‹ Le drame musical: Richard Wagner, son œuvre et son idéeChapitre 16 sur 29 · REVOLUTION, EXIL ET MONDE NOUVEAU II · texte numérisé non relu

REVOLUTION, EXIL ET MONDE NOUVEAU II

bilité de réaliser son rêve en brisant tous ses liens? N'allait-il pas, en s'affirmant quand même, devenir la cible de la critique, la risée de la foule et le désespoir de ses amis? N'appelait-il pas sur sa tête les colères de la société qu'il attaquait, ne le marquerait-elle pas d'un signe de réprobation en le nommant une fois pour toutes novateur cbimérique et utopiste insensé ? Ilsavait tout cela, mais il croyait à son idée. Ses œuvres, et surtout son Lohengrin (non encore représenté), prouvaient sa puissance créatrice. Après tout, il pouvait se dire qu'il avait du drame musical une conception plus vive, de la .mission de l'art une idée plus haute qu'aucun . de ses contemporains. S'il avait contre lui le présent, il avait pour lui les plus nobles efforts du passé. Inébranlable dans cette conviction, il y puisait une force inconnue à ceux qui dépendent des applaudissements de la foule.

Accueilli à Zurich par un cercle d'amis généreux, il put s'abandonner plus librement que jamais à son inspiration. Les dix années suivantes furent les plus fécondes, les plus inventives de sa vie. D'abord il voulut dire toute sa pensée. Le torrent longtemps contenu fit irruption, rompit toutes les digues. Il y a toujours une part de violence et d'exagération dans les reproches qu'un réformateur hardi adresse à son temps. A l'enchaînement fatal des imperfections, des faiblesses humaines, qui constitue la logique sociale, il oppose sans ménagement la logique de son idéal. Mais rien de grand ne se fait sans

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ces forts partis pris, sans ces âpres luttes. Trois œuvres théoriques d'une haute importance se succédèrent rapidement. L'Art et la Révolution (1850) était un défi lancé au présent. Dans l'Œuvre d'art de l'avenir (1850) il affirmait le drame musical à sa plus haute puissance, en faisait le panthéon de tous les arts réconciliés et harmonieusement fondus pour la glorification de l'homme. Dans Opéra et Drame (1851), son étude la plus complète sur ce sujet, il en recherchait le fd dans le passé. On lira toujours avec intérêt ces pages parfois étranges, toujours profondes, où la pensée fougueuse d'un artiste convaincu prend possession de son monde, déhorde sur le passé, envahit l'avenir. L'idée qu'il se forme de l'art est si puissante et si élevée, qu'il y voit le grand, le seul moyen d'une régénération sociale, et qu'il prend pour devise d'un de ces écrits les paroles suivantes : « Quand jadis l'art se tut, la science politique et la philosophie commencèrent; aujourd'hui, au point même où le politique et le philosophe sont à bout, l'artiste recommence. » On aurait tort de croire que ces œuvres furent le produit d'une réflexion savante. La structure rigoureusement philosophique du livre sur l'opéra et le drame, où les pensées s'enchaînent comme les mailles d'un réseau d'acier, pourrait faire illusion à cet égard. Mais les vues nouvelles qui s'y ouvrent, ces traits de lumière qui percent le sujet de part en part, cette conscience profonde, unique des rapports ■ de la musique et de la poésie, sont choses qui*

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ne pouvaient justement se rencontrer que dans un artiste créateur^ et qu'un critique ou un pur penseur n'eût jamais trouvées. L'action d'ailleurs avait précédé la pensée, la création était venue avant la théorie. Celle-ci n'était que le résultat de l'expérience, l'expression raisonnée d'un sentiment souverain, la traduction philosophique d'une vision éclatante, cherchée par l'énergie du désir, trouvée dans le feu de l'inspiration.

La vraie spontanéité ne se rencontre qu'aux deux extrêmes de l'échelle humaine, dans la vie cachée en la nature et dans la pleine conscience de soi. Il en est de même dans l'art; à son plus haut degré il rejoint la naïveté primesautière,,en retrouve l'essor centuplé d'une volonté puissante. Pour le grand artiste, l'heure de la forte maturité est en même temps celle d'une seconde jeunesse et d'une liberté suprême. La foi de Richard Wagner était devenue une certitude. Le monde de l'harmonie et celui du drame étaient parvenus dans son cerveau à une si intense pénétration, qu'avec cette double force rien ne lui semblait plus impossible. C'est alors qu'il aborda la tétralogie des Niebelungen, dont il avait déjà esquissé le poème, œuvre gigantesque, comprenant quatre drames successifs qui forment un tout et résument, en le renouvelant de fond en comble, le vieux mythe germanique. L'œuvre était conçue en de si vastes proportions, supposait un ensemble de conditions telles, qu'il ne pouvait espérer alors la voir jamais représentée. Pourtant il y

Il8 l'ŒUVR£ de richard WAGNER

vivait, s'y plongeait sans réserve. Cette persévérance a scandalisé beaucoup de gens ; mais il faut que notre temps s'y résigne, il y a encore des hommes qui se passent de ses suffrages el qui préfèrent la loi de leur propre nature à celle du succès. II travailla donc à ses Niebelungen plusieurs années consécutives, soutenu par la force du premier élan. Il acheva ainsi l'Or du Rhin, La WaiUure, et commença Siegfried. Puis soudain une autre image se présenta à ses yeux, s'imposa souverainement. II quitta les Niebelungen pour se jeter dans Tristan et heult. Nous y trouverons l'expression la plus énergique de sa nouvelle conception du drame musical.

Philtre lerribte !

Thistam.

Fralelli, a un lempo stesso, Amore e Morlc Ingenerô I» sorte.

Cose quaggiû si belle Altre il moado non ha, non han le stelie.

Leofardi.

Cette œuvre de passion profonde, fougueuse et concentrée, semble née de fortes émotions personnelles, quoiqu'elle se meuve comme les autres dans une région bien supérieure à la réalité. Expression libre, audacieuse et spontanée du génie de Wagner, c'est le plus émouvant, le plus humain des drames, mais transfiguré par la double magie de la grande Songeuse : la Légende, et de la grande Enchanteuse : la Musique.'

Tristan et Iseult I Ces deux noms à jamais entrelacés rappellent un monde à demi oublié aujourd'hui, jadis bien vivant. Pendant des siècles ils ont volé sur les lèvres dès hommes, des harpeurs gallois aux trouvères anglo-normands, de ceux-ci aux trouvères français, d'où ils passèrent dans tous les pays d'Europe. De même que la légende du Saint-Graal représentait la

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chevalerie religieuse, la conquête mystique de l'amour divin, celle-ci représentait la chevalerie mondaine, c'est-à-dire la noblesse humaine mise au service de l'amour terrestre, de l'amour passion, souverain des cœurs. Bardes bretons, ménestrels et troubadours célébrèrent à l'envi les nombreuses aventures de Tristan, neveu du roi Mark, et de la reine Iseull, le philtre qu'ils burent ensemble, leurs amours à la cour du roi, leur retraite et leur vie délicieuse dans la grotte des géants, dans la fossure à la gent amant, leur séparation cruelle par l'exil de Tristan, la traversée d'iseult pour le rejoindre, et enfin la mort qui les unit. Le fond de cette légende, qui est peut-6tre le produit le plus original de l'ardenl génie celtique, c'est cet amour-philtre, fatal, irrésistible, qui he irrévocablement deux êtres, l'amour vainqueur de (oui, de l'honneur, de la famille, de la société, de la vie et de la mort, mais qu'ennoblit sa grandeur et sa fidébté. Car il porte en lui-même son châtiment et sa justification, sa religion et son univers, l'enfer et le ciel, la suprême douleur et la suprême consolation. « L'amour, dit Gotfrit de Strasbourg, joint dans le même cœur douce peine et joie amère, félicité et noire détresse, néfaste mort et vie divine. »

Sortie du pays de Galles, la mystérieuse patrie des mythes celtiques, née peut-être d'un fait historique, la légende de Tristan et d'iseult a pour théâtre l'Irlande, la Cornouailles et la Bretagne française. C'est la fleur sauvage de ces grandes

tles et presqu'îles extrêmes du continent, qui de leurs promontoires et de leurs récifs s'avancent dans l'immense Atlantique, perpétuellement assaillies de ses flots. Elle a les séductions et les tempêtes, le rêve'infmi et les sombres fureurs des mers qui enveloppent la verte Erin. Aussi combien cette histoire vécut dans les mémoires humaines! Du VI* au XIII' siècle elle occupe les imaginations. On disait alors ; Être aimé comme Tristan; il n'y avait rien au-dessus. Plus tard, ces noms si souvent répétés s'effacent des souvenirs et passent encore comme l'écho d'un charme évanoui sur l'humble harpe des derniers chanteurs bretons. On dit que le peuple de Cornouailles les a retenus et qu'il montre toujours dans le couvent de Marie, à Tintaîoël, le tombeau des deux amants. De ce tombeau, s'il faut en croire les vieux récits, s'élevèrent autrefois un lierre et un rosier qui enlacèrent étroitement leurs feuillages. Etait-ce un rosier portant feuilles de lierre ou un lierre portant fleurs de roses?On ne savait, mais on n'eût pu les séparer sans les détruire.

Ainsi vivent, ainsi meurent les légendes. Mais non moins merveilleuses que leur naissance et leur mort sont leurs résurrections. Le génie seul, il est vrai, peut secouer leur sommeil séculaire.

. Mais à son appel elles en sortent parfois avec un& force et une jeunesse surprenantes. C'est ce qui est arrivé pour Tristan et Iseult. Conservant

' les données principales et le fond même du récit.

■ Richard Wagner l'a refondu, clarifié, agrandi.

Rejetant, selon sa coutume, les aventures sans fin et tous les accessoires du roman, il s'est placé du premier bond au centre même du mythe, et de ce point générateur a recréé de fond en comble les caractères et l'organisme de son drame. Si jamais tragédie fut écrite pour la scène, c'est celle-ci. Chaque geste y parle, chaque mot y agît. Tout y est plastique, ramassé en peu de paroles, mais d'autant plus puissante déborde dans la musique la vie torrentielle qui l'anime. Verbe et mélodie se mêlent impétueusement dans le grand flot de l'harmonie, dans le fort courant de l'action. Les trois actes d'une simplicité grandiose, ne sont, à vrai dire, que trois scènes gigantesques, dont chacune se précipite irrésistiblement vers son but, et qui entraînent, confondent deux vies en une seule destinée. Les chœurs ont disparu; plus de scéneries muettes, plus de figurants. Les trois ou quatre personnages principaux occupent toute l'attention- et se détachent vivants et fiers sur un fond nuancé de riches couleurs. Nous sommes loin de la chevalerie des romans, dans un monde à la fois plus primitif et plus nouveau, où circule un souffle de libre humanité.

Le drîime commence au moment décisif où l'action se noue. Puissant est son début, rapide sa marche, le conflit éclate aux premières scènes. Pour plus de clarté, reprenons en deux mots les événements qu'il présuppose.

Selon la légende, la fatalité de l'amour avait déjà présidé à la naissance de Tristan. La des-

tînée de son père et de sa mère fut Fimage de la sienne : un jour radieux qui finit en sombre orage. Blanchefleur, sœur du roi Mark, aima Rivalin, chevalier breton, venu à la cour de Cornouailles, et qui mourut peu après. Pour cacher le fruit de ses amours secrètes, elle dut s'enfuir en Bretagne, dans le château de son ami défunt. C'est là que Blanchefleur, délaissée, protégée seulement par un fidèle serviteur de Rivalin, mit au monde le fils de son désir et de sa douleur. Elle le nomma Tristan, et rendit le dernier soupir en lui donnant le jour. L'orphelin grandît dans le château de son père, sous la garde du bon Kourvenal '. II était né avec les dons qui séduisent et entraînent : force, beauté, générosité, ârae ardente et courageuse, prodigue de son sang et de sa vie. Son instinct le poussa dans le vaste' monde. De bonne heure il quitta le château paternel pour se rendre à la Cour de Cornouailles. Quand le roi Mark, monarque pacifique et débonnaire, reconnut en lui l'enfant de sa sœur, il se prit pour lui d'une tendresse profonde et le traita comme son fils. Bientôt Tristan se fit connaître par un acte héroïque qui lui gagna la faveur du peuple, la reconnaissance du roi, et fit de lui le premier chevalier du royaume. Depuis longtemps la Cornouailles était tributaire de l'Irlande. Tous les ans Morold, frère du roi de ce pays, fort et redoutable guerrier, venait réclamer ce tribut. Tristan le refusa; défia Mo-

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rold, le tua en combat singulier, et délivra ainsi la Cornouailles d'un joug honteux. Cependant il avait emporté de ce combat une blessure dangereuse. Nul ne savait l'en guérir, il dépérissait à vue d'œil. Une seule le pouvait, disait-on, mais c'était sa plus mortelle ennemie, la nièce même de ce Morold, son adversaire malheureux, Iseult, la royale héritière d'Irlande. Initiée par sa mère dans la science des philtres et des baumes, elle jouissait au loin du renom de magicienne. Tristan n'ayant plus d'autre chance, risqua l'aventure. Il passa la mer dans une pauvre barque de pécheur, déguisé en harpeur breton, aborda au château d'Iseult, se présenta à elle sous le nom de Tantris et lui demanda son aide. La fière Iseult, touchée de son sort et de son état misérable, l'accueillit avec bonté, le cacha dans une chambre secrète du château royal et le soigna de son mieux. Un jour qu'elle venait de panser sa blessure, elle se mit à examiner l'épée que Tristan avait emportée, et y découvrit une brèche. Aussitôt un soupçon traversa son esprit comme l'éclair. Elle se souvint qu'on avait trouvé dans la tète de Morold un éclat de fer qu'y avait laissé l'épée du vainqueur. Elle courut chercher ce fragment et l'appliqua à l'épée ébréchée; ils s'ajustaient à merveille! L'audacieux qui avait osé se glisser auprès d'elle et qu'elle soignait avec tant de dévouement était donc non Tantris, maïs Tristan, le meurtrier de son oncle 1 Saisie d'une grande colère, elle leva l'épée sur lui pour le frapper. Son regard alors

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rencontra celui de Tristan couché, faible et malade devant elle, et soudain Iseult la superbe sentit faiblir son bras et laissa tomber l'épée de ses mains sans mot dire. Elle continua de le soi- . gner fidèlement. Bientôt il fut guéri, et jura en partant reconnaissance éternelle à sa bienfaitrice.

De retour à TintaTol, Tristan raconta au roi son oncle cette aventure surprenante et ne tarit point d'éloges sur la beauté, le charme et les vertus d'Iseult. Entendant cela, les nobles du pays, tous jaloux de lui, et redoutant en sa personne un héritier présomptif, supplièrent le vieux roi de demander la main de la belle Iseult, afin de sceller la paix entre les deux royaumes et de donner un successeur au trône de Cornouailles. A cette proposition, Tristan <jarda le silence et le roi parut hésiter. Mais les , nobles insistant, accusant son neveu d'ambition, Tristan, piqué au vif, jaloux par-dessus tout de son honneur, s'offrit lui-même à faire le voyage, à demander la main d'Iseult pour son oncle et à lui amener l'héritière d'Irlande. Le roi se laissa persuader. Un grand navire fut frété, qui partit sous les ordres de Tristan. En Irlande, tout le monde accueillît avec joie la demande pacifique du héros redouté. Une seule en resta atterrée, ce fut Iseult, Avait-elle conservé sa haine contre le vainqueur de son oncle, ou ne s'atteudait-elle pas à voir revenir orgueilleusement sur un vaisseau de haut bord, sous l'éclat du blason royal,

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celui qu'elle avait soigné dans le silence d'un profond mystère; à se voir. livrer à un autre par celui dont elle avait sî généreusement sauvé la vie? Froissée dans son orgueil, blessée au cœur, elle ne trahit rien cependant des sentiments terribles qui grondaient en elle. Froide, impénétrable, elle parut accepter son sort avec indifférence et résignation, quitta ses parents sans dire une parole, sans verser une larme, monta sur le navire de Tristan, suivie seulement de sa' lidèle servante Brangienne, et y resta sous sa lente, renfermée en ^Ile-même, muette comme une statue, tout un jour et toute une nuit.

