‹ Le drame musical: Richard Wagner, son œuvre et son idéeChapitre 9 sur 17 · RÉVOLUTION, EXIL ET MONDE NOUVEAU I · texte numérisé non relu

RÉVOLUTION, EXIL ET MONDE NOUVEAU I

ne pouvaient justement se rencontrer que dans un artiste créateur, et qu'un critique ou un pur penseur n'eût jamais trouvées. L'action d'ailleurs avait précédé la pensée, la création était venue avant la théorie. Celle-ci n'était que le résultat de l'expérience, l'expression raisonnée d'un sentiment souverain, la traduction philosophique d'une vision éclatante, cherchée par l'énergie du désir, trouvée dans le feu de l'inspiration.

La vraie spontanéité ne se rencontre qu'aux deux extrêmes de l'échelle humaine, dans la vie cachée en la nature et dans la pleine conscience de soi. Il en est de même dans l'art; à son plus haut degré il rejoint la naïveté primesautière, en retrouve l'essor centuplé d'une volonté puissante. Pour le grand artiste, l'heure de la forte maturité est en même temps celle d'une seconde jeunesse et d'une liberté suprême. La foi de Richard Wagner était devenue une certitude. Le monde de l'harmonie et celui du drame étaient parvenus dans son cerveau à une si intense pénétration, qu'avec cette double force rien ne lui semblait plus impossible. C'est alors qu'il aborda la tétralogie des Niebelungeriy dont il avait déjà esquissé le poème, œuvre gigantesque, comprenant quatre drames successifs qui forment un tout et résument, en le renouvelant de fond en comble, le vieux mythe germanique. L'œuvre était conçue en de si vastes proportions, supposait un ensemble de conditions telles, qu'il ne pouvait espérer alors la voir jamais représentée. Pourtant il y

Il8 l'œuvre DlL RICHARD WAGNER

vivait, s'y plongeait sans réserve. Cette persévérance a scandalisé beaucoup de gens ; mais il faut que notre temps s'y résigne, il y a encore des hommes qui se passent de ses suffrages et qui préfèrent la loi de leur propre nature à celle du succès. Il travailla donc à ses Niebelungen plusieurs années consécutives, soutenu par la force du premier élan. Il acheva ainsi VOr du Rhin, la Walkure^ et commença Siegfried. Puis soudain une autre image se présenta à ses yeux, s'imposa souverainement. Il quitta les Niebelungen pour se jeter dans Tristan et Iseult, Nous y trouverons l'expression la plus énergique de sa nouvelle conception du drame musical.

Philtre terrible 1

Tristan.

Fratelli, a un tempo stesso, Amore e Morte

Ingenerô la sorte*

Cose quaggiû si belle

Altre il mondo non ha, non han le stelle,

Leopardu

Cette œuvre de passion profonde, fougueuse et concentrée, semble née de fortes émotions personnelles, quoiqu'elle se meuve comme les autres dans une région bien supérieure à la réalité. Expression libre, audacieuse et spontanée du génie de Wagner, c'est le plus émouvant, le plus humain des drames, mais transfiguré par la double magie de la grande Songeuse ; la Légende, et de la grande Enchanteuse : la Musique.

Tristan et Iseult ! Ces deux noms à jamais entrelacés rappellent un monde à demi oublié aujourd'hui, jadis bien vivant. Pendant des siècles ils ont volé sur les lèvres des hommes, des harpeurs gallois aux trouvères anglo-normands, de ceux-ci aux trouvères français, d'où ils passèrent dans tous les pays d'Europe. De même que la légende du Saint-Graal représentait la

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chevalerie religieuse, la conquête mystique de Tamour divin, celle-ci représentait la chevalerie mondaine, c'est-à-dire la noblesse humaine miseau service de l'amour terrestre, de l'amour passion, souverain des cœurs. Bardes bretons, ménestrels et troubadours célébrèrent à l'envi les nombreuses aventures de Tristan, neveu, du roi Mark, et de la reine Iseùlt, le philtre qu'ils burent ensemble, leurs amours à la cour du roi, leur retraite et leur vie délicieuse dans la grotte des géants, dans la fossure à la gent amant^ leur séparation cruelle par l'exil de Tristan, la traversée d'Iseult pour le rejoindre, et enfin la mort qui les unit. Le fond de cette légende, qui est peut-être le produit le plus original de l'ardent génie celtique, c'est cet amour-philtre, fatal,, irrésistible, qui lie irrévocablement deux êtres, l'amour vainqueur de tout, de l'honneur, de la famille, de la société, de la vie et de la mort, mais qu'ennoblit sa grandeur et sa fidélité. Car il porte en lui-même son châtiment et sa justification, sa religion et son univers, l'enfer et le ciel, la suprême douleur et la suprême consolation. « L'amour, dit Gotfrit de Strasbourg, joint dans le même cœur douce peine et joie amère, félicité et noire détresse, néfaste mort et vie divine. »

Sortie du pays de Galles, la mystérieuse patrie des mythes celtiques, née peut-être d'un fait historique, la légende de Tristan et d*iseult a pour théâtre l'Irlande, la Cornouailles et la Bretagne française. C'est la fleur sauvage de ces grandes

îles et presqu'îles extrêmes du continent, qui de leurs promontoires et de leurs récifs s'avancent dans l'immense Atlantique, perpétuellement assaillies de ses flots. Elle a les séductions et les tempêtes, le rêve infini et les sombres fureurs des mers qui enveloppent la verte Érin. Aussi combien cette histoire vécut dans les mémoires humaines ! Du VI® au XIII* siècle elle occupe les imaginations. On disait alors: Être aimé comme Tristan; il n'y avait rien au-dessus. Plus tard, ces noms si souvent répétés s'effacent des souvenirs et passent encore comme l'écho d'un charme évanoui sur. l'humble harpe des derniers chanteurs bretons. On dit que le peuple de Cornouailles les a retenus et qu'il montre toujours dans le couvent de Marie, à Tintaïoël, le tombeau des deux amants. De ce tombeau, s'il faut en croire les vieux récits, s'élevèrent autrefois un lierre et un rosier qui enlacèrent étroitement leurs feuillages. Etait-ce un rosier portant feuilles de lierre ou un lierre portant fleurs de roses? On ne savait, mais on n'eût pu les séparer sans les détruire.

Ainsi vivent, ainsi meurent les légendes. Mais non moins merveilleuses que leur naissance et leur mort sont leurs résurrections. Le génie seul, il est vrai, peut secouer leur sommeil séculaire. Mais à son appel elles en sortent parfois avec une force et une jeunesse surprenantes. C'est ce qui est arrivé pour Tristan et Iseult. Conservant les données principales et le fond même du récit. Richard Wagner l'a refondu, clarifié, agrandi.

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Rejetant, selon sa coutume, les aventures sans fin et tous les accessoires du roman, il s'est placé du premier bond au centre même du mythe, et de ce point générateur a recréé de fond en comble les caractères et l'organisme de son drame. Si jamais tragédie fut écrite pour la scène, c'est celle-ci. Chaque geste y parle, chaque mot y agit. Tout y est plastique, ramassé en peu de paroles, mais d'autant plus puissante déborde dans la musique la vie torrentielle qui l'anime. Verbe et mélodie se mêlent impétueusement dans le grand flot de l'harmonie, dans le fort courant de l'action. Les trois actes d'une simplicité grandiose, ne sont, à vrai dire, que trois scènes gigantesques, dont chacune se précipite irrésistiblement vers son but, et qui entraînent, confondent deux vies en une seule destinée. Les chœurs ont disparu; plus de scéneries muettes, plus de figurants. Les trois ou quatre personnages principaux occupent toute l'attention et se détachent vivants et fiers sur un fond nuancé de riches couleurs. Nous sommes loin de la chevalerie des romans, dans un monde à la fois plus primitif et plus nouveau, où circule un souffle de libre humanité.

Le drame commence au moment décisif où l'action se noue. Puissant est son début, rapide sa marche, le conflit éclate aux premières scènes. Pour plus de clarté, reprenons en deux mots les événements qu'il présuppose.

Selon la légende, la fatalité de Tamour avait déjà présidé à la naissance de Tristan. La des-

tinée de son père et de sa mère fut l'image de la sienne ; un jour radieux qui finit en sombre orage. Blanchefleur, sœur du roi Mark, aima Rivalin, chevalier breton, venu à la cour de Cornouailles, et qui mourut peu après. Pour cacher le fruit de ses amours secrètes, elle dut s'enfuir en Bretagne, dans le château de son ami défunt. C'est là que Blanchefleur, délaissée, protégée seulement par un fidèle serviteur de Rivalin, mit. au monde le fils de son désir et de sa douleur. Elle le nomma Tristan, et rendit le dernier soupir en lui donnant le jour. L'orphelin grandit dans le château de son père, sous la garde du bon Kourvenal *. Il était né avec les dons qui séduisent et entraînent : force, beauté, générosité, âme ardente et courageuse, prodigue de son sang et de sa vie. Son instinct le poussa dans le vaste monde. De bonne heure il quitta le château paternel pour se rendre à la Cour de Cornouailles. Quand le roi Mark, monarque pacifique et débonnaire, reconnut en lui l'enfant de sa sœur, il se prit pour lui d'une tendresse profonde et le traita comme son fils. Bientôt Tristan se fit connaître par un acte héroïque qui lui gagna la faveur du peuple, la reconnaissance du roi, et fit de lui le premier chevalier du royaume. Depuis longtemps la Cornouailles était tributaire de l'Irlande. Tous les ans Morold, frère du roi de ce pays, fort et redoutable guerrier, venait réclamer ce tribut. Tristan le refusa, défia Mo-

Le nom français est Gouvernail. Wagner a pris les noms et les données dans la version aUemande de Gotfrit.

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rold, le tua en combat singulier, et délivra ainsi la Cornouailles d'un joug honteux. Cependant il avait emporté de ce combat une blessure dangereuse. Nul ne savait l'en guérir, il dépérissait à vue d'œil. Une seule le pouvait, disait-on, mais c'était sa plus mortelle ennemie, la nièce même de ce Morold, son adversaire malheureux, Iseult, la royale héritière d'Irlande. Initiée par sa mère dans la science des philtres et des baumes, elle jouissait au loin du renom de magicienne. Tristan n'ayant plus d'autre chance, risqua l'aventure. Il passa la mer dans une pauvre barque de pêcheur, déguisé en harpeur breton, aborda au château d'Iseult, se présenta à elle sous le nom de Tantris et lui demanda son aide. La fîère Iseult, touchée de son sort et de son état misérable, l'accueillit avec bonté, le cacha dans une chambre secrète du château royal et le soigna de son mieux. Un jour qu'elle venait de panser sa blessure, elle se mit à examiner l'épée que Tristan avait emportée, et y découvrit une brèche. Aussitôt un soupçon traversa son esprit comme l'éclair. Elle se souvint qu'on avait trouvé dans la tête de Morold un éclat de fer qu'y avait laissé l'épée du vainqueur. Elle courut chercher ce fragment et l'appliqua à l'épée ébréchée; ils s'ajustaient à merveille! L'audacieux qui avait osé se glisser auprès d'elle et qu'elle soignait avec tant de dévouement était donc non Tantris, mais Tristan, le meurtrier de son oncle! Saisie d'une grande colère, elle leva l'épée sur lui pour le frapper. Son regard alors

rencontra celui de Tristan couché, faible et malade devant elle, et soudain Iseult la superbe sentit faiblir son bras et laissa tomber. Tépée de ses mains sans mot dire. Elle continua de le soigner fidèlement. Bientôt il fut guéri, et jura en partant reconnaissance éternelle à sa bienfaitrice.

De retour à Tintaïol, Tristan raconta au roi son oncle cette aventure surprenante et ne tarit point d'éloges sur la beauté, le charme et les vertus d'Iseult. Entendant cela, les nobles du pays, tous jaloux de lui, et redoutant en sa personne un héritier présomptif, supplièrent le vieux roi de demander la main de la belle Iseult, afin de sceller la paix entre les deux royaumes et de donner un successeur au trône de Cornouailles. A cette proposition, Tristan garda le silence et le roi parut hésiter. Mais les nobles insistant, accusant son neveu d'ambition, Tristan, piqué au vif, jaloux par-dessus tout de son honneur, s'offrit lui-même à faire le voyage, à demander la main d'Iseult pour son oncle et à lui amener l'héritière d'Irlande. Le roi se laissa persuader. Un grand navire fut frété, qui partit sous les cdres de Tristan. En Irlande, tout le monde accueillit avec joie la demande pacifique du héros redouté. Une seule en resta atterrée, ce fut Iseult. Avait-elle conservé sa haine contre le vainqueur de son oncle, ou ne s'attendait-elle pas à voir revenir orgueilleusement sur un vaisseau de haut bord, sous l'éclat du blason royal,

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celui qu'elle avait soigné dans le silence d^un profond mystère; à se voir livrer à un autre par celui dont elle avait si généreusement sauvé la vie? Froissée dans son orgueil, blessée au. cœur, elle ne trahit rien cependant des sentiments terribles qui grondaient en elle. Froide, impénétrable, elle parut accepter son sort avec indifférence et résignation, quitta ses parents sans dire une parole, sans verser une larme, monta sur le navire de Tristan, suivie seulement de sa fidèle servante Brangienne, et y resta sous sa tente, renfermée en elle-même, muette comme une statue, tout un jour et toute une nuit.

C'est ici que Richard Wagner fait commencer le drame. Tous les événements antérieurs, tous les motifs de la légende, il les a renforcés et concentrés comme des rayons épars en un foyer ardent. La tension est au comble, le choc est imminent entre deux êtres également forts, nobles, conscients, maîtres d'eux-mêmes. Le navire qui les porte va droit à son but; aussi sâre, aussi inflexible est la destinée qui les sépare. Mais non moins inflexible, non moins sûre est cette autre destinée intérieure qui les rapproche fatalement, le charme insinuant de cette magie d'amour qui sort de l'abîme de leur propre nature et que le prélude nous fait pressentir comme un orage menaçant. Fatalité du dehors, fatalité du dedans, telle est la situation au début.

Au moment où le rideau se lève, le navire

vogue à pleines voiles sur une mer calme, par une journée splendide. Iseult est couchée sur un lit de repos, la tête enfoncée dans les coussins, à Tabri d'une vaste tente aux riches tapisseries, dressée sur le pont du navire, dont la largeur prend toute la scène. Un matelot invisible chante en haut dans les cordages :

Vers roccident vaguent mes yeux, Vers Torient court le navire.

Frais souffle le vent devers la patrie Fille d'Erin, où donc es-tu?

Estr-ce le vent de tes soupirs

Qui gonfle ainsi mes voiles ?

Ah 1 souffle, souffle, vent des mers, Je soufifre, souffre, belle enfant,

Plie d'Erin, Sauvage, amoureuse enfant 1

Iseult tressaille, lève la tête, jette autour d'elle, des yeux hagards, et croyant que cette triste cantilène s'adresse à elle, s'écrie : « Qui ose me railler? Brangienne, où sommes-nous ? » Brangienne soulève les tentures à droite, du côté de la mer : — « Des bandes bleuâtres se lèvent à l'ouest, rapide et léger cingle le navire; avant le soir, bien sûr, nous atteindrons la terre. — Quelle terre ? — La verte rive de Cornouailles. — Jamais I ni aujourd'hui, ni demain ! — Qu'entends-je, ma reine ? dit Brangienne effrayée. Iseult alors se lève, et sortant pour la première fois de son silence obstiné, pâle, défaite, les cheveux épars sous le royal cercle d'or qui ceint son front, donne cours à ses émotions tumultueuses-

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Iseult, O race abâtardie,

Indigne des aïeux I

Qu'as-tu fait, ô ma mère,

De ta ûère puissance Qui régnait sur les flots, les tempêtes ?

Ah 1 pauvre artifice

De la magicienne.

