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héraut demande une seconde fois d'une voix éclatante :^ui veut lutter ici, en champ clos devant Dieu, pour Eisa de Brabant, qu'il apparaisse 1 » Immobilité profonde, morne silence. Seulement la foule murmure ; « Par ce silence affreux, Dieu la juge. » L'inquiétude d'Eisa est au comble, elle lugubre motif du jugement de Dieu, repris par ?es cuivres sur des accords mineurs vraiment sinistres, s'appesantit sur elle comme une malédiction irrévocable. Éperdue, désespérée, Eisa tombe à genoux, invoquant le secours divin d'une fervente prière. Elle croit son pressentiment, elle a vu son sauveur en rêve, il viendra ! Tout à coup son visage s'illumine d'une joie vive ; au même instant apparaît au loin, sur l'Escaut, un chevalier debout dans une barque traînée par un cygne; son armure brille au soleil, le cygne merveilleux fend majestueusement les ondes du fleuve. A cette vue, un frémissement court sur la foule, et le chœur commence pianissimo comme un léger chuchotement. Ce ne sont d'abord que des exclamations isolées, où l'on distingue la surprise des uns, la foi naïve des autres, l'effroi des incrédules, le saisissement de tous. A mesure que la barque approche, le chœur grandit, monte en flots d'allégresse, monte toujours jusqu'à ce qu'il éclate, à l'arrivée du chevalier resplendissant, en un hymne ruisselant d'une joie immense. A cette apparition inattendue, Ortrude a poussé un cri, Frédéric est frappé d'une terreur mystérieuse. Mais Eisa, arrachée à son extase par le tumulte général, se retourne subitement et aperçoit son
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chevalier, le radieux justicier qu'elle avait pressenti, appelé dans le délire de sa détresse. A son aspect elle reste immobile, les bras levés, pétrifiée de surprise et de ravissement.
Un silence plein d'attente succède à cette explosion d'enthousiasme. Lohengrin a mis le pied sur la rive et, se retournant encore une fois vers le cygne merveilleux qui l'a amené, il le remercie et lui dit de retourner en paix dans sa bienheureuse patrie. Ce court adieu, cette suave et vibrante monodie qui se module presque sans accompagnement dans l'harmonie religieuse du Saint-Graal, est comme un dernier retour de Lohengrin vers les plages dorées d'où il vient. On y sent à la fois une quiétude divine et une tristesse inénarrabJe, comme le regret d'une félicité perdue. C'est la tristesse que nous attribuons- k des anges, à des génies supérieurs qui quittent une sphère de splendeur ou de sérénité pour les douleurs de la terre.
D'un pas ferme Lohengrin s'avance au milieu de l'assistance et déclare son intention de défendre l'accusée, puis il marche vers Eisa, et de sa voix pénétrante, mêlée de force et de douceur, comme imprégnée de lumière et de joie, il lui demande si elle l'accepte comme défenseur. A sa voix, elle tombe à ses pieds ; « Mon héros! mon sauveur! prends-moi! Je te donne tout ce que je suis, — Si je suis vainqueur au combat, veux-tu que je sois ton époux? — Comme je suis à tes pieds, je te livre corps et âme. » Telles sont les simples liançaillcs du fds de Parcival avec Eisa, Leur pre-
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mière rencontre vérifie leur double pressentiment, lui la cherchant, elle l'appelant, lui qui descend vers elle, elle qui monte à lui. La mélodie qui porte le soupir de leur commune aspiration s'exhale entre eux en chaste volupté et va de l'un à l'autre comme le baiser mystique de deux âmes. Cependant Lohengrin met une condition à leur bonheur. Reculant d'un pas, il lui dit avec fierté et l'accent du commandement :
Jamais ne m'interroge, Si ne porte soDci Du pays d'où je viens ; Jamais ae me demande
