‹ Le drame musical: Richard Wagner, son œuvre et son idéeChapitre 13 sur 17 · TROISIÈME JOURNEE · texte numérisé non relu

TROISIÈME JOURNEE

LE CRÉPUSCULE DES DIEUX i

Siegfried et Brunehilde sont devenus époux par la loi d'amour. La salle naturelle qui s'étend sous le rocher des Walkyries leur oCfre son abri. Elle lui a donné sa science divine sans rien garder pour elle, lui a révélé les runes sacrées, n'ayant plus qu'une ambition : de vivre en lui, (Têtre rame de ses actions. Mais il ne sait s'en servir, et il n'en veut garder qu'un seul enseignement : c'est que Brunehilde est à lui. Le héros doit la quitter pour un temps, chercher de nouvelles actions. En gage de sa fidélité il lui laisse son anneau. Ils se jurent les grands serments, et Siegfried, par une matinée splendide, dit adieu à Brunehilde, la laissant sur sa montagne sous la garde du feu que lui seul peut franchir.

Dans sa course fougueuse à travers le monde il arrive à la demeure de Gounther, chef puissant des bords du Rhin. Gounther est bon, mais faible; il règne sur ses vassaux pour ainsi dire de pair avec Hagen, son frère bâtard, fils illégi-

• Cette expression est de VEdda, Elle y désigne la catastrophe finale qui menace les dieux. Le poète a donné ce titre à la troisième journée de sa tctralogia, quoique les dieux n'y paraissent plus, parce que dans sa pensée la fin de leur règne se rattache a la mort de Siegfried et de Brunehilde.

time de Grimhild et d'Albéric le Nibelung. En renonçant à Tainour, Albéric n'avait pas renoncé au plaisir ; il a séduit Grimhild par l'attrait de l'or; le démon de Nibelheim a engendré le démon humain, qui le surpassera. En Hagen revit plus forte, plus froide, plus concentrée, là haine de son père contre tout ce qui est jeune, noble, lumineux. Son teint est blafard, jamais il ne rit et ses traits endurcis le font paraître plus vieux qu'il n'est. De même que les dieux de lumière ont placé leur enjeu sur Siegfried, de même le roi de Nibelheim compte sur son fils pour regagner l'anneau fatidique et la puissance qui s'y attache. Instruit par son père, qui de temps à autre se glisse auprès de son fils dans les ténèbres, Hagen épie l'occasion et d'avance ourdit la trame qui doit perdre les deux favoris des dieux.

Le bâtard toujours écouté a dit à son frère que Brunehilde est la plus désirable des femmes. Il lui peint la vief ge qui dort dans les flammes, mais il se garde de lui dire que Siegfried l'a réveillée et qu'elle est devenue sa femme. Déjà Gounther la convoite, quand Siegfried accourt chez lui par le Rhin. « Lutte avec moi ou sois mon ami! dit le joyeux héros à Gounther en entrant sous le uasie portique aux arcades massives qui sert d'entrée à sa demeure. Gounther lui donne la bienvenue et Siegfried met dans cette amitié brusquement conclue la gaieté sans mesure qu'il met à toute chose. Aussitôt, sur le conseil de Hagen, Goutroune, la sœur de Goun-»

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ther, présente au nouveau venu un breuvage d'oubli, dont Tefifet étourdissant est d'effacer de la mémoire le souvenir de toute une partie de sa vie passée. Siegfried boit et se retourne vers Gourtoune,qui se tient devant lui rougissante, confuse, baissant voluptueusement les yeux et les relevant tour à tour. Du premier regard il s'enflamme violemment pour elle.Gounther lui promet sa sœur à condition qu'il lui aide à conquérir pour luimême la femme qu'il désire. Et qu'elle est cette femme? « Sur un haut rocher son siège... un feu environne la salle... Quiconque traversera le feu... épousera Brunehilde.... » Gounther lui murmure d'une voix mystérieuse ces paroles qu'il a entendues de Hagen. Siegfried les répète machinalement d'un air étonné, comme s'il cherchait dans ses souvenirs à se rappeler une chose depuis longtemps oubliée. Au nom même de Brunehilde, le dernier souvenir de la Walkyrie semble s'évanouir dans sa mémoire. Hagen se tient derrière eux couvant sa proie. L'incantation est complète, l'oubli total instantané *.

i La trahison de Siegfried, origine de la catastrophe, est empruntée au mythe Scandinave. Le sens du Breuvage d*oabli est évident. L'imagination populaire se représentait ainsi l'efifet foudroyant d'une passion nouvelle sur une nature naïve, impressionnable, toute d'impulsion, et qui ne vit que dans le présent. L'intensité de la sensation nouvelle transforme pour un temps plus ou moins* long jusqu'en sa racine la nature première de l'homme, eiface toute une page de sa mémoire. C'est ainsi que le dramatiste l'a sans doute entendu. L'image de Goutroune s'interpose entre Siegfried et l'image de Brunehilde comme une hallucination qui empêcherait l'œil de voir un autre personnage en projetant une vision devant lui. De nombreuses observations constatent que le pouvoir magnétique d'une volonté sur une

Siegfried aveuglé par sa passion présente jusqu'à l'oubli complet de celle qui ne vit que pour lui, dompté par un charme étourdissant qui a effacé jusqu'à la dernière trace de ses souvenirs, consent à conquérir Brunehilde pour son ami. Il ^e sert alors pour la première et la dernière foia de son pouvoir comme maître des Nibelungen en employant le heaume magique qu'il a pris dans le trésor. Par lui il se donne l'extérieur de Gounther. Vêtement, armure et stature, tout en lui de la tête aux pieds ressemble à son frère d'armes. La visière du heaume recouvre son image. Sous ce masque il franchit le feu et monte sur le rocher. Brunehilde, qui avait entendu la fanfare du héros, s'élance au-devant de lui pour se jeter dans ses bras, — et se trouve en face d'un étranger. Elle recule épouvantée. Changeant sa voix, il déclare se nommer Gounther et demande à Brunehilde d'être sa femme, parce qu'il a franchi le feu. Elle refuse avec horreur et montre comme sa défense l'anneau qu'elle porte au doigt, l'anneau de Siegfried! Mais lui, luttant avec elle, le lui arrache; l'ayant domptée ainsi, il la force de le suivre et l'amène stupéfaite et

personne tombée en sa puissance a pu effectuer Toubli tota* d'une partie de la vie passée. Ce phénomène est donc fondé dans la nature. — Wagner a représenté ici par d'incisives et démoniaques harmonies un double phénomène physiologique et psychique : D'abord la suggestion maligne, opérée rar Hagen sur l'esprit de Siegfried avec l'aide du narcotique, y efface l'image dç Brunehilde. Le désir nouveau et purement sensuel excité par Goutroune fait le reste. Suggestion mentale, désir voluptueux et philtre d'oubli agissent comme un triple poison, qui submergentièrement la conscience du grand amour et obscurcit l'âme su* périeure du héros.

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brisée à Gounther, qui caché derrière un buisson, prend sa place sans que Brunehilde ait remarqué la substitution ^.

Quand Gounther amène Brunehilde silencieuse et sombre à sa demeure, elle se trouve face à face avec l'autre couple : Siegfried (qui a repris sa forme naturelle) et Goutroune couronnés de fleurs et suivis d'un cortège d'hommes et de femmes. Surprise, interdite, elle marche sur Siegfried et le regarde fixement. Il s'avance amicalement vers elle, mais sans la reconnaître, et la soutenant à demi évanouie, lui montre Gounther son époux. A sa main levée Brunehilde voit l'anneau. Un horrible trait de lumière traverse son esprit. Elle comprend que c'est lui, non Gounther, qui l'a vaincue, qu'elle est la victime d'un stratagème et que Siegfried en est l'exécuteur. S'adressant alors à Gounther : « Traître 1 dit-elle à haute voix, et trompé toi-même ! Ecoutez tous, ce n'est pas à lui, c'est à cet homme là-bas que j'appartiens et que j'ai tout donné 1 » Au milieu de l'agitation extrême que cette révélation provoque dans l'assistance, Siegfried, toujours sans souvenir du passé, jure tranquillement et gaiement sur la lance de Hagen qu'il n'a pas rompu son serment de fraternité à Goun-

* Tout contribue à donner à cette scène un caractère de sinistre magie : le crépuscule qui enveloppe les rochers sauvages, la visière baissée de Siegfried masqué sous Tarmure de Gounther, raiTolIement de Brunehilde. Enfin, la musique ténébreuse, où le motif haineux de Hagen se mêle à la mélodie molle et lascive de Goutroune, nous font comprendre que le héros n'est pas seulement changé extérieurement, n agit sous le pouvoir d'une formidable obsession qui embrume son âme et jette un voile impénétrable entre lui et le souvenir de Brunehilde,

ther. Brunehilde alors s'élance dans le cercle et arrache avec fureur la main de Siegfried du fer de la lance, et en saisissant la pointe à son tour, elle s'écrie : « Cet homme a rompu tous ses serments et maintenant il se parjure ! J'en jure par cette pointe ; qu'elle l'abatte ! » Gounther est troublé, rouge de honte : les hommes vocifèrent, mais Siegfried ne voyant en tout ceci qu'un caprice et qu'une querelle de femme passe son bras autour de la taille de Goutroune et l'entraîne avec le plus naïf enjouement.