C'est ici que Richard Wagner fait commencer le drame. Tous les événements antérieurs, tous les motifs de la légende, il les a renforcés et concentrés comme des rayons épars en un foyer ardent, La tension est au comble, le choc est imminent entre deux -êtres également forts, nobles, conscients, maîtres d'eux-mêmes. Le navire qui les porte va droit à son but; aussi sûre, aussi inflexible est la destinée qui les sépare. Mais non moins inflexible, non moins sûre est cette autre destinée intérieure qui les rapproche fatalement, le charme insinuant de cette magie d'amour qui sort de l'abîme de leur propre nature et que le prélude nous fait pressentir comme un orage menaçant. Fatalité du dehors, fatalité du dedans, telle est la situation au début.

Au moment où le rideau se lève,, le joavire

vogue à pleines voiles sur «ne mer calme, par une journée splendide. Iseult est couchée sur un lit de repos, la tête enfoncée dans les coussins, à l'abri d'une vaste tente aux riches tapisseries, dressée sur le pont du navire, dont la largeur prend toute la scène. Un matelot invisible chante en haut dans les cordages :

Vers l'occidenl vaguent mes yeui, Vers l'orient court le navire.

Frais soulBe le venl devers la patrie Fille d'Erin, où donc es-lu 7 Est-ce le vent de tes soupirs

Qui gonile ainsi mes voiles t Ah ! souffle, soufQe, vent des mers.

Je souffre, souITre, belle enfaol, G Fils d'Erin,

Sauvage, a

Iseult tressaille, lève la lète, jette autour d'elle des yeux hagards, et croyant que cette triste cantilène s'adresse à elle, s'écrie : « Qui ose me railler? Brangienne, où sommes-nous? » Braiigieniie soulève les tentures à droite, du côté de la mer : — « Des bandes bleuâtres se lèvent à l'ouest, rapide et léger cingle le navire; avant le soir, bien sûr, nous atteindrons la terre. — Quelle terre ? — La verte rîve de Cornouailles. — Jamais 1 ni aujourd'hui, ni demain 1 — Qu'entends-je, ma reine ? dit Brangienne effrayée. Iseult alors se lève, et sortant pour la première fois de son silence obstiné, pâle, défaite, les cheveux épars sous le royal cercle d'or qui ceint son front, donne cours à ses émotions tiunultuense?-

Itealt. race abâtardie,

Indigne des aïeux I

Qu'as-tu fait, à ma mèr«,

De ta flère puissance Qui régnait sur les Dots, les tempêtes t

Ah I pauvre artifice

De la magicienne.

Qui ne tait bouillir Que philtres et que doux breuvages I

Réveille-toi donc.

Force hardie,

Du fond de ma poitrine

Où cachée tu dormais J

Ecoutez, venlE Irembleurs,

Accourez pour la lutte

El te choc des bourrasigues,

Tourbillons mugissants.

Ouragans furieux !

Secouez dans son gouffre

Cette mer qui rêvasse,

Éveillez dans l'abîme

Sa soif dévorante,

Montrez-lui le butin

Que je livre à sa rage.

.Qu'elle brise en morceaux ce navire insolent. Ses débris, que les Cots l'engloutissent 1

Ce qui rit dans ses flancs,

Ce qui marche et respire.

Je le laisse aux vents fous pour salaire I

Tel ce premier cri d'iseult qui sort d'un cœur puissant et navré. Dans cet appel superbe à la mer et aux vents éclate une âme aussi libre, aussi flère que les éléments. Sous la vierge trahie, livrée, se dresse impérieusement la femme avec ses magies, sa passion, reine de l'homme et du monde. La tempête est déchaînée, rien ne

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l'arrêtera plus. En vain Brangieuiie caressante, éplorée, s'empresse autour de sa maltresse, lui reproche son silence, la supplie de se confier à elle : — « De l'air, dit Iseult, mon cœur suffoque, ouvre cette tenture toute grande. »

La tente s'ouvre par le milieu; un flot d'air et de ciel y entre, tout l'arrière du navire apparaît en perspective jusqu'à la poupe, qui se dessine au fond avec l'équipage en pleine lumière sur ie vaste horizon de l'Océan bleu. Des matelots, travaillent aux cordages autour du grand mât, pages et chevaliers sont campés à la poupe.

Tout au fond, près du gouvernail, et comme formant le sommet de cette pittoresque pyramide humaine, on voit Tristan, Il se tient à l'écart, les bras croisés, les yeux baissés vers la mer. C'est le point de mire d'Iseull; tout de suite ses yeux, se sont rivés en lui. Perdu dans sa rêverie, il ne la voit pas; mais elle, le fixant, comme une ma- *jicienae qui concentre sa volonté sur l'objet lointain de sa pensée, murmure à mi-voix ces paroles qu'il ne peut entendre, mais dont elle l'enveloppe comme d'une incantation.

Elu pour moi, perdu pour moi.

Sublime et fort, ysillsnl et lâche :

Télé à Is mart vouie,

Cœur voué à la mort t

Puis elle charge Braiigienne d'un message pour lui. « Il oublie de me rendre hommage et respect, à moi sa souveraine, ce timide héros, de peur que mon regard ne l'atteigne, ce preux sans égal! » A l'aspect de Brangienne, Tristan

l3« l'œuvre de BICIIARU WAGNER

sort de sa rêverie. A soa message il répond avec douceur et courtoisie, mais ne donnant que réponses évasives, évite prudemment la rencontre. « Partout où je suis, je la protège et je la sers, la plus noble des femmes. Mais si j'abandonnais ores le gouvernail, comment guiderai-je l'esquif au pays du roi Mark? — Seigneur Tristan, me narguez-vous ? reprend Brangienne.

Ecoutez donc les paroles de ma maîtresse. Car voici son message : Elle commande au rebelle : respect et crainte I elle sa souveraine, Iseult! » A ces mots Kourvenal, l'écuyer de Tristan, qui ne comprend rien à ces prétentions et s'étonne fort des menaces d'une femme, se charge spontanément de répondre pour son maître, dont l'embarras a fait place au silence : « Celui qui donne la couronne de Cornouailles et l'héritage d'Angleterre à la fille d'Irlande, n'appartient pas à celle dont il fait présent à son oncle. » Puis, pour défier la fière Irlandaise, le brave écuyer entonne d'un ton martial une chanson de victoire faite par les gens de Cornouailles sur la défaite de Morold :

Seigneur Morold

Cliercher tribut en Cornouailles.

Une ile Qatle Sur l'océan désert, C'est là qu'il dort le roi des bslailleB.

Sa léle est pendue Au pays d'Erin.

C'est le tribut de l'Angleterre, Et TÏve le seigneur Tristan . . Qui paj'e tribut si gaiement I

- . D,izMb>Goo^lc

TRISTAN ET ISEULT l3l

Pendant que les matelots répètent triomphalement ce refrain populaire, en dépit de Tristan qui gourmande son écuyer, Brangienne vient, effarouchée, se réfugier auprès d'Iseult, après avoir refermé brusquement la tente derrière elle. Iseult a peine à se contenir; elie confie à Brangienne que ce Tristan qui l'emmène à son oncle comme une proie est le même qu'elle' avait guéri secrètement d'une blessure. Quand elle reconnut dans son hôte le meurtrier de son oncle, elle avait voulu le tuer, « mais il me regarda dans les yeux, j'eus pitié de lui, je laissai tomber l'épée... et je le soignai pour n'être pins persécutée de son regard 1 » Et ce même héros est revenu superbe,insolent, la demander pour un roi vieillard! L'âme impétueuse d'Iseult ne tend ni à de vaines plaintes ni à de vaines consolations, mais à une résolution suprême.

« Oyeux aveugles, faibles cœurs! pauvre courage 1 lâche silence 1 Quand je me suis tue, lui s'est vanté... Malédiction sur sa têtel Vengeance, mort I mort à nous deux ! » Et saisissant avec une hâte fiévreuse un coffret d'or que sa mère lui avait donné au départ et qui renferme toutes sortes de philtres et de breuvages, elle y choisit noii le philtre d'amour, que Brangienne lui montre en sourianT, mais le philtre de mort.

Pendant ce rapide dialogue, Kourvenal s'est présenté sous la tente, le visage radieux. Le jovial écuyer, qui ne connaît au monde que la vie de mer, le bruit des combats et la gloire de son maître, apostrophe famihèrement les deux femmes

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avec un mélange de rudesse et de bonhomie :

« Alerte 1 alerte ! mesdames I En fête, en gaieté! A dame Iseult je dois annoncer de Tristan le héros, mon maître et mon seigneur. La banderole de joie au grand mât est hissée et frétille gaiement. Au château du roi Mark elle annonce la reine. Tristan prie dame Iseult de se hâter. » Iseult refusé et répond d'un geste hautain : « Au seigneur Tristan porte mon salut et dis-lui mon message. Je ne puis consentir à marcher à sa droite et à comparaître devant le roi, s'il n'obtient d'abord son pardon pour une faute inexpiée. Qu'il vienne, je daignerai l'entendre. »

Restée seule de nouveau avec Brangienne, elle lui ordonne de préparer dans une coupe d'or le fatal breuvage, le breuvage d'eœpiafion et de réconciliation, selon ses propres paroles, qui doit mettre fin à deux vies. La jeune fille épouvantée se jette aux pieds de sa maîtresse et demande grâce. A ce moment Kourvenal reparaît, croise les bras et annonce : Tristan! Les deux femmes bondissent. Iseult, sans haleine, s'appuie d'une main sur le dossier de son lit de repos, l'afflux de l'émotion gonfle son sein, lui serre la gorge. Mais elle la ter,rasse, se maîtrise, et ramassant toute sa force : Qu'il entre ! ditelle. Tristan se présente sous la tente et démeure respectueusement à l'entrée, dans une attitude à la fois modeste, fière et contenue. Le motif énergique, lent et comme bardé de fer qui accompagne l'entrée du héros annonce un homme ramassé en lui-même, qui, s'attendant à un rude

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combat, se tient sur la défensive et se renferme dans son honneur viril comme dans une forteresse.

Elle le regarde longtemps en silence, abîmée dans cette contemplation, refoulant dans sa poitrine la tempête intérieure. Mais bientôt, comme les éclairs précurseurs de l'orage, les paroles d'iseult dardent leurs reproches enflammés dans l'âme de Tristan pour la forcer sous son armure d'airain et en sonder la profondeur.

Tristan. Dites, souverain?, votre désir.

Iteult. Ne le connais-tu pas, quand c'est la crainte de l'accomplir qui te tient loin de mon regard 7

Tristan. Non crainte, mais respect me tient en garde.

healt. Etrange vraiment est ton respect I Ouvertement lu m'a» lionni; en refusant de m'obéir.

Triitan. C'est l'obéissance qui me retient.

Uealt. L'obéissance envers ton maitre 1 J'en fais mépris si son service le commande maie-coutume envers sa propre épouse.

Tristan. Bonne coutume enseigne où j'ai vécu ; chevalier preux et sage évite fiancée en voyage.

Isealt. Et pour quelle raison ï

Tristan. Demandez à la coutume I

Jsealt. Si tant te plaisent les coutumes, seigneur Tristan, je vais l'en dire une autre : Pour rendre ami son ennemi, 11 faut un acte expiatoire.

. Tristaa. Quel ennemi ?

Isealt. Interroge la peur 1 Du sang coule entre nous.

Tristan. La tache est etîncée.

Iteall. Pas entre nous.

Tristan. Sous le grand ciel, devant le peuple entier fut juré l'oubli du passé.

Isealt. Mais ce n'était pas là, où j'ai caché Tontris, où Trittan fut en ma puissance .1 T'en souviens-tu peut-être 1... C'est ta que j'ai juré, mais un autre serment que le tien, et je vais la

Tristan. Et qu'avez-vous juré î Isealt. Vengeance pour Morold 1

D,izc=iniftOO«lc

|34 l'gîITRE de niCllABD WAGNER

Tristan. C'est là voire souci ï

lirait. Oses-tu me railler ? 11 ui'élait destiné le noble Irlaii' dais, j'avais béni ses armes. Four moi il allait au combat. Quand il tomba, tomba mon honneur...

Tristan (pâle et sombre). Si Morold le fut cher, or donc reprends l'épée et frappe ferme et juste, de peur qu'elle t'échappe. (11 lui tend son épée.)

lisait. Ce serait mal servir mon moitre I Que dirait le roi, si je lui tuais son meilleur valet, son vassal et son homme lige, qui lui ga^na terre et couronne, et qui lui livre rirlandaise f Garde ton épée I Lorsque jadis je la brandis sur loi, quand la vengeance luttait dans ma poitrine, quand Ion regard qui me toisait déroba mon image, jugeant si j'étais bonne â faire une épouse pour Ion maitce, l'épée je la laissai tomber... Et maintenant, buvons la coupe expiatoire ! (Elle fait signe k Brangienne de remplir la coupe. Celle-ci frissonne, chancelle, recule. Iseult l'y force d'un geste impérieux. Pendant qu'elle prépare le breu. vage on entend sur le navire les cris de la manœuvre.)

ies matelots (du dehors). Hobé I hohé 1 Au grand hunier ser-

Teistaa (sortant d'une sombre rêverie). Où sommes-nous ?

heatt. Près du but. Tristan acceptes-tu ma coupe ï Tristan, que réponds-tu t

Tristan (lugubre). La reine du silence m'ordonne de me taire. Si j'ai compris ce qti'elU ms tait, je tairai ce qu'elle ne comprend pas.

Iseult. Que veux-tu dire ? Refuses-tu î (Nouveaux cris du dehors. Sur un signe impatient d'iseull, Brangienne lui tend la coupe. Tristan fasciné regard; Iseult.)

Jsealt. Entends-tu cet app:l? En peu d'instants nous serons (avec uns légère ironie) devant le roi. Et si tu m'accompagnes, tu lui diras alors : Mon oncle et mon seigneur regarde cette Tierge 1 Femme plus douce ns saurais trouver. Son fiancé, jadis, je l'ai tué et je lui envoyai sa tel;. La blessure que j'avais re^ue, la gracieuse mi la guérit; ma vie était en son pouvoir, elle m'en fît grâce, la visrge raagnanim?, et la honte At sa patrie, elle ms la donna par dessus pour étra ton épouse. Tous ces dons je les dois à un; coupe expiatoire. Sa grâce m: l'offrit pour effacer tout crime.

Cris du dehors. Hissez la cordî I L'ancre à bas t

Tristan (tressaille en sursaut). Levez l'ancre I lâch'^z le gouvernail 1 Voiles et mâts à tous Us vents I (Il arrache impélueu-

TRISTAK ET ISEULT l3^

semant la coup; à Iscult.) Je connais bien la reiae d'Irlande cl les merveilles de sa magie, j'ai goûté le baume qu'elle m'a versé, et maintenant je prends sa coups pour guérir ù jamais. Écoule aussi le serment eipiatoire qui te dira merci : A l'hoaneur de Tristan, — suprême fidélité 1 — Au malheur d# Tristan, — suprême défi 1 Boisson consolatrice d'une éternelle tristesse ! O bienheureux brcuvag; d'oubli, sans crainte je le bois ! {Il boit.)

