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acteurs. Quand la pièce lui paraissait digne d'un grand effort, lors même qu'elle ne rentrait pas dans son genre, s'il s'agissait, par exemple, de la Vestale de Spontini, du Freichûtz de Weber ou de la Muette d'Auber, rien ne lui coûtait pour obtenir une exécution parfaite. Possédant le génie du drame, il s'occupait de tout, songeait aux moindres détails. Depuis les contre-basses jusqu'aux premiers violons, depuis les choristes jusqu'à la première chanteuse, personne n^échappait à son œil d'aigle. Protée infatigable, démon omniscient du théâtre, il se faisait tour à tour et à la même minute chef d'orchestre, machiniste, régisseur. Il fallait ou quitter la partie, ou subir ses volontés ardentes. Il obtenait ainsi des représentations d'un éclat et d'un ensemble extraordinaires. Le public les accueillait avec joie; mais derrière les coulisses que de réclamations, de difficultés et d'entraves 1 Les grands talents étaient entraînés, mais les chanteurs ordinaires murmuraient, et l'intendant royal directeur du théâtre regimbait quand il ne tremblait pas. Flairait-il en cet homme hardi et qui ne doutait de rien quelque chose de dangereux qui ébranlait sa maison dans ses fondements? Le fait est que de ses moindres entreprises et de toute sa personne se dégageait un esprit d'impatience, de réforme et de bouleversement qui avait lieu d'inquiéter sérieusement les gardiens jaloux de l'opéra et de tout le train de vie qui s'y rattache.
Pour tout dire, son genre d'inspiration, sa conception même de Tinstitution théâtrale était
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en contradiction flagrante avec la société et le théâtre contemporains. Car il ne concevait pas le théâtre comme Thumble servant de la société, le flatteur docile de ses instincts et de ses fantaisies passagères, mais comme un initiateur indépendant, d'ordre supérieur; il le rêvait comme une institution entièrement désintéressée, organisée soit par TEtat, soit plutôt par la libre association d'une élite, institution également élevée au-dessus des exigences de la plèbe et des caprices de la mode raffinée, et se donnant pour but de réaliser la plus haute idée de Fart. Les théâtres existants, J'opéra tel qu'il est organisé de nos jours pouvait-il servir de base à une institution semblable? Les conditions de son existence actuelle étaient-elles compatibles avec cette idée? Pouvait-on le transformer en l'épurant et l'amener insensiblement au but voulu? Il le crut d'abord, bientôt il en douta, et enfin en reconnut l'impossibilité ; sept ans d'expérience l'avaient éclairé. L'édifice, selon lui, péchait par la base. En effet, les théâtres actuels sont avant tout des entreprises industrielles et se trouvent, vis-à-vis de la grosse masse du public, dans un état de dépendance qui passe aux yeux de tout le monde pour un axiome esthétique, mais qui n'en est pas moins funeste à l'art. Dans les dernières années de sa carrière de Dresde, Richard Wagner se trouvait donc dans une fausse position. Car en sa qualité de maître de chapelle, il représentait officiellement une institution avec
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laquelle il se sentait intérieurement brouillé. La rupture ouverte était imminente à ses yeux, puisqu'elle était déjà accomplie au dedans de lui-même. Sa destinée l'y poussait; il l'attendait, la cherchait peut-être, quand la révolution de 1849 éclata à Dresde. Il saisit cette occasion pour la rendre irrémédiable.
Le signe distinctif de cet artiste extraordinaire a toujours été la domination exclusive, absolue d'une idée sur toute sa vie. C'est plus qu'une obsession, c'est une possession complète; tout le reste y est subordonné, sacrifié. La révolution de 1849 en Allemagne, contrecoup de celle de i848 en France, ne lui apparut qu'au point de vue de cette idée. Remontant de l'effet à la cause, il avait cherché dans la société même la raison de la corruption de l'art théâtral. Une forte commotion venant des profondeurs du peuple lui sembla l'unique moyen de secouer la torpeur des classes supérieures, et la destruction du présent, le chemin le plus sûr d'une régénération prochaine *. Il s'abandonna d'autant plus volontiers à cette illusion, qu'il était fatigué de son milieu et las des compromis auxquels le forçait sa position. D'autre
* Dans ses vaes sur la politique et sur l'art, Richard Wagner était alors un révolutionnaire complet. Ses idées politiques, qui d'ailleurs furent toujours déterminées par ses vues d'artiste, changèrent considérablement dans la suite. Ses idées sur l'art, le drame, le théâtre, n'ont jamais varié dans le fond et ne subirent que de légères modifications. Mais on peut dire en somme que plus tard l'idée de réforme prévalut sur celle de révolution dans sa pensée.
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part, lui le révolté de l'idéal ne se défendait pas d'une secrète sympathie pour le révolté de l'instinct, le peuple. Bref, il se jeta très avant dans le mouvement de Dresde, qui fut de courte durée. A l'entrée des troupes prussiennes dans la ville, Richard Wagner, désigné comme insurgé par quelques discours tenus en public et par ses relations avec plusieurs chefs de l'insurrection, fut poursuivi avec eux. On en saisit, on en fusilla plusieurs, d'autres s'échappèrent. Il fut du nombre et se réfugia en Suisse.
Il était donc proscrit, et son exil devait durer plus de dix ans. Encore une fois, comme à son départ de Riga, il avait rompu violemment toutes ses attaches avec le passé, mais il respirait plus librement. « Je ne puis comparer à rien, dit-il, le sentiment de bien-être qui me pénétra quand je me sentis délivré d'une foule de désirs martyrisants et toujours inaccomplis, détaché d'un milieu où ces désirs avaient été ma seule, ma consumante pâture, quand proscrit je n'étais plus forcé à aucun mensonge, quand j'eus rejeté derrière moi toutes ces espérances qui me liaient à ce monde maintenant vainqueur. Alors, pour la première fois de ma vie je me trouvai libre, sain, joyeux, quoique je ne susse pas où je devais aller le jour suivant pour pouvoir respirer l'air pur du ciel. » D'où venait à l'exilé cette tranquillité et cette assurance? Ne savait-il pas que pour longtemps, peut-être pour toujours, les portes de tous les théâtres resteraient fermées pour lui? N'avait-il pas détruit jusqu'à la possi-