Aussi sublime qu'était l'amour de Brunehilde, aussi terrible est la soif de vengeance qui s'allume maintenant dans son cœur. En perdant Siegfried elle va se détruire elle-même, mais elle n'a plus d^autre désir. La fille des dieux a quitté son cieLpour un homme et cet homme l'a trahie, livrée à un autre. Le héros radieux qu'elle a connu et auquelle elle s'est donnée dans toute la splendeur de sa divinité, n'est plus. Celui dont la vue déchire maintenant ses yeux, n'est que son horrible fantôme, mensonge vivant qui transperce le cœur de Brunehilde et insulte l'amour éternel de chaque geste, de chaque regard. Son sang répandu à torrents peut seul expier ce crime et ce n'est que par la mort qu'elle peut le reconquérir. Ce n'est qu'ainsi qu'elle frappera Goutroune, Goutroune!... qui le lui p dérobé! Hagen la soutient, Gounther est entraîné et la mort de Siegfried résolue par tous les trois.

Le lendemain, Gounther, Hagen, Siegfried et leurs hommes partent en chasse, Siegfried s'est

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lancé par monts et par vaux sur la trace d'un sanglier. Egaré loin de ses compagnons, il arrive aux bords du Rhin. Les trois ondines Voguelinde, Velgonde et Flosshilde se jouent à la surface du fleuve. Elles raillent le chasseur insouciant et lui redemandent l'anneau ; « Evite ! évite la malédiction! lui chantent-elles, des Nornes l'ont entrelacée nocturnement dans le câble éternel de la loi originaire. » L'aventurier prodigue était sur le point de jeter son anneau, dont il ne se sert pas et dont il méprise le pouvoir, aux ondines séduisantes. Mais la menace du destin provoque le défi du héros. Il répond : « Mon épée a rompu une lance : si les Nornes ont entrelacé des malédictions sauvages dans le câble de la loi originaire, Urgence mon épée mettra en morceau le câble des Nornes I » Les ondines s'en vont en le raillant de son aveuglement et de son outrecuidance.

Cependant des appels retentissent, Gounther et Hagen arrivent avec leurs hommes. On entasse le butin de chasse en un grand trophée, on se campe autour et l'on se verse à boire dans les cornes. Comme toujours, Siegfried déborde de gaieté, Gounther est pensif et silencieux. Son frère d'armes pour l'égayer, lui raconte les aventures de sa jeunesse. Hagen l'y engage en exprimant dans sa coupe une herbe qui, dit-il, réveille les souvenirs. Siegfried raconte son enfance auprès de Mime, le nain envieux; il raconte comment il se forgea lui-même son épée et sa grande joie quand il s'élança dans le monde avec

son arme toute neuve; il raconte comment le nain trembleur voulut lui apprendre la peur et l'amena à Fantre du dragon. A mesure qu'il parle et reprend le fil de sa vie, Siegfried s'anime et lorsqu'il vient à parler de l'oiseau merveilleux et de ses amoureuses révélations, le souvenir de Brunehilde surgit à ses yeux dans sa beauté éblouissante; il dit le réveil de la vierge sous son baiser, et leur ardente étreinte sur la cime environnée de la mer des flammes. — Gounther écoute stupéfait. — A ce moment deux corbeaux viennent tournoyer sur la tête de Siegfried. Hagen lui demande : « Que te disent ces corbeaux? » Siegfried se lève en sursaut et les suit du regard. « Ils me crient : Vengeance! » dit Hagen, et il enfonce sa lance dans le dos de Siegfried. Celui-ci se retourne et lève son bras sur le meurtrier, mais la force l'abandonne et il retombe avec fracas sur son bouclier. Encore une fois le héros expirant ouvre ses yeux lumineux, d'une voix mourante il appelle Brunehilde sa fiancée sacrée, il croit la réveiller de nouveau, il croit voir ses yeux ouverts pour toujours sur lui, se sent évanouir sous son haleine et entend son salut d'éternel revoir. Dans sa vision suprême, sous ce frisson divin, il rend le dernier soupir.

La nuit noire règne sous les portiques silencieux de la demeure de Gounther; derrière leurs arcades ténébreuses roule le fleuve et la lune se joue sur les flots. Goutroune inquiète épie les bruits lointains. Des voix confuses résonnent.

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une foule armée de torches et de flambeaux arrive et l'on apporte couché sur son bouclier, le cadavre de Siegfried qu'on dépose au milieu de la scène. Goutroune se jette dessus en poussant des cris et accuse son frère de meurtre. Celui-ci rejette la faute sur Hagen, qui l'avoue effrontément et réclame, comme droit de butin, l'anneau que Siegfried porte à son doigt. « Arrière, bâtard! » lui dit son frère. Ils se battent, Gounther tombe. Mais une nouvelle apparition met fin aux cris de la foule et aux gémissements des femmes, impose silence et respect à tous, c'est Brunehilde, qui s'avance lentement et solennellement du fond. « J'ai entendu des enfants pleurer après leur mère, dit-elle, je n'ai pas encore entendu de plainte digne du héros. » Du geste elle écarte Goutroune qui recule devant elle comme devant la véritable épouse.

Sombre et tragique est le tableau que présente cette scène nocturne à la lueur des torches. D'un côté Goutroune agenouillée devant le corps de son frère, penchée sur lui et comme sans connaissance, Hagen de l'autre, appuyé sur sa lance, pétrifié dans sa haine et son défi ; la foule stupéfaite en cercle immense sous le vaste portique ; Brunehilde, seule au milieu, contemple en silence le visage de Siegfried sous le coup d'une indicible émotion. Cependant elle se relève d'une résolution suprême avec une résignation héroïque. Dans la mort elle a retrouvé le rayonnement de Siegfried, sa lumière l'enveloppe de nouveau, Elle ordonne aux hommes

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d'élever un large bûcher au fond de ia scène, au bord du fleuve, et d'y placer le corps du héros. Puis s'adressant aux dieux : « vous, gardiens des serments sacrés, dirigez vos regards sur la moisson de ma douleur, contemplez votre faute éternelle 1 Écoute ma plainte, ô maître des dieux. Par son action courageuse, de toi tant désirée, tu vouais celui qui devait l'accomplir au sombre malheur. Le plus pur a dû me trahir pour qu'une femme devînt sachante. Maintenant je sais tout, tout m'est révélé. » Elle prend l'anneau du doigt de Siegfried et le met au sien : « Je prends mon héritage. Maudit anneau ! Cercle terrible ! je saisis ton or et je l'abandonne, je le rends aux sages sœurs du Rhin. Je vous rends ce que vous demandez. Que le feu qui me brûlera purifie l'anneau de la malédiction. Dissolvez-le dans l'onde et conservez l'astre brillant qui vous fut ravi pour le malheur. »

Arrachant ensuite une torche allumée à un homme, elle la lance dans le bûcher, qui s'enflamme aussitôt. € La fin des dieux approche ; ainsi je jette l'incendie dans la demeure splendide de Walhall ! Ecoutez, vous tous, rejetons durables de la vie florissante. Si la race des dieux s'évanouit comme un souffle, si je laisse le monde sans maître, je vous lègue le trésor le plus sacré de mon savoir. ; ni bien, ni or, ni splendeur divine, ni magnificence seigneuriale, ni le lien trompeur de tristes traités, ni la dure loi de mœurs hypocrites ne donnent le bonheur.

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Félicité dans la joie et la peine — nous vient de Tamour seul 1 »

Elle s'est fait amener son cheval de Walkyrie, le saisit par les rênes, s'élance dessus et, d'un seul bond, le fait sauter dans le bûcher flamboyant de Siegfried. La flamme immense monte au ciel en crépitant et semble vouloir gagner le portique lui-même. Lorsqu'elle s'affaisse, les ondes du fleuve se roulent par-dessus bords et recouvrent le bûcher en cendres. Dessus nagent les ondines. A leur aspect Hagen, qui n'avait cessé de suivre Brunehilde du regard, est saisi d'effroi. Jetant sa lance et son bouclier, il se précipite sur elles en s'écriant : « Ne touchez pas à l'anneau ! « Voguelinde et Velgonde l'entourent de leurs bras et l'entraînent dans les profondeurs, tandis que Flosshilde élève en jubilant l'anneau dans les airs. — Au ciel, on voit monter une lueur semblable à l'aurore boréale. Elle dénonce l'incendie de Walhall et la fin des dieux.

Revenons sur la pensée de ce poème, l'un des plus étranges, des plus complexes et des plus puissants qu'ont ait conçus. Cette pensée réside en Wotan, elle se développe avec lui et s'épanouit enfin dans les deux héros humains Siegfried et Brunehilde. Comme dans toutes les mythologies anciennes, le Dieu suprême n'apparaît nullement ici comme un Dieu tout-puissant, mais comme un Dieu limité. C'est bien la personnification de la force créatrice de la nature dans soa

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énergie sans frein, danâ sa fougue inventive et novatrice. Mais cette force ne se joue que dans les limites des lois éternelles.