Deux fois l'inconnu formule cette défense avec un profond sérieux, d'un accent hautain, d'un air inabordable, sur une mélodie incisive, qui se grave dans la mémoire. Eisa promet tout dans^r'élan'de^ -■ sa reconnaissance : « Mon protecteur! moaangel toi qui crois fermement à mon innocence ! quel crime serait le doute qui me ravirait la foi en toi! » A ces mots, Lohengnn transporté de joie relève la jeune fille d'un geste rapide, la presse sur son cœur comme si elle venait de triompher d'une épreuve, et s'écrie avec l'accent d'une tendresse passionnée : « Eisa, je t'aime! »
Devant cette scène inattendue, tous sont saisis et transportés. Une lumière merveilleuse semble éblouir tous les yeux. Un charme inconnu, un frisson sacré descend sur la foule. « Qu'il est radieux à voir!» murmure-t-elle involontaire-
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ment. Le chœur de femmes en qui s'exhale cette émotion d'une nuance si particuUère est une des plus admirables inspirations mélodiques de ce maître. H y a exprimé avec une extrême délicatesse de touche et une force pénétrante l'intime palpitation de l'âme à l'apparition du Divin. Et ce n'est point ici le Divin qui nous écrase par la puissance de la nature, par l'effroi de l'Infini, n'est le Divin plus doux et plus sublime encore qui nous enchante et nous subjugue parfois dans la personne humaine et se traduit en élancements délicieux, en larmes d'adoration.
Lohengrin lance son défi à Frédéric. Ceux qui tout à l'heure n'osaient le contredire, maintenant lui déconseillent la lutte. Lui-même hésite en présence de cet être lumineux, d'une si fière assurance qu'elle semble être le rayon de la justice et de la vérité. Un regard d'Ortrude et son honneur déjà compromis lui l'ont ramasser toute sa force. #; Plutôt mort que lâche ! » s'écrJe-t-il. Il accepte le défi, on ordonne le combat selon les règles du droit féodal. Les yuerriers forment un grand cercle qu'ils délimitent en fichant leurs épées en terre. Après quelques passes, Lohengrin qui a fait reculer pas à pas son adversaire, l'étend par terre d'un coup d'épée, et lui mettant à la gorge la pointe de son arme : « Ta vie m'appartient, lui dit-il, je te la donne. Puisses-tu la vouer au repentir. »' A cette issue du combat éclate une jubilation universelle. Toutes les voix réunies entonnent maintenant le motif de Lohengrin, qui exprime
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la certitude dans la victoire, et cette mélodie entraîne jeunes et vieux comme le joyeux ondoiement d'un grand fleuve gonflé de mille affluents. La force, la radiance, l'impétuosité généreuse du héros se communiquent à la foule. D'un côté le couple sombre : Ortrude debout près de Frédéric terrassé, semble rugir intérieurement; de l'autre le couple lumineux : Eisa, la blanche vierge, qui enlace de ses bras son héros resplendissant sous son armure d'acier. Par-dessus toutes les voix éclate sa voix triomphante ; elle jaillit en mélodieux délire, en sanglots d'allégresse comme pour dire au monde entier : Merveille des merveilles 1 Mon rêve était vivant. Je le tiens 1 Le ciel s'épanouit sur la terre par mon héros.
Le bonheur de Lohengrin et d'Eisa repose sur la foi absolue de celle-ci. Est-il une puissance assez -infernale pour l'ébranler ? Cela semble impossible. Et pourtant cette puissance existe, elle veille dans l'ombre. Refoulée au grand jour par le chevalier victorieux du Saint-Graal, elle se redresse dans les ténèbres et s'apprête à étendre son aile fatidique sur l'heureuse fiancée.
Il fait nuit sombre. Les fenêtres du palais ducal sont éclairées et les fanfares d'une musique de fêle s'en échappent par bouffées. A droite, sur les marches de l'église, Frédéric et Ortrudè sont accroupis en silence. Dépouillés de leurS biens, mis au ban de l'Empire, ils sont misérablement vêtus. Frédéric tient les yeux baissés, Ortrude, les bras appuyés sur ses genoux, fixe
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les fenélres du palais. Que couve-t-elle en ce morne silence? La phrase rampante qui circule dans les contre-basses et que vient entrecouper lugubrement le motif de défense de Lobengrin, annonce qu'elle médite un sombre dessein.