Issall. Encore me trahir 1 A moi la moitié ? (Elle lui arraclie la coupe.) Traître, je la bois k toi I

Elle boit et laisse tomber la coupe vide. Saisis de frisson, ils se regardent fixement, au comble de l'émotion, mais immobiles et comme pétrifiés. Leurs regards rivés l'un dans l'autre bravent la mort qu'ils ont cru boire tous deux, mais bientôt ce défi surhumain fait place dans leurs yeux à la flamme de l'amour. Us commencent à trembler et portent leurs mains tour à tour à leur cœur, à leur front. Puis leurs regards se cherchent, se rencontrent de nouveau et se baissent pleins de confusion. L'aile des ténèbres, qui semblait un instant s'étendre sur eux, s'est retirée. Le vaisseau et son équipage, la mer et le ' ciel, le passé et l'avenir, pour eux tout a disparu. Des délices inconnues ruissellent de leur tête à leurs pieds. Est-ce un autre monde dans lequel ils se réveillent après le,s affres de l'agonie ? Seule la mélodie de l'amour éternel et triomphant s'élève dans son silence ému, l'invincible vérité de l'âme y parle en souveraine, son désir monte comme un flot et les paroles ne sont plus que les gouttes d'une tendresse qui déborde. « Tristan! » dit-elle d'une voix trem-

l36 HEI.VBE DE RICHARD WAGNER

blante. « Iseultl » répond-il avec effusion. Cruel amil — Bieii-aimée ! » Et les voici dans les bras l'un de l'autre souriants, éperdus, ravis.

Bran'gienne, qui pour les sauver a substitué le philtre d'amour au philtre de mort, voit la croissance rapide de la semence qu'elle n'a point semée, qui germait depuis longtemps et qu'elle a seulement fait éclore. Elle a beau se tordre les mains, ils ne voient plus qu'eux-mêmes, croient sortir d'un songe et rient de leur discorde passée. — ' « Qu'avais-je rfivé, dit-il, de l'honneur de Tristan? — Qu'avais-je rêvé, reprend-elle, de la honte d'Iseult? » L'orchestre aussi, après l'âpre antagonisme, s'est apaisé, unifié, exalté. Le motif du philtre d'amour ne s'était épanché d'abord que comme un effluve imperceptible dans le silence poignant qui succède à l'accord tragique du philtre de mort; maintenant il se déroule en ondes magnifiques, il s'élargit en mer écumeuse. C'est le chant nuptial de la passion qui lance jusqu'au ciel ses cris de victoire et que porte la grande mélodie sirénienne. Leurs pensées, leurs voix si longtemps ennemies s'unissent, s'entraînent maintenant avec transport : « floraison montante d'amoureuse langueur, du désir dévorant délicieux incendie! Dans le cœur flèche ardente, allégresse exultante 1 Tristan I Iseult ! Affranchi du monde, je t'ai gagnée. »

Ils n'ont rien vu, rien entendu de ce qui s'est passé autour d'eux. La tente s'est ouverte, le navire repose à l'ancre en face de la côte où se dresse un roc abrupt couronné magnifiquement

TRISTAN ET ISEULT iSy

par les tours du château royal. Des fanfares viennent de la terre, des cris de joie répondeat à bord. Le pont fourmille de marins et de gens de guerre qui se penchent par dessus bord, agitant bannières et pavillons. Ils acclament le roi qui vient en barque au-devant de sa royale épousée, Tristan et Iseult restent seuls insensibles à ce bruit, à ce tumulte; ils sont toujours plongés dans cette contemplation réciproque, dans cet élonnement sans nom qui est le premier effet de l'amour partagé et avoué. Brangienne a jeté ie manteau royal sur les épaules de sa maltresse sans qu'elle s'en soit aperçue. Enfin Kourvenal et Brangienne fondent sur eux en s'écriant :

«Le roi! le roi vient à bord! ■» Alors seulement Iseult se souvient du passé, comprend sa situation. Le philtre? dit-elle à son amie. — Le philtre d'amour! » répond celle-ci avec désespoir. Puis se tournant vers Tristan : « Faut-il que je vive? » Elle s'évanouit entre les bras de ses femmes et ia toile tombe.

Que s'est-il passé dans cette scène ? que veut dire cette métamorphose qui change la face du monde pour Tristan et Iseult? Deux êtres très divers, mais que relie une intime parenté de nature, sont entraînés l'un vers l'autre par un invincible attrait. La sympathie dans la souffrance a scellé d'avance leur union. Cependant tout les sépare, un trône, l'honneur; c'est un ablnie à franchir. Dès le début la passion couve en eux, mais tous deux se trouvent encore sous

i38 l'œlvre de richard WAGNER

l'empire de cette société, dans les limites de ses lois. Le (|rand événement qui s'accomplit en eux, c'est le passage de cet empire de la société à celui de l'amour et de sa loi souveraine. Ce moment décisif, cette fusion ardente et subile, le poète l'a représentée aux yeux et à notre sens intime sous l'antique emblème du philire d'amour. C'est une tradition fort ancienne que certains breuvages bus ensemble par un homme et une femme les contraignent de s'aimer toute leur vie et de mourir de même mort. Ce « boire d'amour, » comme disaient les trouvères, est le symbole visible par lequel l'imagination populaire a toujours exprimé le mystère de la passion partagée, qui revêt dans les fortes natures un caractère irrévocable. En s'emparant de ce symbole, en le transportant sur la scène, le poète l'a éclairé d'une profonde psychologie. Ce qui ne semble dans la légende qu'un accident extérieur, 'devient ici une crise irrésistible de l'âme. Le trait de génie, c'est d'avoir si intimement mêlé le philtre de mort au philtre d'amour. Ce doux charme aux effets terribles sort de l'âme tumultueuse d'Iseull. Se voyant trahie par Tristan, elle veut se perdre avec lui, II comprend et consent, La femme, la magicienne verse à l'homme la coupe fatale, le force de la boire avec elle. D'un muet accord ils s'élancent ensemble vers la porte de la mort. Un hasard la ferme devant eux; alors tous les masques tombent, l'Amour fait explosion et règne en maître. Avant d'avoir bu cette coupe ils étaient d'eux, désor-

TRISTAN ET ISELLT 1 Jg

mais ils ne font plus qu'un, rivés ensemble comme le fer à la pierre aimantée. Mais en se consacrant au génie de l'Amour ils ont évoqué en même temps le génie de la Mort. Ainsi ces deux divinités, dont les Grecs affirmaient déjà la profonde parenté, se mêlent dans le philtre de Tristan et d'iseult '.

Le second acte débute par un accord d'une stridente énergie suivi du frémissement inquiet de l'attente. Ainsi l'éclair sillonne de sa lueur le sommeil voluptueux d'une chaude nuit d'été ■et réveille en sursaut la nature endormie. Nous sommes près de l'appartement d'iseult, dans un jardin planté de grands arbres; une nuit claire et transparente brille derrière leur noir réseau, une torche brûle devant la porte du pavillon à gauche. C'est un avertissement d'iseult à Tristan; tant qu'elle brûle, elle annonce le danger, elle écarte l'ami; qu'elle s'éteigne, il peut venir, c'est le signal convenu. Iseult sort du pavillon,

' Ceci est un exemple de l'emploi que Richard Wagner fait du merveilleux dans ses drames. 11 s'en sert non comme d'un jeu d'imagination, mais comme d'un moyen frappanl, d'une langue particulière, en quelque sorte supérieure, pour exprimer certaines vérités psychologiques el traduire aux yeux les plus grands mystères de la vie. On peut dire qu'en renouvelant el en motivant de cette manière l'ancienne idée du philtre d'amour, il a réussi à représenter une chose dont jusqu'ici le théâtre n'avait guère pu que décrire les effets. Car ce qu'il a exprimé par ce poétique symbole, c'est la genèse mSme de l'amour, sa mystérieuse cclosioD, son puissant devenir, son passage du rêve à la pleine conscience. L'image rend visible l'événement intérieur. Nous ne devinons pas seulement, nous voyons pour ainsi dire s'accomplir sous nos yeux la fusion de deux grandes personnalités. Celte merveille n'était sans doute possible que par le concours Su drame et de la musique.

l4o l'^ŒLVBE de RICIIABD WAGNER

Brangienne la suit, et les deux femmes, penchées en avant sur les marches essayent de saisir les lointaines fanfares de chasse que le vent leur envoie par bouffées tantôt distinctes, tantôt vagues comme des voix de génies aériens. Brangienne supplie sa maltresse de ne pas éteindre le flambeau. Cette chasse nocttfrne, dit-elle, n'est qu'un stratagème inventé par Mélot, le faux ami de Tristan, afin de surprendre les amants, d'amener le roi au lieu du rendez-vous et de découvrir le fatal secret aux yeux de toute la cour. La reine ne croit rien, ne veut rien entendre, ses tempes brûlenl, son sein frissonne, le sang bondit dans ses veines. Elle va se trouver seule enfin sous l'aile de la nuit avec celui auquel l'ont fiancée des charmes fatidiques, avec celui qu'elle appelle de tous ses sens enflammés, qu'elle possède d'avance par toutes les fibres de son être. L'univers s'engloutit dans ce moment. L'espérance impétueuse qui gronde dans sa poitrine transforme la nature en un temple féerique rempli de parfums et de chants délicieux pour recevoir le bjen-aimé. Dans le mystérieux hallali des chasseurs qui épouvante Brangienne, elle n'entend que les rires des vents et des feuillages, ou la voix de la source qui invite les heureux au repos. Dans le flambeau vigilant qui brûle à sa porte, elle ne voit que la dernière lueur du jour jaloux qui la sépare de l'ami. Ce qu'elle veut, c'est la nuit profonde, complète, où s'allume la fête de son hymen. Brangienne la supplia d'attendre un jour encore, un jour seu»

TRISTAN ET ISEULT l4'

lement. Mais la reine, pâle de désir, les yeux rayonnants, pareille à une prêtresse des mystères antiques, qui embrasée par Eros s'offrirait elle-même en holocauste au dieu, saisit la torche en s'écriant : « Cette lumière, fût-ce le flambeau de ma vie, en riant je l'éteins. » Elle' la renverse, la flamme expire "contre terre, Branyienne se détourne consternée. Sur l'ordre de sa maîtresse, elle gagne par un escalier extérieur la tourelle du pavillon pour y tenir bonne garde.

Debout sur les marches du pavillon, Iseult guette l'arrivée de Tristan. Il accourt de loin par l'allée sombre. Impatiemment elle lui fait signe. Enfin il se précipite dans ses bras; étreinte orageuse, longtemps muette dans la surabondance de l'émotion. Rieu ne peut rendre la force de la musique dans ces moments^, telle est sa puissance plastique à reproduire les tumultes du sang et de l'âme. Un délire de tendresse submerge la furie des sensations. Quand la parole leur revient, elle se presse en un tourbillon de questions et de réponses ; « Es-tu à moi? Puisje te saisir? Puis-je y croire^ Enfm! sont-ce tes yeux ? Est-ce ta bouche ? Est-ce mol ? Est-ce toi? Que de temps sans te voirl Si loin et si près! SI près et si loin! » Ce revoir avec le long et intime dialogue qui se développe ensuite ne peut se comparer qu'au choc retentissant de deux torrents qui, après.s'être mélangés, poursuivent leur route ensemble de gouffre en gouffre, et ralentissant par degrés leurs palpitations

lia l'œuvre 1>E richard WAG^ER

rapides, étendent enfin leurs vayues apaisées en un lac profond dont la nappe immense réfléchit l'infini du ciel étoile.

Cet empire merveilleux de la Nuit, ignoré de la foula, ce royaume caché de l'amour souverain aux portes duquel nous avait conduits le premier acte, nous y entrons maintenant avec ses deux initiés. Toute dissension a cessé, toutes les barrières sont tombées, leur premier besoin est de revivre ensemble leur passé, de mêler leurs deux existences en étendue comme en profondeur. Cette vie à deux où sensations, pensées et souvenirs sont confondus dans la puissante vibration du présent, combien elle est nouvelle! Aujourd'hui n'est plus autrefois. Le monde réel qu'ils ont fui se résume, pour eux, sous l'image du Jour, du jour qui les séparait de sa lumière jalouse et les empêchait de se voir face à face. C'est le monde de la vaine apparence. Là régnent la richesse, la puissance, les honneurs; là brille au-dessus du trône royal le soleil de la gloire. Iseult elle-même était enveloppée de ses rayons, Tristan en était ébloui. Troublé jadis par sa lueur trompeuse, il l'a trahie, livrée au roi. Que sa magnificence maintenant leur parait creuse ! « Le Jour peut encore les séparer, mais non plus les tromper. » Ils ont pénétré dans un autre monde, un monde tout à eux, qu'ils appellent le royaume de la Nuit, nuit auguste et sublime.

Dans ses profondeurs leur sourient des milliers -de soleils ; dans sa solitude immesurée ils ne voient, ne sentent, ne respirent qu'eux-mêmes à

i ET ISEliLT l43

jamais unis, à jamais enivrés l'uo de l'autre. Ne trouvant plus de limites entre eux, iis n'en trouvent plus avec le temps et l'espace. Le Jour avec ses illusions s'est évanoui. Dans leur Nuit silencieuse et tranquille, une seule Vérité domine, celle de l'Amour qui ne peut finir, qui règne en eux, origine et fin de toute chose.

Nous traversons, dans ce dialogue de Tristan et d'iseult, les degrés successifs de cette intense passion de la créature pour la créature qui confond tous les bonheurs, tous les ciels dans une adoration mutuelle. Les poètes anciens et modernes ont souvent chanté sa flamme terrible, qui, en consumant ses victimes, les fait briller d'un divin éclat. L'histoire même en offre de rares exemples. Jamais peut-être ses phases croissantes ne furent-elles représentées sous une forme aussi plastiquement idéale et avec une telle puissance d'exaltation. Langueur mortelle qui rebondit en délire d'enthousiasme, feu qui expire pour renaître plus dévorant. Bien au-dessus du tumulte des sens éclate ici le désir inassouvible de l'âme, son désir de se fondre indissolublement avec l'être aimé. Les lois de la vie et de l'individualité y opposent leurs bornes; mais elle s'élance par delà jusqu'au désir de la mort. Dans sa profondeur crépusculaire elle entrevoit comme un retour à l'unité primitive de l'être, une renaissance immortelle dans la plus parfaite des fusions. Comme deux flammes qui s'enveloppent et se boivent sur l'autel, s'unissent maintenant leurs voix :

l'œuvre de RICHARD WAGNER

nuit d'amojr, Descends et vers L'oubli suprême,

Atlranchis-moi De l'univers I Dernier flambeau Tu l'es éleinl, Et nos pensées

Nos s.

Nos espérances.

Tout s'arroinplît Dans un près senti ment auguste De la nuit sainte et rédemptrice Où conrondus nous nous plongeons.

Cet hymne respire une sorte de paix profonde dans la passion infinie. En épandant ses ondes mélodieuses, il semble atteindre aux limites extrêmes de l'espace, comme si la vibration de ces deux cœurs gagnait les sphères lointaines du ciel. Tristan et Iseolt se sont assis sur un banc de fleurs et s'assoupissent les bras entrelacés, leurs têtes appuyées l'une sur l'autre. Dans le silence de leur demi-sommeil, résonne aux accords de la harpe une symphonie majestueuse. Elle chante les splendeurs et les harmonies de cette nuit solennelle. Mais, à travers ses arpèges magiques, se prolonge en notes graves l'avertissement du destin, la voix de Brangienne gui veille invisible au haut de la tourelle : « Solitaire, je veille dans la nuit. Vous à qui sourit le

TRISTAN ET ISEULT l45

réve, prenez garde! prenez garde! » A peine l'entendent-ils.

« Entends-tu, bien-airaée ? — Laisse-moi mourir I — Garde jalouse I — Ne nous réveillons jamais. » Ils se demandent si la mort pourrait détruire leur lien. Mais ses coups pourraient^ils atteindre l'Amour qui est en eux?Non ! elle ferait tomber les dernières barrières qui les séparent, elle serait le signal d'un mariage plus ardent encore. Au comble de l'exaltation ils se lèvent, s'embrassent plusieurs fois avec une recrudescence d'enthousiasme en face de leur nuit sacrée et entonnent sur un mode nouveau un hymne à cette mort chérie, à cet au-delà qui sera leur vie nouvelle, à cette flamme inextinguible dans ia conscience d'une éternelle unité.

