l avenir, p. 87.
du destin dans l'âme humaine, s'élève rapidement à la révolte ouverte et à une véritable déclaration de guerre. Alors la lutte commence âpre, serrée, violente. Nous croyons voir un Hercule attaquer un taureau et le repousser en l'empoignant par les cornes, ou plutôt l'homme courageux aux prises avec le génie sombre du malheur. Gomme il secoue son étreinte ! comme il se défend pied à pied ! comme il oppose poitrine à poitrine, ruse à ruse, effort à effort, en s'écriant : Tu ne me courberas pas ! Un instant l'adversaire s'est dérobé dans les ténèbres et, dans cette courte pause, un long soupir de mélancolie et d'espérance s'échappe de cette poitrine fatiguée et se perd dans la nuit muette.
Mais la lutte reprend de plus belle. Le motif saccadé, fatal, cette voix de malheur qui règne tyranniquement sur tout ce morceau, revient plus incisif, plus strident. Et contre lui grandit le courage du lutteur. A fureur, fureur et demie : lutte encore, lutte toujours. C'est la tête la première qu'il se précipite sur son mystérieux adversaire, et le saisissant à bras le corps, il le fait reculer pas à pas et se redresse à la fin en s'écriant : Je suis libre encore! libre et invaincu!
« Hélas ! vaincre son destin est impossible, mais se résigner est doux et grand, » voilà ce que paraît vouloir nous dire le thème de Yandante con moto. Une sublime consolation s'exhale de cette grave
mélodie, la consolation de toutes les grandes âmes : tu es seul et tu vas souffrir: mais loin de toi, dans les espaces sans bornes, il est des êtres qui souffrent avec toi. A la Douleur infinie Dieu a donné pour compagne la Sympathie infinie. Oui, et cette sympathie prend ici la forme d'une âme vivante, d'un être aimant. Un ange femme, un génie de lumière semble descendre du ciel vers le lutteur abattu et baigner son front de ses larmes éthérées. Et la douceur de ces larmes est plus divine que le paradis. Si vaste, si débordante, si inépuisable est cette sympathie, qu'elle enveloppe le noble souffrant d'une atmosphère d'amour et de chaude palpitation. Heureux et confiant, il se redresse ; et quand revient la noble mélodie de résignation, accompagnée maintenant des cris de joie de tous les instruments et de la jubilation de l'orchestre, elle revêt une allure triomphale. A ce spectacle rassurant, à l'étreinte de l'homme souffrant et d'une âme aimante, riche à l'excès, la nature entière frémit d'enthousiasme et de sympathie. Maintenant toutes les blessures du héros sont fermées, et cet embrassement se termine par une ferme et joyeuse résolution.
C'est même de cette âme ainsi raffermie que sort la marche triomphante, le chant de victoire qui couronne cette symphonie et nous découvre déjà la majesté du génie de Beethoven. La sympathie divine d'un
être supérieur a donné à l'homme luttant et souffrant une force extraordinaire, merveilleuse : ledonprométhéen de l'appel à ses semblables, la diffusion de son courage. La foi qu'il a en lui-même (centuplée maintenant) le rend capable de créer le miracle de la foi dans les autres. Nous croyons distinguer le héros lié encore, plongé dans une nuit profonde, mais frémissant d'attente et d'espérance. Les pulsations fiévreuses de l'orchestre nous promettent l'arrivée de quelque chose d'inouï. Ces bruits vagues, ces rumeurs lointaines, sont comme l'approche d'une foule tumultueuse accompagnée d'une aurore étonnante. Enfin la marche triomphale éclate avec le fracas de la foudre et l'éclat du soleil levant. L'allégresse délirante de la fanfare traverse la moelle des os et lance au ciel l'écume de sa vague jaillissante. L'œil visionnaire croit apercevoir un peuple jubilant qui vient délivrer et porter en triomphe l'homme qui a souffert, qui a lutté et qui a cru jusqu'au bout. Le triomphe est si grand, la joie si universelle, qu'elle va se variant, se renouvelant, grandissant sans cesse pour s'épandre en cercles de plus en plus vastes. Et quand cette fête atteint son comble, ne dirait-on pas voir le héros rayonnant élevé sur les boucliers d'une troupe de jeunes guerriers qui vont s'élancer à un joyeux combat, pendant que la foule danse d'allégresse autour de ce groupe héroïque ?