« Lève-toi, compagne de ma honte, le jour ne doit pas nous trouver ici. — Je ne puis partir, répond Ortrude immobile, je suis rivée en place. Dans l'éclat de cette fête, laisse-moi sucer un poison mortel qui mette fin à noire honte et à la joie de nos ennemis. » A ces mots Frédéric se place devant sa femme et, la regardant d'un teil sombre, laisse éclater son désespoir avec son ressentiment. N'est-ce pas elle qui l'a mené là? Il lui reproche son épée brisée, son blason mis en pièces, son foyer maudit, son honneur perdu, et se jette par terre dans un furieux accès de douleur,
Touj cela laisse Ortrude impassible. Comme tous ceux qui poursuivent leur but avec ce parfait sang-froid que donne la passion concentrée jointe à l'intelligence pénétrante, rien ne la trouble. Ortrude est païenne dans l'âme et païenne . fanatique, redoutable exemplaire du caractère du Nord par son côté féroce et implacable. Elle est magicienne par la puissance de la haine et de la fascination. Elle emprunte son énergie à ce culte des forces aveugles de la nature que refoula le christianisme. Reléguée en son castel barbare au milieu d'une forêt sauvage, la fille des chefs Frisons a médité de remonter sur le trône de ses pères, et pour cela elle a jeté les yeux sur le
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comte de Telramund. Cet homme est une proie toute faite pour elle. Ambitieux et hardi, impétueux à l'action, ie fond de son caractère est l'amour-propre et le point d'honneur. Les jeux ouverts, jamais il ne suivrait sa femme dans la voie du crime. Mais la forte païenne s'est emparée de sa passion dominante et par elle le manie comme un jouet. Elle règne en maltresse sur ce mâle par l'âpre énergie de son propre tempérament et par la supériorité d'un esprit qui voit juste et calcule tout, A la disparition du jeune Godefroy, Frédéric avait été sur le point de demander la main d'Eisa; l'habile Ortrude l'en avait détourné en lui persuadant qu'Eisa avait noyé son frère dans un étang de la forêt. Or c'est elle-même qui avait atliré par ses maléfices l'héritier de la maison de Brabant dans un lieu écarté et l'avait fait disparaître sans trace.
Maintenant que Frédéric l'accable de reproches elle lui demande avec un mépris mortifiant s'il ne sait menacer que les femmes, « Tu m'as menti et Dieu m'a vaincu. — Dieu 1 s'écrie Ortrude avec un cri si sauvage que son glapissement ironique le fait reculer d'un pas. Appelles-tu Dieu ta lâcheté? Je vais t'apprendre quel faible Dieu le protège. Les lumières sont éteintes, viens t'asseoir à mes côtés. L'heure est venue où mon oeil visionnaire doit te luire I » Ainsi elle l'épouvante, le fascine du regard, l'attire à elle, et l'enveloppant de son haleine comme d'un effluve de sinistre volupté, elle lui murmure à l'oreille de nouveaux sortilèges : « Sais-tu bien, lui dit-elle
(l'une voix étrange et railleuse, sais-tu bien quel est ce héros qu'un cygne a tratné au rivage? Ce n'est qu'un magicien, qu'un imposteur. Forcé de se nommer, il perdrait sa puissance. Or Eisa seule peut ravir son secret. Eveillons ses soupçons, et c'en est fait de son héros. » Ces paroles, lentement, savamment distillées dans le silence de la nuit, tombent comme des gouttes de feu sur l'âme abattue de Frédéric, y rallumant l'orgueil, la colère et l'audace. Dès qu'il se croit vaincu par la magie et non par Dieu, par imposture et non par vérité, la rage contre son vainqueur le prend à la gorge. 