Comme des noctambules qui auraient gravi des pics escarpés et qu'un cri strident ferait rouler dans l'abîme, ainsi la réalité les réveille et les précipite de leur hauteur vertigineuse dans un gouffre de malheur. Le Jour défié se venge. Mark poussé par Mélot a pénétré dans le jardin avec sa suite. En un clin d'œil les deux amants sont entourés; Brangienne et Kourvenal accourus en hâte sont venus trop tard pour les avertir. L'aube blafarde éclaire ces groupes. Iseult s'est assise en détournant la tête. Tristan regarde d'un œil hagard toutes ces figures qu'il prend pour des ombres : « Fantômes du jour, s'écrie-t-il enfin, hors d'ici, disparaissez ! »

Le roi Mark n'a rien d'un mari jaloux ou d'un tyran vindicatif. Le poète a voulu l'élever au

l46 l'œiVRE de RICHARD WAGNER

niveau et moralement au-dessus de ses deux héros, eu lui donnant l'âme la plus noble et la moins égoïste qu'il soit possible d'imaginer. C'est un de ces êtres (jue les passions n'atteignent point, le renoncement leur est naturel, leur vie s'absorbe dans les affections calmes, et leurs moindres actions sont empreintes d'une douceur que la foule taxe de faiblesse, mais qui n'est que magnanimité. C'est enfin ce type du roi pacifique, souvent rêvé par le peuple, rarement réalisé par l'hisloire. Le roi Mark n'avait point recherché la main d'fseult. A son aspect, son cœur avait battu, mais en voyant sa tristesse et son embarras, il s'était généreusement tenu à l'écart et ne lui avait témoigné que le respect d'un père. Aussi bien son sentiment plus fort n'est pas son amour pour Iseult, mais son amitié pour Tristan, l'élu de son âge milr, l'idole de sa vie.

Ce n'est donc pas l'infidélité d'Iseuit, c'est la trahison de Tristan qui le frappe au cœur. Dans les paroles qu'il lui adresse, il n'y a ni colère ni menace, mais l'affliction d'une grande âme qui voit tomber de son piédestal l'objet de son culte. « Ceci — Tristan à moi? Que devient la fidélité si Tristan m'a trahi ? Honneur et loyauté, où sont-ils, si Tristan les a perdus? La vertu dont Tristan se fit un bouclier où donc a-t-elle fui puisqu'elle a quitté mon ami et puisque Tristan m'a trahi? » Pour les natures vraiment idéales, natures d'une excessive rareté, la plus grande douleur que leur cause l'ingratitude n'est point

THISTAN EX ISELLT 1^7

la blessure qu'elle leur fait, mais la déchéance de l'humanité qui semble en résulter, « Pourquoi me créer cet enfer? AH! ce mystère insondable et terrible qui donc le découvrira au monde?»

Tristan, revenu au sentiment de la réalité, baisse les yeux et répond avec une tristesse non moins profonde : « mon roi, ce mystère je ne puis le dire et ce que tu demandes tu ne pourras jamais l'apprendre. Puis, se tournant vers Iseuif, il lui demande à voix basse si elle le suivra dans l'exil. En le voyant familièrement penché sur la reine. Mélot, dévoré de jalousie, éclate : « Vengeance ! dit-il au roi. Peux-tu supporter cela? »

Heureux de mettre fin à une situation insupportable, Tristan s'écrie ; « Qui risque sa vie contre la mienne? Défends-toi, Mélot! » Celui-ci oppose brusquement la pointe de son épée à l'assaillant, qui tombe grièvement blessé. Le roi ' empêche Mélot d'achever son adversaire, Iseult s'est jetée sur Tristan et le rideau se ferme sur celte scène, au son de lourds accords, assénés • comme des coups de marteau et qui tombent .

comme un catafalque sur un cercueil. "^

Nous voici en Brelayne, dans la cour du château paternel de Tristan, qui s'élève sur une hauteur au bord de la mer. Les murs massifs du vieux casfel occupent la gasche, une tour d'observation se dresse à droite, et par-dessus le parapet du fond s'étend au loin la ligne monotone de l'immense Océan. Demeure et paysage

l48 l'œIVBE de niCHARD WAfiXEH

portent l'empreinte de la solitude et de l'abandon. Des pierres écroulées gisent çà et là, les hroussailles croissent sur les murs ébréchés e( le désert illimité des flots enveloppe le tout de sa yrande désolation. Tristan est couché sur un lit de repos, à l'ombre d'un vieux tilleul. Souffrant d'une blessure mortelle, il dort d'un sommeil léthargique. Kourvenai, le fidèle, est agenouillé devant lui, attendant son réveil, épiant son souffle.

Une teinte sombre, une morne tristesse domine ce paysage et cette scène. Elle s'imprime dès la première mesure du prélude par un profond sanglot des instruments à cordes, qui semble jaillir d'un gouffre de souffrance et qui monte à nous comme le désir éternel de Tristan du fond même de sa léthargie. Elle se prolonge sous une forme plus naïve et en quelque sorte inconsciente dans la mélodie d'un chalumeau qu'un pâtre joue derrière la scène au penchant du coteau. C'est au son de cette phrase traînante et plaintive que le malade ouvre les yeux : « La vieille mélodie pourquoi me réveille-t-elle ? Kourvenai, dis, nù élais-je, où suis-je? » Celui-ci tressaille de joie aux premières paroles de son maître et lui montre avec orgueil le château et les mura, la colline et le troupeau paisible, l'héritage paternel fidèlement conservé par ses vassaux. Mais Tristan a de la peine à reconnaître toutes ces choses, il ne saisit pas le fil entre le présent et le passé. Le serviteur dévoué répond gaiement à ses questions. Kourvenai a emporté son

TRISTAN ET ISEILT l49

maître blessé et sans connaissance dans un canot et lui a fait passer la mer. « Et te voilà dans ton pays, le vrai pays, le pays natal, la terre aimée, la terre de joie, aux rayons de ton vieux soleil, où bienheureux tu dois yuérir de blessure et de mortl » La réponse du maître contraste avec la confiance robuste du brave écuyer par son caractère étrange et sombre qui donne le frisson. On dirait un esprit émergeant des limbes au grand jour, écartant comme un linceul les ténèbres de sa face. « Crois-tu cela? dit-il. Moi, je sais autre chose, mais je ne puis te le dire. Là ou j'étais, je n'ai vu ni soleil, ni terre, ni âme qui vive. J'étais là où je fus de tous temps, où je retourne à jamais, dans le vaste royaume de la nuit des mondes. Une seule science là-bas nous est propre; le divin, l'éternel, l'originaire oubli. Comment ai-je perdu ce pressentiment? Comment l'appeler toi qui me ramènes au jour? Ce qui seul m'est resté, le fervent amour me chasse à la lumière. Car Iseult est encore dans la lumière dorée I Iseult est encore dans le royaume du soleil t » Le besoin de la rejoindre pouvait seul l'y ramener. « Si elle ne vivait plus, dit-il avec certitude, je ne me serais pas réveillé. » Cruel réveil; avec la conscience de lui-même, renaît la llamme intérieure qui est devenue l'essence de son être. Kourvenal l'a deviné, il a envoyé un marinier fidèle chercher Iseult en secret. Aujourd'hui même, espère-l-il, une fine voile l'amènera. A cette nouvelle, Tristan presse son écuyer avec transport dans ses bras et dès lors ses pensée»

se fixent sur ce but. Sa vie est suspendue à l'idée riu navire, il le sent venir, il supplie son ami de fouiller l'horizon du reyard. L'écuyer reyarde de tous ciltéa et répond tristement : «Déserte et vide, la mer! » Son maître retombe dans un abattement lugubre.

La mélodie du pâtre se fait entendre de nouveau au loin, plus rêveuse encore. Elle prend ici un sens bien particulier et se mélange sinijulièrement aux pensées intimes de celui qui ■ l'écoute et qui reprend après un long silence : « Dois-je ainsi te comprendre, vieille et sérieuse mélodie, avec l'accent de ra plainte ? Par l'haleine du soir, inquiète tu venais à moi quand jadis à l'enfant on annonça la mort du père ; par l'aube grisâtre plus inquiète tu me cherchais quand le fils apprit le destin de la mère... Elle me demandait alors, elle me demande encore aujourd'hui pour quelle destinée je fus mis au monde. La vieille mélodie me le dit de nouveau; désirer et mourir. Non> hélas I elle ne dit pas cela; désirer toujours, ne pas mourir à force de désir 1 » Ainsi le hen frôle de cette mélodie rustique rattache pour Tristan le présent au passé et lui rappelle le fond tragique de son existence. Elle lui apparaît comme la trame sombre dont - sa vie est tissée et sur laquelle se révèlent les images douloureuses du présent, Ce qu'il éprouve maintenant, c'est le martyre de l'absence, l'enfer de la séparation, cette soif du revoir qui lui brûle la moelle des os. Il a connu les enchantements sublimes de l'amour, il doit sentir sa puis-

sance destructive. L'eirrayant est que le moment actuel rassemble toutes ses douleurs passées en une douleur unique pour le pousser jusqu'au délire et le terrasser. . Ce philtre terrible qui ma hvré aux tourments, moi-même je 1 «1 préparé avec la détresse de mon père, les douleurs de ma mère, avec dos larmes d'amour d autrefois, et d'anjourd'bui, des rires et des pleurs, des voluptés et des blessures; sois maudit, terrible breuvage, maudit qui t'inventa ' »

Après cette malédiction échappée au paroxysme de la souffrance, il retombe évanoui sur sa couche. Kourvenal croit qu'il a cessé de vivre, mais bientôt il remue les lèvres et d'une VOIX faible : . Le navire, ne le vois-tu pas encore? . L'écuyer hésite à quitter son maître, mais Tristan affirme avec l'assurance du visionnaire, qui perce les distances, que la voile approche. Au même instant le pâtre, au lieu de sa phrase mélancolique, fait entendre une ronde jojeuse « Monte à la tour... Ce qui resplendit dans mon âme, il faut que tu le voies 1 Joie et bonheur 1 Un navire I II vient du nord. Ne le savais-je pas ? Ne le disais-je pas qu'elle vit encore» Comment Iseult ne serait-elle plus de ce monde ? Comment le monde serait-il sans Iseult ? Comme il navigue vaillamment 1 Comme les voiles se gonflent I Comme il court, comme il vole 1 — Le pavillon? — Couleur de joie, il danse au vent. » Un instant après la voile s'efface derrière un récif, la musique s'assombrit, déjà Tristan croit au naufrage, mais sou-

1 e2 l'œuvre de RICHARD WAGNER

dain le navire reparaît aux fanfares de tout l'orcheslre qui a suivi la ronde du pâtre dans sa progression frémissante. Kourvenal voyant la voile entrer dans le port et Iseult lui faire signe, descend de la tour et s'élance hors du château vers la plage, sur l'ordre de son maître impatient, pour aider la reine à le rejoindre plus vite.

Tristan resté seul, s'abandonne à un délire de joie qui dévore ses dernières forces. Au comble de l'attente, éclate la puissance redoutable du dieu qui le possède. L'amant en lui a absorbé le héros; il voudrait dépenser ce qui lui reste de vie dans la fête de ce revoir suprême. « Ma blessure saignait quand jadis je fondis sur Morold. Saigne encore ma blessure, aujourd'hui je conquiers mon Iseult. ■» Les sensations brûlantes, les joies impétueuses du passé, bouillonnent, se pressent pêle-mêle dans son cœur et sa tête, le fleuve de sa vie est prêt à rompre sa dernière digue pour tomber dans l'éternité.

Lorsqu'il entend la voix d'Iseult qui l'appelle du dehors, il dit : « J'entends la lumière !» et se lève pour aller à sa rencontre. Elle entre hors d'haleine par le fond, le reçoit dans ses bras et le ramène chancelant à sa couche, où il s'affaisse doucement. Elle s'agenouille près de lui, soutient sa tête de ses mains et ne le quitte pas des yeux. II boit ce regard avec une joie ineffable. « Iseult ! » dit-il d'une voix expirante, et son dernier souffle s'exhale avec ce nom qui contient toute son existence, au baiser de cette

TRISTAN ET ISEULT l^^

mélodie d'amour surgie de leur premier aveu et qui maintenant vient cueillir son âme sur ses lèvres.

Cependant, à la disparition de la reine, Brangienne avait tout dit au roi Mark. A son récit il avait compris la puissance du philtre, la fatalité de cette passion. Touché des épreuves des deux amants, il avait résolu généreusement de leur pardonner et de les unir et avait suivi au vol le navire d'Iseult. Déjà ses gens frappent à la porte du château et envahissent la cour malgré Kourvenal. Mais en entrant le roi aperçoit le corps inanimé de Tristan et voit qu'il est venu trop tard. Iseult évanouie sur le sein de son ami est restée insensible à ce tumulte. A la voix de Brangienne elle se relève leiilement et jette autour d'elle des regards indiïférents. Entre elle et son entourage il n'est plus rien de commun, ses yeux nagent dans une tranquille extase; comme l'oiseau qui se balance sur sa branche avant de prendre son essor, elle semble prête à quitter la terre. Enfin son regard s'attache sur Tristan et d'une voix douce elle commence :

« Quel sourire doux et suave; son œil s'ouvre grand, limpide. Voyez, amis, regardez ! » Elle continue sur cette ample mélodie qui avait jailli de leur union profonde au sein de leur nuit enchantée et qui avait emporté sur ses larges ailes leur hymne de renaissance. Elle ne voit plus les restes de Tristan, elle voit sa forme éthérée et lumineuse s'élever ceinte d'étoiles dans les airs, elle entend la mélodie merveil-

154 l'œuvre de RICHARD WAfiSER

]euse 3ortir de ce cœur courayeux et sonore, se communiquer à toute chose et l'envelopper elle-même de ses ondes croissantes. Elle s'y fond, elle s'y noie ; soutenue par Brangienne elle retombe enfin lentement et sans vie sur le corps de son ami. Ce dernier chant d'Iseult est le chant du cyjjne de l'amour, la transfiguration de l'amant par l'amante, le mariage de deux âmes sœurs avec l'âme du monde.

S'épanouisse enfln mon âme ; Dans les flols submergeant s, Dans les sons grandissants, Dans ton sourile rivant, Univers I Je plonge, je m'abime.