Qui ne fait bouillir Que philtres et que doux breuvages i

Réveille-toi donc,

Force hardie.

Du fond de ma poitrine

Ou cachée tu dormais !

Ecoutez, vents trembleurs,

Arrivez, je le veux I

Accourez pour la lutte

Et le choc des bourrasques,

Tourbillons mugissants.

Ouragans furieux I

Secouez dans son gouffre

Cette mer qui rêvasse.

Éveillez dans l'abîme

Sa soif dévorante.

Montrez-lui le butin

Que je livre à sa rage.

Qu'elle brise en morceaux ce navire insolent, Ses débris, que les flots l'engloutissent 1

Ce qui vit dans ses flancs,

Ce qui marche et respire.

Je le laisse aux vents fous pour salaire 1

Tel ce premier cri d'Iseult qui sort d'un cœur puissant et navré* Dans cet appel superbe à la mer et aux vents éclate une âme aussi libre, aussi fière que les éléments. Sous la vierge trahie, livrée, se dresse impérieusement la femme avec ses magies, sa passion, reine de l'homme et du monde. La tempête est déchaînée, rien ne

l'arrêtera plus. En vain Brangienne caressante, éplorée, s'empresse autour de sa maîtresse, lui reproche son silence, la supplie de se confier à elle : — « De Tair, dit Iseult, mon cœur suffoque, ouvre cette tenture toute grande. »

La tente s'ouvre par le milieu ; un flot d'air et de ciel y entre, tout l'arrière du navire apparaît en perspective jusqu'à la poupe, qui se dessine au fond avec l'équipage en pleine lumière sur le vaste horizon de l'Océan bleu. Des matelots travaillent aux cordages autour du grand mât, pages et chevaliers sont campés à la poupe.

Tout au fond, près du gouvernail, et comme formant le sommet de cette pittoresque pyramide humaine, on voit Tristan. Il se tient à l'écart, les bras croisés, les yeux baissés vers la mer. C'est le point de mire d'Iseult; tout de suite ses yeux se sont rivés en lui. Perdu dans sa rêverie, il ne la voit pas; mais elle, le fixant, comme une magicienne qui concentre sa volonté sur l'objet lointain de sa pensée, murmure à mi-voix ces paroles qu'il ne peut entendre, mais dont elle l'enveloppe commç d'une incantation.

Élu pour moi, perdu pour moi, Sublime et fort, vaillant et lâche :

Tête à la mort vouée,

Cœur voué à la mort 1

Puis elle charge Brangienne d'un message pour lui. « Il oublie de me rendre hommage et respect, à moi sa souveraine, ce timide héros, de peur que mon regard ne l'atteigne, ce preux sans égal! » A l'aspect de Brangienne, Tristan

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sort de sa rêverie. A son message il répond avec douceur et courtoisie, mais ne donnant que réponses évasives, évite prudemment la rencontre. « Partout où je suis, je la protège et je la sers, la plus noble des femmes. Mais si j'abandonnais ores le gouvernail, comment guiderai-je l'esquif au pays du roi Mark? — Seigneur Tristan, me narguez-vous ? reprend Brangienne.

Ecoutez donc les paroles de ma maîtresse. Car voici son message : Elle commande au rebelle : respect et crainte ! elle sa souveraine, Iseult ! » A ces mots Kourvenal, Técuyer de Tristan, qui ne comprend rien à ces prétentions et s'étonne fort des menaces d'une femme ^ se charge spontanément de répondre pour son maître, dont l'embarras a fait place au silence : « Celui qui donne la couronne de Cornouailles et l'héritage d'Angleterre à la fille d'Irlande, n'appartient pas à celle dont il fait présent à son oncle. » Puis, pour défier la/fière Irlandaise, le brave écuyer entonne d'un ton martial une chanson de victoire faite par les gens de Cornouailles sur la défaite de Morold :

Seigneur Morold

S'en vint par la mer Chercher tribut en Cornouailles.

Une île flotte Sur l'océan désert, C'est là qu'il dort le roi des batailles.

Sa tête est pendue

Au pays d'Erin.

C'est le tribut de l'Angleterre, Et vive le seigneur Tristan Qui paye tribut si gaiement 1

TRISTAN ET ISEULT l3l

Pendant que les matelots répètent triomphalement ce refrain populaire, en dépit de Tristan qui gourmande son écuyer, Brangienne vient, effarouchée, se réfugier auprès d'iseult, après avoir refermé brusquement la tente derrière elle, Iseult a peine à se contenir; elle confie à Brangienne que ce Tristan qui Temmène à son oncle comme une proie est le même qu^elle avait guéri secrètement d'une blessure. Quand elle, reconnut dans son hôte le meurtrier de son oncle, elle avait voulu le tuer, « mais il me regarda dans les yeux, j'eus pitié de lui, je laissai tomber Fépée... et je le soignai pour n'être plus persécutée de son regard! » Et ce même héros est revenu superbe, insolent, la demander pour un roi vieillard ! L'âme impétueuse d'Iseult ne tend ni à de vaines plaintes ni à de vaines consolations, mais à une résolution suprême.

« yeux aveugles, faibles cœurs I pauvre courage ! lâche silence ! Quand je me suis tue, lui s'est vanté... Malédiction sur sa tête ! Vengeance, mort ! mort à nous deux I » Et saisissant avec une hâte fiévreuse un coffret d'or que sa mère lui avait donné au départ et qui renferme toutes sortes de philtres et de breuvages, elle y choisit non le philtre d'amour, que Brangienne lui montre en souriant, mais le philtre de mort.

Pendant ce rapide dialogue, Kourvenal s'est présenté sous la tente, le visage radieux. Le jovial écuyer, qui ne connaît au monde que la vie de mer, le bruit des combats et la gloire de son maître, apostrophe familièrement les deux femmes

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avec un mélange de rudesse et de bonhomie :

« Alerte! alerte! mesdames! En fête, en* gaieté 1 A dame Iseult je dois annoncer de Tristan le héros, mon maître et mon seigneur. La banderole de joie au grand mât est hissée et frétille gaiement. Au château du roi Mark elle annonce la reine. Tristan prie dame Iseult de se hâter. » Iseult refuse et répond d'un geste hautain ; « Au seigneur Tristan porte mon salut et dis-lui mon message. Je ne puis consentir à marcher à sa droite et à comparaître devant le roi, s'il n'obtient d'abord son pardon pour une faute inexpiée. Qu'il vienne, je daignerai l'entendre. »

Restée seule de nouveau avec Brangienne, elle lui ordonne de préparer dans une coupe d'or le fatal breuvage, le breuvage à^ expiation et de réconciliation^ selon ses propres paroles, qui doit mettre fin à deux vies. La jeune fille épouvantée se jette aux pieds de sa maîtresse et demande grâce. A ce moment Kourvenal reparaît, croise les bras et annonce : Tristan! Les deux femmes bondissent. Iseult, sans haleine, s'appuie d'une main sur le dossier de son lit de repos, l'afflux de l'émotion gonfle son sein, lui serre la gorge. Mais elle la terrasse, se maîtrise, et ramassant toute sa force : Qu'il entre ! ditelle. Tristan se présente sous la tente et demeure respectueusement à l'entrée, dans une attitude à la fois modeste, fière et contenue. Le motif énergique, lent et comme bardé de fer qui accompagna l'entrée du héros annonce un homme ramassé en lui-même, qui, s'attendant à un rude

TRISTAN ET ISEULT l33

combat, se tient sur la défensive et se renferme dans son iionneur viril comme dans une forteresse.

Elle le regarde longtemps en silence, abîmée dans cette contemplation, refoulant dans sa poitrine la tempête intérieure. Mais bientôt, comme les éclairs précurseurs de l'orage, les paroles d'Iseult dardent leurs reproches enflammés dans Tâme de Tristan pour la forcer sous son armure d'airain et en sonder la profondeur.

Tristan. Dites, souveraine, votre désir.

Isealt. Ne le connais-tu pas, quand c'est la crainte de l'accomplir qui te tient loin de mon regard ?

Tristan. Non crainte, mais respect me tient en garde.

Isealt. Etrange vraiment est ton respect I Ouvertement tu m*as honnie en refusant de m'obéir.

Tristan. C'est l'obéissance qui me retient.

Isealt. L'obéissance envers ton maitre ? J'en fais mépris si son service te commande male-coutume envers sa propre épouse.

Tristan. Bonne coutume enseigne où j'ai vécu : chevalier preux et sage évite ûancée en voyage.

Isealt. Et pour quelle raison ?

Tristan. Demandez à la coutume 1

Isealt. Si tant te plaisent les coutumes, seigneur Tristan, je vais t'en dire une autre : Pour rendre ami son ennemi, il faut un acte expiatoire.

Tristan. Quel ennemi ?

Isealt. Interroge ta peur I Du sang coule entre nous.

Tristan. La tache est effacée.

Isealt. Pas entre nous.

Tristan. Sous le grand ciel, devant le peuple entier fut juré l'oubli du passé.

Isealt. Mais ce n'était pas là, où j'ai caché Tantris, où 7>/stan fut en ma puissance 1 T'en souviens-tu peut-être ?... C'est là que j'ai juré, mais un autre serment que le tisn, et je vais le tenir.

Tristan. Et qu'avez-vous juré ?

Isealt. Vengeance pour Morold 1

xo

l34 l'œuvre de richard WAGNER

Tristan, C'est là votre souci ?

Iseult, Oses-tu me railler ? Il m'était destiné le noble Irlandais, j'avais béni ses armes. Pour moi il allait au combat. Quand il tomba, tomba mon honneur...

Tristan (pâle et sombre). Si Morold te fut cher, or donc reprends l'épée et frappe ferme et juste, de peur qu'elle t'échappe. (Il lui tend son épée.)

Iseult. Ce serait mal servir mon maître 1 Que dirait le roi, si je lui tuais son meilleur valet, son vassal et son homme lige, qui lui gagna terre et couronne, et qui lui livre l'Irlandaise.? Garde ton épée 1 Lorsque jadis je la brandis sur toi, quand la vengeance luttait dans ma poitrine, quand ton regard qui me toisait déroba mon image, jugeant si j'étais bonne à faire une épouse pour ton maître, l'épée je la laissai tomber... Et maintenant, buvons la coupe expiatoire 1 (Elle fait signe à Brangienne de remplir la coupe. Celle-ci frissonne, chancelle, recule. Iseult l'y force d'un geste impérieux. Pendant qu'elle prépare le breuvage on entend sur le navire les cris de la manœuvre.)

Les matelots (du dehors). Hohé 1 hohé 1 Au grand hunier serrez les voiles 1

Tristan (sortant d'une sombre rêverie). Où sommes-nous ?

Iseult. Près du but. Tristan acceptes-tu ma coupe ? Tristan, que réponds-tu ?

Tristan (lugubre). La reine du silence m'ordonne de me taire. Si j'ai compris ce qu'elle me tait, je tairai ce qu'elle ne comprend pas.

Iseult. Que veux-tu dire ? Refuses-tu ? (Nouveaux cris du dehors. Sur un signe impatient d'Iseult, Brangienne lui tend la coupe. Tristan fasciné regarde Iseult.)

Iseult. Entends-tu cet appel ? En peu d'instants nous serons (avec une légère ironie) devant le roi. Et si tu m'accompagnes, tu lui diras alors : Mon oncle et mon seigneur regarde cette vierge 1 Femme plus douce ne saurais trouver. Son fiancé, jadis, je l'ai tué et je lui envoyai sa tête. La blessure que j'avais reçue, la gracieuse me la guérit ; ma vie était en son pouvoir, elle m'en fît grâce, la vierge magnanime, et la honte de sa patrie, elle me la ' donna par dessus pour être ton épouse. Tous ces dons je les dois à une coupe expiatoire. Sa grâce me l'offrît pour effacer tout crime. ■y

Cris du dehors. Hissez la corde I L'ancre à bas I Tristan (tressaille en sursaut). Levez l'ancre I lâchez le gouvernail 1 Voiles et mâts à tous les vents 1 (Il arrache impétueu-

sèment la coupe à Iseult.) Je connais biin la r^iiii d'Irland3 et les merveilles de sa magie, j'ai goûté le baume qu'elle m'a versé, et maintenant je prends sa coups pour guérir à jamais. Écoute aussi le serment expiatoire qui te dira merci : A l'honneur de Tristan, — suprême fidélité 1 — Au malheur de Tristan, — suprême défi I Boisson consolatrice d'une éternelle tristesse I O bienheureux breuvage d'oubli, sans crainte je te bois ! (Il boit.)

Iseult, Encore me trahir? A moi la moitié? (Elle lui arrache la coupe.) Traître, je la bois à toi 1

Elle boit et laisse tomber la coupe vide. Saisis de frisson, ils se regardent fixement, au comble de rémotion, mais immobiles et comme pétrifiés. Leurs regards rivés Tun dans Fautre bravent la mort qu'ils ont cru boire tous deux, mais bientôt ce défi surhumain fait place dans leurs yeux à la flamme de l'amour. Ils commencent à trembler et portent leurs mains tour à tour à leur cœur, à leur front. Puis leurs regards se cherchent, se rencontrent de nouveau et se baissent pleins de confusion. L'aile des ténèbres, qui semblait un instant s'étendre sur eux, s'est retirée. Le vaisseau et son équipage, la mer et le ciel, le passé et l'avenir, pour eux tout a disparu. Des délices inconnues ruissellent de leur tête à leurs pieds. Est-ce un autre monde dans lequel ils se réveillent après les affres de l'agonie ? Seule la mélodie de l'amour éternel et triomphant s'élève dans son silence ému, l'invincible vérité de l'âme y parle en souveraine, son désir monte comme un flot et les paroles ne sont plus que les gouttes d'une tendresse qui déborde. « Tristan! » dit-elle d'une voix trem-

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blante. « Iseult! » répond-il avec effusion. Cruel ami 1 — Bien-aimée I » Et les voici dans les bras l'un de l'autre souriants, éperdus, ravis.

Brangienne, qui pour les sauver a substitué le philtre d'amour au philtre de mort, voit la croissance rapide de la semence qu'elle n'a point semée, qui germait depuis longtemps et qu'elle a seulement fait éclore. Elle a beau se tordre les mains, ils ne voient plus qu'eux-mêmes, croient sortir d'un songe et rient de leur discorde passée. — « Qu'avais-je rêvé, dit-il, de l'honneur de Tristan? — Qu'avais-je rêvé, reprend-elle, de la honte d'Iseult? » L'orchestre aussi, après l'âpre antagonisme, s'est apaisé, unifié, exalté. Le motif du philtre d'amour ne s'était épanché d'abord que comme un effluve imperceptible dans le silence poignant qui succède à l'accord tragique du philtre de mort; maintenant il se déroule en ondes magnifiques, il s'élargit en mer écumeuse. C'est le chant nuptial de la passion qui lance jusqu'au ciel ses cris de victoire et que porte la grande mélodie sirénienne. Leurs pensées, leurs voix si longtemps ennemies s'unissent, s'entraînent maintenant avec transport : « floraison montante d'amoureuse langueur, du désir dévorant délicieux incendie ! Dans le cœur flèche ardente, allégresse exultante! Tristan! Iseult I Affranchi du monde, je t'ai gagnée. »

Ils n'ont rien vu, rien entendu de ce qui s'est passé autour d'eux. La tente s'est ouverte, le navire repose à l'ancre en face de la côte où se dresse un roc abrupt couronné magnifiquement

par les tours du château royal. Des fanfares viennent de la terre, des cris de joie répondent à bord. Le pont fourmille de marins et de gens de guerre qui se penchent par dessus bord, agitant bannières et pavillons. Ils acclament le roi qui vient en barque au-devant de sa royale épousée. Tristan et Iseult restent seuls insensibles à ce bruit, à ce tumulte ; ils sont toujours plongés dans cette contemplation réciproque, dans cet étonnement sans nom qui est le premier effet.de l'amour partagé et avoué. Brangienne a jeté le manteau royal sur les épaules de sa maîtresse sans qu'elle s'en soit aperçue. Enfin Kourvenal et Brangienne fondent sur eux en s'écriant :

<cLe roi! le roi vient à bord! » Alors seulement Iseult se souvient du passé, comprend sa situation. Le philtre? dit-elle à son amie. — Le phil-' tre d'amour! » répond celle-ci. avec désespoir. Puis se tournant vers Tristan ; « Faut-il que je vive? » Elle s'évanouit entre les bras de ses femmes et la toile tombe.

