‹ Le drame musical: Richard Wagner, son œuvre et son idéeChapitre 13 sur 29 · LOHENGRIN I · texte numérisé non relu

LOHENGRIN I

nir 1 Elle s'est cramponnée à lui et oe lâche prise que quand ses forces l'abandonnent. Alors il s'élance dans la nacelle qui l'emporte au milieu des gémissements de la foule. Eu le voyant disparaître au dernier circuit du fleuve, Eisa tombe et rend l'âme ',

< Quoique selon nous, R. Wagner ne soit parvenu qu'avec Tristan et Itealt à sa plus haute puissance d'expression dramatique, on peut considéier Lohengrin comme son chef-d'œuvre a certains égards, et par la beauté trausceodante du sujet, et par le charme mélodique de l'ensemble. Il y a plus de passion dans Tristan, plus de richesses dans les Maître» Chantears, un« grandeur plus étrange et plus surprenante dans les Nibelangen, mais aucune de ses œuvres n'atteint celle-ci par l'élévation du sentiment et la pureté des lignes. Elle nous laisse dans l'âme une harmonie supérieure. L'unité de conception et de style y est si parfaite, qu'on se demande si les paroles ont été faites pour la musique, ou I* musique pour les paroles ; on dirait qu'au plus haut degré de l'expression poétique la parole toute' vibrante d'ime et de passion se fait mélodie d'elle-même. Le chant devient comme la versiBcation de la tragédie ; loin d'entraver la marche de l'action, il ne la rend que plus saillante ; témoin la grande scène du troisième acte entre Eisa et Lohengrin. D'artre part les chœurs ne sont plus de lourdes masses manœuvrant arec un ensemble machinal au signal du chef d'orchestre, ce sont des individualités Texibtes, impressionnables, toujours en mouvement. Elles prennent à l'action une part incessante ; leur manifestation est prodigieusement variée et va de la simple apostrophe jusqu'à l'épanché m snt lyrique. Le grand chœur à huit parties qui précède et accompagne l'arrivée du héros au premier acte, dont l'elTet scénique est extraordinaire, est un exemple frappant d'un chœur dramatique entièrement fondu i

Pour ce qui est de l'orchestration, on remarque la division très nette que le compositeur fait de l'orchestre en trois groupes différents ; celui des instruments à cordes, des instruments â vent et des cuivres. Au lieu de les réunir ou de les partager selon des exigences convenliounelles ou arbitraires, il les réunit ou les partage par corps, appropriant soigneusement le caractère des timbres à celui des situations et des personnages. Quant aux motifs dominants, qui jouent déjà un rôle capital dans Tonnhauter, ils sont plus signiQcatifs encore dans Lohengrin. Ils constituent l'unité de la trams musicale. Par une combinaison aussi intelligente que hardie, au moyen de plusieurs phrases princi-

I06 l'œuvre de RICHARD WAGNER

Tel est ce drame de l'amour dans l'idéal revêtu des splendeurs du mythe chevaleresque.

psles, le compositeur a serré un nœud mélodique dont le réseau harmonieux et Qeiible enveloppe tout le drame. Ces phrases révélatrices agissent comme, des charmes étranges". 'tlles ^ani BÎ^riginatcs qiHiu lioiit d'une mesure on les dislinguerâil entre mille etf^n'oTi en recolinalt loat de suite l'nitenmitian mystérieuse on le ' K^er tressaillement dans le grand courant symoboniiltre^e l'orchestre. Lespl us impo rtants, de ces motifs repré- /senlent et ïivifieni les grSTtaës puissances morsrésVTîs passioiis l deS'~perSOTmageB;-le--seittnnent Ibndamsntal de leur im»- iJ'oB" I dftujule pour ïînsi dire leur caractère, leur conduite et toute leur 1/ vie. Ainsi le thème religieux du Saint-Grasl, dont te prilude n'est qu'un développement, est comme un Tond d'or sur lequel se détache la ligure lumineuse, héroïque de Lohengrîn, l'atmosphère éthérée qui l'enveloppe, la haute, silencieuse et sainte solitude d'où il descend vers les chaudes régions des passions terrestres. Tous les autres motifs qui caractérisent le Qls de Parcival ont une parenté secrète avec cette phrase mystique,- la mélodie ne

timents les plus divins illuminent le vie de l'homme de rayons fugitifs. Elle perce déj&, suave et rêveuse, sous forme de vision lointaine, dans le premier chant d'£lsa qui attend son défenseur et qui le pressent. Elle s'exhale alors plus douce et plus pure qu'une brise alpestre dans l'air lourd et orageux de la plaine, et fait courir dans la chevelure de ta vierge accusée, mats belle d'innocence, te souffle d'un autre monde. Elle reparait à de longs intervalles chaque fois que Lohengrin fait allusion à sa mission. Ce sont toujours les violons qui jouent cette modulation. A la fin seulement, quand il révèle son origine, elle est attaquée par tes cuivres et l'orchestre entier.