Sans conscience, — suprême joie I

Dans Tristan et Isetilt la poésie et la musique fondues en une seule puissance sont parvenues à exprimer la tragédie de l'amour avec une énergie de passion, une plénitude de sentiment, qui sont peut-être sans égales '. Les événements

1 11 n'y a que dcax alternatives à l'audition de cette ccuvre ; il

au début, 6a la suivra jusqu'au bout; sinon elle rester» lettre dose. J'ai assiste par hasard aux premièri^s et mémorables représentations de Tristan et Iseall à Munich, en 1S65. L'ineffaçable impression ijue j'en rcçuB m'amena [ili-s tard à une étude approfondie des œuvres de Richard Wayner. Tout dans ces représentations portail un cachet exceptionnel : fermeté plastique dans le jeu des acteurs, puissance el naturel de la déclamation mélodique, fusion de la parole et du chant ([i-i semblaient ici ne faire qu'une seule et même chose. Cette perfection avait été obtenue par l'étude minutieuse de l'ceuvre sous la direction du maître luimême. Les deux rôles principaux étaient remplis par M. et M»" Schnorr de Karoisfeld. Je n'ai jamais revu depuis une telle i denliBcation des acteurs avec leurs personnages. C'était un oubli

TRISTAN ET ISEllLT 1515

que le poète a traduits en scèaes si plastiques, en accents si incisifs, sont tout intérieurs. Ni intrigue, ni convention, ni hasard. Tous agissent spontanément, fatalement. Le sentiment ici est roi, Erôs, le dieu flamboyant et terrible, qui ailleurs n'apparatt que par éclairs, a rempli ce drame de sa torche embrasée. On avait bien peint les effets tragiques ou sublimes du grand amour, on n'en avait pas exprimé l'essence avec cette intensité, cette persévérance de passion. Romanciers, moralistes, peintres, poètes et musiciens en ont décrit les ravissements, les dangers, les péripéties et les catastrophes. Ce qu'on n'avait jamais rendu au même degré, c'est ce mélange complet de deux âmes, cette fusion de deux êtres sous la magie du plus subtil attrait (symbolisée dans le phihre). Si grand est leur désir d'unité, que la loi de l'individualité leur est une gêne, l'existence séparée un poids; ils ne trou-

' complet du monde réel qui se coinmunii|uait an spectateur. Les deux héros sembisient subir leur silnalion avec une telle force, ils jouaient avec un abandon si absolu qu'on pouvait craindre

-par moments de les voir succomber à leurs èmofiona presiiue surhumaines. Pendant quatre heures je restai suspendu su jeti de l'orchestre, aux lèvres des acteurs, k leurs moindres mouvements. L'illusion était complète. Je ne philosophais pas, je ne critiqoais pas, je vivais en moi-même le drame rgui se passait sur ta scène. De telles représentations, il faut l'avouer, sont presque aussi rares que les œuvres de génie qui les provoquent. Elles ne sont possibles que par l'union de tous tes exécutants en une seule pensée, et, disons le mot, par la puissance de l'enthousiasme. Mais, objectent certains critiques, à quoi bon des œuvres qui réclament tant d'etîorts el qui d'ailleurs sont comprises de si peu de gens 7 A cela on peut répondre : Tout ce qui est grand est difficile et rare ; ou mieux encore par ce mol de Berlioz : < Il Bfcrait vraiment déplorable que certaines œuvres fussent admi-

156 l'œIVRE de niCKARD WAGNER

vent leur délivrance que dans la mort. Ainsi deux météores qui se rencontrent dans l'espace continuent leur course d'une force redoublée et se consument à belle flamme dans l'éther.

Pour rendre de tels sentiments, la musique de Tristan a dû à la fois soulever les dernières profondeurs de l'harmonie et pousser l'expression mélodique que renferme la parole humaine à son dernier defjré d'intensité et d'amplitude. La musique de Tristan est la mélodie infinie, elle exprime l'âme dans son éternel devenir. «. Tout coule » (irâvia ç-Ai), disait Heraclite, des forces de l'univers, et cette fluidité éternelle est aussi l'essence de l'être humain. Dans Lohengrin déjà la trame harmonique et les motifs dominants décèlent les caractères; ici leur tissu plus délié encore nous révèle l'organisme même des âmes, le travail incessant des sentiments et des pensées. Pendant tout ce drame, et surtout à certains moments, comme la scène du philtre, le spectateur attentif croit avoir, grâce à cette éloquence des sons, la vision magique de l'intérieur . des personnages et ressentir les moindres pulsations de leur vie. Jamais ne s'arrête l'onde infatigable de cette mélodie, elle retentit et se prolonge jusque dans les silences et les accalmies de» amants, mais nous sentons alors qu'elle peut en . quelques mesures passer de ce frémissement imperceptible au déchaînement de toutes les tempêtes. Harmonie et mélodie ressemblent, dans cette musique, à un fleuve profond de passion, qui tantôt se redresse contre ses bords ou

TRISTAN ET I8ELLT I57

bouillonne en écumant sur des récifs, tantôt s'élargit en nappe immense, tantôt se précipite en cataractes munissantes, pour se perdre avec le dernier chant d'iseult dans le silence et la majesté de l'Océan. L'impression finale est celle d'un grand apaisement après les plus violents orages. Nous eii gardons cette sérénité merveii- , leuse dans la tristesse qui nous élève au-dessus de nous-mêmes et qui est le secret de la vraie tragédie. Plus clairement alors nous apparaît le sens caché de ces vers du malheureux Leopardi : « Nés en même temps, l'Amour et la Mort sont frères; le monde ici-bas, les étoiles là-haut ne possèdent rien de plus beau. »

LES MAITRES CHANTEURS

Un peu libre est U mélodie, Seigneur fougueux 1

Cela fdche la confrérie De nos bons vieux.

11 y a dans le génie de la vraie tragédie un ])OUvoir qui nous détache de nous-mêmes, nous délivre du poids de notre destinée individuelle et nous transporte par delà cette vie jusqu'à cette divine unité des choses où tous les conflits s'harmonisent, où toutes les douleurs sont consolées. C'est par le chemin de la terreur et de la pitié, c'est par la mort du héros et le profond mystère de la sympathie qu'elle nous conduit à cette paix suprême. La vraie comédie, au contraire, nous ramène à la vie par le rire. Gaiement elle se joue à sa surface, en découvre les contradictions inoffensives et produit, par contre-coup, dans le spectateur, un sentiment d'équilibre qui dispose à une joyeuse activité.

Les Grecs avaient senti le besoin d'établir une Iransition entre le monde idéal où se mouvait leur tragédie, et le monde réel où le spectateur devait rentrer, en faisant suivre leurs trilogies par un « drame satirique ». Sans effacer les

LES MAITRES f

sublimes émotions de la tragédie, ce plaisant épilogue était en quelque sorte un retour familier à la vie. Tout en se riant des faiblesses humaines, il les tempérait par un personnage qui représentait la sagesse et la raison supérieure ', Car la comédie ne produit son effet b ienfa isant que lorsque, k côlé dëTa Taiisse' yTèT" elle nous mont rc la vraie et son triompliB létji-» — ■ time. C'est ce qu'ont senti les grands comiques anciens et modernes, à commencer par Molière, le plus grand de tous.

Les MaCtres chanteurs prennent dans l'œuvre entière de Richard Wagner une place semblable à celle qu'occupait le drame satirique vis-à-vis de la tragédie, et c'est dans un sens analogue qu'ils furent conçus. Le sujet s'offrit vivement à l'auteur, après l'achèvement de Tannhauser, comme une contre-partie comique de la lutte de» chanteurs à la Waribourg. Opposer le libre génie créateur au pédanlisme de l'école slationjiaire, représenté par les maîtres chanteurs allemands du moyen-âge, ce fut là l'idée première. Mais à ce momeul le dramattste musicien était trop engagé lui-même dans cette luHe pour la peindre avec impartialité. C'est bien plus tard, après une carrière remplie d'échecs et de victoires, marquée par des efforts prodigieux et un progrès incessant, qu'il reprit ce sujet comme pour se reposer de ses longs labeurs *. Il l'a-

1 Tel esl du moins le rôle dX'lysse dans le Cyclope, d'Eiiripide, le seul drame satirique qui nous ait élc conservé en entier.

• Les Maîtres chmlears farenl représentés po«r Itt prcmicre foi» à Munich en juin 1868.

l(i(l l'œuvre de RICHARD '

borda alors avec une expérience consommée et une entière sérénité. Une des particularités de Richard Wagner, c'est la hauteur dont l'artiste en lui domine l'homme. Son esprit plane d'habitude au-dessus de sa passion comme l'air tranquille au-dessus d'une tempête perpétuelle. Parfois l'homme s'emporte, dans le feu de la polémique, à la violence, à l'exagération, à l'injustice; mais l'artiste se garde de tels excès dans ses conceptions dramatiques, et se réserve une autre région. Là, nulle personnalité ; l'idée domine en maîtresse absolue; hommes et choses n'apparaissent qu'au point de vue le plus général, sub specie œterni. Cela est vrai pour foutes ses œuvres, et particulièrement pour les Maîtres chanteurs, où sa propre cause était en jeu.

Les maîtres chanteurs n'ont joué qu'un rôle de troisième ordre dans la poésie du moyen âge; mais leurs associations au xv» et au xvi^ siècle sont très significatives pour l'histoire de la cullure allemande. Après les brillants chevaliers poètes du xn* siècle, qui s'appellent les Minnesinger, et à côté de la naïve chanson populaire, qui éclate si puissamment au vi* siècle, les poètes bourgeois des villes libres furent les vrais représentants du pédantisme scolastique. Leur rituel baroque, leur code barbare connu sous le nom de tabulature, leurs séances solennelles, offrent uîï TaHeatrTort comique de l'école stationnaire, étroite, redoutant toute libre inspiration, faisant de la poésie un métier et "du génie un apprentissage. Néanmoins, pour qui

LES HETRES CHANTEURS I fî I

sait lire les sentiments sous la gaucherie de l'expression, la vie sous l'apparence, il y a un certain charme de bonhomie dans ces corporations de maîtres chanteurs qui se réunissaient bravement tous les dimanches dans la ferme intention de cultiver l'art sérieux. C'est le charme de A cette vie intime, familiale et patriarcale sur / laquelle Luther put élever l'édifice de sa réforme, La plus célèbre de ces écoles apparaU au xvi' siècle, dans la florissante Nuremberg, au temps d'Albert Durer. C'est dans ce cadre pittoresque que Richard Wagner a placé sa comédie. Il a imaginé de mettre en face de ces maîtres rigides un poète de race, plein de jeunesse et de flamme, qui chante comme l'oiseau sur la branche, parce qu'une voix intérieure lui commande ; qui ne connaît d'autre prosodie que les battements de son cœur généreux, d'autre règle que son inspiration impétueuse et souveraine. Voilà donc l'enthousiasme et le génie aux prises avec des compteurs de notes et de syllabes. Cette lutte est le fond même du drame, où le noble, le beau et le vrai triomphent du petit, du ridicule et du faux par leur seule puissance d'expansion. L'idée se , développe avec une grande variété de caractères sur un fond d'épisodes humoristiques et de scènes pittoresques qui donnent à tout le drame le caractère d'un riche tableau d'histoire.

Au lever du rideau, la scène représente l'intérieur de l'égUse Sainte-Catherine à Nuremberg. La grande nef se perd obliquement à gau-

ida l'œuvre de richard wagner

clie eluie laisse voir que les derniers bancs des fidèles. L'orgue roule, et l'assemblée chaule la dernière strophe d'un choral à quatre voix, dont l'harmonie 'pleine remplit la voûte sonore. Comme dans tous les cantiques luthériens, la mélodie yrave et mesurée se repose un instant après chaque vers, pour reprendre son essor.

Pendant ces courtes pauses, une pantomime siynificative s'enjjaye entre deux personnages. Vu jeune chevalier, vêtu d'un riche costume de velours, est debout au premier plan, derrière un pilier, et lient ses regards attachés sur une jeune fille assise au dernier rang des fidèles. Il semble vouloir lui parler, son geste ému exprime une prière fervente, un désir profond contenu par le respect. A ce mouvement passionné, la jeune lille honteuse, hésitante, répond par des regards mal assurés, mais pleins de confiance, puis soudain baisse la tète, rougit et reprend son cantique. La fin de l'office interrompt ce dialogue muet, puissamment interprété p ar l e ch ant expressif des vîStoiTcêTIes.X'es fidèles s'acheraineni vers la sortie; la' jeune fille, accompagnée de sa nourrice, fait quelques pas vers la porte; mais le chevaUer fend la foule, va droit à elle et l'aborde.

Le chevalier, disons-le tout de suite, c'est Walther de Stolzing, jeune seigneur de Franconie, qui vient d'arriver à Nuremberg. Reçu hospitahèrement dans la maison de l'orfèvre Pogner, un des maîtres chanteurs les plus riches et les plus respectés, il s'est passionnément épris de

LES MAITRES CHANTEURS lH'i

sa fille, et s'en est venu Jusqu'à l'église pour lui parler tête à tête. Eva, tremblante, émue, vaincue d'avance, ne sait que dire, et cherche un prétexte pour s'arrêter ainsi en pleine église ; mais il n'est jeune fille si naïve que l'amour ne rende merveilleusement rusée. Eva sait bien pourquoi elle a oublié son mouchoir sur le banc et perdu son bracelet en route. — Va les chercher, ils y sont, dit-elle à sa camériste. Et celleci de courir. Aussitôt un dialogue rapide s'engage. Walther presse Eva de questions. — « Ce seul mot, vous ne me le dites pas? La syllabe qui prononce mon arrêt? Oui ou non! — Rien qu'un murmure de votre bouche : mademoiselle, dites, ôtes-vous fiancée? » — Qu'apprendil? Son père l'a promise au maître chanteur qui sera couronné demain par toute la corporation. — « Et la fiancée ; qui cboisira-t-elle ? — ■ Vous ou personne 1 » s'écrie Eva en s'oubliant. — Madeleine, la sage nourrice, a beau s'interposer d'un air d'importance et de protection maternelle, le mot est dit, il tinte dans les oreilles de Walther, il brûle dans son cœur. Les fiancés se donnent rendez-vous pour le soir. Walther espère bien gagner le prix, et s'écrie avec feu dans un transport de joie :

Je faim

le, belle enfant, mais n'ai point de scie

Aussi j(

lune est mon cœur que ma jeune espér

Je ne sens qu'un dtsir :

T-enlever. le raïir.

D'un effortde jeunesse,

D'un élan d'allégresse.

l(i4 l'œI V!tE UE RICHARD WAG-VER

Faut-il combattre î Eb bien 1 mon glsive frappera, Faut-il chanter V J'en suis ; ma voix te gagnera. Déji le feu sacré me trouble et m'inquiète,

Pour (oi s'allume le déeir,

Le saint courage du poète t

La mélodie amoureuse, iiiterrogative, impaliente, qui semblait hésiter et s'essayer dans les questions brèves de Walther, s'élance et s'élaryit avec ce serment juvénile en accents pleins de fierté cheville resque, et prend les contours hardis d'un air éclatant qui termine vivement cette première scène.

Eva s'éloigne, entraînée par Madeleine, et Walther reste seul avec David. C'est l'apprenti de l'illustre Hans Sachs, cordonnier poète. En partant, Madeleine, qui a un faible pour ce joli garçon toujours sautant et fredonnant. Fa prié d'enseigner à Walther les secrets de l'école, car pour obtenir Eva il s'agit de devenir maître à tout prix. — « Maître du premier coup? Oh! oh! voilà du courage, » dit l'apprenti en toisant le chevalier des pieds à la tête. Il connaît les difficultés du métier, et les énumère avec un orgueil naïf.

Sur ce, d'autres apprentis sont entrés dans l'église, où va se tenir une séance solennelle des maîtres chanteurs '. Tout en lardant de cent brocards le camarade David, qui fait le savant avec le chevalier, ils apportent les bancs pour les

' Au xvi- siècle, ces séances solennelles avaient lieu, en effel, dans l'église Sainte-Catherine, à Nuremberg : on le sait par Wagenseil, historien des maîtres chanteurs.

LES MAITRES CHANTEURS ifjr.

maîtres, la chaise liante pour le chanteur et dressent au fond de la scène une estrade voilée d'un rideau noir nommée Gemerk. C'est dan« celte cage de mauvais augure que s'enfermera, selon le rite établi, le marqueur (Merker), le critique désigné qui marque impitoyablement sur un tableau noir les fautes du chanteur suant sanj; et eau sur sa sellette. Les apprentis le savent bien, et raillent à qui mieux mieux ce cavalier sans façon, cet intrus naïf qui veut sauter à pieds joints toutes les difficultés et s'improviser « maître » du jour au lendemain. Leur besogne faite, les gamins en gaieté font la ronde" autour de la tribune, et lancent à la tête du chevalier de plus en plus dépaysé, ce refrain ironique qui se scande sur leur danse moqueuse :

La couronne de ileurs, la couronne jolie.