Que s'est-il passé dans cette scène ? que veut dire cette métamorphose qui change la face du moride pour Tristan et Iseult? Deux êtres très divers, mais que relie une intime parenté de nature, sont entraînés Fun vers l'autre par un invincible attrait. La sympathie dans la souffrance a scellé d'avance leur union. Cependant tout les sépare, un trône, l'honneur; c'est un abîme à franchir. Dès le début la passion couve en eux, mais tous deux se trouvent encore sous

i38 ]^ 'œuvre de richard wagner

l'empire de cette société, dans les limites de ses lois. Le grand événement qui s'accomplit en eux c'est le passage de cet empire de la société à celui de l'amour et de sa loi souveraine . Ce moment décisif, cette fusion ardente et subite, le poète l'a représentée aux yeux et à notre sens intime sous l'antique emblème du philtre d'amour. C'est une tradition fort ancienne que certains breuvages bus ensemble par un homme et une femme les contraignent de s'aimer toute leur vie et de mourir de même mort. Ce « boire d'amour, » comme disaient les trouvères, est le symbole visible par lequel l'imagination populaire a toujours exprimé le mystère de la passion partagée, qui revêt dans les fortes natures un caractère irrévocïible. En s'emparant de ce symbole, en le transportant sur la scène, le poète l'a éclairé d'une profonde psychologie. Ce qui ne semble dans la légende qu'un accident extérieur, devient ici une crise irrésistible de l'âme. Le trait de génie, c'est d'avoir si intimement mêlé le philtre de mort au philtre d'amour. Ce doux charme aux effets terribles sort de Fâme tumultueuse d'Iseult. Se voyant trahie par Tristan, elle veut se perdre avec lui. Il comprend et consent. La femme, la magicienne verse à l'homme la coupe fatale, le force de la boire avec elle. D'un muet accord ils s'élancent ensemble vers la porte de la mort. Un hasard la ferme devant eux; alors tous les masques tombent, l'Amour fait explosion et règne en maître. Avant d'avoir bu cette coupe ils étaient d'eux, désor-

TRISTAN ET ISEULT l3g

mais ils ne font plus qu'un, rivés ensLcmble comme le fer à la pierre aimantée. Mais en se consacrant au génie de l'Amour ils ont évoqué en même temps le génie de la Mort. Ainsi ces deux divinités, dont les Grecs affirmaient déjà la profonde parenté, se mêlent dans le philtre de Tristan et d'Iseult *.

Le second acte débute par un accord d'une stridente énergie suivi du frémissement inquiet de Fattente. Ainsi l'éclair sillonne de sa lueur le sommeil voluptueux d'une chaude nuit d'été et réveille en sursaut la nature endormie. Nous sommes près de l'appartement d'Iseult, dans un jardin planté de grands arbres ; une nuit claire et transparente brille derrière leur noir réseau, une torche brûle devant la porte du pavillon à gauche. C'est un avertissement d'Iseult à Tristan; tant qu'elle brûle, elle annonce le danger, elle écarte l'ami; qu'elle s'éteigne, il peut venir, c'est le signal convenu. Iseult sort du pavillon.

* Ceci est un exemple de l'emploi que Richard Wagaer fait du merveilleux dans ses drames. Il s'en sert non comme d'un jeu d'imagination, mais comme d'un moyen frappant, d'une langue particulière, en quelque sorte supérieure, pour exprimer certaines vérités psychologiques et traduire aux yeux les plus grands mystères de la vie. On peut dire qu'en renouvelant et en motivant de cette manière l'ancienne idée du philtre d'amour, il a réussi à représenter une chose dont jusqu'ici le' théâtre n'avait guère pu que décrire les effets. Car ce qu'il a exprimé par ce poétique symbole, c'est la genèse même de l'amour, sa mystérieuse éclosion, son puissant devenir, son passage du rêve à la pleine conscience. L'image rend visible l'événement intérieur. Nous ne devinons pas seulement, nous voyons pour ainsi dire s'accomplir sous nos yeux la fusion de deux grandes personnalités. Cette merveille n'était sans doute possible que par le concours du drame et de la musique.

l4o l'œuvre de richard WAGNER

Brangienne la suit, et les deux femmes, penchées en avant sur les marches essayent de saisir les lointaines fanfares de chasse que le vent leur envoie par bouffées tantôt distinctes, tantôt vagues comme des voix de génies aériens. Brangienne supplie sa maîtresse de ne pas éteindre le flambeau. Cette chasse nocturne, dit-elle, n'est qu'un stratagème inventé par Mélot, le faux ami de Tristan, afin de surprendre les amants, d'amener le roi au lieu du rendez-vous et de découvrir le fatal secret aux yeux de toute la cour. La reine ne croit rien, ne veut rien entendre, ses tempes brûlent, son sein frissonne, le sang bondit dans ses veines. Elle va se trouver seule enfin sous l'aile de la nuit avec celui auquel l'ont fiancée des charmes fatidiques, avec celui qu'elle appelle de tous ses sens enflammés, qu'elle possède d'avance par toutes les fibres de son être. L'univers s'engloutit dans ce moment. L'espérance impétueuse qui gronde dans sa poitrine transforme la nature en un temple féerique rempli de parfums et de chants délicieux pour recevoir le bien-aimé. Dans le mystérieux hallali des chasseurs qui épouvante Brangienne, elle n'entend que les rires des vents et des feuillages, ou la voix de la source qui invite les heureux au repos. Dans le flambeau vigilant qui brûle à sa porte, elle ne voit que la dernière lueur du jour jaloux qui la sépare de l'ami. Ce qu'elle veut, c'est la nuit profonde, complète, où s'allume la fête de son hymen. Brangienne la supplie d'attendre un jour encore, un jour seu-

TRISTAN Ï:T ISEULT i4i

lement. Mais la reine, pâle de désir, les yeux rayonnants, pareille à une prêtresse des mystères antiques, qui embrasée par Éros s'offrirait elle-même en holocauste au dieu, saisit la torche en s'écriant : « Cette lumière, fût-ce le flambeau de ma vie, en riant je Féteins. » Elle la renverse, la flamme expire contre terre, Brangienne se détourne consternée. Sur l'ordre de sa maîtresse, elle gagne par un escalier extérieur la tourelle du pavillon pour y tenir bonne garde.

Debout sur les marches au pavillon, Iseult guette l'arrivée de Tristan. Il accourt de loin par l'allée sombre. Impatiemment elle lui fait signe. Enfin il se précipite dans ses bras; étreinte orageuse, longtemps muette dans la surabondance de l'émotion. Rien ne peut rendre la force de la musique dans ces moments; telle est sa puissance plastique à reproduire les tumultes du sang et de l'âme. Un délire de tendresse submerge la furie des sensations. Quand la parole leur revient, elle se presse en un tourbillon de questions et de réponses : « Es-tu à moi? Puisje te saisir? Puis-je y croire? Enfin! sont-ce tes yeux ? Est-ce ta bouche ? Est-ce moi ? Est-ce toi? Que de temps sans te voir! Si loin et si près ! Si près et si loin ! » Ce revoir avec le long et intime dialogue qui se développe ensuite ne peut se comparer qu'au choc retentissant de deux torrents qui, après s'être mélangés, poursuivent leur route ensemble de gouffre en gouffre, et ralentissant par degrés leurs palpitations

l42 l'œuvre de RICHARD WAGNER

rapides, étendent enfin leurs vagues apaisées en un lac profond dont la nappe immense réfléchit l'infini du ciel étoile.

Cet empire merveilleux de la Nuit, ignoré de la foule, ce royaume caché de l'amour souverain aux portes duquel nous avait conduits le premier acte, nous y entrons maintenant avec ses deux initiés. Toute dissension a cessé, toutes les barrières sont tombées, leur premier besoin est de revivre ensemble leur passé, de mêler leurs deux existences en étendue comme en profondeur. Cette vie à deux où sensations, pensées et souvenirs sont confondus dans la puissante vibration du présent, combien elle est nouvelle ! Aujourd'hui n'est plus autrefois. Le monde réel qu'ils ont fui se résume, pour eux, sous l'image du Jour, du jour qui les séparait de sa lumière jalouse et les empêchait de se voir face à face. C'est le monde de la vaine apparence. Là régnent la richesse, la puissance, les honneurs; là brille au-dessus du trône royal le soleil de la gloire. Iseult elle-même était enveloppée de ses rayons, Tristan en était ébloui. Troublé jadis par sa lueur trompeuse, il l'a trahie, livrée au roi. Que sa magnificence maintenant leur paraît creuse ! « Le Jour peut encore les séparer, mais non plus les tromper. :^ Ils ont pénétré dans un autre monde, un monde tout à eux, qu'ils appellent le royaume de la Nuit, nuit auguste et sublime.

Dans ses profondeurs leur sourient des milliers de soleils; dans sa solitude immesurée ils ne voient, ne sentent, ne respirent qu'eux-mêmes à

jamais unis, à jamais enivrés l'un de Tautre. Ne trouvant plus de limites entre eux, ils n'en trouvent plus avec le temps et l'espace. Le Jour avec ses illusions s'est évanoui. Dans leur Nuit silencieuse et tranquille, une seule Vérité domine, celle de l'Amour qui ne peut finir, qui règne en eux, origine et fin de toute chose.

Nous traversons, dans ce dialogue de Tristan et d'Iseult, les degrés successifs de cette intense passion de la créature pour la créature qui confond tous les bonheurs, tous les ciels dans une adoration mutuelle. Les poètes anciens et modernes ont souvent chanté sa flamme terrible, qui, en consumant ses victimes, les fait briller d'un divin éclat. L'histoire même en offre de rares exemples. Jamais peut-être ses phases croissantes ne furent-elles représentées sous une forme aussi plastiquement idéale et avec une telle puissance d'exaltation. Langueur mortelle qui rebondit en délire d'enthousiasme, feu qui expire pour renaître plus dévorant. Bien au-dessus du tumulte des sens éclate ici le désir inassouvible de l'âme, son désir de se fondre indissolublement avec l'être aimé. Les lois de la vie et de l'individualité y opposent leurs bornes; mais elle s'élance par delà jusqu'au désir de la mort. Dans sa profondeur crépusculaire elle entrevoit comme un retour à l'unité primitive de l'être, une renaissance immortelle dans la plus parfaite des fusions. Comme deux flammes qui s'enveloppent et se boivent sur l'autel, s'unissent maintenant leurs voix ;

l44 l'œuvre de richard WAGNER

O nuit immense, O nuit d'amour, Descends et verse L'oubli suprême, Accepte-moi Dans ton sein vaste^ AfTranchis-moi De l'univers !

Dernier flambeau, Tu t'es éteint, Et nos pensées Et tous nos songes, Nos souvenirs.

Nos espérances.

Tout s'accomplit Dans un pressentiment auguste De la nuit sainte et rédemptrice Où confondus nous nous plongeons.

Cet hymne respire une sorte de paix profonde dans la passion infinie. En épandant ses ondes mélodieuses, il semble atteindre aux limites extrêmes de l'espace, comme si la vibration de ces deux cœurs gagnait les sphères lointaines du ciel. Tristan et Iseult se sont assis sur un banc de fleurs et s'assoupissent les bras entrelacés, leurs têtes appuyées l'une sur l'autre. Dans le silence de leur demi-sommeil, résonne aux accords de la harpe une symphonie majestueuse. Elle chante les splendeurs et les harmonies de cette nuit solennelle. Mais, à travers ses arpèges magiques, se prolonge en notes graves l'avertissement du destin, la voix de Brangienne qui veille invisible au haut de la tourelle : « Solitaire, je veille dans la nuit. Vous à qui sourit le

TRISTAN ET ISEULT l45

rêve, prenez garde 1 prenez garde! » A peine Tentendent-ils.

« Entends-tu, bien-aimée? — Laisse-moi mourir ! — Garde jalouse I — Ne nous réveillons jamais. » Ils se demandent si la mort pourrait détruire leur lien. Mais ses coups pourraient-ils atteindre l'Amour qui est en eux? Non! elle ferait tomber les dernières barrières qui les séparent, elle serait le signal d'un mariage plus ardent encore. Au comble de l'exaltation ils se lèvent, s'embrassent plusieurs fois avec une recrudescence d'enthousiasme en face de leur nuit sacrée et entonnent sur un mode nouveau un hymne à cette mort chérie, à cet au-delà qui sera leur vie nouvelle, à cette flamme inextinguible dans la conscience d'une éternelle unité.

Comme des noctambules qui auraient gravi des pics escarpés et qu'un cri strident ferait rouler dans l'abîme, ainsi la réalité les réveille et les précipite de leur hauteur vertigineuse dans un gouffre de malheur. Le Jour défié se venge. Mark poussé par Mélot a pénétré dans le jardin avec sa suite. En un clin d'oeil les deux amants sont entourés ; Brangienne et Kourvenal accourus en hâte sont venus trop tard pour les avertir. L'aube blafarde éclaire ces groupes. Iseult s'est assise en détournant la tête. Tristan regarde d'un œil hagard toutes ces figures qu'il prend pour des ombres : « Fantômes du jour, s'écrie-t-il enfin, hors d'ici, disparaissez ! »

Le roi Mark n'a rien d'un mari jaloux ou d'un tyran vindicatif. Le poète a voulu l'élever au

l46 l'œuvre de richard WAGNER

niveau et moralement au-dessus de ses deux héros, en lui donnant Tâme la plus noble et la moins égoïste qu'il soit possible d'imaginer. C'est un de ces êtres que les passions n'atteignent point, le renoncement leur est naturel, leur vie s'absorbe dans les affections calmes, et leurs moindres actions sont empreintes d'une douceur que la foule taxe de faiblesse, mais qui n'est que magnanimité. C'est enfin ce type du roi pacifique, souvent rêvé par le peuple, rarement réalisé par l'histoire. Le roi Mark n'avait point recherché la main d'Iseult. A son aspect, son cœur avait battu, mais en vovant sa tristesse et son embarras, il s'était généreusement tenu à l'écart et ne lui avait témoigné que le respect d'un père. Aussi bien son sentiment plus fort n'est pas son amour pour Iseult, mais son amitié pour Tristan, l'élu de son âge mûr, l'idole de sa vie.

Ce n'est donc pas l'infidélité d'Iseult, c'est la trahison de Tristan qui le frappe au cœur. Dans les paroles qu'il lui adresse, il n'y a ni colère ni menace, mais l'affliction d'une grande âme qui voit tomber de son piédestal l'objet de son culte. « Ceci — Tristan à moi ? Que devient la fidélité si Tristan m'a trahi ? Honneur et loyauté, où sont-ils, si Tristan les a perdus V La vertu dont Tristan se fit un bouclier où donc a-t-elle fui puisqu'elle a quitté mon ami et puisque Tristan m'a trahi? » Pour les natures vraiment idéales, natures d'une excessive rareté, la plus grande douleur que leur cause l'ingratitude n'est point

TRISTAN El ISEULT I^?

la blessure qu'elle leur fait, mais la déchéance de rhumanité qui semble en résulter. « Pourquoi me créer cet enfer? Ah! ce mystère insondable et terrible qui donc le découvrira au monde ? »

Tristan, revenu au sentiment de la réalité, baisse les yeux et répond avec une tristesse non moins profonde : « mon roi, ce mystère je ne puis le dire et ce que tu demandes tu ne pourras jamais l'apprendre. Puis, se tournant vers Iseult, il lui demande à voix basse si elle le suivra dans l'exil. En le voyant familièrement penché sur la reine. Mélot, dévoré de jalousie, éclate : « Vengeance ! dit-il au roi. Peux-tu supporter cela? »

Heureux de mettre fin à une situation insupportable, Tristan s'écrie : « Qui risque sa vie contre la mienne ? Défends-toi, Mélot 1 » Celui-ci oppose brusquement la pointe de son épée à l'assaillant, qui tombe grièvement blessé. Le roi empêche Mélot d'achever son adversaire, Iseult s'est jetée sur Tristan et le rideau se ferme sur cette scène, au son de lourds accords, assénés comine des coups de marteau et qui tombent comme un catafalque sur un cercueil.