Le grand mythe de Prométhée a exprimé d'une manière incomparable l'immortelle opposition entre la dure nature et Taudacieux génie humain, entre le dieu tyran et l'homme créateur. Là le contraste entre les deux est net et bien tranché; entre eux, point de lien; ils luttent de puissance à puissance, en égaux. Ici au contraire, et en cela le poète a bien suivi l'esprit de la mythologie germanique, c'est en quelque sorte la nature elle-même qui a soif de l'homme, c'est le dieu qui cherche à s'achever, à se sauver par lui. Nous assistons à son enfantement, nous voyons la hgnée humaine sortir de la lignée divine. Fatigué du labeur qui toujours recommence, écrasé sous le poids de la nécessité, Wotan rêve l'homme libre, sans crainte, sans barrière, n'obéissant qu'à lui-même et qui se crée sa vie du jet hardi de son courage. Ce qu'il ne sait pas, c'est que cet homme mettra fin à sa propre puissance. Car, en le voulant, il a rompu le réseau de ses propres lois, il a créé un autre infini qui écUpsera le sien. Fatalement, et contre lui-même, il marche à cette catastrophe qui sera sa délivrance. Siegmound l'impétueux et l'infortuné déjà plein de son souffle n'était cependant que sa créature, ne pouvant lui résister. Mais le rejeton de Siegmound et de Sieglinde, conçu dans l'ivresse printanière de la vie, est le fils de la force impétueuse et de l'espérance exaltée,

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double étincelle du père et de la. mère qui rejaillit en lui en flamme brillante, indomptable. Il sera le héros libre, sans peur. Devant lui, finalement, le dieu recule résigné. « Je cède dit-il à Erda avec une superbe résolution, je cède joyeux devant ceux qui sont éternellement jeunes »

Mais le dieu dans son élan n'aspirait pas seulement à l'homme héroïque et libre, il cherchait aussi à tout savoir pour ne plus rien craindre. De là sa descente vers Erda, la sage déesse, son union avec elle. Le charme dont il l'enveloppe est l'œuvre de son désir le plus profond et le plus sacré. Elle lui révèle de grands mystères ; mais le mot suprême ce n'est ni lui ni elle qui le dira, c'est le fruit de leurs amours, c'est leur fille Brunehilde, celle qu'il ncmime la fille de son désir. Elle le trouve et l'accomplit contre le gré du dieu. Ce dernier mot c'est la sympathie humaine, c'est l'enthousiasme de l'amour, qui, à travers la souffrance et le sacrifice, atteint une rédemption suprême. Ce qui fait la force de Brunehilde, ce n'est pas seulement la puissance de cette sympathie désintéressée que fait naître en elle la douleur d'êtres nobles, c'est aussi la pleine conscience qu'elle a de la divinité de ce sentiment et de sa force victorieuse. La vague pensée du dieu devient en elle force active, le sang de sa vie, sublime et tragique accomplissement. De là sa puissance d'affirmation, son héroïsme qui brave son père et de si haut le domine.

Brunehilde, réveillée par Siegfried, s'unit à lui

comme l'Amour seul peut s'unir à la vraie Vie, riche et florissante. Par là même la Walkyrie s'est vouée à la redoutable destinée terrestre. Elle a préféré au calme divin le dévouement à un seul. Tant qu'il demeure avec elle, le héros s'élève à sa hauteur d'un naïf élan ; mais, hors de son cercle éthéré, il tombe en proie à ses fougueux instincts et la trahit. Car il n'est pas sachant comme elle. Il est sincère, mais naïvement égoïste; généreux et prodigue de sa vie, mais incapable de se maîtriser, en proie à l'illusion prodigieuse des sens; sans peur, mais sans prévoyance. Livré tout entier à l'heure présente, il en est le jouet. En un mot, il n'a pas comme elle la conscience du Divin et de l'Eternel. Après l'oubli de Siegfried, que reste-t-il à Brunehilde ? Sa sublime folie est maudite ; c'est bien plus que son bonheur, c'est sa foi qui est frappée au cœur, c'est l'Amour même qui est outragé en elle, foulé aux pieds, démenti. Voilà le désespoir déchirant entre tous, qui est réservé à la fille des dieux. C'est pourquoi elle peut dire à Gounther : « Vous m'avez trahie, tous ! Si j'étais juste, tout le sang de la terre ne me suffirait pas pour expier votre faute. » De là sa vengeance aussi terrible que sa douleur. Mais Siegfried une fois tombé, la pleine lumière lui vient définitive dans la suprême douleur, avec elle sa foi victorieuse. Elle a tout compris, elle a ressaisi son héros pur, radieux. Tandis que Fêtre vulgaire ou faible perd sa foi dans le naufrage de son bonheur, Brunehilde l'affirme à sa dernière heure et lègue

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aux survivants son testament d'Amour. La flamme qui la consume avec son héros les purifie.

Sacrifice volontaire, grande rédemption, feu puissant qui allume le Walhalla désormais inutile. Car, pour régner, les dieux ont pactisé avec les puissances ténébreuses. En rendant aux filles du fleuve, aux génies élémentaires de la nature l'anneau fatal, symbole des biens et des maux terrestres (puissance, richesse, force brutale), et en affirmant la loi d'amour, l'humanité parlant par la bouche de la femme inspirée crée un ordre divin au-dessus de la nature. C'est le but de toute grande tragédie de nous consoler de la mort des héros par les vérités qu'ils affirment. La flamme qui consume Brunehilde éveille en nous le rêve d'une renaissance éthérée, et il serait conforme à l'esprit symbolique du mythe de nous montrer au-dessus de ses cendres, comme dans une vision magnifique, la Walkyrie amenant son héros, transfiguré, aux dieux transfigurés euxmêmes. Car la nature elle-même renaît par l'humanité idéale.

Une aussi vaste conception poétique exigeait, dans la composition musicale, une force inventive, une énergie d'expression, une subtilité de nuances, une puissance d'expansion et de concentration extraordinaires. L'œuvre entière accuse, dans toute sa hardiesse, la troisième manière du compositeur. Malgré les longueurs et les surcharges dans certains récits, on peut dire que le dessin mélodique est plus simple que dans

Tristan^ où la nature du sujet exigeait une fluidité extrême. Quant à la charpente harmonique de l'accompagnement orchestral qui soutient ce prodigieux édifice, il est à la fois d'une solidité et d'une finesse singulières. Nulle part Richard Wagner n'a déployé un aussi vaste réseau de motifs plastiques. Ce réseau part des dieux et s'étend aux héros du drame, Dans le prologue Wotan, Albéric, Freia, Loge, Erda, les Nains et les Ondines accentuent, par leurs motifs largement caractérisés, les harmonies et les mélodies mèreSy qui sont les sentiments primordiaux, les forces génératrices de tout le drame. Les motifs individuels et humains qui dérivent de ces mélodies génériques, se développent dans la suite avec une richesse et une variété qui ne se démentent jamais. La structure musicale est ainsi l'image de la structure intime et, si j'ose dire, métaphysique du poème. Car la filiation des motifs est la filiation même des caractères et des sentiments d' Albéric à Hagen, d'Erda à Brunehilde, de Wotan à Siegmund et Sieglinde et de ceux-ci à Siegfried. Le réveil de la Walkyrie offre le comble de cette floraison mélodieuse. Cette scène, qui forme un si lumineux contraste avec la sombre évocation d'Erda, est comme le point culminant du poème, son foyer incandescent. De la rencontre des deux favoris du dieu se dégage une telle abondance de sentiments profonds et naïfs, solennels et impétueux, tendres et passionnés, qu'ils jaillissent successivement en prières ferventes, en hymnes sacrés, en rires

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d'allégresse avec une incomparable richesse mélodique, au milieu de laquelle la pensée divine de l'Amour vainqueur des ténèbres monte triomphalement.

Qu'on se demande maintenant quelle est la portée de cette œuvre, sa signification pour notre temps, beaucoup de gens, de ceux-là mêmes qui en auront été saisis, diront : quel rapport y a-t-il entre cette résurrection mythologique et notre époque? A nos yeux, la force et le mérite de cette création consistent justement en ce qu'elle contredit si énergiquement notre siècle. J'accorde, il est vrai, que le caractère éminemment philosophique de l'ensemble la rend peu accessible au grand nombre ; j'accorde aussi que sa couleur fortement germanique, jointe à la difficulté et à la rareté nécessaire, des représentations, l'empêchera longtemps, d'être complètement appréciée à l'étranger. Mais ce qui saute aux yeux non prévenus, c'est la merveilleuse originalité de la conception, la vie puissante qui anime tous les personnages, et jusqu'aux moindres détails, c'est enfin l'idéalisme grandiose qui préside au tout. Il est douteux que l'esprit humain trouve dans le poème de Richard Wagner, des symboles aussi clairs, aussi convaincants que dans le Promrthée d'Eschyle ou dans le Faust de Goethe; mais, plus il sera connu, et plus il saisira par ses côtés saillants. Quand l'homme moderne, accablé aujourd'hui par le labeur des sciences, par le réalisme des arts, le matérialisme vide et prétentieux de

notre âge, secouera son joug pour se chercher lui-môme, il aura soif d'idéal, il reviendra aux grands types de la nature humaine, capables de rélever au-dessus des conventions qui Té-treignent et de la mode qui Fétouffe. Alors cette œuvre exercera sur lui une double attraction. Car de l'habitude paralysante de la réflexion, de sa sagesse pénible et parfois écrasante, il aspire à la spontanéité de la vie, à cette fontaine de Jouvence qui ne jaillit que des cœurs libres, des âmes sans barrière. Le type juvénile de Siegfried répond à ce besoin. Mais l'homme moderne cherche aussi l'apaisement de ses doutes, de ses tortures, de sa soif de connaître dans le sentiment profond et immédiat des vérités éternelles qui dominent la vie. A cet élan, répond en plus d'un sens Brunehilde, la femme héroïque, dont l'âme aimante et consciente est la révélatrice des plus hauts mystères. Quel que soit le jugement de l'avenir sur < ette œuvre, elle vivra par ces deux types qu'elle élève au rang de la poésie universelle.