11 entre dans les projets de sa femme; tous deux par chemins divers vont assaillir la foi d'Eisa en son sauveur. Au fond, Frédéric doute encore d'Ortrude, mais il «e sent en son pouvoir, « femme que je vois devant moi dans la nuit! si maintenant tu me trompes encore, malédiction sur toi! » Mais elle, le terrassant d'un sombre magnétisme, le ramène, l'entoure de ses bras et lui dit : « Comme tu t'emportes! sois calme et réfléchi!... Ainsi je t'apprendrai les douces voluptés de la vengeance. » Le pacte sinistre est conclu, la femme a conquis l'homme pour l'oeuvre ténébreuse.. La haine leur sert de lien d'amour, et cette haine, qui laboure leurs poitrines avec une joie âpre et sauvage, se dresse maintenant dans toute sa grandeur. Debout, serrés l'un contre l'autre, ils unissent leurs Toix pour une gigantesque imprécation :
Vengeance, sors forte el terrible
De le nuit noire de mon cceur; 1^ îooiîic
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Eisa paraît au balcon, confiant son bonheur aux brises qui lui ont amené le bien-aimé. Ortrude renvoie Frédéric et saisit ce moment pour circonvenir la naïve jeune fille. Elle appelle : « Eisa!... » d'une voix gémissante. Celle-ci, eifrayée d'abord, la reconnaît» se Jaisse prendre de pitié à ses plaintes hypocrites, et descend, accompagnée de quelques femmes portant des flambeaux. Eisa, encore dans l'ivresse de son bonheur, n'ose repousser la malheureuse exilée qui se prosterne à ses pieds. Elle lui offre un asile dans sa propre demeure et lui propose de la prendre dans sa suite le lendemain en allant au dôme. Ortrude accepte avec une feinte humilité. Ici commence le redoutable enlacement par lequel l'âme venimeuse d'Ortrude s'empare de la vierge pure. Les voyageurs de l'Inde racontent que le serpent à sonnette a le don de fasciner le rossignol par le regard et de le faire tomber dans sa gueule en le fixant. Quelque chose d'analogue et de non moins terrible se passe dans la scène qui suit. Eisa donne prise À Orlrude par sa bonté, sa simplicité, l'exaltation même de son .amour. Mystérieusement la sombre femme s'approche d'elle et lui chuchote à l'o-
< Ce court duo est chanté à l'unifison de l'octave. L'accord en ri majeur sur la note la plus haute de l'imprécslion succédant à l'sccord en fa diète mineur produit ici l'impression forrtiidabU de U joie dans la haine.
reille ces paroles d'un accent incisif: « Ecoute, et laisse-moi l'avertir, ne te fie pas à ton bonheur. Prends garde ! un malheur te menace, laisse-moi le prévenir ! — Quel malheur ?
demande Eisa étonnée. — Ahl si tu pouvais la saisir, l'étrange nature de ton héros. Puisse-t-it ne jamais partir comme il est venu par magie I » Eisa tressaille et se détourne; elle a senti la langue du serpent sans savoir ce que c'est * ; mais elle se rassure à l'instant et se retourne avec une noble tristesse pleine de pitié : « Malheureuse, tu ne comprends pas qu'un cœur puisse aimer sans soupçon! Tu n'as pas connu le bonheur qui vient de la foi sans nuage I Entre chez moi! Je veux l'apprendre les joies de la fidélité et l'enseigner ma foi divine, oui, il est une fidélité sans repentir ! » La mélodie qui porte ces paroles exprime la confiance la plus délicieuse, la plus absolue; elle est imprégnée de cette certitude ineffable qui est la fleur de l'amour vrai. Et pourtant quel frisson douloureux nous saisit quand, au son de cette noble mélodie reprise par les violons, Ortrude entre à demi triomphante dans le palais d'Eisa. C'est le démon qui pénètre dans l'asile de l'ange et semble le punir déjà de sa fatale générosité, de sa confiance sans limites.
Cependant les trompettes des sentinelles qui se répondent de loin en loin du haut des tours aii-
I C'est U première impression fatale, germe du doute, comme ■ le fameux : Cela ne me plaît pas I du lago de Shakespeare.
