RÉVOLUTION, EXIL ET MONDE NOUVEAU II
bilité de réaliser son rêve en brisant tous ses liens? N'allait-il pas, en s'affirmant quand même, devenir la cible de la critique, la risée de la foule et le désespoir de ses amis? N'appelait-il pas sur sa tête les colères de la société qu'il attaquait, ne le marquerait-elle pas d'un signe de réprobation en le nommant une fois pour toutes novateur chimérique et utopiste insensé ? Il savait tout cela, mais il croyait à son idée. Ses œuvres, et surtout son Lxyhengrin (non encore représenté), prouvaient sa puissance créatrice. Après tout, il pouvait se dire qu'il avait du drame musical une conception plus vive, de la mission de l'art une idée plus haute qu'aucun de ses contemporains. S'il avait contre lui le présent, il avait pour lui les plus nobles efforts du passé. Inébranlable dans cette conviction, il y puisait une force inconnue à ceux qui dépendent des applaudissements de la foule.
Accueilli à Zurich par un cercle d'amis généreux, il put s'abandonner plus librement que jamais à son inspiration. Les dix années suivantes furent les plus fécondes, les plus inventives de sa vie. D'abord il voulut dire toute sa pensée. Le torrent longtemps contenu fit irruption, rompit toutes les digues. Il y a toujours une part de violence et d'exagération dans les reproches qu'un réformateur hardi adresse à son temps. A l'enchaînement fatal des imperfections, des faiblesses humaines, qui constitue la logique sociale, il oppose sans ménagement la logique de son idéal. Mais rien de grand ne se fait sans
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ces forts partis pris, sans ces âpres luttes. Trois œuvres théoriques d'une haute importance se succédèrent rapidement. JJArt et la Révolution (1850) était un défi lancé au présent. Dans l'Œuvre d'art de l'avenir (1850) il affirmait le drame musical à sa plus haute puissance, en faisait le panthéon de tous les arts réconciliés et harmonieusement fondus pour la glorification de l'homme. Dans Opéra et Drame (1851), son étude la plus complète sur ce sujet, il en recherchait le fil dans le passé. On lira toujours avec intérêt ces pages parfois étranges, toujours profondes, où la pensée fougueuse d'un artiste convaincu prend possession de son monde, déborde sur le passé, envahit l'avenir. .L'idée qu'il se forme de l'art est si puissante et si élevée, qu'il y voit le grand, le seul moyen d'une régénération sociale, et qu'il prend pour devise d'un de ces écrits les paroles suivantes : « Quand jadis l'art se tut, la science politique et la philosophie commencèrent; aujourd'hui, au point même où le politique et le philosophe sont à bout, l'artiste recommence. » On aurait tort de croire que ces œuvres furent le produit d'une réflexion savante. La structure rigoureusement philosophique du livre sur l'opéra et le drame, où les pensées s'enchaînent comme les mailles d'un réseau d'acier, pourrait faire illusion à cet égard. Mais les vues nouvelles qui s'y ouvrent, ces traits de lumière qui percent le sujet de part en part, cette conscience profonde, unique des rapports de la musique et de la poésie, sont choses gui