Voyant par la Pitié, Le Simple et le Pur, Espère en Lui, C'est mon Elu.

Quoique les drames de Richard Wagner s'expliquent suffisamment par eux-mêmes, nous comprendrons mieux le sens et la portée de sa dernière œuvre en donnant un coup d'œil à sa nature d'homme et à tout son développement.

R. Wagner impose à la psychologie un des problèmes les plus curieux et les plus difficiles par le grand contraste entre son caractère et son génie, entre son tempérament d'homme et ses aspirations d'artiste. Ce contraste est, à vrai dire, la clef de sa nature et de son évolution. — Au premier . abord, on sentait en lui comme un insaisissable mélange de tous ses héros : la profondeur et la grandeur de Wotan; la spontanéité ravissante et l'égoïsme naïf d'un Siegfried, parfois la bonhomie familière de Hans Sachs, un humour étincelant, des tendresses d'enfant, des élans de générosité, de silencieuses mélancolies, suivies de violences superbes, de fiertés tyranniques, pareilles aux éclairs d'un Lucifer indompté.

Essayons maintenant de résumer les deux traits essentiels de cette nature unique en son genre. D'une part un fonds illimité de désir, d'orgueil et de domination; de l'autre un vaste intellect, doué des plus merveilleuses facultés esthétiques et d'un idéalisme transcendant. — Entre ces deux extrêmes se débattait incertaine la divine Psyché, ce que nous appelons : Vâme; et avec elle cette aspiration de l'être spirituel à la pureté, à la bonté, à la perfection, qui seule peut ennoblir la nature inférieure, l'attirer peu à peu vers les hauteurs de la spiritualité et de l'intelligence divine.

L'homme avec ses passions déchaînées et l'intellect avec ses pouvoirs supérieurs furent donc en Wagner comme deux natures opposées cherchant leur trait d'union. Ses œuvres furent ainsi une série de tentatives pour joindre et réconcilier ces deux éléments contraires. Comme artiste, Wagner ressemblait à un puissant magicien capable d'évoquer toutes les passions humaines par les incantations de la musique et le ressort du drame. Comme penseur, il avait quelque chose du démon qui cherche à concevoir l'ange par la force de l'intellect, et qui, malgré ses étonnantes facultés, souffre sous le poids de sa nature et aspire à la délivrance. Ce désir est le fil qui relie ses œuvres.

Le premier type qu'il invente est celui du Hollandais, du marin désespéré, maudit par son orgueil et que sauve le dévouement d'une femme. — Tannhaûser aspire des profondeurs de la

sensualité à Tamour vrai, et c'est encore l'amour et le sacrifice d'une femme qui le sauve de la damnation du Vénusberg, — Dans Lohengria^ inspiration merveilleuse, le monde divin apparaît, l'ange se révèle dans le héros. Mais il n'est pas compris de celle-là même qui l'avait pressenti et appelé. L'ange se retire dans son inaccessible solitude; Eisa, l'âme malheureuse expire; et nous restons sous l'impression navrante que l'idéal n'est qu'un rêve. — Après avoir achevé cette œuvre, Wagner tomba sous l'influence de la philosophie pessimiste de Schopenhauer, et cette influence se combine curieusement avec la phase la plus païenne de sa vie et de sa pensée. Malgré la splendeur des œuvres que créa sa forte virilité, on trouve au fond de ces tableaux débordants de vie et ruisselants de lumière, les teintes crépusculaires d'un pessimisme assombrissant. Tristan et Iseult est une peinture admirable de l'amour-passion ; mais c'est un amour qui aspire à l'anéantissement plus qu'à la renaissance. — La tétralogie des Nibelungen est un essai de cosmogonie ; mais ce qu'il y a de caractéristique, c'est que le dieu Wotan, qui a conçu le monde, abdique de guerre lasse et que le génie de l'Amour, représenté par Brunehilde, meurt trahi et sans espoir.

Après avoir parcouru ainsi sa phase païenne, Wagner parvenu au seuil de la vieillesse, changea encore une fois de direction et résolut d'aborder face à face le problème du christianisme par la légende du Saint-GraaL Ce n'est pas qu'il

eût changé le fond pessimiste assez noir de sa philosophie. Mais en lui l'Inspiré, le génie intuitif et créateur, qui est le moi occulte et divin, surpassait de beaucoup le philosophe spéculatif. Parvenu à la vieillesse, au seuil solennel du mystérieux Au-delà^ il prêta une oreille plus attentive à la Psyché profonde de son être. Son esprit se tourna de plus en plus vers cette régénération spirituelle, tourment secret de sa vie, but suprême de l'homme et de l'humanité. C'est sous l'empire de cette pensée qu'il écrivit le poème et la musique de Parsi^al. Il donna ses dernières forces à cette composition qui couronne noblement et magnifiquement son œuvre.

Il avait déjà touché au Saint-Graal dans Zohengrin *, conception transcendante par la beauté de l'inspiration comme par l'harmonie de l'ensemble. Mais là, il ne nous avait montré le temple des élus que de loin, dans une sorte de vision intérieure, et sous l'image brillante d'un de ses messagers.

Dans Parsifal il a voulu nous faire assister à la conquête du Graal, nous introduire dans le sanctuaire, nous dévoiler son secret. Résumons sa conception dans ses traits essentiels.

Parsifal a été élevé par sa mère dans un pays perdu. La pauvre femme a ses raisons pour cela. Le père de l'enfant, Gamuret, a été tué dans un combat, et Douloureuse (c'est le nom français dont Herzeleide est la traduction libre), ne veut

* Voir le chapitre iv pour l'origine et le développement de la légende du Saint-Graal.

pas que son fils unique ait le même sort. Elle se retire donc dans une grande solitude pour que Parsifal ne sache rien du monde et de la chevalerie. Mais rinstinct guerrier est très vivace dans Tenfant. Il s'est fabriqué un arc et court les bois en chassant. Un jour l'adolescent rencontre trois hommes à cheval, qui lui semblent plus beaux que des soleils, tant leurs armures reluisent dans la forêt. Il leur demande qui ils sont. Ceux-ci éclatent de rire et partent au galop. Il se met à courir pour les rattraper; mais impossible de les suivre. Alors Parsifal oublie sa chaumière natale, sa mère, le monde entier pour une seule pensée : revoir les chevaliers et se faire chevalier lui-même. Depuis ce jour, il court le monde, l'arc en main, vivant de chasse, dans un accoutrement misérable.

Après bien des aventures, le naïf ignorant arrive dans le domaine du Saint-Graal. C'est ici que Wagner fait commencer son drame ou plutôt son mystère,

Parsifal pénètre sous de beaux ombrages et voit des hommes graves en manteaux blancs qui se promènent. Leur aspect l'étonné et l'intimide. Soudain un beau cygne passe à grand vol sur un étang. Instinctivement Parsifal tend son arc et lui décoche une flèche. Mais aussitôt des jeunes gens saisissent le profanateur et le mènent devant un homme âgé, une sorte d'écuyer à barbe grise. Celui-ci, au lieu de frapper le coupable, lui reproche sa cruauté; puis il ramasse l'oiseau taché de sang et montre au meurtrier le regard

brisé du cygne mourant. Parsifal, ému d'un nouveau genre d'émotion, brise son arc en deux et le jette par terre.

Au même instant, une solennelle sonnerie de cloches retentit au loin. L'homme âgé prend Parsifal par le bras et l'emmène . Il semble au jeune homme qu'il marche comme dans un rêve ou plutôt que le paysage marche à sa rencontre. Car insensiblement les voûtes de la forêt se changent en masses montagneuses. Ils passent par d'énormes couloirs à colonnes massives taillées dans le roc. Le son des cloches devient toujours plus fort. Enfin Parsifal se trouve dans une basilique romane. La lumière tombe d'une coupole byzantine sur un autel vide. Des chevaliers entrent deux à deux en longue file, casque en tête, habillés d'une chemise blanche et d'un manteau rouge. Des adolescents les suivent vêtus de bleu et de blanc. Tous ces hommes chantent à haute voix; ils célèbrent le dernier repas et le martyre du Seigneur. Puis tous se rangent dans un ordre majestueux ; les chevaliers font cercle autour de l'autel. On y dépose une arche et tous se mettent à crier : « — Amfortas ! Amfortas ! Montre-nous le Saint-Graal ! » Alors un homme qui semble le roi des chevaliers, répond : « — Je ne peux pas. j'en suis indigne. Pécheur, j'ai aimé la pécheresse ; j'ai succombé à la tentation. Je souffre de mon désir, et dans la souffrance je désire toujours!... » En même temps, il montre une blessure qui saigne à sa poitrine, avec les signes d'une douleur affreuse. Alors une voix

254 l'œuvre de richard WAGNER

terrible sort du fond de la basilique comme d'un tombeau et s'écrie : « — Amfortas! mon fils Amfortas ! malheureux pécheur, pour ton châtiment, fais ton office ! » Malgré lui, Amfortas, pâle comme un mort, va prendre au fond de l'arche un vase de cristal et l'élève dans les airs. Aussitôt le Hquide qui remplit le vase, se met à reluire d'une couleur pourprée. Sous ses rayons tout le temple se teint de rouge, pendant que les chevaliers murmurent à voix basse : « Ceci est le sang du Christ ! » Alors il semble à Parsifal que de ce vase sort une voix plaintive, mystérieuse, une voix sans paroles, comme une mélodie de tendresse et de souffrance ineffable. Il porte violemment la main à son cœur comme sous le coup d'une douleur subite. Cependant le roi malade est retombé sur sa litière, les chevaliers s'éloignent, l'église est vide. Parsifal est toujours là, cloué en terre, l'air stupide. Tout cela lui semble un rêve, il n'a rien compris à ce qu'il a vu. Le vieillard à barbe grise, le serviteur fâché, croyant qu'il a affaire à un sot, le pousse hors de l'église d'un ton bourru. Mais dans le silence du sanctuaire, une voix céleste répète la promesse mystique :

Un pur, une âme simple, Rendue voyante par la pitié, T'apportera la délivrance.