Nous voici en Bretagne, dans la cour du château paternel de Tristan, qui s'élève sur une hauteur au bord de la mer. Les murs massifs du vieux castel occupent la gauche, une tour d'observation se dresse à droite, et par-dessus le parapet du fond s'étend au loin la ligne monotone de l'immense Océan. Demeure et paysage

l48 l'œuvre de richard WAGNER

portent l'empreinte de la solitude et de l'abandon. Des pierres écroulées gisent ça et là, les broussailles croissent sur les murs ébréchés et le désert illimité des flots enveloppe le tout de sa grande désolation. Tristan est couché sur un lit de repos, à l'ombre d'un vieux tilleul. Souffrant d'une blessure mortelle, il dort d'un sommeil léthargique. Kourvenal, le fidèle, est agenouillé devant lui, attendant son réveil, épiant son souffle.

Une teinte sombre, une morne tristesse domine ce paysage et cette scène. Elle s'imprime dès la première mesure du prélude par un profond sanglot des instruments à cordes, qui semble jaillir d'un gouffre de souffrance et qui monte à nous comme le désir éternel de Tristan du fond même de sa léthargie. Elle se prolonge sous une forme plus naïve et en quelque sorte inconsciente dans la mélodie d'un chalumeau qu'un pâtre joue derrière la scène au penchant du coteau. C'est au son de cette phrase traînante et plaintive que le malade ouvre les yeux : « La vieille mélodie pourquoi me réveille-t-elle ? Kourvenal, dis, où étais-je, où suis-je? » Celui-cî tressaille de joie aux premières paroles de son maître et lui montre avec orgueil le château et les murs, la colline et le troupeau paisible, l'héritage paternel fidèlement conservé par ses vassaux. Mais Tristan a de la peine à reconnaître toutes ces choses, il ne saisit pas le fil entre le présent et le passé. Le serviteur dévoué répond gaiement à ses questions. Kourvenal a emporté son

TRISTAN ET ISEULT l^Q

maître blessé et sans connaissance dans un canot et lui a fait passer la mer. « Et te voilà dans ton pays, le vrai pays, le pays natal, Ja terre aimée, la terre de joie, aux rayons de ton vieux soleil, où bienheureux tu dois guérir de blessure et de mort 1 » La réponse du maître contraste avec la confiance robuste du brave écuyer pai son caractère étrange et sombre qui donne le frisson. On dirait un esprit émergeant des limbes au grand jour, écartant comme un linceul les ténèbres de sa face. « Crois-tu cela? dit-il. Moi, je sais autre chose, mais je ne puis te le dire. Là ou j'étais, je n'ai vu ni soleil, ni terre, ni âme qui vive. J'étais là où je fus de tous temps, où je retourne à jamais, dans le vaste royaume de la nuit des mondes. Une seule science là-bas nous est propre; le divin, l'éternel, l'originaire oubli. Comment ai-je perdu ce pressentiment? Comment t'appeler toi qui me ramènes au jour? Ce qui seul m'est resté, le fervent amour me chasse à la lumière. Car Iseult est encore dans la lumière dorée! Iseult est encore dans le royaume du soleil! » Le besoin de la rejoindre pouvait seul l'y ramener. « Si elle ne vivait plus, dit-il avec certitude, je ne me serais pas réveillé. » Cruel réveil; avec la conscience de lui-même, renaît la flamme intérieure qui est devenue l'essence de son être. Kourvenal l'a deviné, il a envoyé un marinier fidèle chercher Iseult en secret. Aujourd'hui même, espère-t-il, une fine voile l'amènera. A cette nouvelle, Tristan presse son écuyer avec transport dans ses bras et dès lors ses pensées

se fixent sur ce but. Sa vie est suspendue à ridée du navire, il le sent venir, il supplie son ami de fouiller l'horizon du regard. L'écuyer regarde de tous côtés et répond tristement ; € Déserte et vide, la mer I > Son maître retombe dans un abattement lugubre.

La mélodie du pâtre se fait entendre de nou- I veau au loin, plus rêveuse encore. Elle prend

^; ici un sens bien particulier et se mélange sin-

^. gulièrement aux pensées intimes de celui qui

Técoute et qui reprend après un long silence :

4c Dois-je ainsi te comprendre, vieille et sérieuse

mélodie, avec Taccent de ta plainte ? Par Fha-

)i^ leine du soir, inquiète tu venais à moi quand

jadis à l'enfant on annonça la mort du père ; par l'aube grisâtre plus inquiète tu me cherchais quand le fils apprit le destin de la mère... Elle me demandait alors, elle me demande encore P aujourd'hui pour quelle destinée je fus mis au

monde. La vieille mélodie me le dit de nouveau; désirer et mourir. Non, hélas 1 elle ne dit pas cela ; désirer toujours, ne pas mourir à force de désir 1 » Ainsi le lien frêle de cette mélodie rustique rattache pour Tristan le présent au passé et lui rappelle le fond tragique de son existence. Elle lui apparaît comme la trame sombre dont sa vie est tissée et sur laquelle se révèlent les images douloureuses du présent. Ce qu'il éprouve maintenant, c'est le martyre de l'absence, l'enfer de la séparation, cette soif du revoir qui lui brûle la moelle des os. Il a connu les enchantements sublimes de l'amour, il doit sentir sa puis-

sance destructive. L'effrayant est que le moment actuel rassemble toutes ses douleurs passées en une douleur unique pour le pousser jusqu'au, délire et le terrasser. « Ce philtre terrible qui m'a livré aux tourments, moi-même je l'ai préparé avec la détresse de mon père, les douleurs de ma mère, avec des larmes d'amour d'autrefois et d'aujourd'hui, des rires et des pleurs, des voluptés et des blessures; sois maudit, terrible breuvage, maudit qui t'inventa! »

Après cette malédiction échappée au paroxysme de la souffrance, il retombe évanoui sur sa couche. Kourvenal croit qu'il a cessé de vivre, mais bientôt il remue les lèvres et d'une voix faible : « Le navire, ne le vois-tu pas encore? » L'écuyer hésite à quitter son maître, mais Tristan affirme avec l'assurance dw visionnaire, qui perce les distances, que la voile approche. Au même instant le pâtre, au lieu de sa phrase mélancolique, fait entendre une ronde joyeuse « Monte à la tour... Ce qui resplendit dans mon âme, il faut que tu le voies! — Joie et bonheur ! Un navire ! Il vient du nord. — Ne le savais-je pas ? Ne le disais-je pas qu'elle vit encore? Comment Iseult ne serait-elle plus de ce monde ? Comment le monde serait-il sans Iseult ? — Comme il navigue vaillamment I Comme les voiles se gonflent l Comme il court, comme il vole I — Le pavillon? — Couleur de joie, il danse au vent. » Un instant après la voile s'efface derrière un récif, la musique s'assombrit, déjà Tristan croit au naufrage, mais sou-

152 l'œuvre de RICHARD WAGNER

dain le navire reparaît aux fanfares de tout Forchestre qui a suivi la ronde du pâtre dans sa progression frémissante. Kourvenal voyant la voile entrer dans le port et Iseult lui faire signe, descend de la tour et s'élance hors du château vers la plage, sur Tordre de son maître impatient, pour aider la reine à le rejoindre plus vite.

Tristan resté seul, s'abandonne à un délire de joie qui dévore ses dernières forces. Au comble de l'attente, éclate la puissance redoutable du dieu qui le possède. L'amant en lui a absorbé le héros ; il voudrait dépenser ce qui lui reste de vie dans la fête de ce revoir suprême. « Ma blessure saignait quand jadis je fondis sur Morold. Saigne encore ma blessure, aujourd'hui je conquiers mon Iseult. » Les sensations brûlantes, les joies impétueuses du passé, bouillonnent, se pressent pêle-mêle dans son cœur et sa tête, le fleuve de sa vie est prêt à rompre sa dernière digue pour tomber dans l'éternité.

Lorsqu'il entend la voix d'Iseult qui l'appelle du dehors, il dit : « J'entends la lumière I » et se lève pour aller à sa rencontre. Elle entre hors d'haleine par le fond, le reçoit dans ses bras et le ramène chancelant à sa couche, où il s'affaisse doucement. Elle s'agenouille près de lui, soutient sa tête de ses mains et ne le quitte pas des yeux. Il boit ce regard avec une joie ineffable. « Iseult! » dit-il d'une voix expirante, et son dernier souffle s'exhale avec ce nom qui contient toute son existence, au baiser de cette

TRISTAN ET ISEULXi 158

mélodie d'amour surgie de leur premier aveu et qui maintenant vient cueillir son âme sur ses

lèvres.

Cependant, à la disparition de la reine, Bran-

gienne avait tout dit au roi Mark. A son récit il

avait compris la puissance du philtre, la fatalité

de cette passion. Touché des épreuves des deux

amants, il avait résolu généreusement de leur

pardonner et de les unir et avait suivi au vol le

navire d'Iseult. Déjà ses gens frappent à la

porte du château et envahissent la cour malgré

Kourvenal. Mais en entrant le roi aperçoit le

corps inanimé de Tristan et voit qu'il est venu

trop tard. Iseult évanouie sur le sein de son ami

est restée insensible à ce tumulte. A la voix de

Brangienne elle se relève lentement et jette

autour d'elle des regards indifférents. Entre elle

et son entourage il n'est plus rien de commun,

ses yeux nagent dans une tranquille extase;

comme l'oiseau qui se balance sur sa branche

avant de prendre son essor, elle semble prête à

quitter la terre. Enfin son regard s'attache sur

Tristan et d'une voix douce elle commence :

« Quel sourire doux et suave ; son œil s'ouvre

grand, limpide. Voyez, amis, regardez 1 » Elle

continue sur cette ample mélodie qui avait jailli

de leur union profonde au sein de leur nuit

enchantée et qui avait emporté sur ses larges

ailes leur hymne de renaissance. Elle ne voit

plus les restes de Tristan, elle voit sa forme

éthérée et lumineuse s'élever ceinte d'étoiles

dans les airs, elle entend la mélodie merveil-

154 l'œuvre de RICHARD WAGNER

leuse sortir de ce cœur courageux et sonore, se communiquer à toute chose et l'envelopper elle-même de ses ondes croissantes. Elle s'y fond, elle s'y noie ; soutenue par Brangienne elle retombe enfin lentement et sans vie sur le corps de son ami. Ce dernier chant d'Iseult est le chant du cygne de l'amour, la transfiguration de l'amant par l'amante, le mariage de deux âmes sœurs avec l'âme du monde.

Dans cette mer que je me pâmt^ S'épanouisse enfin mon âme ; Dans les flots submergeants, Dans les sons grandissants, Dans 1;on souffle vivant, Univers I Je plonge, je m'abîme, Sans conscience, — suprême joie I

Dans Tristan et Iseult la poésie et la musique fondues en une seule puissance sont parvenues à exprimer la tragédie de l'amour avec une énergie de passion, une plénitude de sentiment, qui sont peut-être sans égales *. Les événements

^ n n'y a que deux alternatives à l'audition de cette œuvre ; il faut la subir ou la repousser entièrement. Qu'elle vous saisisse au début, on la suivra jusqu'au bout ; sinon elle restera lettre close. J'ai assisté par hasard aux premières et mémorables représentations de Tristan et Iseult à Munich, en 1865. L'ineffaçable impression que j'en reçus m'amena plus tard à une étude approfondie des œuvres de Richard Wagner. Tout dans ces représentations portait un cachet exceptionnel : fermeté plastique dans le jeu des acteurs, puissance et naturel de la déclamation mélodique, fusion de la parole et du chant qui semblaient ici ne faire qu'une seule et même chose. Celte perfeclion avait été obtenue par l'étude minutieuse de l'œuvre sous la direction du maître luimême. Les deux rôles principaux étaient remplis par M. et M™* Schnorr de Karolsfeld. Je n'ai jamais revu depuis une telle identification des acteurs avec leurs personnages. C'était un oubli

que le poète a traduits en scènes si plastiques, en accents si incisifs, sont tout intérieurs. Ni intrigue, ni convention, ni hasard. Tous agissent spontanément, fatalement. Le sentiment ici est roi. Erôs, le dieu flamboyant et terrible, qui ailleurs n'apparaît que par éclairs, a rempli ce drame de sa torche embrasée. On avait bien peint les effets tragiques ou sublimes du grand amour, on n'en avait pas exprimé Tessence avec cette intensité, cette persévérance de passion. Romanciers, moralistes, peintres, poètes et musiciens en ont décrit les ravissements, les dangers, les péripéties et les catastrophes. Ce qu'on n'avait jamais rendu au même degré, c'est ce mélange complet de deux âmes, cette fusion de deux êtres sous la magie du plus subtil attrait (symbolisée dans le philtre). Si grand est leur désir d'unité, que la loi de l'individualité leur est une gêne, l'existence séparée un poids; ils ne trou-

complet du monde réel qui se communiquait au spectateur. Les deux héros semblaient subir leur situation avec une telle force, ils jouaient avec un abandon si absolu qu'on pouvait craindre par moments de les voir succomber à leurs émotions presque surhumaines. Pendant quatre heures je restai suspendu au jeu de l'orchestre, aux lèvres des acteurs, à leurs moindres mouvements. L'illusion était complète. Je ne philosophais pas, je ne critiquais pas, je vivais en moi-même le drame qui se passait sur la scène. De telles représentations, il faut l'avouer, sont presque aussi rares que les œuvres de génie qui les provoquent. Elles ne sont possibles que par l'union de tous les exécutants en une seule pensée, et, disons le mot, par la puissance de l'enthousiasme. Mais, objectent certains critiques, à quoi bon des œuvres qui réclament tant d'eflforts et qui d'ailleurs sont comprises de si peu de gens ? A cela on peut répondre : Tout ce qui est grand est difficile et rare ; ou mieux encore par ce mot de Berlioz : « Il serait vraiment déplorable que certaines œuvres fussent admirées par certaines gens. »

156 l'œuvre de RICHARD WAGNER

vent leur délivrance que dans la mort. Ainsi deux météores qui se rencontrent dans Tespace continuent leur course d'une force redoublée et se consument à belle flamme dans l'éther.