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noncent l'aube. Le jour paraît, la scène se remplit de bouryeoîs et de soldats, le héraut du roi proclame le mariage d'Eisa avec le nouveau protecteur de Brabant aux acclamations de la foule. Quand l'animation de cette scène est au comble, Eisa, magnifiquement parée, précédée de ses pages et suivie de ses dames d'honneur, descend du palais pour se rendre à l'église. L'orchestre nous découvre tout ce qu'il y a de religieux et d'amoureux élans dans le cœur de la vierge passionnée, de pures ardeurs sous ses yeux que voilent ses paupières. Cette marche vraiment nuptiale qui peint les émotions d'une fiancée, s'enfle jusqu'à une majesté retentissante quand Eisa atteint le seuil du dôme. A ce moment Ortrude, qui marche derrière elle à pas saccadés, les traits contractés d'une violente colère, s'élance sur les marches de l'église, se place devant elle et s'écrie : « Je ne supporterai pas plus longtemps de te suivre comme une servante ! Partout tu dois me laisser le premier pas et devant moi te courber humblement ! » La foule s'indigne, Eisa interdite reste glacée d'effroi; dans ce désordre, Ortrude lance ses invectives contre le mystérieux chevalier avec des sifflements de vipère : « Si mon époux a été banni par un faux jugement, du moins son nom élait-il connu. Quel est le nom du tien? Pourquoi le cache-t-il? Ah! s'il devait avouer la magie dont il emprunte sa force, tu tremblerais toi-même pour sa pureté! « Cette accusation publique, audacieuse, consterne Eisa. Elle ré-
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pond en amante, mais avec le trouble dans l'âme. Le roi et Lohengrin, qui a changé son armure contre une robe de fête, sont survenus avec un (jrand cortège de seigneurs brabançons, La présence du chevalier réduit Ortrude au silence. Il prend la main de sa fiancée pour entrer àl'église, mais quand les portes s'ouvrent, Frédéric de Telramund est là qui leur barre le passage., A l'aspect du banni, du condamné, la foule se récrie et les hommes se précipitent sur lui pour le saisir. Il les repousse avec l'énergie du désespoir, et à son lour accuse Lohengrin avec cette conviction dont Ortrude a su le remplir : « Celui que je vois là-bas dans l'éclat de sa gloire, je l'accuse de trahison! Que sa puissance, qu'il a gagnée par ruse, s'efface comme la poussière devant le souffle de Dieu ! Devant le monde entier je lui demande son nom, sa patrie, son rang, ses honneurs, » Tous restent frappés de ces paroles. Mais Lohengrin répond avec calme « qu'il ne doit compte à qui que ce soit, pas même au roi, de son origine. Ses actions parlent pour lui. Il n'est qu'une personne à laquelle il soit obligé de répondre, si elle l'interroge, Eisa... » Les nobles entourent Lohengrin, l'assurent de leur confiance. Mais que devient la jeune fille? Clouée sur place, les yeux fixés à terre, le sein palpitant, elle est en proie à la lutte la plus terrible. Le sombre motif d'Ortrude gronde sourdement et se tord dans la basse. Il semble que la vierge effarée cherche â refouler le serpent que la perfide a jeté dans son cœur. C'est le serpent du
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doute qui s'y dresse venimeux, meurtrier. Elle aime toujours, plus que jamais, maïs ces accusations répétées coup sur coup ont frappé son imagination, elle craint tout, elle a peur. Frédéric, qui l'observe, profite de ce moment, se glisse audacieusement auprès d'elle, et lui chuchote à l'oreille un moyen de s'assurer de la véritable nature de son amant : « Il suffirait, dit-il, de lui arracher la moindre partie de son corps, ne serait-ce que la pointe de son doigt pour le voir devant toi tel qu'il est. Alors il te sera fidèle et ne te quittera plus. Cette nuit je serai là, près de vous, un signe suïïirait, ce sera fait sans danger. — Jamais! » dit Eisa avec horreur, mais elle n'a pu s'empêcher d'écouter le tentateur. A ce moment, Lohengrin s'approche d'elle, sa vue la fait tomber confuse à ses pieds. D'une voix terrible il chasse les infâmes, puis se retournant tristement vers sa fiancée : « Eh ■ bien! Eisa, veux-tu, m'interroger? » Honteuse, elle répond : « Bien haut par-dessus le doute s'élève mon amour! » Lohengrin sourit plein de joie, la marche reprend, et avec elle toute la majesté de ce bonheur. Au moment où les époux atteignent le degré le plus élevé de l'escalier qui conduit au dôme, elle se retourne, et son regard, plongeant d'en Iiaut dans la foule, voit Ortrude qui lève contre elle un bras menaçant. Les trom- ■ bones accompagnent ce geste par le motif de défense de Lohengrin, qui retentit ici avec une énergie et une lenteur sinistre. La toile tombe sur celte menace du destin.