Or, ce que Parsifal ne sait pas, le voici. Le vase merveilleux est celui dans lequel le Christ a célébré son dernier repas avec ses disciples et

dans lequel Joseph d'Arimathie a recueilli son sang. Après la mort du Sauveur le vase disparut. Des anges le rapportèrent du ciel avec la lance qui perça les flancs du Rédempteur. Ils confièrent ces saintes reliques, source des plus hautes vertus chevaleresques, à un pieux chevalier du nom de Titurel. Celui-ci fonda pour la garde du trésor Tordre des chevaliers du Saint- Graal. A sa mort, son fils Amfortas lui succéda. Mais déjà un ennemi redoutable méditait la perte de la communauté. Le païen Klingsor avait ambitionné les honneurs de Tordre, dont la première condition est la chasteté. Ne sachant se vaincre, il n'avait rien trouvé de mieux pour se rendre digne du Graal que le moyen d'Origène ^. La communauté indignée repoussa un homme qui avait cru parvenir à la sainteté par la mutilation. Cependant Klingsor, versé dans les sciences occultes, était un grand magicien. Il fit sortir de terre un château de perdition rempli de filles charmantes, qui attirèrent les chevaliers dans leurs filets. Une fois séduits, amollis, ils sont perdus pour le Graal et ses hautes missions. A mesure que la forteresse des purs se dépeuple, le château de perdition se remplit. Amfortas a voulu combattre Tennemi avec la lance sacrée qui donne la victoire. Mais Klingsor lui oppose une femme d'une beauté irrésistible; Amfortas lui aussi, a succombé à la tentation. Pendant

« Celte idée est toute de Wagner. On n'en trouve aucune trace ni dans les Perceval français, ni dans le Parcival de Wolfram d'Eschcnbach.

2r»6 l'œuvre de richard WAGNER

qu'il s'oubliait aux bras de l'enchanteresse, Klingsor s'est emparé de la lance, en a frappé le roi et lui a fait une blessure incurable. La lance est au pouvoir de l'ennemi, l'ordre est compromis, le Graal menacé. De là l'effroi des chevaliers et la douleur du roi malade.

Ce dont Parsifal se doute bien n^oins encore, c'est que lui-même est destiné à remplacer Amfortas dans sa royauté spirituelle. Mais pour cela il faut qu'il subisse à son tour la tentation et qu'il résiste à la puissante magicienne. Tel est l'objet du deuxième acte.

Qui est cette femme étrange et dangereuse?

Elle se nomme Kundry, et a comme deux âmes, deux existences diverses qui alternent l'une avec l'autre. Dans sa phase voluptueuse, rien n'égale l'âpreté de ses désirs triomphants. Elle possède pour les satisfaire toutes les langueurs d'une séduction profonde. Quand son but est atteint, quand l'homme séduit sort de ses bras, elle le méprise et le quitte avec un rire de démon et de damnée. — Dans sa phase de repentir, elle éprouve un besoin fiévreux de s'humilier, de servir les bons. Elle s'habille misérablement, s'enlaidit à plaisir et sert les chevaliers du Graal, leur apporte des baumes dans son costume de sorcière sauvage. Mais cela ne sert à rien; ce demi-repentir est impuissant. Vient l'heure où un sommeil lourd et léthargique s'empare de tous ses membres; et le magicien, j'allais dire le magnétiseur Klingsor, qui de loin la guette et l'endort, a seul le pouvoir de la réveiller

pour l'asservir de nouveau à sa vie de luxure et de damnation.

On assiste au commencement du deuxième acte à l'un de ces réveils terribles. Nous sommes au château de perdition, dans l'intérieur d'une tour ouverte par le haut. En bas tout est sombre, à gauche une sorte d'abîme noir. Klingsor s'approche du trou, y jette de l'encens qui ressort en vapeurs bleuâtres. Puis avec de grands gestes, il commence son évocation.

« Sors du gouffre ! Arrive ! A moi ! ton maître t'appelle, toi l'innommable : diablesse originaire! Rose de l'enfer 1 Jadis Hérodiade, aujourd'hui Kundry ! Stryge, charmeuse, vampire de volupté ! à moi I à moi 1 » Une femme superbe sort lentement du gouffre. Une lumière magique caresse et moule les formes luxuriantes de son corps de neige. Sous l'évocation, elle pousse des gémissements et des cris de détresse comme dans un cauchemar. Elle résiste, a horreur d'ellemême, elle ne veut pas, elle injurie le démon. Mais le magicien lui montre en perspective une victime attrayante sous forme d'un jeune homme vierge. Un dangereux sourire effleure les lèvres de Kundry. La voilà réveillée tout à fait. « Il est beau l'enfant, le voici qui vient », dit Klingsor, et la femme a disparu. Déjà elle se prépare à son ministère de séduction.

Sur un signe de Klingsor, la tour s'enfonce sous terre avec le magicien. A sa place surgit un jardin aux plantes tropicales. Une trentaine de jeunes filles, dont les vêtements ressemblent

35^ l'œuvre de richard WAGNER

à (la grandes Qeurs, accourent afTolées. Ce sont les liclles qui ont vu leurs chevaliers blessés et renversés par un larouche envahisseur. Courant Çà et là, elles jettent des cris d'épouvante. Car le vainqueur accourt, et c'est Parsifal. Voyant que le beau naïf ne leur fait ni mal ni injure, elles rient de leur peur et passent de la gaieté à la coquetterie. Elles entourent l'innocent de leur troupe enjôleuse, le pressent de naïves agaceries, de caresses enfantines. C'est à qui lui toui:hera le menton, lui jettera les bras autour des épaules. « II est à moi ! à moi ! non, à moi I » Parsifal à demi impatienté se défend comme un homme envahi par une végétation gênante et capileuse. Mais la voix de Kundry, douce et It'iitatrice, sort d'un bosquet et appelle Parsifal

pai

son nom. Aussitôt les fUles fleurs s'arrêtent.

Aussi promptes à l'effroi qu'au plaisir, aussi vite fanées qu'écloses, elles cèdent le pas à la puissante magicienne. « Grand foui » c'est leur dernier mot et elles s'enfuient d'un rire ironique et perlé.

Kundry apparaît demi-couchée sur un Ut de llcurs. Parsifal étonné, lui demande comment elle sait son nom. « Je t'attendais et je sais bien des choses que tu ignores, » dit-elle d'une voix alaiii[uie de rêve. Et elle se met à parler à Parsifal de son enfance, de sa mère. Car elle sait sa vie mieux que lui-m(^me. Elle lui rappelle les folles caresses de Douloureuse lorsqu'elle retrouvait son enfant égaré dans les bois. « Dis-moi, ajoute-t-elle en souriant, ces baisers là ne te

faisaient-ils pas peur? » Avec le charme de ces souvenirs, la palpitation du cœur féminin s'insinue au cœur du jeune homme comme une mélodie triste et suave. Mais lorsque Parsifal apprend de la bouche de Kundry que sa mère est morte de chagrin après la fuite de son fils, il tombe à genoux, submergé de remords et de douleur. Il commence à comprendre qu'il a vécu jusqu'à ce jour comme un fou sans mémoire et sans conscience. Kundry profite de ce moment, enlace doucement le cou de l'orphelin et lui promet la fin de ses peines par la révélation de l'amour qui donne le bonheur avec la connaissance. Elle se penche sur lui. Parsifal attendri se prête innocemment à ce long baiser; mais son feu inattendu le pénètre d'une douleur terrible. Tout à coup, il s'arrache, se lève avec tous les signes de l'épouvante et porte la main à sa poitrine. Il sent comme un fer chaud à son cœur; c'est la blessure d'Amfortas qui le brûle lui aussi; il a compris son mal. Les flèches du désir qui l'ont traversé lui révèlent instantanément la profondeur du mal dont souffre le roi déchu du Graal. La Volupté mère des douleurs lui révèle toute la Douleur humaine. Tous ces êtres qui croient jouir, comme ils souffrent, comme ils crient après la rédemption! Et par-dessus leurs voix, il entend la voix ineffable mais navrante du Sauveur profané par des mains indignes* C'est la révolution d'une âme dans l'orage de la sympathie. Il devine, il voit, il sait — et voici qu'il priel

200 l'œuvre de RICHARD WAGNER

A partir de ce moment, les rôles changent.