Le beau chevalier l'attrapera-t-il î -^

II y a une gaminerie folâtre dans cette chanson, la dernière note s'élance comme une fusée pétillante^ nj^is l'entrée des graves maîtres chanteurs coupe court à cette espièglerie. L'école étant au grand complet, Pogner se hâte de présenter à l'assemblée son protégé Walther de Stolziay, A son aspect, un murmure d'étonnement s'élève dans la docte compagnie. Un chevalier dans l'école de simples bourgeois! cela ne s'est jamais vu, c'est une innovation dangereuse, subversive. Et puis, demander du premier coup le grade de maître, quelle présomption juvénile, quelle audace cavalière 1 Un auteur

lC6 l'œIVBE de RICHARD WAGNER

inconnu venant la plume sur l'oreille, du fond de sa province, se présenter à l'Académie française ne causerait pas une plus grande surprise à Paris que le jeune seigneur de Sfolzîng entrant bravement dans l'école des maîtres chanteurs de Nuremberg. Il faut toute l'éloquence de son protecteur et toute l'autorité du vieux et vaillant poète Hans Sachs, qui se moque des formalités et qui devine dans cet inconnu quelque chose de jeune et de puissant, pour le faire admettre à l'épreuve solennelle. Le président Kothner, raide comme un in-folio, bourru comme un juge à l'audience, image vivante du dogmatisme le plus inflexible, se lève et procède à l'interrogaloire du nouveau venu. « Quel est votre maître? ditil, dans quelle école avez-vous appris le chant? » A cette question, Walther voit surgir dans sou âme ses plus beaux souvenirs d'adolescence, il revoit comme en songe le château où, seul descendant de sa race, il a passé ses premières années dans une solitude austère, en douces rêveries, en longues méditations. Tout cela, la musique nous le fait pressentir vaguement dans un prélude d'une douceur infinie. Tel est le charme de cette mélodie où les notes rêveuses du cor se mêlent aux soupirs suaves des violons, qu'on oublie le lieu de la scène et qu'on se croit transporté tout à coup dans une vaste forêt de hêtres séculaires, où le soleil printanier jette ses traînées lumineuses et qu'agite seulement up léger murmure de la brise. Walther est resté un instant comme perdu dans ses

LES MAITRES CHANTEl'BS I 67

souvenirs, puis sa pensée se formule et s'échappe d'elle-même dans un lied d'une mélodie lente et large.

* En mon château calme «t désert,

Couvert de neige en plein hiver, J'ai rêvé, dans un long délire, Da printemps au divin sourire.

Va vieux recueil de chants d'amour Me disait comment il soupire.

Wslthcr 1 l'antique troubadour, Fit vibrer mon cœur et ma lyre.

— Et quand fondai) b givre en pleurs.

Quand sur mon front pleuvaient les fleurs, Les rêves de ma nuit discrète, Les voix de mon divin poète Résonnaient par monts et par vaux Dans la forêt resplendissante I Là-bas, avec les gais oiseaux, Là-bas j'appris comment on chante !

Il y a tant d'assurance dans son maintien, tant de fierté valeureuse dans ses paroles, que tout le monde s'accorde à l'écouter; mais il faut d'abord que le marqueur, le critique redoulable, prenne place sur sa tribune. Le hasard veut que ce soit le plus fieffé pédant de toute l'école, et, chose plus grave, un prétendant à la main d'Eva. Depuis longtemps, il grille sur son banc, et sent sa bile s'échauffer contre le candidat, dans lequel il flaire un rival. Maître Beckmesser,

' Walther von der Vogelweidt, le plus grand des lyrûiue» allemands du moyen âge. Il vécut en Minnetinger ambulant sous Frédéric II de Hohenstaufen. Au xn* siècle, il n'avait rien perdu de sa renommée. Au xvir et au irai*, il tomba dans l'oubli. Hessuscilé de nos jours, il eal plus célèbre que jamais. On l'a traduit en langue moderne, et de grands musiciens (léinom Schumann) ont recomposé les chants qu'il aecompaanail, il y a six cents ans, de sa harpe rustique.

i68 l'œivre de niciiARu wagner

yreffier de la ville, célibataire de cinquante ans CQ quête d'une belle dot, se croît le plus beau garçon et le plus irrésistible des chanteurs de Nuremberg). Son plus grand talent consiste à critiquer les autres; remplir cette fonction fait ses délices, II est tellement versé dans la tabulatiire, que pas une faute ne lui échappe, il tressaille d'aise à chaque rime défendue, il frétille de joie à chaque fausse note. Pour lui, tout chanteur novice est un gâcheur, comme pour certains juges tout prévenu est un condamné.

Quand ce novice est un rival, la critique devient le suprême de la volupté. Il s'avance vers Walther d'un air pimpant, s'incline avec une politesse affectée et lui dit d'un ton narquois : Je vous accorde sept fautes, et je vais les marquer là- bas à la craie. Si vous en faites plus de sept, vous aurez perdu, sire chevalier. » Là-dessus il monte sur l'estrade et disparaît derrière le rideau noir. Walther s'assied avec un malaise visible sur la chaise fatale qui se dresse en forme de chaire en face des maîtres. — Le chanteur est en place, dit Kolhner de sa rude voix de basse, et du fond de sa cachette le greffier ajoute d'un ton de fausset le mot sacramentel : « Commencez ! » Le poète ainsi sommé se recueille un moment, puis, saisi d'une inspiration subite, il se lève de toute sa hauteur, et, s'emparant de ce dernier mot, qu'on lui jette comme un défi, il le prend pour thème d'un hymne enthousiaste au printemps. « Commencez ! »

reprend-il ;

LES MAITRES CHANTEURS

Commencez 1 Dit le Prititemps au cœur des bois Avec sa grande e( forle vois...

— Et la Forêt verte el vibrante Tressaille dans ses profondeurs.

Comme une vague grandissante S'approchent des sons précurseurs

Le flot plus fort

Se gonfle en cor De mille voix enchanteresses ;

Quels doux orages

Dans les feuillages,

Torrents de Joie et d'allégresses I

El les grands bois,

Répondent par leur hyi Tout renaît à ses longs accent Et la Forêt commence Le chant suave du Printemps

Pendant cette fougueuse improvisation, des murmures d'impatience se sont échappés de la tribune du critique, on a entendu de forts coups de craie sur le tableau noir. Walther lui-même s'en est aperçu. II s'interrompt et se retourne dans un mouvement d'indignation. La harpe de \ l'orchestre répond par un arpège rapide et fré- I missant qui s'élance comme un éclair et retombe / sur un accord plein de mépris superbe. Waltherf trop plein d'enthousiasme pour se laisser déconcerter, saisit l'incident au vol. Se tournant à demi vers le critique impuissant, il continue :

Tout grelottant de rage.

De haine et de dâpit.

D:,IZ.:0,GOO^|C

i DE RICHARD WAGNER

BRUïHge

Dans un t

L'hiver s".

Cflolié sous le bois mort,

Le lâche raille encor

Pour imposer siknce

: commencez 1

Ah ! comme il bondit en sursaut.

II s'ouvre au sortir d'uti long rêve, Il chante comme un jeune oiseau 1

Le sang joyeux

Coule orageux, Gonlli de volupté fougueuse ;

£t les soupirs,

Et les désirs,

Et les pensées

S'enflent, bercées Comme une mer mélodieuse.

Je sens jaillir

Et tressaillir Dans ma poitrine un hymne immense.

Adieu la nuit, voici le jour 1

L'hymne sublime de l'Amour 1

La mélodie de ce chant dithyrambique est d'un élan majestueux; ivre de lumière, de par- , fums et de vie, elle raconte et plane de zone en zone dans le ciel bleu, soutenue par un accompagnement à plein orchestre, où les mille voix de la forêt se prolongent et se fondent en une symphonie éclatante.

Le marqueur a perdu patience. Furieux, il sort de sa cachette en brandissant son tableau

LES MAITBES CHANTEURS lyi

jioir tout criblé de traits. « C'est fini, crieTt-il, il n'y a plus de place. » Walther veut achever, c'est en vain; l'assemblée se lève en tumulte, les maîtres font cercle autour du greffier, qui ' leur démontre tous les crimes de lèse-tabulatiire de son rival, « Ni pause, ni fioriture, et pas trace de mélodie ! » dit le critique triomphant. L'avis est unanime, le chant d'essai de Walther est déclaré absurde, fou, incompréhensible. Un seul regarde le vaillant improvisateur avec une admiration mêlée de stupeur. C'est le vieux Hans Sachs, le poète aimé de Nuremberg, un \ vrai poète à sa manière, fort élevé au dessus ! des préjugés de l'école. Il prend hautement la défense du chevalier, le conjurant d'achever quand même, au mépris des pédants qui refusent de l'écouter. Walther, fièrement dressé sur sa chaire, achève son hymne au milieu des protestations et du bruit. Ce finale du premier acte est d'un effet très puissant. Le chatit audacieux de Walther domine le tumulte des maîtres de toute la hauteur dont l'enthousiasme domine l'impuissance. II célèbre l'oiseau au plumage resplendissant qui prend son vol au milieu d'un essaim de hiboux et de chouettes, s'élance bien au-dessus, et déploie ses ailes dans l'azur tranquille, puis va rejoindre à travers les libres espaces sa montagne natale. Cet aigle, c'est lui, c'est son chant, c'est sa fière mélodie qui déploie dans cette troisième strophe toute sa puissance d'envergure. « Adieu, les maîtres, pour toujours! » dit Walther avec dédain en descendant

de son siège, et il sort précipitamment. Le vacarme des maîtres scandalisés est au comble .Au milieu de cette agitation, Sachs, immobile et fasciné, a suivi le chant du chevalier avec un intérêt croissant. « Quel courage I s'écrie-t-il, guelle flamme 1 Silence, maîtres, écoutez doac! C'est un cœur de héros, un fier poète celui-là!» Peine perdue, le verdict est prononcé, tous se pressent pêle-mèle vers la porte, et grâce à la confusion générale, les apprentis renouent leur ronde folâtre autour de ia tribune et répètent en gambadant :

:e de tleurs, la couronne Jolie, Le beau chevalier l'atlrapperart-Jl ï

Le second acte nous transporte au beau milieu de la pittoresque ville de Nuremberg. Une rue étroite se présente en perspective; deux maisons bordent le devant de la scène. A gauche, c'est la modeste maisonnette du cordonnier Hans Sachs; un lilas enlace et protège la paisible demeure de ses feuilles touffues, et les grappes de fleurs odorantes encadrent familièrement les petites fenêtres à carreaux du vieux poète. A droite, c'est la maison plus imposante de maître Pogner, ombragée d'un beau tilleul, ornée d'un escalier de pierre et d'une pdrte à niches. Deux enfilades de toits pointus vont se perdre au fond avec leurs pignons aériens à flèches gracieuses qui se pressent comme une aoj et de mâts, et par-dessus la ville bourdon-

LES MAITRES CHANTEURS 17'i

uante les dernières lueurs d'un soir d'été se jouent dans le ciel pur.

Le couvre-feu a sonné, les apprentis quittent leur travail en sautant de joie, aux cris ; «Demain c'est la Saint-Jean! c'est la Saint-Jean 1 où l'on ne voit que fleurs et rubans^! » David et Madeleine, qui se risquent un instant dans ce groupe espiègle, essuient au passage ses couplets railleurs. « A la Saint-Jean, tout le monde se marie. Les vieux épousent les fillettes, la vieille fille épouse le jeune garçon, » BientAt la nuit tombe, tout se disperse, et la rue devient déserte, flans Sachs * ouvre la petite porte de son atelier,

I Hsns SBchs (né en 1494, mort en 157O), le poète le plus populaire de l'AlIcniagne au xvi* siècle, tut un des types vigoureux et originaux de cette époque si féconde en caractères bien trempés. 11 n'a pas cessé de vivre dans le souvenir du peuple, et l'on montre encore sa maison à Nareniberg. Ce cordonnier avait lu tout ce qu'on pouvait lire de son temps en allemand. Histoire sainte et profane, mythologie grecque et romaine, légende d'Arthur et de Charlemagne, il savait tout. Il comptait au nombre de ses amis Wilibald Pirkheimcr, Albert Durer et Luther, qu'il appelait < le rossignol de Wittemberg ». Rimeur infatigable, conteur jovial et cordial, poète à ses heures, il écrivit une quantité innombrable de farces, de tragédies, de poèmeS) de cantiques, qlii remplissent plusieurs in-folio. Il excelle dans le récit populaire.' CCEthe a imité parfois sa manière, et lui a consacré un monument dans la pièce intitulée Hans Saehsert'it poetiiche Sendang. Le fils illustre du patricien de Francfort salue comme un de ses ancêtres intellectuels le pauvre et joyeux cordonnier de Nuremberg. Après avoir décrit l'atelier de l'artisan, ou la muse, « belle à voir comme une image de notre chère dame », vient visfler le poète dans un rayon de soleil, il s'écrie ; « Comme il vit heureux dans sa douce retraite 1 Li-haut dans les nuages, flotte pour lui une couronne de chêne éternellement jeune et verdissante ; la postérité en ceindra son front. ■Honneur à lui et honte a tous ceux qui méconnai Iraient leur maitre I * La prédiction de Gœthe se réalise de plus en plus. Le drame de Richard Wagner est le plus beau monu '" ''

élevé i. la gloire du poète nurembergcois.

1^4 l'œuvre

allume sa lampe, s'assied sur un escabeau et se

remet au travail.

Mais la soirée est irop belle, le calme trop profond, le parfum des lilas trop enivrant, la liesogne n'avance pas, et, posant son marteau, il se met à rêver. Le chant de Walther résonne encore à son oreille et Tobsède étrangement.

« Je le sens et ne puis le comprendre, je ne puis le retenir ni l'oublier non plus. J'essaye de l'embrasser, et la mesure me manque. Comment embrasserais-je ce qui était infini? Ces accents me semblaient si connus et pourtant si nouveaux, nouveaux comme un chant d'oiseau pendant ie doux mois de mai. » Il cherche, il songe, il cherche encore sans pouvoir trouver, pendant que le hautbois et le cor se renvoient la phrase la plus mélodieuse et la plus pénétrante du chant d'essai de Walther. Par quoi l'a-t-il donc saisi si fortement? De quelle terre vient-il? De quel monde débordant de jeunesse et de force ?

Vhijmne au printemps a profondément retenti dans l'âme naïve du vieux poète ; on dirait qu'il y à réveillé la verve rimeuse et la fait chanter à son tour, comme le cri du rossiçjnoi éveille dans les arbres d'alentour mille échos passionnés. La musique qui accompagne ce monologue est d'une magie printanière : susurrements légers des violes, sons expirants de la flûte, longs appels sans réponse des cors, ces harmonies étranges où surnagent les motifs enchanteurs de Walther nous initient par degrés à tout ce travail intérieur, à cette germination mystérieuse des pen-

LES MAITRES CIIASTEURH 1 75

sées, à ce renouveau qui bourdonne dans la tête du vieux maître.

Une visite inattendue et charmante le tire de sa rêverie, Eva s'est glissée hors de la maison paternelle, elle traverse la rue sur la pointe des pieds et s'approche, furtive et légère comme un chevreuil, de l'atelier du cordonnier. Elle est en proie à une vive inquiétude. Walther est-il sorti triomphant de l'épreuve? pourra-t-il concourir demain? voilà ce qui l'amène. Sachs, agréablement surpris par l'aimable visiteuse, se lève, Eva s'assied au dehors sur le banc de pierre qui tient à la maison; le maître, resté en dedans, s'appuie sur le rebord de la fenêtre, et se penche vers la jeune fille. Les lilas en fleur encadrent ce tableau, et la lune le caresse d'un rayon.

Ëvâ. Bonsoir maître I Toujours au travail 1 Sachs. Comoienl, c'est toi, mon enfant I Ère ma mignonne ? Mais je devine pourquoi tu viens. Les nouveaux souliers n'est-ce

Eva. Mal deviné I Je ne les ai pas encore essayés. Ils sont si beaux, si magnifiquement ornés, que j'hésite a. les mettre.