Telles sont du moins les images et les pensées par lesquelles nous essayons de nous traduire à nous-mêmes, chacun à sa manière, les émotions surprenantes que produisent en nous les œuvres de ce maître et le sens mystérieux qu'elles renferment. C'est le propre de la musique d'être au-dessus de toute image, c'est aussi le besoin de notre être d'interpréter les vérités presque surnaturelles qu'elle nous révèle par les formes visibles où se meut notre esprit et sans lesquelles nous n'avons conscience de rien. Nous y sommes portés surtout quand le musicien lui-même y aspire aussi évidemment. Quoi qu'il en soit, le triomphe étourdissant de la symphonie en ut mineur est sorti du cœur de Beethoven, d'un cœur de géant qui croyait à l'humanité. Ces triomphes de la force généreuse, de la noblesse et de la joie ne se réalisent guère dans l'histoire avec cet éclat, et il serait facile de démontrer que c'est plutôt leur défaite que nous y trouvons d'habitude. Mais l'histoire ne nous apprend que les choses particulières, et l'art nous découvre les choses générales. Ces triomphes ne se réalisent que dans l'infinie série des temps, dans le cœur des simples comme des forts et dans la sphère de l'Idéal qui, élevé au-dessus des phénomènes éphémères, est la suprême vérité.
Cependant sommes-nous entièrement satisfaits de cette victoire? Voici comment R. Wagner s'ex-
prime là-dessus : « Quel art inimitable Beethoven n'a-t-il pas employé dans sa symphonie en ut mineur pour mener son navire dans le port de l'accomplissement! Il réussit à pousser sa musique presque jusqu'à une résolution morale, mais non pas à l'exprimer ; après chaque essor vers la volonté, nous nous trouvons sans appui, inquiétés par la possibilité de retomber dans la souffrance au lieu d'aller à la victoire. Cette rechute est presque inévitable, car nous ne pouvons saisir le motif du triomphe, qui ne nous apparaît pas comme une conquête nécessaire, mais comme une grâce. Il transporte notre âme, mais il ne satisfait pas complètement notre être moral qui demande le triomphe de la volonté sur un obstacle connu. Beethoven lui-même fut le moins satisfait de cette victoire. Car il était appelé à écrire dans ses œuvres l'histoire universelle de la musique. Il évita désormais, avec une sorte de crainte respectueuse, de se rejeter dans la mer du désir illimité. Il dirigea ses pas vers les hommes gais et contents de vivre Qu'il apercevait sur la fraîche prairie, à la lisière de la forêt parfumée,, campés sous le ciel plein de soleil, riant, causant et dansant. Là-bas, à l'ombre des arbres, au murmure des feuillages, au ruissellement amical de la source fidèle, il conclut avec la nature un pacte de félicité. Là, il se sentit homme, là son désir se retira au fond de son cœur devant la toute-puissance d'une image de bonheur.
C'est par un sentiment de reconnaissance envers cette image que, dans sa touchante sincérité, il donna pour titre aux diverses parties de son œuvre les scènes champêtres qui les avait inspirées. 11 appela le tout : Souvenirs de la vie des champs^. »
Cette genèse intime de la symphonie pastorale nous explique jusqu'à un certain point la merveilleuse sérénité qui réside en elle. Sa vigueur savoureuse, sa splendeur et son air de fête lui viennent sans doute de ce que la nature est ici vraiment retrouvée, embrassée. Voilà l'idylle antique, mais combien plus éloquente! Après cette symphonie, il nous faut dire avec Berlioz : « Voilez-vous la face, pauvres grands poètes anciens, pauvres immortels; votre langage conventionnel, si pur, si harmonieux, ne saurait lutter contre l'art des sons. Vous êtes de glorieux vaincus, mais des vaincus ! » Nous trempons ici, nous plongeons dans le cycle de la vie élémentaire. Le ciel, la forêt, les moissons pleines de soleil, ces campagnes onduleuses et délicieusement agitées jusque dans le calme, ne nous parlent pas seulement; elles nous enveloppent, nous pénètrent et deviennent une partie de nous-mêmes.
Ainsi reposés et vivifiés, comment résister au charme qui nous attire toujours plus avant? comment ne pas nous engager dans les retraites les plus
* R. W., Œuvre d'art, p. 89.