Pour rendre de tels sentiments, la musique de Tristan a dû à la fois soulever les dernières profondeurs de Tharmonie et pousser l'expression mélodique que renferme la parole humaine à son dernier degré d'intensité et d'amplitude. La musique de Tristan est la mélodie infinie, elle exprime l'âme dans son éternel devenir. « Tout coule » (icavta puét), disait Heraclite, des forces de l'univers, et cette fluidité éternelle est aussi l'essence de l'être humain. Dans Lohengrin déjà la trame harmonique et les motifs dominants décèlent les caractères; ici leur tissu plus délié encore nous révèle l'organisme même des âmes, le travail incessant des sentiments et des pensées. Pendant tout ce drame, et surtout à certains moments, comme la scène du philtre, le spectateur attentif croit avoir, grâce à cette éloquence des sons, la vision magique de l'intérieur des personnages et ressentir les moindres pulsations de leur vie. Jamais ne s'arrête Tonde infatigable de cette mélodie, elle rotentit et se prolonge jusque dans les silences et les accalmies des amants, mais nous sentons alors qu'elle peut en quelques mesures passer de ce frémissement imperceptible au déchaînement de toutes les tempêtes. Harmonie et mélodie ressemblent, dans cette musique, à un fleuve profond de passion, qui tantôt se redresse contre ses bords ou

bouillonne en écumant sur des récifs, tantôt s'élargit en nappe immense, tantôt se précipite en cataractes mugissantes, pour se perdre avec le dernier chant d'Iseult dans le silence et la majesté de TOcéàn. L'impression finale est celle d'un grand apaisement après les plus violents orages. Nous en gardons cette sérénité merveilleuse dans la tristesse qui nous élève au-dessus de nous-mêmes et qui est le secret de la vraie tragédie. Plus clairement alors nous apparaît le sens caché de ces vers du malheureux Leopardi : « Nés en même temps, l'Amour et la Mort sont frères; le monde ici-bas, les étoiles là-haut ne possèdent rien de plus beau. »

LES MAITHËS CHANTEURS

Un peu libre est la mélodie.

Seigneur fougueux I

Cela fâche la confrérie De nos bons vieux.

Hans Sachs.

II y a dans le génie de la vraie tragédie un pouvoir qui nous détache de nous-mêmes, nous délivre du poids de notre destinée individuelle et nous transporte par delà cette vie jusqu'à cette divine unité des choses où tous les conflits s'harmonisent, où toutes les douleurs sont consolées. C'est par le chemin de la terreur et de la pitié, c'est par la mort du héros et le profond mystère de la sympathie qu'elle nous conduit à cette paix suprême. La vraie comédie, au contraire, nous ramène à la vie par le rire. Gaiement elle se joue à sa surface, en découvre les contradictions inoifensives et produit, par contre-coup, dans le spectateur, un sentiment d'équilibre qui dispose à une joyeuse activité.

Les Grecs avaient senti le besoin d'établir une transition entre le monde idéal où se mouvait leur tragédie, et le monde réel où le spectateur devait rentrer, en faisant suivre leurs trilogies par un « drame satirique ». Sans effacer les

sublimes émotions de la tragédie, ce plaisant épilogue était en quelque sorte un retour familier à la vie. Tout en se riant des faiblesses humaines, il les tempérait par un personnage qui représentait la sagesse et la raison supérieure ^ Car la comédie ne produit son effet bienfaisant que lorsque, à côté de la fausse vie, elle nous montre la vraie et son triomphe légitime. C'est ce qu'ont senti les grands comiques anciens et modernes, à commencer par Molière, le plus grand de tous.

Les Maîtres chanteurs prennent dans l'œuvre entière de Richard Wagner une place semblat^le à celle qu'occupait le drame satirique vis-à-vis de la tragédie, et c'est dans un sens analogue qu'ils furent conçus. Le sujet s'offrit vivement à l'auteur, après l'achèvement de Tannhaûser^ comme une contre-partie comique de la lutte des chanteurs à la Wartbourg. Opposer le libre £[énie créateur au pédantisme de l'école stationnaire, représenté par les maîtres chanteurs allemands du moyen-âge, ce fut là l'idée première. Mais à ce moment le dramatiste musicien était trop engagé lui-même dans cette lutte pour la peindre avec impartialité. C'est bien plus tard, après une carrière remplie d'échecs et de victoires, marquée par des efforts prodigieux et un progrès incessant, qu'il reprit ce sujet comme pour se reposer de ses longs labeurs ^. Il l'a-

* Tel est du moins le rôle d'Ulysse dans le Cyclope^ d'Euripide, lé seul drame satirique qui nous ait été conservé en entier.

■ Les Maîtres chanteurs furent représentés pour la première fois à Munich en juin 1868.

l6o l'œuvre de RICHARD WAGNER

borda alors avec une expérience consommée et une entière sérénité. Une des particularités de Richard Wagner, c'est la hauteur dont l'artiste en lui domine l'homme. Son esprit plane d'habitude au-dessus de sa passion comme l'air tranquille au-dessus d'une tempête perpétuelle. Parfois l'homme s'emporte, dans le feu de la polémique, à la violence, à l'exagération, à l'injustice; mais l'artiste se garde de tels excès dans ses conceptions dramatiques, et se réserve une 'autre région. Là, nulle personnalité ; l'idée domine en maîtresse absolue; hommes et choses n'apparaissent qu'au point de vue le plus général, 8ub specie œterni. Cela est vrai pour toutes ses œuvres, et particulièrement pour les Maîtres chanteurs^ où sa propre cause était en jeu.

Les maîtres chanteurs n'ont joué qu'un rôle de troisième ordre dans la poésie du moyen âge ; mais leurs associations au xv® et au xvi« siècle sont très significatives pour l'histoire de la cul-, ture allemande. Après les brillants chevaliers poètes du XII® siècle, qui s'appellent les Miane^ singer y et à côté de la naïve chanson populaire, qui éclate si puissamment au vi* siècle, les poètes bourgeois des villes libres furent les vrais représentants du pédantisme scolastique. Leur rituel baroque, leur code barbare connu sous le nom de tabiilaturey leurs séances solennelles, offrent un tableau fort comique de l'école stationnaire, étroite, redoutant toute libre inspiration, faisant de la poésie un métier et du génie un apprentissage. Néanmoins, pour qui

LES MAITRES CHANTEURS l6l

sait lire les sentiments sous la gaucherie de l'expression, la vie sous l'apparence, il y a un certain charme de bonhomie dans ces corporations de maîtrea chanteurs qui se réunissaient bravement tous les dimanches dans la ferme intention de cultiver l'art sérieux. C'est le charme de cette vie intime, familiale et patriarcale sur laquelle Luther put élever l'édifice de sa réforme. La plus célèbre de ces écoles apparaît au xvi* siècle, dans la florissante Nuremberg, au temps d'Albert Durer. C'est dans ce cadre pittoresque* que Richard Wagner a placé sa comédie. Il a imaginé de mettre en face de ces maîtres rigides un poète de race, plein de jeunesse et de flamme, qui chante comme l'oiseau sur la branche, parce qu'une voix intérieure lui commande ; qui ne connaît d'autre prosodie que les battements de son cœur généreux, d'autre règle que son inspiration impétueuse et souveraine. Voilà donc l'enthousiasme et le génie aux prises avec des compteurs de notes et de syllabes. Cette lutte est le fond même du drame, où le noble, le beau et le vrai triomphent du petit, du ridicule et du faux par leur seule puissance d'expansion. L'idée se développe avec une grande variété de caractères sur un fond d'épisodes humoristiques et de scènes pittoresques qui donnent à tout le drame le caractère d'un riche tableau d'histoire.

Au lever du rideau, la scène représente l'intérieur de l'église Sainte-Catherine à Nuremberg. La grande nef se perd obliquement à gau-

che et ne laisse voir que les derniers bancs des fidèles. L'orgue roule, et rassemblée chante la dernière strophe d'un choral à quatre voix, dont l'harmonie pleine remplit la Toute sonore. Comme dans tous les cantiques luthériens, la mélodie grave et mesurée se repose un instant après chaque vers, pour reprendre son essor.

Pendant ces courtes pauses, une pantomime significative s'engage entre deux personnages. Un jeune chevalier, vêtu d'un riche costume de velours, est debout au premier plan, derrière un pilier, et tient ses regards attachés sur une jeune fille assise au dernier rang des fidèles. Il semble vouloir lui parler, son geste ému exprime une prière fervente, un désir profond contenu par le respect. A ce mouvement passionné, la jeune fille honteuse, hésitante, répond par des regards mal assurés, mais pleins de confiance, puis soudain baisse la tête, rougit et reprend son cantique. La fin de l'office interrompt ce dialogue muet, puissamment interprété par le chant expressif des violoncelles. Les fidèles s'acheminent vers la sortie; la jeune fille, accompagnée de sa nourrice, fait quelques pas vers la porte ; mais le chevalier fend la foule, va droit à elle et l'aborde.

Le chevalier, disons-le tout de suite, c'est Walther de Stolzing, jeune seigneur de Franconie, qui vient d'arriver à Nuremberg. Reçu hospitalièrement dans la maison de l'orfèvre Pognèr, un des maîtres chanteurs les plus riches et les plus respectés, il s'est passionnément épris de

LES MAITRES CHANTEURS .l63

sa fille, et s'en est venu jusqu'à Téglise pour lui parler tête à tête. Eva, tremblante, émue, vaincue d'avance, ne sait que dire, et cherche un prétexte pour s'arrêter ainsi en pleine église ; mais il n'est jeune fille si naïve que l'amour ne rende merveilleusement rusée. Eva sait bien pourquoi elle a oublié son mouchoir sur le banc et perdu son bracelet en route. — Va les chercher, ils y sont, dit-elle à sa camériste. Et celleci de courir. Aussitôt un dialogue rapide s'engage. Walther presse Eva de questions. — « Ce seul mot, vous ne me le dites pas? La syllabe qui prononce mon arrêt? Oui ou nonl — Rien qu'un murmure de votre bouche : mademoiselle, dites, êtes-vous fiancée? » — Qu'apprendil? Son père l'a promise au maître chanteur qui sera couronné demain par toute la corporation. — « Et la fiancée; qui choisira-t-elle ? — Vous ou personne ! » s'écrie Eva en s'oubliant. — Madeleine, la sage nourrice, a beau s'interposer d'un air d'importance et de protection maternelle, le mot est dit, il tinte dans les oreilles de Walther, il brûle dans son cœur. Les fiancés se donnent rendez-vous pour le soir. Walther espère bien gagner le prix, et s'écrie avec feu dans un transport de joie :

Je t'aime, belle enfant, mais n'ai point de science ; Aussi jeune est mon cœur que ma jeune espérance

Je ne sens qu'un désir :

T'enlever, le ravir,

D'un eflbrtde jeunesse,

D'un élan d'allégresse.

l64 l'œuvre de richard WAGNER

Faut-il combattre ? Eh bien ! mon glaive frappera. Faut-il chanter ? J'en suis ; ma voix te gagnera. Déjà le feu sacré me trouble et m'inquiète,

Pour toi s'allume le désir,

Le saint courage du poète I

La mélodie amoureuse, interrogative, impatiente, qui semblait hésiter et s'essayer dans les questions brèves de Walther, s'élance et s'élargit avec ce serment juvénile en accents pleins de fierté chevaleresque, et prend les contours hardis d'un air éclatant qui termine vivement cette première scène.

Eva s'éloigne, entraînée par Madeleine, et Walther reste seul avec David. C'est Fapprenti de l'illustre Hans Sachs, cordonnier poète. En partant, Madeleine, qui a un faible pour ce joli garçon toujours sautant et fredonnant. Ta prié d'enseigner à Walther les secrets de l'école, car pour obtenir Eva il s'agit de devenir maître à tout prix. — € Maître du premier coup? Oh ! oh ! voilà du courage, » dit l'apprenti en toisant le chevalier des pieds à la tête. Il connaît les difficultés du métier, et les énumère avec un orgueil naïf.

Sur ce, d'autres apprentis sont entrés dans l'église, où va se tenir une séance solennelle des maîtres chanteurs *. Tout en lardant de cent brocards le camarade David, qui fait le savant avec le chevalier, ils apportent les bancs pour les

* Au XVI* siècle, ces séances solennelles avaient lieu, en effet, dans l'église Sainte-Catherine, à Nuremberg : on le sait par Wagenseil, historien des maîtres chanteurs.

maîtres, la chaise haute pour le chanteur e( dressent au fond de la scène une estrade voilée d'un rideau noir nommée Gemerk. C'est dans cette cage de mauvais augure que s'enfermera, selon le rite établi, le marqueur {Merker), le critique désigné qui marque impitoyablement sur un tableau noir les fautes du chanteur suant sang et eau sur sa sellette. Les apprentis le savent bien, et raillent à qui mieux mieux ce cavalier sans façon, cet intrus naïf qui veut sauter à pieds joints toutes les difficultés et s'improviser 4( maître » du jour au lendemain. Leur besogne faite, les gamins en gaieté font la ronde autour de la tribune, et lancent à la tête du cheval e de plus en plus dépaysé, ce refrain ironique qui se scande sur leur danse moqueuse :

La couronne de fleurs, Ja couronne jolie.

Le beau chevalier l'attrapera-t-il ?

Il y a une gaminerie folâtre dans cette chanson, la dernière note s'élance comme une fusée pétillante, mais l'entrée des graves maîtres chanteurs coupe court à cette espièglerie. L'école étant au grand complet, Pogner se hâte de présenter à l'assemblée son protégé Walther de Stolzing. A son aspect, un murmure d'étonnement s'élève dans la docte compagnie. Un chevalier dans l'école de simples bourgeois! cela ne s'est jamais vu, c'est une innovation dangereuse, subversive. Et puis, demander du premier coup le grade de maître, quelle présomption juvénile, quelle audace cavalière I Un auteur

i66 l'œuvre de richard wagner

inconnu venant la plume sur Toreille, du fond de sa province, se présenter à TAcadémie française ne. causerait pas une plus grande surprise à Paris que le jeune seigneur de Stolzing entrant bravement dans l'école des maîtres chanteurs de Nuremberg. II faut toute l'éloquence de son protecteur et toute l'autorité du vieux et vaillant poète Hans Sachs, qui se moque des formalités et qui devine dans cet inconnu quelque chose de jeune et de puissant, pour le faire admettre à l'épreuve solennelle. Le président Kothner, raide comme un in-folio, bourru comme un juge à l'audience, image vivante du dogmatisme le plus inflexible, se lève et procède à l'interrogatoire du nouveau venu. « Quel est votre maître? ditil, dans quelle école avez-vous appris le chant? » A cette question, Walther voit surgir dans son âme ses plus beaux souvenirs d'adolescence, il revoit comme en songe le château où, seul descendant de sa race, il a passé ses premières années dans une solitude austère, en douces rêveries, en longues méditations. Tout cela, la musique nous le fait pressentir vaguement dans un prélude d'une douceur infinie. Tel est le charme de cette mélodie où les notes rêveuses du cor se mêlent aux soupirs suaves des violons, qu'on oublie le lieu de la scène et qu'on se croit transporté tout à coup dans une vaste forêt de hêtres séculaires, où le soleil printanier jette ses traînées lumineuses et qu'agite seulement un léger murmure de la brise. Walher est resté un instant comme perdu dans ses

souvenirs, puis sa pensée se formule et s'échappe d'elle-même dans un iîed d'une mélodie lente et large.

En mon château calme et désert,

Couvert de neige en plein hiver,

J'ai rêvé, dans un long délire.

Du printemps au divin sourire.

Un vieux recueil de chants d'amour

Me disait comment il soupire.

Walther * l'antique troubadour.

Fit vibrer mon cœur et ma lyre.

— Et quand fondait le givre en pleurs,

Quand sur mon front pleuvaient les fleurs,

Les rêves de ma nuit discrète,

Les voix de mon divin poète

Résonnaient par monts et par vaux

Dans la forêt resplendissante !

Là-bas, avec les gais oiseaux.