Kundry va de l'étonnement à l'admiration. Elle s'enflamme à mesure que Parsifal se refroidit en s'affermissant dans sa résolution. La sympathie i

voyante est plus forte que la passion aveugle. j

Elle a beau s'approcher de lui, caressante, auda- ^

cieuse et plonger dans ses yeux son regard qui 3

darde une flamme inquiète. Il la repousse : f

« Arrière corruptrice ! loin de moi 1 à jamais ! » ^

Alors Kundry s'exaspère, sa passion devient j

de la folie. Elle est sûre maintenant que l'amour de cet homme étanchera sa soif, la sauvera pour toujours. Mais Parsifal a compris que pour mettre fin à la souffrance, il faut en tarir la source. Hors d'elle, la femme dépossédée bondit de fureur et appelle Klingsor au secours. Le magicien se montre sur une terrasse et jette la lance sacrée contre le téméraire qui le brave. Mais celle-ci, reconnaissant un maître demeure suspendue sur la tête d'un Pur et d'un Fort. Parsifal la saisit et trace dans l'air le signe de la croix. Aussitôt jardin, castel et magicien s'effondrent avec un immense fracas comme par un tremblement de terre. Kundry pousse un grand cri et tombe sur le sol changé en désert aride.

Après cette lutte victorieuse contre l'enfer du magicien, le troisième acte s'ouvre comme une idylle de paix et de rédemption. Nous sommes dans un paysage printanier, au milieu d'une prairie parsemée des premières fleurs, à la lisière d'une forêt ombreuse, d'où s'échappe une source

claire. Le vieil écuyer de Titurel, Gurnémanz, s'est fait anachorète. Il sort de sa hutte; car il a entendu un profond gémissement, un soupir d'angoiss9 derrière le. buisson. Il approche ; et voit Kundry endormie là d'un sommeil léthargique. Il la relève inerte comme un cadavre, lui frotte les mains et l'asperge d'eau. Enfin elle ouvre les yeux. Gurnémanz, qui l'a souvent retrouvée ainsi et qui ne sait rien de sa vie de péché, remarque cette foisci une différence. Rien de sauvage ni de fiévreux; elle est humble et triste. Elle porte la robe brune des pénitentes, une corde en guise de ceinture et arrange soigneusement ses cheveux épars.

Aux questions paternelles de Gurnémanz, elle répond par un geste de soumission, en disant : « Servir... je veux servir. » Puis elle prend une cruche et va puiser de l'eau à la fontaine comme la dernière des servantes. A ce moment, un chevalier vêtu d'une armure noire, entre à pas lents, visière abattue et lance baissée. Sa démarche sévère annonce la tristesse. Gurnémanz lui demande s'il est égaré ; l'inconnu s'assied comme un hoiiime épuisé de fatigue et hoche la tête. A toutes les questions, il répond par le silence, « — Sais-tu bien, lui dit enfin le vieillard, que tu viens d'entrer dans le domaine du Saint- Graal et que ce jour est le vendredi saint? » A ces mots, le chevalier noir se lève; découvre son visage et plante sa lance en terre, puis il s'agenouille dans une prière fervente, les yeux levés sur la pointe de l'arme. — Gurnémanz a reconnu Parsifal ; il comprend que cette lance

a62 l'œuvre de RICHARD WAGNER

est la lance merveilleuse enfin reconquise, que le simple d'autrefois est devenu par de longues épreuves l'élu d'aujourd'hui et s'abandonne à un transport d'admiration. Kundry détourne la tête. Parsifal, ému de joie et de reconnaissance, — car pendant des années il avait vainement cherché à retrouver le chemin du Saint-Graal, — s'est rassis au bord de la source. Avant de remonter au temple, le vieil ami de Titurel veut consacrer son nouveau maître comme roi du Saint-Graal. Il lui ôte le casque et l'armure noire; Parsifal se laisse faire et se présente à nous, tête nue, dans la tunique blanche des chevaliers sans tache. Tandis que Gurnémanz oint la tête de l'initié du Christ, Kundry en nouvelle Madeleine, s'agenouille, lui lave les pieds, les arrose d'une huile précieuse et les essuie de ses longs cheveux. Il la regarde avec surprise, et après quelques paroles consolantes, verse sur sa tête l'eau purifiante du baptême puisée à la source. Une paix profonde, une douceur inconnue inonde l'âme de la femme repentie. Elle courbe la tête jusqu'à terre et paraît sangloter ; mais ces larmes sont le premier instant de bonheur de sa vie. — Parsifal lui aussi paraît transfiguré. Il regarde aux alentours : la prairie brille de rosée, les herbes et les bourgeons rayonnent d'un éclat insolite, les fleurs lui parlent avec une grâce enfantine. Il s'étonne de tant de joie un jour de tristesse; il trouve que la nature devrait pleurer et non sourire à l'anniversaire de la mort du Seigneur. Mais Gurné-

manz lui répond : Ce sont les larmes du repentir qui couvrent la pelouse, et sous cette rosée, l'herbe et la fleur relèvent la tête. Toute créature aspire au Rédempteur et tressaille de joie devant THomme purifié. » Une mélodie large, d'une suavité insinuante, connue sous le nom de charme du vendredi saint, accompagne ce dialogue et va mourir dans un sanglot de félicité.

Parsifal venu en pénitent, se lève maintenant en roi du Graal, dans la plénitude de sa force et de sa sérénité. Il brandit la lance et fait signe au vieillard et à la femme de le suivre. Tous trois montent au sanctuaire.. La scène se transforme comme au premier acte. Les cloches byzantines retentissent de nouveau, au haut de la montagne. Nous montons, nous montons à travers les entrailles du roc; et nous revoilà dans la basilique, au milieu de l'assemblée solennelle des chevaliers. Parsifal entre, suivi de Gurnémanz et de Kundry. Il trouve Amfortas, le roi déchu, en proie à un accès de désespoir et demandant la mort à ses compagnons. Mais Parsifal touche sa blessure avec la pointe de la lance merveilleuse, et Amfortas est guéri. Alors le nouveau roi monte les marches de l'autel et saisit le vase de cristal. Pendant qu'il l'élève au-dessus de sa tête, la coupe se colore comme au premier acte,, mais d'un rouge plus ardent. La lumière pourpre enveloppe les chevaliers et sa gloire les inonde d'un baptême de feu. Aux accents d'un chœur mystique, une colombe blanche et lumineuse descend du haut de la coupole et vient planer sur

264 l'œuvre de richard WAGNER

le Saint-Graal. Kundry a rendu le dernier soupir sur les marches de l'autel.

Le rideau se ferme sur ce tableau symbolique de la rédemption par la sympathie et l'amour divin.

Parsifal n'est pas seulement le plus beau drame religieux des temps modernes. Comme le dit à merveille M™® Emilie de Morsier dans sa belle étude * ; « C'est une œuvre q^i atteint jusqu'au fond de l'âme et de l'esprit. » La Religion et l'Art sont d'essence diverse. Dans une société idéale, ils marcheraient d'accord, mais jamais l'un ne pourra remplacer l'autre. Car la vraie Religion est la mise en œuvre du Divin au cœur des hommes comme dans l'organisme social; l'art véritable est la représentation vivante de cette même vérité divine par la splendeur du Beau. Le Parsifal de Wagner réalise le rêve du

* Parsifal et Vidée de la Rédemption par Emilie de Morsier (chez Fischbacher, 1893). — Je ne saurais trop recommander ce travail captivant à ceux qui veulent pénétrer dans les arcanes les plus profonds de Parsifal. Ce drame religieux y est étudié dans « sa signification ésotérique » et le Mystère chrétien y est mis en rapport avec la philosophie hindoue. Les beautés spirituelles de l'œuvre sont pénétrées et mises en lumière dans ces pages vibrantes d'émotion par une âme voyante, qui a traversé elle-même les vérités transcendantes grâce à cette intuition de la sympathie qu'on a justement nommée la Religion de la souffrance. — A peine est-il besoin de rappeler ici le beau livre de M. Kuflferath, où Parsifal est étudié au triple point de vue légendaire, poétique et musical. — M. Alfred Ernst lui a aussi consacré un chapitre remarquable dans son savant livre : l'Œuvre poétique de Richard Wagner. — Je citerai encore l'intéressa nie brochure : Trois moments de la pensée de Richard Wagner : L'Anneau du Nibelung, Tristan et Yseult^ Parsifal, par Marcel Hébert. Cette étude contient quelques aperçus neufs et d'une grande justesse sur le développement philosophique du maître.

Mystère moderne. Il est le Jiat lux de TArt élevé à la hauteur de la Religion universelle. Essayons d'en résumer les caractères dominants.

Le drame de la rédemption se joue autour de quatre personnages qui vont du fond du mal au sommet du bien. Klingsor^ le luxurieux et l'ambitieux, a cru mériter le Saint-Graal en se mutilant. Repoussé par le Temple, il devient le mauvais magicien, le type de la perversité intellectuelle qui cherche la jouissance dans la corruption des autres. C'est l'être humain, mutilé non-seulement au physique mais encore au moral de toute compréhension du bien et voué par avance à l'infaillible destruction parce qu'il ne sait que détruire les autres. Kundry représente la Femme en sa double phase de Séductrice et de Repentie, ardente et faible, passionnée et passive, mais aspirant à l'Amour divin du fond de ses amours décevants. Amfortas est l'homme qui a compris le Divin et qui aspire à la sainteté, mais qui demeure esclave de ses passions. « Je souffre de mon désir, et dans ma souffrance je désire toujours. » — Parsifal^ le simple et le pur, raconte l'histoire de l'Ame depuis l'ignorance jusqu'à la toute-science. Il illustre cette vérité que la sympathie consciente et active conduit à l'intelligence des derniers mystères, à la perfection. La mort du cygne lui a fait comprendre la souffrance universelle et la loi de solidarité qui unit tous les êtres. La vue d' Amfortas lui a révélé la souffrance humaine en ce qu'elle a de plus aigu, l'aspiration impuissante à la déll-

266 l'œuvre de richard WAGNER

vrance. La tentation de Kundry lui fait saisir la source même de ce mal, en son propre cœur et en celui des autres, dans le désir. L'ayant terrassé par la grandeur de sa pitié, il reconquiert la lance, la volonté souveraine et revient en vainqueur à Montsalvat, pour être couronné roi du Graal.