A ce chant céleste qui toujours triomphe sans effort et par sa seule présence, s'oppose le motif infernal d'Orlrude, dessina ordinairement par les violoncelles. Cette phrase rampante et perfide sort comme un serpent des profondeurs tes plus ténébreuses de l'âme. Dans le duo entre Orirude et Frédéric, elle s'enroule autour du malheureux et l'élreint de ses anneaux > dans le dialogue avec Eisa, quand Orirude lui insinue que Lohengrin pourrait bien n'être qu'un magicien et qu'un imposteur, elle remue à chaque instant dans les bas-fonds de l'orchestre ; tantôt elle se traîne et brame sourdement, tanUt elle se redresse avec des sifflements de vipère. Elle se glisse subtile et tortueuse jusqu'à l'âme innocente d'Eisa et mêle son venin et ses rêves d'amour ; elle ne recule que devant Lohengrin. De li l'intérjt psychologique qui s'attache au développement, aux transformations, aux combinaisons, aux réi^iniscences multiples

LOHENâRIN 107

La foi en est la fleur, le doute en est le lien-suhtil. Type d'une douceur, d'une suavité fragfante. Eisa nous apparaît dans son exaltation comme la plus passionnée des songeuses. Par sa pureté, sa ferveur, la vierge a eu la force de pressentir et d'attirer le chevalier du Saint-Graal, elle n'a point celle de le retenir. Comme Eve, comme Pandore, comme Psyché, elle veut savoir, pénétrer le mystère. Le voile qu'elle déchire est plus frèle et encore plus délicat que le voile de la vie ou le voile de l'amour; c'est le voile de l'idéal, du divin mystère qui lui est apparu en son sauveur.

Nous touchons ici à fin ordre de sentiments essentiellement moderne et généralement étranyer à l'antiquité, du moins la poésie antique ne l'a-t-elle point exprimé. Mais le génie grec, qui devina tout, l'avait indiqué dans le mythe d'Éros

et loujours signilicatives de motîrs aussi caractérisliques. Ce ne sont pas de froids Bvmboles, de simples moyens mnémolechni. ques ; ce sont des thèmes ètonnaininent persuasifs que l'imaginatioa du compositeur varie sans cesse selon les exigences du 'moment et l'iateasilé du sentiment. Qrâce au tissu de ces molifs, on surprebd les impulsions secrètes du cœur avant que la parole □e les conQrme. Les somnambules qui ont la double vue, voient à découvert l'âme de ceux dont elles saisissent la maiu. L'or- L-hesIre de R. Wagner nous donne une sensalioa analogue, car il tah plonger nos regards Jusqu'au fin fond des hommes qui se meuvent sur la scène, et par ses révélations incessantes nous rend complices de leurs senlioisots les plus intimes, de leurs projets les plus cacbés.

Les reprèseolatioDs de Lohengrin à Bayreuth de cette année i8g4, sous la direction de M"* Wagner, ont offert un modèle incomparable d'exécution et de mise en scène. Elles onl montré à quelle intensité de vie dramatique, à quel degré de beauté idéale et cependant naturelle, l'orcheslre de Wagner peut pousser le geste humain et le groupement plistique dans la figuration des cbŒurs, tableaux vivants, mobiles et lonjours satsissanis.

io8 l'œi.vhe de richahi) wagker

et de Psyché, le mythe de l'amour et de l'âme. Platon, ce grand révélateur de l'idéal transcendant, qui, au sommet de l'antiquité grecque, a vu les aurores de tous les temps, a été le premier à le définir et l'a célébré royalement dans son Phèdre et son Banquet. La chevalerie l'introduit dans la société, et la vie le varie en mille légendes. Richard Wagner en a le premier exprimé le côté tragique, émouvant, humain, en cette œuvre. Le destin de Lohengrin n'est-il pas celui du héros, du prophète, du génie en ce monde, et surtout dans notre monde moderne, si (jrand par la science, si petit par la fol? Psyché inquiète ou songeuse Eisa, l'âme humaine pressent son idéal dans son rêve inconscient, l'appelle dans sa détresse. Un jour il vient, et lui demande : Qui es-tu? — Ne t'aî-je pas cherchée, aimée, sauvée? répond-il; me voici, que faut-il de plus? — Prouve-moi qui tu es ! — Tristement il s'évanouît et retourne dans sa solitude.

Oui le Beau, le Suhlime, le Divin pressenti des purs nous viendra toujours d'une sphère inconnue, d'une région impénétrable de l'Esprit et de la Nature. Toujours il passera dans l'humanité avec l'éclat du merveilleux et sous le voile du mystère. Dans ses rares apparitions, sa destinée sera toujours d'être haï des vils, combattu des méchants, nié des sceptiques, soupçonné des faibles. Peu sauront l'aimer, combien peu le retenir! Mais y croire sera toujours le privilège des grandes âmes ; l'aflirmer, le choix des forts. Ainsi nous alarmons l'Idéal, nous savons qu'il

LOHENGBIN IO9

exi5te dans une sphère inattaquable, nous sentons qu'il est l'Être des êtres. Qu'un seul rajoii nous en frappe, nous le saluons avec transport, et lorsqu'il a disparu, il s'affirme encore en nous d'un immortel ressouvenir.

bf G 00^ le

Page 1