Là-bas j'appris comment on chante I

Il y a tant d'assurance dans son maintien, tant de fierté valeureuse dans ses paroles, que tout le monde s'accorde à l'écouter; mais il faut d'abord que le marqueur, le critique redoutable, prenne place sur sa tribune. Le hasard veut que ce soit le plus fieflfé pédant de toute l'école, et, chose plus grave, un prétendant à la main d'Eva. Depuis longtemps, il grille sur son banc et sent sa bile s'échaufler contre le candidat, dans lequel il flaire un rival. Maître Beckmesser,

* Walther von der Vogelweide^ le plus grand des lyriques allemands du moyen âge. Il vécut en Minnesinger ambulant sous Frédéric II de Hoheustaufen. Au xvi» siècle, il n'avait rien perdu de sa renommée. Au xvii* et au xvui*, il tomba dans l'oubli. Ressuscite de nos jours, il est plus célèbre que jamais. On l'a traduit en langue moderne, et de grands musiciens (témoin Schuman n) ont recomposé les chants qu'il accompagnait, il y a six cents ans, de sa harpe rustique.

i68 l'œuvre de richard wagner

greffier de la ville, célibataire de cinquante ans en quête d'une belle dot, se croit le plus beau garçon et le plus irrésistible des chanteurs de Nuremberg. Son plus grand talent consiste à critiquer les autres; remplir cette fonction fait ses délices. Il est tellement versé dans la tabulature^ que pas une faute ne lui échappe, il tressaille d'aise à chaque rime défendue, il frétille de joie à chaque fausse note. Pour lui, tout chanteur novice est un gâeheur, comme pour certains juges tout prévenu est un condamné.

Quand ce novice est un rival, la critique devient le suprême de la volupté. Il s'avance vers Walther d'un air pimpant, s'incline avec une politesse affectée et lui dit d'un ton narquois : Je vous accorde sept fautes, et je vais les marquer làbas à la craie. Si vous en faites plus de sept, vous aurez perdu, sire chevalier. » Là-dessus il monte sur l'estrade et disparaît derrière le rideau noir. Walther s'assied avec un malaise visible sur la chaise fatale qui se dresse eq forme de chaire en face des maîtres. — Le chanteur est en place, dit Kothner de sa rude voix de basse, et du fond de sa cachette le greffier ajoute d'un ton de fausset le mot sacramentel : « Commencez! » Le poète ainsi sommé se recueille un moment, puis, saisi d'une inspiratioq subite, il se lève de toute sa hauteur, et, s'emparant de ce dernier mot, qu'on lui jette comme un défi, il le prend pour thème d'un hymne enthousiaste au printemps. « Commencez ! »

reprend-il :

Commencez 1 Dit le Printemps au cœur des bois Avec sa grande et forte voix...

— Et la Forêt verte et vibrante Tressaille dans ses profondeurs.

Comme une vague grandissante S'approchent des sons précurseurs

Le flot plus fort

Se gonfle encor De mille voix enchanteresses ;

Il monte aux cieux

En cris joyeux

Quels doux orages

Dans les feuillages, Torrents de joie et d'allégresses I

Et les grands bois,

A cette voix, Répondent par leur hymne immense.

Tout renaît à ses longs accents, Et la Forêt commence Le chant suave du Printemps 1

Pendant cette fougueuse improvisation, des murmures d'impatience se sont échappés de la tribune du critique, on a entendu de forts coups de craie sur le tableau noir. Walther lui-même s'en est aperçu. Il s'interrompt et se retourne dans un mouvement d'indignation. La harpe de l'orchestre répond par un arpège rapide et frémissant qui s'élance comme un éclair et retombe sur un accord plein de mépris superbe. Walther, trop plein d'enthousiasme pour se laisser déconcerter, saisit l'incident au vol. Se tournant à demi vers le critique impuissant, il continue :

Tout grelottant de rage.

De haine et de dépit,

IJO l'œuvre de richard WAGNER

Dans un buisson sauvage L'hiver s'est accroupi.

Caché sous le bois mort.

Le lâche raille cncor Pour imposer silence Au cri de l'espérance I

Mais : commencez 1 Ce cri m'a traversé le cœur, Et l'Amour l'envahit vainqueur...

Il frémit comme un arbre en sève, Ah ! comme il bondit en sursaut.

II s'ouvre au sortir d'un long rêve, Il chante comme un jeune oiseau 1

Le sang joyeux

Coule orageux, Gonflé de volupté fougueuse;

Et les soupirs,

Et les désirs.

Et les pensées

S'enflent, bercées Comme une mer mélodieuse

Je sens jaillir

Et tressaillir Dans ma poitrine un hymne immense.

Adieu la nuit, voici le jour I Et l'âme enfin commence L'hymne sublime de l'Amour I

La mélodie de ce chant dithyrambique est d'un élan majestueux; ivre de lumière, de parfums et de vie, elle raconte et plane de zone en zone dans le ciel bleu, soutenue par un accompagnement à plein orchestre, où les mille voix de la forêt se prolongent et se fondent en une symphonie éclatante.

Le marqueur a perdu patience. Furieux, il sort de sa cachette en brandissant son tableau

LES MAITRES CHAMEURS , 1^1

noir tout criblé de traits. « C'est fini, crie-t-il, il n'y a plus de place. » Walther veut achever, c'est en vain; l'assemblée se lève en tumulte, les maîtres font cercle autour du greffier, qui leur démontre tous les crimes de lèse^tabula-tare de son rival. « Ni pause, ni fioriture, et pas trace de mélodie ! » dit le critique triomphant. L'avis est unanime, le chant d'essai de Walther est déclaré absurde, fou, incompréhensible. Un seul regarde le vaillant improvisateur avec une admiration mêlée de stupeur. C'est le vieux Hans Sachs, le poète aimé de Nuremberg, un vrai poète à sa manière, fort élevé au dessus des préjugés de l'école. Il prend hautement la défense du chevalier, le conjurant d'achever quand même, au mépris des pédants qui refusent de l'écouter. Walther, fièrement dressé sur sa chaire, achève son hymne au milieu des protestations et du bruit. Ce finale du premier acte est d'un effet très puissant. Le chant audacieux de Walther domine le tumulte des maîtres de toute la hauteur dont l'enthousiasme domine l'impuissance. Il célèbre l'oiseau au plumage resplendissant qui prend son vol au milieu d'uii essaim de hiboux et de chouettes, s'élance bien au-dessus, et déploie ses ailes dans l'azur tranquille, puis va rejoindre à travers les libres espaces sa montagne natale. Cet aigle, c'est lui, c'est son chant, c'est sa fière mélodie qui déploie dans cette troisième strophe toute sa puissance d'envergure. « Adieu, les maîtres, pour toujours ! » dit Walther avec dédain en descendant

174 l'œuvre de richard WAGNER

allume sa lampe, s'assied sur un escabeau et se remet au travail.

Mais la soirée est trop belle, le calme trop profond, le parfum des lilas trop enivrant, la besogne n'avance pas, et, posant son marteau, il se met à rêver. Le chant de Walther résonne encore à son oreille et l'obsède étrangement. « Je le sens et ne puis le comprendre, je ne puis le retenir ni l'oublier non plus. J'essaye de l'embrasser, et la mesure me manque. Comment embrasserais-je ce qui était infini? Ces accents me semblaient si connus et pourtant si nouveaux, nouveaux comme un chant d'oiseau pendant le doux mois de mai. » Il cherche, il songe, il chçrche encore sans pouvoir trouver, pendant que le hautbois et le cor se renvoient la phrase la plus mélodieuse et la plus pénétrante du chant d'essai de Walther. Par quoi l'a-t-il donc saisi si fortement? De quelle terre vient-il? De quel monde débordant de jeunesse et de force ?

L'hymne au printemps a profondément retenti dans l'âme naïve du vieux poète ; on dirait qu'il y a réveillé la verve rimeuse et la fait chanter à son tour, comme le cri du rossignol éveille dans les arbres d'alentour mille échos passionnés. La musique qui accompagne ce monologue est d'une magie printanière : susurrements légers des violes, sons expirants de la jQûte, longs appels sans réponse des cors, ces harmonies étranges où surnagent les motifs enchanteurs de Walfher nous initient par degrés à tout ce travail intérieur, à cette germination mystérieuse des pen-

sees, à ce renouveau qui bourdonne dans la tête du vieux maître.

Une visite inattendue et charmante le tire de sa rêverie. Eva s'est glissée hors de la maison paternelle, elle traverse la rue sur la pointe des pieds et s'approche, furtive et légère comme un chevreuil, de l'atelier du cordonnier. Elle est en proie à une vive inquiétude. Walther est-il sorti triomphant de l'épreuve? pourra-t-il concourir demain ? voilà ce qui l'amène. Sachs, agréablement surpris par l'aimable visiteuse, se lève, Eva s'assied au dehors sur le banc de pierre qui tient à la maison; le maître, resté en dedans, s'appuie sur le rebord de la fenêtre, et se penche vers la jeune fille. Les lilas en fleur encadrent ce tableau, et la lune le caresse d'un rayon.

£va» Bonsoir maître 1 Toujours au travail 1

Sachs. Comment, c'est toi, mon enfant 1 Eve ma mignonne ? Mais je devine pourquoi tu viens. Les nouveaux souliers n'est-ce pas ?

£va. Mal deviné 1 Je ne les ai pas encore essayés. Ils .sont si beaux, si magnifiquement ornés, que j'hésite à les mettre.

Sachs. Et demain pourtant tu les porteras comme fiancée.

Eoa. Et qui sera le fiancé ?

Sachs. Le sais-je moi ?

Eva. Et qui vous a dit que je suis fiancée ?

> Sachs. Eh quoi 1 toute la ville le sait.

Eva. Si toute la ville le sait, l'ami Sachs n'est pas sorcier pour me l'apprendre. Je croyais qu'il en saurait plus long.

Saclis. Que puis-je savoir ?

Eva. Eh 1 voyez donc 1 Faut-il vous le dire ? Je suis bien sotte, n'est-ce pas ?

Sachs. Je ne dis pas cela.

Eva. Alors vous êtes bien rusét

Sachs. Je n'en sais rien.

Eva. Vous ne savez rien ? Vous ne dites rien ? Ah l l'ami

Sachs, je commence à m'en apercevoir, la poix est moins flexible que la cire. Je vous aurais cru plus lin.

Sachs, Enfant I Cire et poix sont choses également précieuses dans mon métier. J'ai pris la cire la plus exquise pour faire reluire les fils de soie qui enlacent tes souliers coquets : mais aujourd'hui je fais de gros souliers. Il me faut de la poix pour un rude manant.

£!va. Qui donc ? Un grand personnage peut-être ?

Sachs. Je crois bien I Un maître chanteur, un fier prétendant, qui pense l'emporter demain sur tous ses rivaux. Je travaille aux souliers de maître Beckmesser.

Eva. Oh 1 alors, mettez-y de la poix, et hardiment I Qu'il y reste collé et me laisse en paix I

Sachs. 11 espère te gagner sans faute par son chant.

Eva. Lui ? Comment donc ?

Sachs» Un célibataire I Ils sont rares parmi les maîtres.

Eva. Un veuf ne pourrait-il réussir ?

Sachs, Mon enfant, il serait trop vieux pour toi.

Eva» Trop vieux ? Pourquoi ? C'est l'art qui doit vaincre, et non pas la jeunesse. Quiconque s'y entend brigue ma main !

Sachs. Eve, ma mignonne, tu me fais des contes bleus.

Eva. Pas moi 1 C'est vous qui me contez sornette. Avouez que vous êtes changeant. Dieu sait qui vient d'emménager dans votre coeur. Moi qui croyais y régner depuis tant d'années I

On le voit, toute la coquetterie enfantine, toute la grâce insinuante d'Eva échouent devant la malice paternelle du cordonnier. Elle parvient cependant à faire tomber la conversation sur la séance à l'école de chant. Sachs laisse échapper comme par hasard le mot de « présentation ».

Eva tressaille et s'écrie naïvement :

Eva. Ah ! maître Sachs, vous auriez dû me le dire tout de suite, et je ne vous aurais pas tourmenté de questions superflues. Eh bien ! vite 1 dites-moi qui s'est présenté à l'école des 1 maîtres chanteurs ?

Sachs. Un jeune seigneur, mon enfant, un ignorant.

Eva. Un jeune seigneur ? j'espère ! — A-t-il été reçu ?

Sachs. Du tout mon enfant, il y a eu grande bataille.

^a. Alors parlez donc I Racontez-moi ce qui s'est passé. Si ' cela vous tourmente, comment resterais-je tranquille ? A-t-il mal subi son épreuve ? a-t-il perdu ?

Sachs. Perdu sans grâce, le sire chevalier.

Madeleine (sur l'escalier). Pst I

Eva, Sans grâce ? Comment ? Rien ne peut le sauver ? A-t-il si mal chanté qu'il ne puisse devenir un maître 9

Sachs, Pour celui-là, mon enfant, tout est perdu. Il ne sera maître dans aucun pays. Car, sache-le, mon enfant, quiconque est né maître, parmi les maîtres ne fera point fortune.

Madeleine (de l'autre côté de la rue). Le père demande après toi.

Eva, De grâce ! une dernière question. N'a-t-il pas trouvé dans toute l'école un seul ami pour le défendre ?

Sachs. Un ami ? Voilà qui serait plaisant ! Laissons courir ce hobereau à plume de paon. Nous voulons dormir tranquilles sur les règles que nous avons apprises à la sueur de notre front. Qu'il nous baille la paix, ce trouble^féte, et qu'il cherche ailleurs son bonheur I

Eva (se lève en colère). Oui I il le trouvera ailleurs que chez vous, pédants envieux que vous êtes ! Il le trouvera là où les cœurs brûlent encore d'un feu généreux, en dépit de tous les maîtres sournois I

On le devine aisément, maître Sachs n'a médit du chevalier que pour mieux sonder le cœur d'Eva. Il est vrai que sous ses cheveux grisonnants, le poète, encore plein de verdeur, cache un faible pour la ravissante enfant, la perle de Nuremberg. Toute petite, il la portait dans ses bras, il Ta vue grandir, il lui a enseigné tout ce qu'il savait de bon et de beau, et Ta toujours aimée, choyée, gâtée comme une fille adoptive. C'est une de ces affections de père qui renferment un grain de passion; mais le vaillant maître ne songe même pas à se l'avouer, et maintenant qu'il sait où souffle le vent, il se décide gaiement à prendre en main la cause de Walther.

178 l'œuvre de richard WAGNER

L'aventure menace toutefois de prendre une tournure plus grave. Walther s'avance dans la rue;Eva, fidèle au rendez-vous, s'élance vers lui. Las de tergiversations et de compromis, exaspéré contre les maîtres, le jeune homme a pris un parti énergique ; il veut enlever sa fiancée loin de cette ville de pédants et l'épouser dans son château. Eva se jette dans ses bras sans hésiter. Ils vont fuir; mais les amants ont compté sans maître Sachs. Le cordonnier a tout vu ; il entr'ouvre légèrement son volet et fait tomber un rayon de lumière sur les fugitifs, qui reculent effrayés. Au même instant, Beckmesser arrive du fond de la rue et fait entendre le son de sa guitare. Le greffier se flatte de gagner le cœur d'Eva par une sérénade nocturne. A la vue du malencontreux critique, Walther tire son épée et veut s'élancer sur lui. Eva, qui craint un scandale, ne parvient qu'à grand'peine à calmer son ravisseur impatient. Enfin elle l'entraîne sous le tilleul sombre, où ils attendent l'issue de la scène.

En apercevant Beckmesser, Sachs, saisi d'une idée subite, rouvre sa porte et place son escabeau dans la rue. Au moment où le greffier s'apprête à chanter, Sachs frappe à grands coups de marteau sur une paire de souliers qu'il est en train d'achever, et entonne d'une voix de stentor une chanson humoristique de sa façon. Alors le greffier, piqué, hors de lui, trépignant de colère, chante à tue-tête sa prosaïque et lourde sérénade.