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L'introduction instrumentale du Irmsième acte , simule un brillant tournoi. A l'appel des fanfares éclatantes les coursiers piaffent et se cabrent, les chevaliers se croisent comme l'éclair, rompent leur lance et reviennent en place. Mais au milieu de ces éblouissantes passes d'armes, quelle est cette autre fanfare à la fois impétueuse et inquiétante sur le tremblement aigu des clairons élevés? Est-ce l'âme qui dans sa passion funeste se jette en butte au malheur? Voix redoutable, sanglot fatidique, qui sort on ne sait d'où et semble dominer la fête de la vie.
Le rideau se lève sur la chambre nuptiale. Un cortège chantant de femmes amène Eisa d'un côté; de l'autre, le roi, suivi de seigneurs, amène Lohengrin. Les deux époux se rencontrent au milieu de la scène et se tiennent embrassés.
Alors les deux cortèges, hommes et femmes, leur chantent l'épithalame. Ce chœur d'une douceur éolienne les laisse comme enveloppés d'un nuage de joie, pendant que les deux cortèges s'en vont chacun de son côté et qu'à leurs voix délicieuses qui se perdent au loin succède un silence plus délicieux encore.
La scène qui se passe alors, est une de celles dont la délicatesse et la profondeur ne sont pas comprises de tout le monde, mais c'est une des plus idéales qui existent sur le théâtre, et lorsqu'on en suit la gradation, sa vérité supé- ' rieure apparaît vivante.
Eisa vaincue de félicité a laissé tomber sa tète sur la poitrine de Lohengrin, qui la conduit vers
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un divan près de la fenêtre ouverte, où ils vont s'asseoir. Ils sont seuls pour la première fois, leur joie est sans mélange et s'exhale en épanchement réciproque ; ardeur contenue, suave expansion, c'est la mélodie même du bonheur.
Lohengrin lui demande si elle est heureuse. — « Heureuse? dit Eisa, que je serais froide de m'appeler seulement heureuse ! je respire la joie que Dieu seul prodigue. » Sa candeur enflamme Lohengrin; tout entier à la sublimité du sentiment qui les unit, il ajoute : « Nous qui ne nous étions jamais vus, nous nous pressen- • tions. » Avec quel transport Eisa se souvient alors que d'avance elle l'avait vu dans son rèue. « Quand éveillée je te vis debout devant moi, je reconnus que tu venais par la volonté de Dieu. Alors j'aurais voulu me fondre sous ton regard, enlacer tes pieds comme le ruisseau familier, comme la fleur embaumée des gazons me courber sous tes pas! N'est-ce que de l'amour?... et comment la nommer ma joie inexprimable ! Inexprimable, hélas! comme ton nom que je ne connaîtrai jamais ! » Dans cette allusion à la défense, l'habileté féminine, la curiosité naissante perce ingénument sous la plus vive tendresse, «Eisa!» dit Lohengrin d'une voix caressante. « Qu'il est doux mon nom, répond la jeune fille, lorsqu'il tombe de tes lèvres, n'entendrai-je jamais le sou ravissant du tien? Confie-le-moi, confie-le au silence de l'amour... à nos nuits solitaires... le monde n'en saura rien!...» Pour toute réponse il l'entoure de ses bras, et la rendant attentive au