Voici, sur ce drame, la conclusion lumineuse de M"^® Emilie de Morsier, le plus voyant parmi les interprètes de Parsifal : « Le mystère du salut s'est accompli à un triple point de vue. Parsifal a sauvé Amfortas parce que, en prenant sur lui la douleur du roi pécheur, il a conquis le pouvoir que confère l'Amour parfait de guérir et de consoler. En cherchant à retrouver le Graal, il ne poursuivait pas le rêve d'un bonheur personnel, mais il répondait à l'appel de la douleur humaine qui avait retenti jusqu'au fond de son cœur. Il a sauvé Kundry par le rayonnement de sa pureté qui, rencontrant l'aspiration d'une âme égarée, l'entraîne dans la sphère de la vérité et du grand Amour. Ainsi le Pur et le Simple se sauve luimême en devenant le Sauveur des autres. Par la sainte Pitié, il s'est élevé au foyer de l'Amour divin, il s'est uni à la source de toute vie, à l'Esprit pur et devenu un avec lui, il participe à sa force, à ses vertus, à son pouvoir créateur. Tel le sens profond des paroles ultimes : « Rédemp^ tion au Rédempteur! »

Un mot encore sur la musique de ce drame merveilleux. Les harmonies de Parsi^al ont une beauté d'outre-tombe, voilée d'une lumière astrale

et en quelque sorte surnaturelle. Le tissu harmonique y est d'une transparence et d'une fluidité, le coloris instrumental d'un fondu et d'une morbidesse qui tiennent du rêve et de la vision. « On ne sait avec quoi cela est fait me disait un jour un illustre compositeur français; c'est du Corrège orchestré. » En effet l'harmonisation et l'instrumentation deviennent ici le dernier mot de l'alchimie des timbres et des sons. Cette musique nous fait vivre dans une région intermédiaire entre la terre et le ciel, où l'âme à demi dégagée du corps est devenue moins opaque et pour ainsi dire translucide. Les passions infernales et les célestes ardeurs y vibrent avec des nuances subtiles et une intensité douloureuse. L'innocence naïve du héros vierge, du chaste fou, sa sympathie poignante pour tout ce qui souffre ; la rudesse grondeuse et loyale du vieux Gurnemanz; les séductions, les rires démoniaques, les repentirs et les sanglots de la pécheresse, les râles de son âme mourante et de son désir submergeant; les enchantements diaboliques du mauvais magicien qui ressemblent à des mouvements giratoires d'esprits élémentaires et de salamandres en des flammes agiles ; les remords lancinants d'Amfortas dont tous les efforts pour s'élever à la pureté spirituelle n'aboutissent qu'à le faire retomber sous le joug du désir; la montée laborieuse vers Montsalvat à travers les entrailles du rocher, où l'orchestre, en son rythme tragique de marche funèbre, semble soulever comme une montagne la douleur du

monde entier; enfin les splendeurs de la foi, les cantiques ravissants, les extases du temple, où le sang vivant du Rédempteur reluit et fulgure sur les Initiés dans la coupe divine du sacrifice et fait descendre par son immense amour la Colombe du Saint-Esprit sur les âmes adorantes et palpitantes ; tous ces sentiments sont figurés par des motifs aux traits suaves et précis comme les peintures mystiques de Memling. Ils traversent tout le drame en des formes presque invariables, mais ils se colorent et s'embrasent d'harmonies de plus en plus ardentes jusqu'à la transfiguration suprême. Et sur l'ensemble plane avec une mélancolie douloureuse, une douceur attendrie la plainte du Sauveur qui se résout à la fin en un hymne céleste.

Quand j'entendis pour la première fois Parsifal — c'était en i883, peu après la mort du maître — j'eus l'impression d'écouter un Requiem que Wagner se chantait à lui-même. Et, dans le chant du cygne de ce génie prodigieux, il y avait une tristesse infinie, mais aussi une délivrance, une paix suprême. On y sentait comme l'ombre envahissante du tombeau, mais traversée par »

une grande lumière d'au-delà, par une blancheur j

sublime de résurrection.

DANS l'histoire DU THEATRE

Les efforts du passe renferment les lois de Tavenir.

J'ai fini de parcourir la série des œuvres dramatiques du poète compositeur. En voulant donner une image de ces créations avec le seul et faible secours de la plume, j'ai peut-être tenté un essai aussi chimérique que celui de faire voir une lanterne magique sans lumière. La lumière intérieure de ces œuvres, en -effet, c'est la musique. C'est elle qui en anime les figures, en illumine toutes les parties, en fait resplendir le sentiment intime. Sans elle ces tableaux aux couleurs intenses risquent de n'être plus que de pâles grisailles. Ai-je réussi à mettre en relief leur côté plastique, à en faire deviner la vie impétueuse et variée, à en marquer le sens profond et souvent lumineux? Je ne sais. Quoi qu'il en soit, ces drames, où de hauts types humains se manifestent sous les formes énergiques et dans le cadre hardi du mythe, constituent un groupe à part et se rangent parmi les plus élevés dans le monde

des libres créations poétiques. Embrassons maintenant Tensemble de l'œuvre d'un seul coup d'oeil; tâchons d'établir sa place dans l'histoire du drame en général, de saisir sa portée vis-àvis du théâtre contemporain. Résumons enfin la carrière de l'artiste et voyons l'idée qui s'en dégage.

On croit généralement que, dans sa réforme, il ne s'agit que d'un nouveau système d'orchestration et de déclamation dramatique. Mais ce n'est là qu'un détail, un côté extérieur dans l'œuvre de ce maître. La pensée qui l'anime est beaucoup plus vaste et plus audacieuse, le but qu'il poursuit bien plus élevé. Ce dont il s'agit n'est rien moins qu'une réforme de l'institution théâtrale elle-même, sa réédification sur une base nouvelle. Puisque cette idée est entrée désormais dans le domaine des faits, nous l'examinerons à la lumière des deux grands exemples que nous a légués le passé et qui nous éclairent encore.

L'histoire du théâtre ne nous offre, dans la série des temps, que deux types principaux du drame, entièrement distincts, absolument originaux. Tous les autres procèdent de ces deux modèles incomparables et peuvent s'y ramener : c'est d'une part la tragédie grecque, de l'autre le théâtre de Shakespeare.

La tragédie athénienne fut le fruit unique de la plus complète des civilisations, qui lui apporta le concours de toutes ses forces. Nous trouvons

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en elle le résumé des arts helléniques florissant depuis de longs siècles, en un mot Fœuvre collective d'un peuple qui mit son orgueil dans Texpression de la beauté humaine, et d'une religion naturaliste qui, dans sa libre croissance, se couronna d'elle-même par la fleur de l'Art vivant. L'instinct mimique s'était manifesté chez tous les peuples, mais le théâtre, auquel nous revenons sans cesse comme à la norme du vrai dans l'idéal, naquit chez les Grecs. Eschyle, le citoyen d'Athènes, le combattant de Marathon, l'initié d'Eleusis, Eschyle poète, musicien, acteur, machiniste, architecte, décorateur, le créa de toutes pièces en imaginant son théâtre de bois ^ qui devait porter l'Olympe et la terre, et en y montant lui-même avec le masque d'Oreste ou de Prométhée. Mais les éléments qui lui servirent, les arts dont il s'empara d'une main si créatrice lui étaient fournis par l'éducation ascendante de sa nation à travers quatre ou cinq siècles. Y concoururent : d'abord la Danse, cette fîère Muse qui ouvre en Grèce le cortège des arts, sculpture vivante, pantomime expressive et nuancée ^, fortifiée par les exercices de la palestre, développée par les fêtes religieuses et nationales ; — ensuite la lan-

* Ce théâtre de bois servit sans doute de modèle au théâtre de pierre que la ville d'Athènes fit construire du vivant d'Eschyle au sud de l'Acropole et dont les ruines sont connues sous le nom de Théâtre de Bacchus.

2 Si nuancée que les savants ont pu retrouver les noms de deuo! cents danses grecques ayant toutes plus ou moins le caractère pantoraimique.

gue d'Homère assouplie, enflammée par des centaines de poètes originaux; — puis les rythmes et les mélodies de la poésie chorale ; — enfin comme force fondamentale, génératrice de la tragédie, qui devait refondre tous ces éléments dans son brûlant foyer : l'enthousiasme profond, régénérateur du chœur dithyrambique, la terreur sacrée des vieux cultes et le souffle sublime des Mystères.