Cette cacophonie burlesque met aux fenêtres les voisins, qui, furieux d'être troublés dans leur sommeil, actablent d'injures le chanteur importun. David l'apprenti est descendu, il s'imagine que le greffier en veut à Madeleine, tombe sur lui à bras raccourcis, et d'un solide gourdin fait voler sa guitare en éclats. Les voilà aux prises. Les voisins accourent et veulent les séparer. — Est-ce que ça vous regarde? — crient de nouveaux iarrivants, et les voisins eux-mêmes tombent les uns sur les autres. Après les voisins viennent les apprentis, après les apprentis les compagnons, tous criant, frappant à qui mieux mieux. La jalousie des corporations s'en mêle. Charpentiers, tailleurs, serruriers tombent les uns sur les autres ; les maîtres eux-mêmes, qui voulaient se poser en arbitres, finissent par jouer des poings ; enfin c'est une mêlée inextricable. Walther, resté à l'écart avec Eva, veut profiter de la confusion pour se frayer un chemin l'épée à la main ; mais Sachs, qui les observe, s'élance sur eux, saisit Walther d'une main et de l'autre pousse Eva dans les bras de son père, puis il entraîne le chevalier dans sa maison et ferme la porte derrière lui. Au même même moment, on entend la trompe dû veilleur de nuit; le cor d'Obéron ne produirait pas d'effet plus instantané. Aussitôt la bataille cesse comme par enchantement ; apprentis, compagnons, bourgeois, prennent la fuite, tout se disperse, toutes les fenêtres se ferment précipitamment, et la pleine lune éclaire de ses paisibles rayons la rue

î8o l'œuvre de richard WAGNER

silencieuse. Le veilleur de nuit arrive trop tard, se frotte les yeux, regarde autour de lui d'un air ébahi, et, croyant avoir entendu des spectres, il entonne d'une voix tremblante son verset solennel : « Ecoutez, bonnes gens, prêtez l'oreille, — la cloche a sonné onze heures. — Gardez-vous des spectres et des lutins, — qu'aucun mauvais esprit n'ensorcelle votre âme. — Louez Dieu le Seigneur I »

Le finale de cet acte est un tour de force d'orchestration et de verve comique. Le crescendo qui accopipagne la mêlée se développe tout entier en fugue sur la ritournelle bizarre de la sérénade, et gagnant tout l'orchestre par bonds rapides, éclate avec une furie étourdissante. Cet air drolatique qui, dans l'idée du grand greffier, devait attendrir la belle Eva, ne fait qu'ameuter les voisins. Comme un lutin moqueur, il se multiplie, se centuple en pirouettes fantasques, s'élance de toutes les portes, et légion formidable, revient assaillir le chanteur effaré. Le pédant est puni par son péché, rossé par sa propre sérénade, qui semble prendre mille corps et fourmilk autour de lui : idée originale d'un comique très gai. Un autre compositeur eût sans doute fait tomber la toile sur cet éclat de rire shakspearien. Par une intention fine et heureuse, le poète a voulu ramener l'auditeur à une disposition plus contemplative. Un coup de trompe, et tout s'enfuit, le veilleur de nuit chante au milieu du silence son grave couplet, moitié comique, moitié sérieux, la lune monte entre les

LES MAITRES CHANTEURS l8l

pignons grêles de la ville endormie, et d'un coup de baguette on se dirait enlevé dans le royaume aérien des esprits, qui se sont amusés à semer la discorde parmi les braves bourgeois pour -j

mieux préparer le triomphe de leurs favoris. ]

Les flûtes reprennent staccato scherzando le !

motif endiablé qui va se perdre dans les profondeurs de la basse, tandis que le cor répète deux fois comme une douce question trois notes rêveuses du prélude de Walther. On croit voir s'esquiver en serpentant la ronde folâtre de lutins et de fées, et s'évanouir sa trace lumineuse comme un essaim de lucioles, pendant qu'un sylphe attardé se penche sur Eva, et murmure le nom mystérieux du bien-aimé à la jeune fille qui s'endort. La musique a de ces magies; seize mesures lui suffisent pour faire passer sous nos yeux toutes les féeries d'Obéron et de Titania.

A cette nuit bruyante et fantastique succède un jour radieux. Au troisième acte, nous sommes dans l'intérieur de Sachs. L'atelier a pris un air de fête, tout est en ordre, la table reluit, les modestes fenêtres garnies de pots de fleurs tamisent le soleil du matin. Le maître est assis dans un grand fauteuil, il tient un in-folio ouvert sur ses genoux et paraît plongé dans sa lecture.

David, qui entre en frétillant de joie parce que Madeleine lui a donné fleurs et rubans, a beau tourner autour de lui, l'interpeller par son nom, à voix basse, à haute voix, il ne bouge pas, si bien que l'apprenti inquiet se croit en disgrâce et demande d'une voix suppliante le pardon de

ta

l82 l'œuvre de I^CHARD WAGNER

ses méfaits nocturnes, t^our toute réponse, le maître ferme son in-folio à grand bruit, et Tapprênti effrayé tombe à genoux. « Le sermon va venir et la courroie par-dessus le marché », pense t)avid; mais lé maître a Tair de revenir dW aiitré monde, son front est serein, sa voix amicale, il fait réciter à son élève le verset du matin, et l'envoie s'habiller pour la fête. Maître Sachs est un vrai philosophe. Quand il vient de lire dans la Chronique du monde (Weitchronîk), quand il a médité sur les destinées humaines, il est doux comme un agneau, il comprend tout et nie se fâche. de rien. Resté seul, il acliève sa méditation, qui nous ouvre une échappée sur le fond dé cette âme mâle et placide. Répassant dans sa mémoire les événements de la nuit, il se démande quel démon a excité les uns contre les autres les paisibles citoyens de sa chère ville de Nuremberg* — C^est l'antique folie, dit-il, c'est réternellé illusion, sans laquelle rien ne réussit, qu'il ne s'agit que de maîtriser. Après la folle nuit vient le jour ! Voyons comment Hails Sachs s'y prendra pour faire sortir de la grande folie quelque chose de grand !»

A ce moment, Walther entre dans l'atelier. — « Prenez courage, lui dit Sachs, et composeztnoi un chant de maître ! » Walther sourit; il ne croit pas à une réconciliation avec l'école, et n'en veut plus entendre parler. Sachs n'est pas de cet avis, et lui promet la victoire pourvu qu'il phe son inspiration à une forme plus sévère. «Comment m'y prendrais-je ? — Ràcoh-

LES MAITRES CHANTEURS l83

tez-moi votre rêve du matin. » Ce rêve, commetous les rêves, est une vision vague mais d'au- '

tant plus délicieuse. Walther s^est vu transporté dans Un jardin resplendissant de fleurs et de rosée où une femme divine, une Eve enchanteresse, l'appelait sous Tarbre de vie et l'invitait à cueillir le fruit savoureux. Fasciné, il s'est assoupi sous les regards de la séductrice. La nuit est tombée, et à travers le feuillage sombre il a vu scintiller une couronne d'étoiles qui semblait vouloir se poser sur le front de la femme aux yeux rayonnants. Dans la bouche de Walther, cette vision se formule tout naturellement en deux strophes mélodieuses d'un flot suave et noble. Le maître est ravi. Dans la joie de son cœur, il a écrit les paroles sur une feuille de papier. « Et maintenant, dit-il, il s'agit d'oser. Allons liôus préparer pour la fête. »

A peine sont-ils sortis qu'on voit apparaître le greffier, qui rôdait dans la rue. Il entre en boitant, car ses jambes n'ont pas oublié la sérénade de la veille et son accompagnement varié. Ses yeux rencontrent la feuille de papier oubliée sur la table. Il reconnaît l'écriture de Sachs; un chant d'amour de lui ? Le vieux cordonnier aurait-il l'audace de briguer la main d'Eva? Cette pensée lui vient comme un éclair. Le maître rentre au même instant en habit de fête. Beckmcsser l'accable de reproches et de sarcasmes. « Je n'ai jamais songé à concourir, lui répond Sachs en riant, à preuve que je vous fais cadeau de ces vers. Faites-en ce qu'il vous plaira. » Le

l84 l'œuvre de richard WAGNER

greffier tombe tête baissée dans le piège qu'on lui tend et emporte triomphalement la feuille, croyant tenir la victoire dans sa poche.

Survient Eva en robe blanche, richement parée pour la fête. Sachs lui fait compliment sur sa beauté; mais elle lui reproche d'un air triste et boudeur de ne pas savoir oà le soulier la blesse *. Le cordonnier la prend au mot, lui fait poser le pied sur un tabouret et tâte le méchant soulier. Trop large ici, trop mince là, Eva lui trouve tous les défauts du monde. Tout à coup Walther paraît sous la porte, en face d'Eva, et reste cloué sur place devant l'éblouissante apparition. La couronne étoilée qu'il a vue flotter en songe sur la tête de son Eve idéale brille maintenant dans les cheveux d'Eva, et c'est une couronne de fiancée. Le rêve s'est accompli, la vision poétique est devenue réalité vivante. Dans le ravissement que lui cause cette vue, il laisse échapper la troisième strophe de son chant qui résonne aux sons de la harpe comme l'hosanna des fiançailles. Eva l'écoute immobile, les bras étendus, pétrifiée d'étonnement. « Eh bien 1 dit Sachs en lui remettant le soulier, est-il réussi? Essaye, marche! Te gênet-il encore? » Eva reconnaît enfin dans le vieux maître son plus généreux ami et se jette à son cou. Après un instant d'effusion paternelle, Sachs, s'arrachant à cette étreinte, fait retomber la jeune fille palpitante de bonheur sur l'épaule de

t Proverbe allemand qui équivaut à la locution : où le bât la blesse.

Walther, qui la reçoit dans ses bras. David et Madeleine sont entrés comme par hasard, et la scène finit par un grand quintette, où tous ces cœurs émus se fondent en un hymne de joie et d'espérance.

Le rideau s'abaisse un instant et se relève bientôt après sur une grande scène populaire. Une vaste prairie s'étend au bord de la Pegnitz. Nuremberg dessine au fond ses tours et sa citadelle; une estrade flanquée de banderoles se dresse à gauche. Bourgeois et bourgeoises arrivent en nacelles et sont reçus par les apprentis, qui, vêtus en hérauts, brandissent gaiement leurs sceptres enrubannés. Les corporations se succèdent et arborent leurs bannières sur la tribune des maîtres chanteurs. Les tailleurs, les cordonniers et les boulangers chantent un couplet en l'honneur de leur patron, les trompettes de la ville sonnent leurs fanfares et le peuple applaudit. La joie est au comble, quand arrive un bateau tout rempli de paysannes. Aussitôt les apprentis courent s'en emparer, les fifres attaquent un motif piquant et rustique, les couples se forment en un clin d'oeil, et voilà la danse en branle. Un cri qui s'élève dans la foule coupe court à ce bal improvisé. Les paysannes, lâchées subitement, volent aux quatre coins de la place, les apprentis se rangent respectueusement, et les cuivres, reprenant la marche solennelle de l'ouverture, annoncent l'arrivée des maîtres chanteurs. Ils se rangent sur la tribune, Pogner conduit sa fille, qui tient la couronne

i86 l'œuvre de richard wagner

destinée au vainqueur. ; Hans Sachs arrive le dernier. En apercevant son favori, le peuple ne contient plus sa joie, et, d'une inspiration spontanée, unanime, entonne le beau cantique de Sachs sur la réformation :

Debout 1 voici venir le Jour 1 J'ez^tends aux vallons d'alentour Ua rossignol à la voix claire *.

Sa voix réveille ciel et terre I La nuit s'enfuit à l'Occident, Le jour se lève en Orient, Le ciel livide se colore.

Salut, ardente, immense Aurore 1

Ce cantique, entonné à pleine poitrine par une foule enthousiaste, produit un effet grandiose, irrésistible. Il y a dans ces pianissimo suaves, qui s'enflent de note en note jusqu'au fortissimo le plus retentissant, un sentiment à la fois doux et fort qui pénètre jusqu'à la moelle des os. On dirait tout un peuple qui se replie dans les profondeurs de son âme avec un attendrissement religieux, et puis laisse éclater sa joie dans un cri de liberté. Un sourd roulement de tambours vient appuyer par deux fois ces voix éclatantes, comme un fracas d'armes lointain ; on y sent gronder toute une révolution. C'est la réforme qui respire dans ce cantique, non pas la réforme étroite et confessionnelle, mais la grande, l'éternelle réforme qui a pour devise : affranchissement de l'homme, libre épanouissement de

t Allusion à Luther. Cçtte poésie se trouve dans le^ œuvres de Hans Sachs.

Tâme, fraternité humaine. Cela est d'un grand artiste d'avoir su conserver la couleur protestante à ce cantique en le remplissant d'up sei^timent si large. Quoique d'un caractère bien moins universel, cet effet rappelle V Hymne à la joie de Schiller, placé par Beethoven à la fin de sa neuvième symphonie.

Sachs reçoit cet hommage avec calme et dignité. Debout, immobile au bor J de la tribune, il regarde par-dessus la foule à l'horizon, comme si son regard plongeait dans l'avenir. Le concours commence. Beckmesser entre d'abord dans l'arène. Sa démarche provoque déjà l'hilarité de la foule; son chant fait le reste. L'infortuné greffier n'a vu que du feu à la poésie de . Walther, il a lu les mots de travers et débite ce galimatias sur l'air de sa propre sérénade avec force ritournelles et fioritures. Après la première strophe, les maîtres se regardent entre eux ; après la seconde, le peuple murmure ; après la troisième, tout part d'un immense éclat de ^ire.

Alors Walther sort de la foule et se présente d'un front intrépide. Un murmure d'approbation accueille le jeune homme, et c'est au milieu d'un profond silence qu'il reprend la première strophe de son chant. La noble mélodie répand ses ondes majestueuses sur la foule captivée, un frisson sympathique parcourt les auditeurs. Sûr désormais de sa victoire, Walther cède au démon de l'improvisation; sçi pensée hardie prend un nouvel essor. Pour la première fois il

l88 L'ŒUVRE DE RICHARD WAGNER

a senti sa puissance sur les hommes, il a surpris les échos ravissants de sa voix inspirée dans les voix émues de la foule, il a entendu la vibration magnétique des cœurs. A ce moment unique de son existence, le secret de sa destinée se révèle à lui, le mystère de sa vision gracieuse se dévoile à ses yeux. Ce n*est plus TÈve du paradis qu'il croit voir devant lui, ce n'est plus la simple jeune fille de Nuremberg; une fiancée plus sublime se montre, la Muse ellemême, la Muse de son peuple lui apparaît.