fraîches et les plus ombreuses? Nous voudrions entrer jusqu'au cœur de cette nature. Là une scène d'amour et de bonheur humain s'offre à nos yeux au bord du ruisseau. Devant cette apparition s'enfle et déborde comme un fleuve de félicité le chant de rame humaine qui se marie au murmure de la source et au gazouillement des oiseaux. Cette mélodie se dégage de l'immense rêverie de la nature et s'y mêle en la dominant toujours, comme un désir qui s'apaise en lui-même. Comme elle plane, bienheureuse, au-dessus des soupirs enivrants des vents et des bois? Consciente, inextinguible, infinie, elle est l'essence éthérée des éléments, et l'âme humaine semble devenue l'âme de la nature. — V orage a beau interrompre la danse rustique et vigoureuse des villageois, il a beau nous ouvrir comme un noir abîme la puissance destructive des éléments, cette puissance n'est que purifiante dans leur équilibre général. Les actions de grâce des bergers montent dans le ciel rasséréné pour célébrer l'universel rafraîchissement, l'universelle renaissance des plantes et des poitrines qui respirent librement et s'emplissent d'espérance. Avec la libre circulation des forces, la fantaisie créatrice revient à l'homme fortifié, puissant et naïf. Il nous le prouve par sa riche improvisation. Pendant que flûtes, chalumeaux et hautbois se jouent et se défient, pendant que s'enlacent et se surpassent leurs gaies mélodies, le Créateur semble
dire à la créature, du fond de l'azur splendide autrement vaste encore que la terre : « Chante, invente, sois joyeux, crée à ton tour! G'esÙe culte que j'aime, et je ne veux pas d'autre hommage! »
Le grand et hardi songeur allait-il rester dans la solitude enchanteresse qu'il venait de découvrir par la symphonie pastorale, et où s'était calmé un instant le désir ardent de son être? Ce ne pouvait être pour lui qu'une halte dans sa marche vers les régions inconnues. Dans chacune de ses symphonies il aborde un monde nouveau, change entièrement de manière. Avec la symphonie en ut mineur il s'était jeté dans l'action de la lutte, avec la pastorale il s'était réfugié dans le charme de la nature, avec la superbe symphonie en la majeur, il revient au sol antique et primitif de la musique instrumentale : à la danse. Mais quelle danse! une ronde de Titans et de déesses! Ce n'est pas le pauvre ballet moderne avec sa froide lubricité et sa niaiserie conventionnelle, mais la danse antique dans sa force hardie et sa fière beauté. Écoutez ces accords grandioses de l'introduction, qui semblent vouloir ressusciter de leur sommeil deux fois millénaire les dieux et les hommes d'un âge d'or évanoui.
Un magicien, un demi-dieu, debout sur une montagne, les évoque, et au signe aérien de son sceptre puissant ils sortent de leurs montagnes caverneuses pour assister au plus beau des spectacles. — De loin,
de loin, comme une source qu'on entend sourdre goutte à goutte au fond d'une grotte, s'éveillent et s'appellent les chœurs joyeux qui s'élancent à la lumière du jour, groupes radieux. La ronde jubilante «se noue, les cymbales tintent, le sol et les airs retentissent d'un rythme entraînant; nous croyons voir ces corps sveltes et luxuriants qui tantôt s'enlacent avec grâce, tantôt bondissent avec force, tantôt partent avec une souplesse vertigineuse, qui se forment et se déforment, se poursuivent et se fuient, se disjoignent et se retrouvent pour s'unir en une chaîne immense. Ivresse et beauté du mouvement, grâce corporelle, danse sacrée, renaîtras-tu jamais dans ta noblesse? Ici du moins tu es retrouvée. La puissante musique te rappelle au grand jour et les peuples s'abreuvent à cette fête.
— De même que dans les mystères antiques la grande tristesse succédait parfois brusquement à la grande joie et les larmes au rire, de même les premiers accords de l'allégretto nous ramènent par leur marche solennelle au sérieux tragique de la vie. Sont-ce des héros et des martyrs qui défilent devant nous comme une troupe de captifs dans une muette résignation? En vérité, nous ne saurions le dire, mais le gouffre de l'humaine douleur s'ouvre devant nous, et le frisson de l'antique tragédie nous saisit. Au dessus de ce grave cortège pleure la mélopée des violoncelles, d'une tristesse pénétrante.
Si l'âme de l'humanité pouvait prendre une voix et nous exprimer en une fois ce qu'elle contient de regrets et d'inassouvissable amour, c'est ainsi qu'elle chanterait sans doute. Car cette mélodie contient tous les adieux en un seul et l'immortelle volupté d'une immortelle douleur. — Mais après l'émouvant intermède, la fête renaît déplus belle. Dans le finale ce n'est plus seulement la joie de la danse, c'en est le vertige, la furie. Nos pieds ne touchent plus le sol; une force dionysiaque nous entraîne à travers les airs par tous les torrents et toutes les mers de la vie. Hardiment nous nous lançons dans le tourbillon sans nous y noyer; car plus nous dévorons l'espace, plus nous respirons la plénitude de l'être. L'ivresse dithyrambique gagne du cœur de l'homme la nature entière, et le génie de la danse se révèle comme le génie universel de mouvement et de création. Les forces en délire s'embrassent, s'étreignent, se mélangent, et la ronde humaine mugit par-dessus la ronde des sphères. Mais l'étonnant magicien, qui suscite le splendide tourbillon, le domine de haut et le tient sous le charme de son rythme incisif. Pendant cette danse inouïe de la création qui lui obéit et dont il a le secret, son regard magnétique nous dit : La nature peut à son gré enfanter des planètes, des flores, des faunes et des humanités nouvelles. Plongez-vous et renaissez dans le torrent de la vie éternelle!