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paysage enchanteur étalé suus leurs yeux, aux parfums enivrants qui leur viennent par effluve» : •K Ainsi, dit-il, ainsi me pénétra ton charme, ma bien-aimée. Qu'avais-je besoin de m'informerde ton être? Mes yeux te virent... et mon cœur te comprit. » Ces paroles sont dites avec celle mélodie pénétrante, cède flamme éthérée dont il brûle pour la vierge. Mais Eisa ne s'apaise point, l'inquiétude, l'ambition de l'amour la travaillent; à son tour elfe voudrait souffrir pour lui, le sauver. Plus insinuante, plus pressante, elle r.huchote à mi-voix : « Si ton secret était de telle nature que, révélé aux hommes il te portât malheur, et s'il était en ma possession, aucune meuace ne me l'arracherait, pour toi j'irais à la mort!... Fais-moi voir qui lu es, prouve-moi la confiance I » Lohengrin lui répond sévèrement qu'il lui a prouvé sa confiance suprême en croyant à son innocence. Qu'elle reste fidèle à son serment, et elle sera la première des femmes. Puis revenant à sa tendresse brûlante, il lui parle de sou amour, lui demande le sien. Cet amour désormais lui tiendra lieu de tout, son regard sera son paradis, son atmosphère sera son royaume. Pour elle il a quitté des grandeurs qui valent toutes les couronnes de la terre.
« Car, dit-il, je ne sors pas de la nuit et de la souffrance ; je viens d'une pairie de joie et de splendeur! »
A ces mois pleins d'un mystère insondable, la jeune fille bondit haletante de terreur : « Tu regrettes donc le pays que lu as quitté pour
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moi!... bientôt tu partiras !... je dois compter les jours qui me restent... ah! tout ton être est rempli de magie !... » Sous ces paroles d'anxiété délirante on entend s'agiter convulsivement le motif d'Ortrude aux allures du serpent; on dirait une personnalité étrangère qui s'empare de la jeune fille et parle par sa bouche épouvantée. Vainement Lohengrin cherche à la calmer; les yeux hagards, en proie à- une hallucination, elle croît voir déjà le cygne merveilleux, le cygne inexplicable qui l'a amené. « Arrête, tu délires! — Oui, du délire, et rien ne peut l'arrêter que de savoir qui tu es ! — Eisa, que vas-tu faire? — Dis-moi, infortuné, dis-moi ton nom !... ton pays!... et ta race !... » Au même moment une porte dérobée de l'appartement s'ouvre, Frédéric de Telramund, suivi de quatre satellites armés, entre dans la chambre l'épée nue. Eisa qui le voit venir pousse un cri d'Jiorreur; à son aspect elle comprend la terrible portée de sa question; c'est comme si elle voyait devant elle son doute personnifié sous la forme d'un meurtrier! Elle n'a que le temps de se jeter sur l'épée de Lohengrin posée près du Ht nuptial et de la lui tendre en s'écriant : « Défends-toi I » D'un seul coup Lohengrin étend Frédéric mort k ses pieds, les quatre complices effrayés tombent à genoux. Il leur ordonne d'emporter le cadavre devant le roi, et laissant Eisa demi-morte aux bras de ses femmes accourues, il lui promet de lui révéler le secret de sa destinée devant le roi, les nobles et le peuple assemblés.
