RÉVOLUTION, EXIL ET MONDE NOUVEAU II
laquelle il se sentait intérieurement brouillé. La rupture ouverte était imminente à ses yeux, puisqu'elle était déjà accomplie au dedans de lui-même. Sa destinée l'y poussait; il l'attendait, la cherchait peut-être, quand la révolution de 1849 éclata à Dresde. II saisit cette occasion pour la rendre irrémédiable.
Le signe distinctif de cet. artiste extraordinaire a toujours été la domination exclusive, absolue d'une idée sur toute sa vie. C'est plus qu'une obsession, c'est une possession complète; tout le reste y est subordonné, sacrifié. La révolution de 1849 en Allemagne, contre- ■ coup de celle de 1848 en France, ne lui apparut qu'au point de vue de cette idée. Remontant de l'effet à la cause, il avait cherché dans la société même la raison de la corruption de l'art théâtral. Une forte commotion venant des profondeurs du peuple lui sembla l'unique moyen de secouer la torpeur des classes supérieures, et la destruction du présent, le chemin le plus sûr d'une régénération prochaine *. II s'abandonna d'autant plus volontiers à cette illusion, qu'il était fatigué de son milieu et las des compromis auxquels le forçait sa positioit. D'autre
I Dans ses vues sur la politique et sur l'art,. Richard Wagoer , él«it alors mt rérolulîonnaire complet. Ses idées politiques, qui d'ailleurs furent toujours déterminées par ses vues d'artiste, changèrent considérable ment dans la suite. Ses Idées sur l'art, le drame, le théâtre, n'ont jamais varié dans le fond et ne subi- - rent que de légères modillcations. Mais on peut dire en somme que plus tard l'idée d^ réforme prévalut sur celle d: révolution dans sa pensée.
I I 4 l'œL'VRE de richard WAGNER
part, lui le révolté de l'idéal ne se défendait pas d'une secrète sympathie pour le révolté de l'instinct, le peuple. Bref, il se jeta très avant dans le mouvement de Dresde, qui fut de courte durée. A l'entrée des troupes prussiennes danx la ville, Richard Wagner, désigné comme insurgé par quelques discours tenus en public et par ses relations avec plusieurs chefs de l'insurrection, fut poursuivi avec eux. On en saisit, on en fusilla plusieurs, d'autres s'échappèrent. Il fut du nombre et se réfugia en Suisse.
Il était donc proscrit, et son exil devait durer plus de dix ans. Encore une fois, comme à son départ de Riga, il avait rompu violemment toutes ses attaches avec le passé, mais il respirait plus librement, « Je ne puis comparer à rien, dit-il, le sentiment de bien-être qui me pénétra quand je me sentis délivré d'une foule de désirs martyrisants et toujours inaccomplis, détaché d'un miheu où ces désirs avaient été ma seule, ma consumante pâture, quand proscrit je n'étais plus forcé à aucun mensonge, quand j'eus rejeté derrière moi toutes ces espérances qui me liaient à ce monde maintenant vainqueur. Alors, pour la première fois de- ma vie je me trouvai libre, sain, joyeux, quoique je ne susse pas où je devais aller le jour suivant pour pouvoir respirer l'air pur du ciel. * D'où venait à l'exilé cette tranquillité et cette assurance? Ne savait-il pas que pour longtemps, peut-être pour toujours, les portes de tous les théâtres resteraient fermées pour lui? N'avait-il pas détruit jusqu'à la possi-