Sachs. Et demain pourtant lu les porteras comme fiancée.

Eus. Et qui sera le fiancé, V

Sachs. Le saîs-je moi ?

Eva. Et qui vous a dit que je suis Qancéc ?

Sachs. Eh quoi I toute la ville le sait.

Eva. Si toute la ville le sait, l'ami Sachs n'est pas sorcier pour mi l'apprendre. Je croyais qu'il en saurait plus long.

Sachs.. Que puis-je savoir î

Eoa. Eh 1 voyez donc I Faut-il vous le dire ? Je suis bien sotte, n'est-ce pas ï

Sachs. Je ne die pas cela.

Eua, Alors vous êtes bien rusé 7

Saclu. Je n'en sais rien.

Eva. Vous ne savez rien 7 Vous ne dites rien 1 Ah I l'ami

lyO l'œuvre de bichabd wagner

Sachs, je commence à m'en apercevoir, la poix est moins flexible ijue la cire. Je vous aurais cru plus fin.

Sachi. Eofanl I Cire el poix sont choses également précieuses dans mon métier. J'ai pris la cire la plus eiiquise pour faire reluire les Gis de soie qui enlacent les soutiers coquets : mais aujourd'hui je fais de gros souliers. 11 me faut de la poli pour un rude manant.

Eva. Qui donc V Un grand personnage peut-être 7

Siicfis. Je crois bien 1 L'n maître chanteur, un fier prétendant, qui pense l'emporter demain sur tous ses rivaux. Je travaille aux souliers de maiire Beckmesser.

£[>a. Oh I alors, meilez-y de ta poix, et hardimeol I Qu'il y reste collé el roe laisse en paix I

Sachs. 11 espère le gagner sans faule par son chanl,

Ella, Lui ï Comment donc ï

Sacht. Un célibaiaire I Ils sont rares parmi les maiires.

Eoa. Un veuf ne pourrait-il réussir 7

Sachs. Mon enfant, il serait trop vieus pour loi,

Evn. Trop vieux 1 Pourquoi î C'est l'art qui doit vaincre, et non pas ta jeunesse. Quiconque s'y entend brigue ma main !

Sachs. Eve, ma mignonne, tu me tais des contes bleus.

Eva. Pas moi I C'est vous qui me contez sornette. Avouez que vous êtes changeant. Dieu sait qui vient d'emménager dans votre cœur. Moi qui croyais y régner depuis tant d'années I

On le voit, toute la coquetterie enfantine, loute la grâce insinuante d'Eva échouent devant la malice paternelle du cordonnier. Elle parvient cependant à faire tomber la conversation sur la séance à l'école de chant. Sachs laisse échapper comme par hasard le mot de « présentation ».

Eva tressaille et s'écrie naïvement :

Eira. Ah I msjlre Sachs, vous auriez dii me le dire tout de suite, et je ne vous aurais pas tourmenté de questions snper- Uues. Eh bien I vite 1 dites-moi qui s'est présenté à l'école des maîtres chanteurs ?

Sucks. Un jeune seigneur, mon enfant, un ignorant.

Eva. Un jeune seigneur ? j'espère 1 — A-l-il été reçu f

Sachs. Du tout mon enfant, il y a eu grande bataille.

LES MAITRES CHASTEVRS 177

£u.7. Alors parlez donc ! Racontcz-nioi ce i|iii s'est pstisc. Sï cela vous lourmenle, comment resterais-je Iranquilie t A-l-il mal subi son épreuve '/ a-t-il perdu t

Saclis. Perdu sans grâce, le sire chevalier.

Madeleine (sur l'escalier). PstI

Eira, Sans grftceV Comment? Rien ne peut le sauver V A-t-il si mal chanté cgu'il ne puisse devenir un maître ï

Sacks, Pour celui-là, mon enfant, tout est perdu. Il ne sera maître dans aucun pays. Car, sache-le, mon enfant, quiconque est né maître, parmi les maitres ne fera point fortune.

Madeleine (de l'autre côté de la rue). Le père demande après

Ella. De grâce 1 une dernière question, N'a-t-il pas trouvé dans toute l'école un seul ami pour le défendre V

Sachs. L'a amiV Voilà qui serait plaisant I Laissons courir ce hobereau à plume de paon. Nous voulons dormir tranquilles sur les règles que nous avons apprises à la sueur de noirrfront. Qu'il nous baille la paix, ce trouble-féte, et qu'il cherche ailleurs son bonheur 1 -

Eva (se lève en colère). Oui î il le trouvera ailleurs que chez vous, pédants envieux que vous êtes I 11 le trouvera là où les cœurs brillent encore d'un feu généreus, en dépit de tous les

On le devine aisément, maître Sachs n'a médit du chevalier que pour mieux sonder le cœur d'Eva. 11 est vrai que sous ses cheveux grisonnants, le poète, encore plein de verdeur, cache un faJhle pour la ravissante enfani, la perle de Nuremherg, Toute petite, il la portait dans ses bras, il l'a vue grandir, il lui a enseigné tout ce qu'il savait de bon et de beau, et l'a toujours aimée, choyée, gâtée comme une fille adoplive. C'est ujje de ces affections de père qui renferment' un (jrain de passion; mais le vaillant maître ne songe rnSme pas à se l'avouer, et maintenant qu'il sait où soufQe le vent, il se décide gaiement à prendre en niain la cause de Walther.

1^8 l'œI'VRE de richard WAGNER

L'aventure menace toutefois de prendre une tournure plus grave. Walther s'avance dans la rue; Eva, fidèle au rendez-vous, s'élance vers lui. Las de tergiversations et de compromis, exaspéré contre les maîtres, le jeune homme a pris un parti énergique; il veut enlever sa fiancée loin de cette ville de pédants et l'épouser dans son château. Eva se jette dans ses bras sans hésiter. Ils vont fuir; mais les amants ont compté sans maître Sachs. Le cordonnier a tout vu ; il entr'ouvre légèrement son volet et fait tomber un rayon de lumière sur les fugitifs, qui reculent effrayés. Au même instant, Beckmesser arrive du fond de la rue et fait entendre le son de sa guitare. Le greffier se flatte de gagner le cœur d'Eva par une sérénade nocturne. A la vue du malencontreux critique, Walther tire son épée et veut s'élancer sur lui. Eva, qui craint un scandale, ne parvient qu'à grand'peine à calmer son ravisseur impatient. Enfin elle l'entraîne sous le tilleul sombre, où ils attendent l'issue de la scène.

En apercevant Beckmesser, Sachs, saisi d'une idée subite, rouvre sa porte et place son escabeau dans la rue. Au moment où le greffier s'apprête à chanter, Sachs frappe à grands coups de marteau sur une paire de souliers qu'il est en train d'achever, et entonne d'une voix de stentor une chanson humoristique de sa façon. Alors le greffier, piqué, hors de lui, trépignant de colère, chante à tue-tête sa prosaïque et lourde sérénade.

LES MAITRES CHANTEURS I ylf

Cette cacophonie burlesque met aux fenêtres les voisins, qui, furieux d'être troublés dans leur sommeil, accablent d'injures le chanteur importun. David l'apprenti est descendu, il s'imagine que le greffier en veut à Madeleine, tombe sur lui à bras raccourcis, et d'un solide gourdin fait voler sa guitare en éclats. Les voilà aux prises. Les voisins accourent et veulent les séparer. — Est-ce que ça vous regarde? — crient de nouveaux arrivants, et les voisins eux-mêmes tombent les uns sur les autres. Après les voisins viennent les apprentis, après les apprentis les compagnons, tous criant, frappant à qui mieux mieux. La jalousie des corporations s'en mêle. Charpentiers, tailleurs, serruriers tombent les uns sur les autres; les maîtres eux-mêmes, qui voulaient se poser en arbitres, finissent par jouer des poings; enfin c'est une mêlée inextricable. Walther, resté à l'écart avec Eva, veut profiter de la confusion pour se frayer un chemin l'épée à la main ; mais Sachs, qui les observe, s'élance sur eux, saisit Walther d'une main et de l'autre pousse Eva dans les bras de son père, puis il entraîne le chevalier dans sa maison et ferme la porte derrière lui. Au même même moment, on entend la trompe du veilleur de*nuit; le cor d'Obéron ne produirait pas d'effet plus instantané. Aussitôt la bataille cesse comme par enchantement ; apprentis, compagnons, bourgeois, prennent la fuite, tout se disperse, toutes les fenêtres se ferment précipitamment, et la pleine lune éclaire de ses paisibles rayons la rue

L*ErVBE DE RICHARD '

silencieuse. Le veilleur de nuit arrive trop lard, se frotte les yeux, regarde autour de lui d'un air ('balii, et, croyant avoir entendu des spectres, il entonne d'une voix tremblante son verset solen- / iiel : « Ecoutez, bonnes yens, prêtez l'oreille, — / la cloche a sonné onze heures. — Gardez-vous I des spectres et des lutins, — qu'aucun mauvais \ esprit n'ensorcelle votre âme. — Louez Dieu le \ Seigneur ! »

\ Le finale de cet acte est un tour de force d'orchestration et de verve comique. Le crescendo qui accompagne la mêlée se développe tout entier en fugue sur la ritournelle bizarre de la sérénade, et gagnant tout l'orchestre par bonds rapides, éclate avec une furie étourdissante. Cet air drolatique qui, dans l'idée du grand greffier, devait attendrir la belle Eva, ne fait qu'ameuter les voisins. Comme un lutin moqueur, il se multiplie, se centuple en pirouettes fantasques, s'élance 'de toutes les portes, et légion formidable, revient assaillir le chanteur etfaré. Le pédant est puni par son péché, rossé par sa propre sérénade, qui semble prendre mille corps et fourmille autour de lui ; idée originale d'un comique très gai. Un autre compositeur eût sans doute fait tomber la toile sur cet éclat de rire shakspearîen. Par Une intention fine et heareus**, le poète a voulu ramener l'auditeur à une disposition plus contemplative. Un coup de trompe, et tout s'enfuit, le veilleur de nuit chante au milieu du silence son grave couplet, moitié comique, moitié sérieux, la lune monte entre les

LES MAITKES CHANTËl'RS

pignons grêles de la" ville endormie, et d'un coup de baguette on se dirait enlevé dans le royaume aérien des esprits, qui se sORt amusés à semer la discorde parmi les braves bourgeois pour mieux préparer le triomphe de leurs favoris.

Les flûtes reprennent staccato scherzando le motif endiablé qui va se perdre dans les profondeurs de la basse, tandis que le cor répète deux fois comme une douce question trois notes rêveuses du prélude de Walther. On croit voir s'esquiver en serpentant la ronde folâtre de lutins et de fées, et s'évanouir sa trace lumineuse comme un essaim de lucioles, pendant qu'un sylphe attardé se penche sur Eva, et murmure le nom mystérieux du bien-aimé à la jeune fille qui s'endort. La musique a de ces magies; seize mesures lui suffisent pour faire passer sous nos yeux toutes les féeries d'Obéron et de Titania.

A cette nuit bruyante et fantastique succède un jour radieux. Au troisième acte, nous sommes dans l'intérieur de Sachs. L'atelier a pris un air de fête, tout est en ordre, la table reluit, les modestes fenêtres garnies de pots de fleurs tamisent le soleil du matin. Le maître est assis dans un grand fauteuil, il tient un in-folio ouvert sur ses genoux et paratt plongé dans sa lecture.

David, qui entre en frétillant de joie parce que Madeleine lui a donné fleurs et rubans, a beau tourner autour de lui, l'interpeller par son nom, à voix basse, à haute voix, il ne bouge pas, si bien que l'apprenti inquiet se croit en disgrâce et demande d'une voix suppliante le pardon de

iSa l'celvbe de richard wagner

ses méfaits nocturnes. Pour toute réponse, le maître ferme son in-folio à grand bruit, et l'appi-enti effrayé tombe à genoux. « Le sermon va venir et la courroie .par-dessus le marché », pense David; mais le maître a l'air de revenir d'un autre monde, son front est serein, sa voix amicale, il fait réciter à son élève le verset du matin, et l'envoie s'habiller pour la fête. Maître i?achs est un vrai philosophe. Quand il vient de lire dans la Chronique du monde {Weltchronik), quand il a médité sur les destinées humaines, il ' est doux comme un agneau, il comprend tout et ue se fâche de rien. Resté seul, il achève sa méditation, qui nous ouvre une échappée sur le fond, de celte âme mâle et placide. Repassant dans sa mémoire les événements de la nuit, il se ■ demande quel démon a excité les uns contre les autres les paisibles citoyens de sa chère ville de Nuremberg. — C'est l'antique folie, dit-il, c'est l'éternelle illusion, sans laquelle rien ne réussit, qu'if ne s'agit que de maîtriser. Après la folle nuit vient le jour! Voyons comment Hans Sachs s'y prendra pour faire sortir de la grande folie quelque chose de grandi »

A ce moment, Walther entre dans l'atelier. — « Prenez courage, lui dit Sachs, et composezmoi un chant de maître ! > Walther sourit ; il ne croit pas à une réconciliation avec l'école, et n'en veut plus entendre parler. Sachs n'est pas de cet avis, et lui promet la victoire pourvu qu'il plie son inspiration à une forme plus sévère, « Comment m'y prendrais-je ? — Racon-

, LES MAITRES CHANTEURS l8S

lez-moi votre rêve du matin. » Ce rêve, comme tous les rêves, est une vision vague mais d'autant plus délicieuse. Walther s'est vu transporté dans un jardin resplendissant de fleurs et de rosée où une femme divine, une Eve enchanteresse, l'appelait sous l'arbre de vie et l'invitait à cueillir le fruit savoureux. Fasciné, il s'est assoupi sous les regards de la séductrice. La nuit est tombée, et à travers le feuillage sombre il a vu scintiller une couroiine d'étoiles qui semblait vouloir se poser sur le front de la femme aux yeux rayonnants. Dans la bouche de Walther, cette vision se formule tout naturellement en deux strophes mélodieuses d'un flot suave et noble. Le maître est ravi. Dans la joie de son cœur, il a écrit les paroles sur une feuille de papier. « Et maintenant, dit-il, il s'agit d'oser. Allons nous prép,arer pour la fêle. »

A peine sont-ils sortis qu'on voit apparaître le greffier, qui rôdait dans la rue. II entre en boitant, car ses jambes n'ont pas oublié la sérénade de la veille et son accompagnement varié. Ses yeux rencontrent la feuille de papier oubliée sur la table. Il reconnaît l'écriture de Sachs; «n, chant d'amour de lui ? Le vieux cordonnier, aurait-il l'audace de briguer la main d'Eva? Cette pensée lui vient comme un éclair. Le maître rentre au même instant en habit de fête. Beckmesser l'accable de reproches et de sarcasmes. « Je n'ai jamais songé à concourir, lui répond Sachs en riant, à preuve que je vous fais cadeau de ces vers. Faites-en ce qu'il vous plaira, » Le

l84 l'œuvre de RICHARD WAGNER

greffier tombe tête baissée dans le piège qu'on fui tend et emporte triomphalement la feuille, croyant tenir la victoire dans sa poche.