Le dernier tableau nous remet sous les yeux le paysage du premier acte, la vaste prairie au bord de l'Escaut et le fleuve qui se perd à l'horizon par trois grands circuits. De toutes parts arrivent, suivis de leurs vassaux, les princes de diverses contrées, bannières en tôte, fanfares sonnantes. Debout sous le grand chêne, le roi les convoque à une expédition contre les Hongrois. On entend Lohengrin qui a promis de se joindre à eux. Quatre nobles brabançons amènent sur un brancard le cadavre de Frédéric recouvert d'un manteau. Eisa vient de l'autre côté, tête baissée, mortellement triste, suivie de ses femmes; elle n'entend pas les louanges qu'on murmure sur son passage. L'atmosphère s'alourdit, un sombre pressentiment se glisse dans tous les coeurs. Enlin Lohengrin paraît revêtu comme au premier acte de sa brillante cotte de mailles. Il vient seul, grave, à pas lents. D'abord il découvre le cadavre de Frédéric et justifie sa légitime défense, ensuite il accuse Eisa d'avoir manqué à son serment et annonce que, forcé par elle, il va dire son nom et son origine, « Et maintenant vous saurez si je dois craindre la lumière du jouf. Devant tout le monde, devant le peuple et le roi, je dévoile mon secret. Écoutez, et dites si ma noblesse est digne de la v<itre! »
A ces mots le chevalier du cygne se dresse de toute sa hauteur. Un oubli graduel du monde environnant, un ravissement extatique s'emparent de sa personne. Dans le vaste cercle, des guerriers pas un bouclier ne bouge. II s'est fait
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«utour de lui un silence profond, une solitude .mposante. Ces yeux levés ne voien. plus rien de ce ,u,l entoure, une lumière surnaturelle sem- We resplendir sur sa face et des harmonies transmondaines passent sur sa tête comme un chœur rtciî' '"""■'"' 1"™'' " commence son
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Ainsi toujours plus transporté, le radieux inconnu va révélant le mystère du SainKSraal apporté par des anges à des hommes purs et qui confère à ses initiés foi, vaillance et fortilude. Il dit ses vertus, ses joies inénarrahles la force invisible qu'il prèle à ses chevaliers il dit aussi la loi sévère qui leur impose le mvs- ' tère et veut qu'une fois leur secret découvert ils fuient les yeux profanes. '
. Or donc, .•éeei.-Nl enn, avee un, «erié .uperbe, ,ou. 10.., écouta 0,. réponae. Je ,.i, le „e,„jee du Saint-Gra.l , ronTe'v'alÏl '"' " '""' '' '°°'°°'" ' ""' '''"''»""■. J" «■l-
En parlant ainsi, il parait se détacher du monde. Sa voix pénétrante an timbre argentin, portée par les suaves harmonies do prélude, s'échappe comme le soupir mélodieux d'une félicité céleste. Quand il décrit le lien où ne pénètre ni le mal ni la corruption, elle nage en d'ascétiques ivresses, et lorsque, proclamant
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son nom, il révèle enfin sa nature en toute sa majesté sublime, alors on croit voir un moment, sous le retentissement de l'orchestre, le temple du Saint-Graal se dévoiler lui-même en sa splendeur aveuglante, avec ses colonnes de jaspe et ses phalanges invulnérables. Cette scène, cette musique, cet instant sont uniques. Ils donnent le sentiment d'une révélation fulgurante, ils ravissent dans un autre monde, et comme le héros lui-même, de ce transport nous avons peine à revenir sur terre.
Douloureux est ce retour. Sa révélation faite, Lohengrin doit partir. En vain le roi, les nobles cherchent à le retenir, en vain Eisa repentante et désespérée le supplie de rester. Il se tourne vers elle avec une (endresse passionnée, une douleur infinie. II voulait vouer sa vie, son âme d'élite à ce cœur vierge, mais par son doute fatal elle a détruit à jamais l'édifice de leur bonheur. Il faut qu'il obéisse à la loi de son ordre, qui est aussi la loi de son être, qu'il retourne dans sa solitude pire que la mort après ie rêve de l'amour. En brisant Eisa, il se brise lui-même. Déjà le Saint-Graal rappelle son messager, déjà le cygne a reparu sur le fleuve avec la nacelle. Lohengrin l'aborde par la même mélodie dont il lui avait dit adieu au premier acte ; reprise ici sur le mode mineur, elle esr d'une tristesse navrante. Encore une fois il reprend Eisa dans ses bras pour le dernier, le déchirant adieu; il lui laisse son cor, son épée, son anneau, signes de victoire, d'éternel souve-