R. Wagner a dit le mot juste en nommant la symphonie en la majeur : l'apothéose de la danse. De même que dans la pastorale Beethoven nous paraît avoir exprimé le génie plus élevé de l'idylle, de même dans celle-ci il nous parait avoir évoqué et ressaisi le génie éternel du dithyrambe, le spiritualisant, l'élargissant encore et y conviant toute la famille humaine.
« Et pourtant ces danseurs bienheureux n'étaient que des hommes imités par des sons. Comme Prométhée, Beethoven voulait faire des hommes vivants à l'image de Zeus, le dispensateur de la vie. Où prendre l'argile pour les pétrir? Il avait beau leur souffler son âme, ses créations n'apparaissaient point encore aux yeux. Et là seulement où l'œil et l'oreille s'assurent réciproquement d'un phénomène, l'homme esthétique est entièrement satisfait. Mais où Beethoven eût-il trouvé les hommes auxquels il aurait pu tendre la main par-dessus l'élément sublime de sa musique ? des hommes dont le cœur fût assez large pour qu'il pût y verser les effluves de son harmonie? dont la stature fût si forte et si belle que ses rythmes mélodiques pussent les porter et non les briser? Hélas, aucun Prométhée fraternel ne vint à son aide pour lui montrer ces hommes ! Il dut se mettre en voyage lui-même pour découvrir la terre des hommes de l'avenir.
Des rives de la danse, où il avait cherché un re-
fuge, il se jeta une fois encore dans la mer sans limite de son désir insatiable. Mais ce fut sur un navire gigantesque et solidement charpenté qu'il entreprit sa course orageuse. Il saisit d'une main sûre le puissant gouvernail ; il savait le but de la course, il avait résolu de l'atteindre. Certes il ne songeait pas h se préparer des triomphes imaginaires, à retourner dans le port oisif de la patrie après les souffrances et les dangers du voyage ; il voulait mesurer les limites mêmes de l'Océan, trouver la terre qui est au delà du désert des eaux l. » C'est sous l'empire de cette grande pensée, ou, si l'on veut, de cette aspiration souveraine, qu'il composa la neuvième symphonie avec chœur. Nous savons que ce fut le point culminant de sa vie (1823- 24). Il avait alors cinquante-quatre ans et jouissait d'une pleine maturité 2. Il lisait le Faust de Gœthe et roulait dans sa tête les grands problèmes de l'existence. Comme conception et comme développement, cette symphonie offre quelque analogie avec celle en z^mineur. La différence est que dans la symphonie en ut mineur l'homme ne paraît en lutte qu'avec sa propre destinée, tandis que le héros prométhéen de la dernière symphonie a évidemment tenté la lutte avec la destinée qui pèse sur l'espèce humaine tout
i R. W., Œuvre d'art, p. 91-
,J II mourut deux ans plus tard.
entière. Disons mieux : le personnage qui est en scène ici, c'est l'humanité elle-même, et le but de la lutte prodigieuse qui s'engage n'est rien moins que l'affirmation d'une sorte de religion nouvelle. Cette religion finit par trouver son expression naïve d'abord, consciente ensuite dans la bouche des hommes que Beethoven avait tant rêvés, tant cherchés. Illes trouve ici, il leur donne un corps et une voix, il délie leur langue etleurfaitchanterl'hymne nouveau. Nous sommes arrivés à l'œuvre capitale du grand poète de la symphonie, œuvre qui résume, explique et couronne les précédentes. C'est ici que le maître jette hardiment et définitivement par-dessus un abîme séculaire l'arche colossale destinée à joindre deux mondes : celui de l'harmonie et de la poésie. On a écrit des bibliothèques sur la neuvième symphonie comme sur le second Faust. Le plus souvent on s'est perdu dans les détails techniques ou dans des abstractions vaines. Il faut la saisir par son côté dramatique et dans sa large religion. Alors tout prend corps, tout s'anime comme les figures nerveuses d'une fresque de Michel-Ange. Il appartenait à R. Wagner, qui a fait de cette symphonie la base de son propre développement musical, de tracer ce tableau de main de maître. Nous lui laissons la parole :