Si nous jetons un regard dans ce fond mystérieux, devant lequel se dresse la tragédie grecque, comme la prêtresse inspirée de Delphes, assise sur son trépied devant le gouffre qui plonge aux abîmes de la terre, si nous essayons de résumer d'un seul mot sa glorieuse histoire, nous dirons qu'en elle le monde humain est sorti du monde divin. Le héros s'y reconnaît ouvertement comme fils des dieux. Qu'on se rappelle (avec l'aide des bustes et des statues) les principales divinités olympiennes, dont les traits si puissants flottent cependant dans un vague grandiose et dont l'haleine semble avoir la force et la régularité des choses éternelles. En chacune de ces têtes nous parle une face de la nature. Qu'on jette ensuite un coup d'œil sommaire sur les personnages de la scène grecque, et l'on trouvera que chacune de ces divinités s'y reflète dans un cycle de héros, comme un père ou une mère dans un groupe d'enfants. Le lien moral subsiste, lors même que la mythologie n'établit point la filiation. Zeus respire dans Hercule, Ares dans Achille, Diane dans Iphigénie, Apol-

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Ion dans Hippolyte ou dans Oreste, Aphrodite dans Phèdre ou dans Médée. A chaque héros, à chaque héroïne nous pourrions trouver un aïeul dans rOlympe. Rayonnant, heureux est le dieu; l'homme souffrant, accablé, mais combien noble et touchant dans sa souffrance ! D'abord, purement passive sous la loi du Destin, cette souffrance s'insurge parfois et devient la lutte entre le monde divin et le monde humain. Dans Cassandre elle s'élève jusqu'à la conscience de l'injustice, dans Antigone au sacrifice volontaire; et ici les dieux sont vaincus, dépassés. Les Olympiens n'en sont pas moins les puissants générateurs du peuple tragique. De même qu'ils dominent la cité du haut des temples, on dirait que leurs effigies colossales entourent le théâtre d'un mur magique qui le défend de tout ce qui est vulgaire. Quand le magicien Dionysos frappe la terre de son sceptre florissant, des héros en jaillissent, mais il évoque en même temps les dieux pour envelopper les hommes de leur lumière. Ainsi les personnages de la tragédie dionysienne sortent des entrailles de la nature et planent pourtant dans une région supérieure à la réalité et à l'histoire.

Fi(jurons-nous maintenant l'aspect du théâtre lui-même et l'appareil de ces représentations extraordinaires. Tout y répondait à cette simplicité, à cette majesté surhumaine qui fut le caractère dominant de la tragédie grecque. Ces représentations n'avaient lieii, comme on sait, qu'une fois par an, à la fête du printemps qu'on nommait

les grandes Dionysiaques, Bacchus, retiré, disait-on, au fond de la mer, près des Muses, ou engourdi dans les montagnes d'un sommeil hivernal, revenait avec son brillant cortège, réveillant campagnes et cités, au son des danses, des flûtes et des cymbales. Réveil immense, réveil de la nature, des hommes, des dieux euxmêmes. La cité mélodieuse, les temples semés de fleurs saluaient en lui : « Dionysos Ubérateur! » Libres, tous l'étaient en effet ce jour-là, jusqu'aux prisonniers admis à la fête. A ciel ouvert s'élevait le vaste amphithéâtre creusé en partie dans le flanc d'une colline, au sud de l'Acropole. Tout en haut de l'édifice, un portique à colonnades en couronnait le pourtour. Le spectateur, assis sur les gradins à mi-hauteur, embrassait un spectacle grandiose. Par-dessus les deux lignes descendantes qui terminaient à droite et à gauche le demi-cercle de l'amphithéâtre et s'abaissaient vers l'orchestre, le regard apercevait, par-dessus l'édifice, les montagnes lointaines et la mer. Un couloir circulaire interrompait l'inclinaison des gradins à la moitié de leur hauteur, et montrait à ses deux extrémités de gigantesques statues assises, qui se détachaient sur le ciel et semblaient ellesmêmes absorbées dans la contemplation de la scène. Celle-ci, formant une construction à part, s'ouvrait en face comme un enfoncement large mais peu profond, La surface de la scène s'offrait ainsi au spectateur, comme un rectangle allongé. Elle était fermée au fond, soit par un

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temple à péristyle ^ soit par un camp de guerre, ou tel autre paysage peint sur d'immenses décors de bois. C'est sur la bande étroite formée par le proskénion que se mouvaient les personnages tragiques. Le cothurne et le masque les faisaient paraître plus grands que nature et la distance favorisait l'illusion. Ils se présentaient plutôt de profil que de face dans les attitudes sculpturales; la scène semblait ainsi un basrelief vivant. Ils récitaient leurs vers sur un mode qui se rapprochait d'une mélopée, mais avec des intonations variées qui reproduisaient toutes les nuances du sentiment et de la passion 1. Leurs voix, renforcées par l'embouchure métallique du masque, répercutées par l'acoustique savante de la scène, pénétraient jusqu'aux extrémités de l'amphithéâtre. Mais le véritable foyer de ces représentations, c'était l'orchestre. Ce demi-cercle assez vaste était aussi le centre de l'édifice. C'est là que les chœurs chantaient et prenaient leurs évolutions. Il faut nous figurer ces chœurs comme l'âme même de ce drame.

C'est de là que partait la souveraine incantation de la tragédie, qui devait produire une illusion grandissante. Gardons-nous surtout d'imaginer que ces chœurs eussent la raideur insipide de nos chœurs d'opéra. Tantôt tournés vers la scène, lorsqu'ils parlaient aux héros, tantôt vers le spectateur, lorsqu'ils donnaient cours à leurs émotions personnelles, les choreutes offraient

*• Les acteurs devaient s'exercer avec un maître de chant (phonaskos) chargé d'assouplir leur voix (platteïn phonèn).

dans leurs groupements pittoresques et leurs évolutions significatives, tout l'attrait d'une action palpitante. Leur chant qui accompagnait leurs gestes, guidés par les joueurs de flûte, retentissait comme un formidable unisono^ et devait transporter l'esprit du spectateur dans toutes les régions qu'il plaisait au poète de parcourir. C'est là qu'Eschyle osa évoquer les Furies et leur faire mugir cet hymne terrible dont Athènes frissonna, pour les dompter à la fin sous la parole auguste de la déesse vierge et du dieu de Delphes. C'est là aussi que les Océanides venaient se grouper autour du rocher de Prométhée, en murmurant leurs strophes émues, plus douces qu'un frémissement d'ailes et la cadence de la vague marine ; c'est là qu'elles venaient verser comme une rosée céleste leurs larmes mélodieuses aux pieds du Lutteur enchaîné. — L'orchestre était donc le véritable centre de ce drame, son foyer magique, centre musical d'enthousiasme religieux, qui sans cesse faisait sentir la présence des dieux. Les ondes sonores qui partaient de là communiquaient leurs vibrations à tout l'amphithéâtre et préparaient les spectateurs aux apparitions émouvantes ou sublimes du cadre scénique.

Pour trouver après la tragédie l'autre pôle du drame, il nous faut franchir d'un trait vingt siècles et changer contre l'horizon lumineux de l'Attique les bords brumeux de la Tamise, où s'élevait, au xvi® siècle, une large et grossière tour carrée qui se nommait le théâtre du Globe.

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C'est là que Shakspeare et' ses contemporains représentaient leurs pièces. Nous sommes loin du majestueux spectacle de la tragédie. Les acteurs anglais jouent sur une scène où un écriteau, aidé de quelques lambeaux de décors, indique seul le lieu de l'action. Le peuple gronde dans la salle, les seigneurs sont assis tout autour de la scène et se mêlent parfois au dialogue des acteurs. Ce cadre est bien misérable en comparaison de l'autre. Mais quelle vie intense dans le dialogue et dans le jeu de ces acteurs, qui sont vus de tous côtés et doivent atteindre, par conséquent, la perfection de l'art mimique. Nous avons trouvé que le théâtre grec fut l'efflorescence de toute une religion, le chef-d'œuvre d'une civilisation harmonieuse. Le théâtre anglais du XVI® siècle sortit d'un principe opposé ; l'essor puissant de l'individu, son déploiement dans tous les sens. Pour la première fois depuis deux mille ans d'histoire, de guerres, de conquêtes, de mélanges de races, le génie d'action remonte sur la scène, il y fait irruption, il y déborde. En quoi donc l'homme de Shakspeare diffère-t-il du héros de la tragédie grecque ? Làbas, le monde humain sortant du monde divin; ici, l'humanité livrée à elle-même. Là-bas, l'homme antique et simple haussé jusqu'à la taille des héros et des dieux, transporté dans cette région idéale du mythe qui est pour ainsi dire le temple de l'Eternel; ici, l'homme plus compliqué, plus fouillé dans tous les replis de sa conscience, se donnant carrière sur le vaste

champ de Thistoire, ressuscité avec tous les détails de sa vie et tout le fquillis de son entourage. Aucun frein ne le gêne, plus de dieux audessus de lui, son destin est dans son cœur. S'il est en lutte avec quelqu'un, c'est avec lui-même ou avec la société. S'il la brave dans l'exubérance de sa force, c'est pour se briser contre elle, qu'il se nomme Richard III, Macbeth ou Coriolan.

Ici, chœur, musique et chant ont disparu.

Que signifiaient donc le chant, le chœur et la musique dans le drame grec? et pourquoi manquent-ils sur la scène shakspearienne? Les hymnes des chœurs tragiques résonnaient dans le temple de Dionysos comme la voix même de l'éternelle nature, qui sans cesse enveloppe l'homme, qui le berce ou l'épouvante, le domine ou l'inspire. Cette nature partout présente est encore là sans doute, car elle se déploie dans l'homme lui-même avec une vigueur et une variété sans pareille. Nous la contemplons en lui, mais nous n'entendons plus sa voix immédiate, mystérieuse, immense, que le génie de la musique peut seul exprimer. La richesse, la variété de l'individualité humaine est ici bien plus grande que dans le drame grec. Mais, avec l'élément musical, a disparu la suprême puissance idéalisatrice du drame, je veux dire cette force d'embrasser en un moment les plus vastes ensembles et de se transporter dans les régions transcendantes, auxquelles rien ne correspond dans le monde des apparences, mais qui répon-

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