Chaste et souriante, elle l'appelle à la source sacrée, l'inonde de ses regards comme d'un baptême de feu. C'est elle qu'il cherchait, c'est elle qu'il trouve enfin et qu'il salue d'un audacieux chant d'amour. Le peuple est saisi par ces accents inouïs qui le transportent dans un autre monde sur les ailes de la poésie; les maîtres chanteurs,, touchés et vaincus, trahissent malgré eux leur admiration. Walther s'avance vers la tribune et plie un genou devant Eva, qui pose sur sa tête la couronne de myrte et de lauriers. Ainsi s'achève la victoire du vrai poète. Les apprçntis battent des mains, le peuple agite chapeaux et bannières, et la toile tombe aux cris répétés de : Vive Hans Sachs 1

De l'entente finale des deux poètes ressort la pensée maîtresse du drame. Ce dénouement est en même temps la victoire d'une idée. C'est par l'alliance du poète de race noble avec le poète populaire que s'achève le triomphe de la poésie

elle-même. Ils viennent de régions opposées pour se rencontrer au même point. Le chevalier Walther a grandi dans Tigolement de son château féodal. Son âme s'est éveillée aux frissonnements de Tantique forêt, dans l'éternelle jeunesse de la nature. Durant les longues veilles, il a lu « les vieux livres légués par l'aïeul », et les grands inspirés des âges héroïques lui sont apparus. Alors surgirent en lui des rêves larges comme les grands bois, des pensées hautes comme le ciel ; mais pour qui coulera-t-elle, cette source qu'il sent déborder de son cœur? Il voudrait la prodiguer à des êtres aussi nobles que lui. Où vivent-ils? Il faut qu'il les trouve, et voilà ce qui le pousse dans le vaste monde ; il voudrait s'y élancer comme un aigle du haut de son aire, le cœur gonflé et les ailes ouvertes. Sachs, au contraire, n'est qu'un pauvre artisan : sorti du peuple, pétri de sa chair, nourri de ses labeurs, il a vécu de sa vie. Ah! comme jour et nuit il a manié le marteau et le poinçon dans son petit atelier au cœur de la cité travailleuse 1 Pendant ce temps, son esprit infatigable ne chômait pas. Le peuple qu'il aimait tant, lui a soufflé sa verve et sa bonne humeur. Il chante avec lui, pour lui, soir et matin. Il scande sa chanson à coups de marteau; qu'importe, si elle est gaie? L'humanité lui apparaît de loin comme une lanterne magique où paysans, seigneurs, rois et peuples dansent une folle sarabande. Il regarde ce monde étrange d'un œil calme. Il est fort et ferme sur le terrain où il marche, il sent

igO L ŒUVRE DE RICHARD WAGNER

qu'il est la voix des simples. Ainsi nous voyons îe vieux travailleur au déclin de sa vie, toujours jeune d'âme et franc de cœur, saluer d'un Tnâle cantique l'aurore du grand jour de la Réforme. Ce Hans Sachs est à la fois une résurrection et une création. L'artisan poète du xvi® siècle apparaît ici avec sa vraie physionomie transfigurée d'un rayon d'idéal. C'est bien là le type de l'esprit inventif, de l'imagination infatigable du peu pie. Avec cela, nature saine et riche. Au dehorsla rudesse, la bonhomie, la fine malice de l'artisan; mais, sous cette forte écorce qu'il oppose comme une cuirasse infrangible aux sots et aux méchants, il y a des trésors de douceur, de poésie, de résignation, et tout au fond on trouve un sage plein de force et de joie^. Si différents qu'il soient, Hans Sachs et Walther sont faits pour se comprendre et se compléter. L'un arrive des hauteurs sublimes du rêve et de la pensée, l'au-

* Dans son très pénétrant livre : Dass Drama Richard Wa~ gners (1892) M. Houston Stewart Chamberlain a fait ressortir très justement l'héroïsme silencieux de Hans Sachs, la profondeur de son renoncement et combien dans sa grandeur d'àme il demeure seul. Car personne ne comprend le fond de son cœur, ni les maîtres rigides, ni Walther lui-même. La seule £va, avec sa divination féminine, y jette un regard furtif. Un instant, le cœur de la jeune ûlle se fend devant la solitude eûrayante et le tourment secret du maître. Mais bientôt elle oublie ; car le bonheur est aveugle et ingrat ; la souffrance seule est clairvoyante et sympathise avec la souffrance. Sachs accomplit son sacrifice avec une aimable bonhomie, il ne permet pas même à sa plainte d'élever la voix devant lai-même^ il Tétouffe en souriant. La musique seule la trahit dans l'admirable thème des violoncelles, au commencement du So^ acte, d'une si poignante mélancolie, d'une si virile résignation, qui aboutit au cantique rédempteur. Ainsi, par la musique, Wagner pénètre souvent dans ces tréfonds de l'âme, que la parole ne peut rendre.

tre sort du fin fond du peuple ; l'un aspire à descendre et à se communiquer, l'autre à monter et à se retremper dans un air plus pur. Le chevalier met fièrement sa main dans la rude main de l'artisan : ainsi se conclut l'alliance de l'art élevé avec l'art naïf.

UniSj ils peuvent rajeunir et féconder l'école elle-même. Carj dans la pensée de l'auteur, l'école n'est pas une simple entrave. Elle aussi est nécessaire, le pédantisme seul est persiflé. L'écQle §éripuse représente la tradition, la règle, la persévérance. Sans elle point de continuité, point d'art durable. Mais la vie ne peut lui venir que de ce'i deux sources : du fécond instinct populaire, qui, dans son demi-rêve, ébauche le vrai, et du génie . créateur, qui l'exprime avec hardiesse et trouve sa délivrance intime, sa con, firmation éclatante dans l'âme naïve du peuple.

Erda I Erda î j'entonne ton jchanl de

réveil.

WoTAN (Odin).

Si je devais vivre en peur et sans amour, je jetterais la vie loin derrière moi comme cette motte de terre.

Siegfried.

Finis en paix, race des Dieux.....

L'étoile de l'Amour me luit 1

Brunehilde.

Nous touchons enfia à la création, sinon la plus parfaite, du moins la plus surprenante et la plus colossale du poète musicien. Tout y est extraordinaire et hors cadre ; le sujet, l'idée, la forme, les proportions même de l'ensemble. Son étrangeté défie les comparaisons et son audace rompt en visière avec toutes les habitudes du théâtre contemporain. Entrevu au sortir de la jeunesse, ébauché dans la force virile, continué en exil, abandonné, repris, achevé enfin vingt ans environ après sa conception première, ce drame gigantesque occupe une place capitale dans le développement de l'artiste. Il a plané sur sa vie orageuse et obsédé sa pensée comme

LA TÉTRALOGIE DES NIBELUNGEN igS

le génie à la fois sombre et lumineux de sa destinée, ce génie qui lui commandait, semLlc-t-il, d'oser toujours davantage et de couronner son œuvre par une tentative unique dans les temps modernes.

Après Lohengrin, Richard Wagner, plongé dès lors dans l'étude des traditions anciennes, eut ridée d'un drame sur la mort de Siegfried en qui lui apparut le type de la jeunesse et de l'insouciance héroïque. Il en traça l'esquisse; mais plus tard il découvrit que cette tragédie en supposait plusieurs autres, qui s'enchaînaient et englobaient dans leur succession les parties essentielles du vieux mythe germanique. Ainsi naquit sa tétralogie. Il en publia le texte sans musique en i863. V Anneau du Nibelung^ fête scénique pour trois jours et une soirée comme prologue^ tel était le titre de ce poème si original et si remarquable en lui-même. Le croiraiton? il passa complètement inaperçu. La critique allemande est ainsi faite; elle ne juge guère par impression spontanée, mais selon des catégories immuables. Il ne lui suffit pas qu'une œuvre frappe l'imagination pour s'y intéresser, il lui faut d'abord trouver un nouveau système qui la justifie. Comme poème, l'œuvre était rangée dans la catégorie des libretti^ des choses non littéraires; comme texte de musique on n'y trouva que le projet extravagant d'un opéra impossible ; c'est à peine si on en parla. Longtemps après, Richard Wagner parvint à faire bâtir à Bayreuth un théâtre construit sur un

194 l'œuvre de richard WAGNER

modèle entièrement nouveau et conformé à ies vues, théâtre destiné à des représehtatioiiê exceptionnelles et qu'il inaugura par Texécution des Nibeluhgen. Depuis lors ^intérêt du public, excité par une entreprise si nouvelle s'est porté sur le poème, et sa curiosité â fini par éveiller celle de la critique. Aujourd^kui la tétralogie de Richard Wagner est devenue un poème riatibriàî, et une littérature variée s'est déjà produite aux alentours. L'action hardie à entraîné la péilséé paresseuse.

De quoi s'agit-il dans ce drame auquel Fauteur a rattaché la fondation d'un nouveau théâtre conçu dans un esprit diamétralement opposé aux théâtres existants, et qui forme comme le couronnement de sou œuvre entière? Ressusciter l'ancien mythe et la légende héroïque dés Germains en ses couleurs fortes et primitives, les fondre en un seul tout pat le souffle d'une inspiration nouvelle sous la maîtrise d'une gt*ande pensée, et représenter ce vaste ensemble en quatre journées ou drames successifs *, à la manière des trilogies antiques, avec toute la splendeur décorative et l'exécution parfaite que réclame un sujet aussi riche : tel était le projet. Lorsqu'il fut annoncé, le grand nombt*e se récria, les critiques haussèrent les épaules, les sages se contentèrent de sourire. Aujourd'hui que le fait est accompli^ personne ne songe à s'en étonner. On ne se souvient plus qu'on a cou-

* Chacun d'eux a les proportions d'un de nos opéras.

vert de risées ce qu'on acclame avec enthousiasme, et peu s'en faut que princes allemands, public et critiques ne s'imaginent avoir inventé la tétralogie. Les hommes sont ainsi faits. Ils ne croient pas aux pyramides availt qu'elles nfe soient bâties, mais lorsqu'elles profilent leur triangle colossal sur le désert, ils pensent qu'elles ont toujours existé et ont vite fait d'oublier la science et l'art merveilleux qui les ont construites. Quant à nous, qui avons suivi le déve- ' loppement progressif de ce créateur énergique à travers ses œuvres, nous regarderons celle-ci comme les autres, c'est-à-dire en elle-même, et nous l'aborderons de front par son côté le plus général et le plus humain. Mais avant d'en venir au drame de Richard Wagner nous devons jeter un regard sur les éléments mythiques dont le poète s'est servi, sur ce double monde de la mythologie Scandinave et de l'épopée germanique, où il a taillé ses personnages et choisi les pierres angulaires de son édifice.

Nous ne connaissons la mythologie des Germains que par les sagas des Scandinaves. Ils eurent en commun les mêmes dieux, qui se rattachent à la grande famille des dieux aryens. Mais dans leur long voyage à travers les forêts de la Scythie et les mers du Nord, ils perdirent ce rayon de lumière qui leur vient du ciel de la haute Asie, et dont ils resplendirent en Inde, en Perse et en Grèce, brillante aurore de l'humanité. Sombres, informes et barbares, ces

196 i/œUVRE de RICHARD WAGNER

dieux nous sont revenus de l'Islande par YEdda^ cosmogonie chaotique, limbe ténébreux d'une mythologie en formation. On y reconnaît cependant les types principaux de la famille olympienne : Jupiter dans Odin, Junon dans Fricka, Vulcain dans Thor, Vénus dans Freia, et comme un pâle et triste fantôme d'Apollon dans ce Baldour qui s'évanouit, ombre lumineuse, dans la brume fuyante des forêts vierges. Zeus de cet Olympe septentrional, Odin règne en maître sur les Ases. C'est un dieu de tempête et de combat, inspirateur du courage viril et des amours hardis. Autour de lui chevauchent dans le vent et l'orage ses neuf filles les Walky rie s. Animées de son esprit, elles excitent le cœur des guerriers et cueillent leurs âmes sur le champ de bataille. Mais cet Odin est un dieu très singulier, mystérieux coureur de forêts et de rivages, rôdeur et questionneur. Il est fort mêlé à la nature, hante ses voies les plus secrètes, se confond avec ses énergies les plus cachées. Parfois il évoque une antique déesse, Wala, qui en sait plus long que lui-même. Il est peu sûr de sa puissance; lui et les siens sont perpétuellement en guerre avec les Géants et la race maligne des Nains. Bien plus, toute la race des dieux est menacée de mort, la fin du monde viendra, les monstres de l'abîme se déchaîneront, le feu montera jusqu'aux voûtes du ciel, et les dieux périront dans l'incendie du monde. Il est vrai qu'au delà de cet immense cataclysme, l'Edda laisse entrevoir une renaissance des dieux et

des hommes, un nouvel âge d'or. Mais la catastrophe est certaine, les plus vieilles Sagas le disent, et la Vœluspa,' la prophétesse légendaire, l'affirme mystérieusement de son doigt levé, de ses yeux visionnaires et hagards.

Comme une aurore boréale dans une nuit du Nord, reluit dans cette sombre mythologie la légende de Sigurd ou Siegfried aux cheveux d'or, aux yeux rayonnants, tueur du dragon Fafnir, et qui éveilla Brunehilde la Walkyrie, la fille d'Odin endormie sur une montagne entourée par son père d'un rempart de feu. Sous les contours informes des Sagas perce en Sigurd la jeunesse héroïque et victorieuse, et en Brunehilde la fille d'Odin, le plus haut type de la femme du Nord, divinatrice, prophétesse, en qui réside quelque chose du souffle divin, selon les anciennes croyances. Ainsi, dans le mythe germanique, la radiance solaire des dieux aryens s'est concentrée sur Siegfried, ancien dieu du printemps, éveilleur de la vie, devenu héros, et sur Brunehilde, fille des dieux, devenue femme. Devant ce couple brillant, les dieux eux-mêmes pâlissent, rentrent dans le crépuscule de leur nuit sombre *.

* On sait que ce même Siegfried est le personnage saillant de l'épopée germanique, mais combien transformé et déjà christianisé 1 Dans le poème universellement connu aujourd'hui, mais beaucoup trop surfait par les Allemands, la Détresse des Nibe~ langen, nous voyons des mœurs païennes, dans un cadre À demi chrétien et des personnages mythiques transportés sur le terrain de l'histoire. Les anciens dieux ont complètement disparu. Tout ce qui en reste sont les Nixes, qui raillent les Burgondes à leur passage du Danube. Bruneliild^i la AN'alkyria est

igS l'œuvre de richard wagner

l.e dessein extrêmement hardi du poète était de renouer la tradition héroïque des Germains, qui se groupe autour du personnage de Siegfried, au mythe des dieux germaniques et Scandinaves, dont Odin (en allemand Wotan) est le chef*. La grande originalité de cette création, c'est d'avoir ressuscité sous une forme à la fois très primitive et très personnelle ces deux mondes, de les avoir fondus en un seul tout et d'avoir fait de Brunehilde la Valkyrie, l'héroïne consciente qui les relie. Ces deux figures, Siegfried et Brunehilde, singulièrement rajeunies et grandies, se détachent lumineusement sur le fond mythologique étrange, parfois sombre et sauvage du drame. Celle du dieu Wotan, à laquelle Richard Wagner a donné une physionomie très indivi-

devenue une reine du Nord, personnage secondaire, vague et souvent incompréhensible. Tout l'intérêt s'est porté sur Siegfried et sur Krimhilde, pour laquelle il trahit Brunehilde comme dans les Sagas Scandinaves. Mais sans qu'on sache rien de leurs relations précédentes. Brunehilde se venge comme dans l'Edda, en faisant tuer Siegfried par Hagen. Après sa mort, le poème continue, Erimhilde épouse le roi des Huns et venge la mort de Siegfried sur Hagen, sur ses propres frères et sur toute la race des Burgondes, en les enveloppant dans une immense catastrophe, reflet légendaire des luttes des Germains et d'Attila. — La tétralogie de Richard Wagner n'a rien de commun avec cette dernière partie des Nibelungen. Elle se termine par la mort de Siegfried, qui clôt la première partie du poème. Cadre, mise en scène, caractères, tout diffère chez lui, tout porte un cachet plus païen. Ici, comme dans ses autres tragédies, il s'est tenu en dehors de l'histoire, dans la région da mythe pur.

* Ce projet, quoique très audacieux, n'a rien d'arbitraire ; il est dans l'esprit même des Sagas anciennes. Car la Velsangasaga, qui représente Sigurd comme un fils d'Odin, est le lien naturel et primitif entre la Goettersaga (mythe des dieux) et la Sieg» friedsaga (mythe de Siegfried).

LA TÇITRALOGIÇ: DES NIBELUNGÇN igg

duelle, domine puissammeçit renseuible. Nous assistons ici à \ine sorte de théogonie aboutissant à une tragédie humaine, double drame ps^rallèle. Les héros, nés de la pensée divine, enveloppent les dieux eux-mêmes dans leur catastrophe.

C'est la première fois qu'on a tenté de mettf'e sur une scène moderne cette mythologi^j à laquelle le christianisme a coiipé court, et que la science moderne a seule tirée de ses té^ièb^es. Il'auteur de la tétralogie a voulu lui donner à la fois une vie nouvelle et un sens s.ymboUqu0. Il ne s'agit point ici d'un drame ordinaire, four en faire accepter le merveilleux et vaste symbolisme, la magie de la musique et la splendeur plastique de la représentation sont indispensables. — Nous ne pouvons ici qu'en donner une image lointaine et une idée sommaire.

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