Survient Eva en robe blanche, richement parée pour la fête. Sachs lui fait compliment sur sa beauté; mais elle lui reproche d'un air triste et boudeur de ne pas savoir où le soulier la blesse i. Le cordonnier la prend au mot, lui fait poser le pied sur un tabouret et tâte le méchant soulier. Trop large ici, trop mince là, Eva lui trouve tous les défauts du monde. Tout à coup Wallher paraît sous la porte, en face d'Eva, et reste cloué sur place devant l'éblouissante apparition. La couronne étoilée qu'il a vue flotter en songe sur la tête de son Eve idéale brille maintenant dans les cheveux d'Eva, et c'est une couronne de fiancée. Le rêve s'est accomph, la vision poétique est devenue réalité vivante. Dans le ravissement que lui cause cette vue, il laisse échapper la troisième strophe de son chant qui résonne aux sons de la harpe comme l'hosanna des fiançailles. Eva l'écoute immobile, les bras étendus, pétrifiée d'étonnement. « Eh bien! dit Sachs en lui remettant le souber, est-il réussi? Essaye, marche! Te gênet-il encore? » Eva reconnaît enfin dans le vieux mattre son plus généreux ami et se jette à son cou. Après un instant d'eifusion paternelle, Sachs, s'arrachant à celle étreinte, fait retomber la jeune fille palpitante de bonheur sur l'épaule de

' Proverbe allemand qui èquivuiil il la loculîon r où le bât ta

LES MAITRES CHANTEURS 185

Walthcr, qui la reçoit dans ses bras. David et Madeleine sont entrés comme par hasard, et la scène finit par un grand quintette, où tous ces cœurs émus se fondent en un hymne de joie et d'espérance.

Le rideau s'abaisse un instant et se relève bientôt après sur une grande scène populaire. Une vaste prairie s'étend au bord de la Pegnitz. Nuremberg dessine 'au. fond ses tours et sa citadelle; une estrade flanquée de banderoles se dresse à gauche. Bourgeois et bourgeoises arrivent en nacelles et sont reçus par les apprentis, qui, vêtus en hérauts, brandissent gaiement leurs sceptres enrubannés. Les corporations se succèdent et arborent leurs bannières sur la tribune des maîtres chanteurs. Les tailleurs, les cordonniers et les boulangers chantent un couplet en l'honneur de leur patron, les trompettes de la ville sonnent leurs fanfares et le peuple applaudit. La joie est au comble, quand arrive un bateau tout rempli de paysannes. Aussitôt les apprentis courent s'en emparer, les fifres attaquent un motif piquant et rustique, les couples se forment en un chn d'reil, et voilà la danse en branle. Un cri qui s'élève dans la foule coupe court à ce bSl improvisé. Les paysannes, lâchées subitement, volent aux quatre coins de la place, les apprentis se rangent respectueusement, et les cuivres, reprenant la marche solennelle de l'ouverture, annoncent l'arrivée des maîtres chanteurs. Ils se rangent sur la tribune, Pogner conduit sa fille, qui tient la couronne

: DE RICHARD WAGKER

destinée au vainqueur. Hans Sachs arrive le dernier. En apercevant son favori» le peuple ne contient plus sa joie, et, d'une inspiration spontanée, unanime, entonne le beau cantique de Sachs sur la réformation :

Debout 1 voici venir te Jour 1 fenlcnds aux vallons d'alentour Un rossignol à la voii cl.aire '.

Sa vois réveille ciel et terre t La nuit s'enfuit à l'Occident, Le jour se lève en Orient, Le ciel livide se colore.

Salut, ardente, immense Aurore I

Ce cantique, entonné à pleine poitrine par une foule enthousiaste, produit un effet grandiose, irrésistible. II y a dans ces pianissimo suaves, qui s'enflent de note en note jusqu'au fortissimo le plus retentissant, un sentiment à la fois dtîux et fort qui pénètre jusqu'à la moelle des os. On dirait tout un peuple qui se replie dans les profondeurs de son âme avec un attendrissement religieux, et puis laisse éclater sa joie dans un cri de liberté. Un sourd roulement de tambours vient appuyer par deux fois ces voix éclatantes, comme un fracas d'armes lointain ; on y sent gronder toute une révolution, C'est la réforme qui respire dans ce cantique, non pas la réforme étroite et confessionnelle, mais la grande, l'éternelle réforme qui a pour devise : affranchissement de l'homme, libre épanouissement de

LES MAITRES CHANTEl'RS 187

l'âme, fraternité humaine. Cela est d'un grand artiste d'avoir su conserver la couleur protestante à ce cantique en le remplissant d'un sentiment si large. Quoique d'un caractère bien moins universel, cet effet rappelle l'Hymne à là Joie de Schiller, placé par Beethoven à la fin dé sa neuvième sympîionie. '

Sachs reçoit cet hommage avec calme et dignité. Debout, immobile au bord de la tribune il regarde par-dessus la foule à l'horizon, comme si son regard plongeait dans l'avenir. Le concours commence. Beckmesser entre d'abord dans l'arène. Sa démarche provoque déjà l'hilarité ,de la foule ; son chant fait le reste. L'infortuné greffier n'a vu que du feu à la poésie de Walther, il a lu les mots de travers et débite ce galimatias sur l'air de sa propre sérénade avec force ritournelles et fioritures. Après la première, strophe, les maîtres se regardent entre eux ; après la seconde, le peuple murmure ■ après la troisième, tout part d'un immense éclat de rire.

Alors Walther sort de la foule et se présente d'un front intrépide. Un murmure d'approbation .accueille le jeune homme, et c'est au milieu d'un profond silence qu'il reprend la première strophe de son chant. La noble mélodie répand ses ondes majestueuses sur la foule captivée, un frisson sympathique parcourt les auditeurs; Sûr désormais de sa victoire, Walther cède au démon de l'improvisation; sa pensée hardie prend un nouvel essor. Pour la première fois il

l88 L ŒUVRE DE I

a senti sa puissance sur les hommes, il a surpris les échos ravissants de sa voix inspirée dans les voix émues de la foule, il a entendu la vibration magnétique des cœurs, A ce moment unique de son existence, le secret de sa destinée se révèle à lui, le mystère, de sa vision gracieuse se dévoile à ses yeux. Ce n'est plus l'Eve du paradis qu'il croit voir devant lui, ce n'est plus la simple jeune fille de Nuremberg; une fiancée plus sublime se montre, la Muse ellemême, la Muse de son peuple lui apparaît.

Chaste et souriante, elle l'appelle à la source sacrée, l'inonde de ses regards comme d'un baptême de feu. C'est elle qu'il cherchait, c'est elle qu'il trouve enfin et qu'il salue d'un audacieux chant d'amour. Le peuple est saisi par ces accents inouïs qui le transportent dans un autre monde sur les ailes de la poésie; les maîtres chanteurs, touchés et vaincus, trahissent malgré eux leur admiration. Walther s'avance vers la tribune et plie un genou devant Eva, qui pose sur sa tête la couronne de myrte et de lauriers. Ainsi s'achève la victoire du vrai poète. Les apprentis battent des mains, le peuple agite chapeaux et bannières, et la toile tombe aux cris répétés de : Vive Hans Sachs !

De l'entente finale des deux poètes ressort la pensée maîtresse du drame. Ce dénouement est en même temps la victoire d'une idée. C'est par l'alliance du poète de race noble avec le poète populaire que s'achève le triomphe de la poésie

LES MAITRES CHANTEURS

elle-même. Ils viennent de régions opposées pour se rencontrer au même point. Le chevalier Walther a grandi dans l'isolement de son château féodal. Son âme s'est éveillée aux frissonnements de l'antique forêt, dans l'éternelle jeunesse de la nature. Durant les longues veilles, il a lu « les vieux livres légués par l'aïeul », et les grands inspirés des âges héroïques lui sont apparus. Alors surgirent en lui des rêves larges comme les grands bois, des pensées hautes comme le ciel ; mais pour qui couler a-t-elle, cette source qu'il sent déborder de son cœur? Il voudrait la prodiguer à des êtres aussi nobles que lui. Où vivent-ils? Il faut qu'il les trouve, et voilà ce qui le pousse dans le vaste monde ; il voudrait s'y élancer comme un aigle du haut de son aire, le cœur gonflé et les ailes ouvertes. Sachs, au contraire, n'est qu'un pauvre artisan : sorti du peuple, pétri de sa chair, nourri de ses labeurs, il a vécu de sa vie. Ah! comme jour et nuit il a manié le marteau et le poinçon daiis son petit atelier au cœur de la cité travailleuse! Pendant ce temps, son esprit infatigable ne chômait pas. Le peuple qu'il aimait tant, lui a soufflé sa verve et sa bonne humeur. Il chante avec lui, pour lui, soir et matin. Il scande sa chanson à coups de marteau; qu'importe, si elle est gaie? L'humanité lui apparaît de loin comme une lanterne magique où paysans, seigneurs, rois et peuples dansent une folle sarabande. Il regarde ce monde étrange d'un œil calme. H est fort et ferme sur le terrain où il marche, il sent

1 90 L <t;pynE de richard wagner

qu'il est la voix des simples. Ainsi nous voyons le vieux travailleur au déclin de sa vie, toujours jeune d'âme et franc de cœur, saluer d'un mâle cantique l'aurore du grand jour de la Réforme. Ce Hans Sachs est à la fois une résurrection et une création. L'artisan poète du xvi' siècle apparaît ici avec sa vraie physionomie transfigurée d'un rayon d'idéal. C'est bien là le type de l'esprit inventif, de l'imagination infatigable du peuple. Avec cela, nature saine et riche. Au dehors, la rudesse, la bonhomie, la fine malice de l'artisan; mais, sous cette forte écorce qu'il oppose comme une cuirasse infrangible aux sots et aux méchants, il y a des trésors de douceur-, de poésie, de résignation, et tout au fond on trouve un sage' plein de force et de joie'. Si différents qu'il soient, Hans Sachs et Walther sont faits pour «e comprendre et se compléter. L'un arrive des liauleurs sublimes du rêve et de la -pensée, J'au-

■ Dans son trèK pénétrant livre: Daat Draina Richard Wagnen (189a) M. Houston Stewsrt Chamberlain a. fait ressortir très just^niRnt l'héroïsme silencieux de Hans Sachs, la profondeur de son renoacemenl et combien dans sa grandeur d'dme il demeure seul. Car personne ne comprend le fond de son cœur, ni les maitres rigides, ni Walther lui-même. La seule Eva, avec sa divination féminine, y Jette un regard furlif. Va instant, le cteur de la jeune lllle se r.^nd devant la solitude elTrayanCe et' le tourment secret du maitre. Maïs bienlât elle oublie ; car lebonhéur est aveugle et ingrat ; la eoufirance seule est elairioyanle et sympathise avec la souffrance. Sachs accomplit sqn sacrifice avec une aimable bonhomie, il ne permet pas même à sa plainte it'éleoer la ooia: devant lai-méine, il l'étoufte en souriant. La musique seule la trahit dans l'admirable thème des violoncelles, au commencement du 3>' acte, d'une si poignante mélancolie, <ru^è si virile résignation, qui aboutit au cantique rédempIeuT. Ainsi, par la musique, Wagner pénètre souvent dans ces tréfonds de l'âme, que la parole ne peut rendre.

LES MAITRES CHANTEtHS igl

tre sort du fin fond du peuple ; l'un aspire à descendre et à se communiquer, l'autre à monter €t à se retremper dans un aîr plus pur. Le chevalier met iièrement sa main dans la rude main de l'arlisatt : ainsi se conclut l'alliance de l'art élevé avec l'art naïf.

Unis, ils peuvent rajeunir et féconder l'école elle-même. Car, dans la pensée de l'auteur, l'école n'est pas une simple entrave. Elle aussi est nécessaire, le pédantisme seul est persiflé. L'école sérieuse représente la tradition, la règle, la persévérance. Sans elle point de continuité, point d'art durable. Mais la vie ne peut lui venir que de ces deux sources : du fécond instinct populaire, qui, dans son demi-rêve, ébauche le vrai, et du génie créateur, qui l'exprime avec hardiesse et trouve sa délivrance intime, sa con. fîrmation éclatante dans l'âme naïve du peuple.

Erd» t Erda ! j'entonne Ion chant de réveil.

WOTAIC <Oclia).

Si je devais vivre en peur et sans ■mour, je jetterais la vie loki derrière moi comme cette motte de terre.

Finis en paix, race des Dieux

L'étoile de l'Amour me luit >

BRUIIEaiJ.DE.

Nous touchons enfin à la création, sinon la plus parfaite, du moins la plus surprenante et la plus colossale du poète musicien. Tout y est extraordinaire et hors cadre; le sujet, l'idée, la forme, les proportions même de l'ensemhle. Son étrangeté défie les comparaisons et son audace rompt en visière avec toutes les habitudes du théâtre contemporain. Entrevu au sortir de la jeunesse, ébauché dans la force virile, continué en exil, abandonné, repris, achevé enfin vingt ans environ après sa conception première, ce drame gigantesque occupe une place capitale dans le développement de l'artiste. Il a plané sur sa vie orageuse et obsédé sa pensée comme

LA TÉTRALOGIE DES SIBELl'KGEN igS

le génie à la fois sombre et lumineux de sa destinée, ce génie qui lui commandait, semble-t-il, d'oser toujours davantage et de couronner son oeuvre par une tentative unique dans les temps modernes.

Après Lohengrin, Richard Wagner, plongé dès lors dans l'étude des traditions anciennes, eut l'idée d'un drame sur la mort de Siegfried en qui lui apparut le type de la jeunesse et de l'insouciance héroïque. Il en traça l'esquisse; mais plus tard il découvrit que cette tragédie en supposait plusieurs autres, qui s'enchaînaient et englobaient dans leur succession les parties essealielles du vieux mythe germanique. Ainsi naquit sa tétralogie. Il en publia le texte sans musique en i863. L'Anneau du Nibelung, fête scênique pour trois jours et une soirée comme prologue, tel était le titre de ce poème si original et si remarquable en lui-même. Le croiraiton? il passa complètement inaperçu. La critique allemande est ainsi faite; elle ne juge guère par impression spontanée, mais selon des catégories immuables. Il ne lui suffit pas qu'une œuvre frappe l'imagination pour s'y intéresser, il lui faut d'abord trouver un nouveau système qui la justifie. Comme poème, l'œuvre était rangée dans la catégorie des librettiy des choses non littéraires; comme texte de musique on n'y trouva que le projet extravagant d'un opéra impossible; c'est à peine si on en parla. Longtemps après, Richard Wagner parvint à faire hkiit à Bayreuth un théâtre construit sur, un

194 l'œuvre de I

modèle entièrement nouveau et conforme à ses vues, théâtre destiné à des représentations exceptionnelles et qu'il inaugura par l'exécution des Nibe/angea. Depuis lors l'intérêt du public, excilé par une entreprise si nouvelle s'est porté sur le poème, et sa curiosité a fini par éveiller celle de la critique. Aujourd'hui la tétralogie dé Richard Wagner est devenue un poème national, et une littérature variée s'est déjà produite aux alentours. L'action hardie a entraîné la pensée paresseuse.

De quoi s'agit-il dans ce drame auquel l'auteur a rattaché la fondation d'un nouveau théâ-tre conçu dans un esprit diamétralement opposé aux théâtres existants, et qui forme comme le couronnement de son œuvre entière? Ressusciter l'ancien mythe et la légende héroïque des Germains en ses couleurs fortes et primitives, les fondre en un seul tout par le souffle d'une inspiration nouvelle sous la maîtrise d'une grande pensée, et représenter ce vaste ensemble en quatre Journées ou drames successifs ', à la manière des trilogies antiques, avec toute la splendeur décorative et l'exécutjpn parfaite que réclame un sujet aussi riche : tel était le projet. Lorsqu'il fut annoncé, le grand nombre se récria, les critiques haussèrent les épaules, les sages se contentèrent de sourire. Aujourd'hui que le fait est accompli, personne ne songe à s'en étonner. On ne se souvient plus qu'on a cou-

' Cfiacun d èOx a tes proportions d'un âe nos opéras.

L\ tétralogie' DES NIBELUNGEN 1 95

vert de risé^es ce qu'on acclame avec enthousiasme, et peu s'en faut que princes allemands, public et critiques ne s'imaginent avoir inventé la tétralogie. Les hommes sont ainsi faits. Ils ne croient pas aux pyramides avant qu'elles ne soient bâties, mais lorsqu'elles profilent leur triangle colossal' sur le désert, ils pensent qu'elles ont toujours existé et ont vite fait d'oublier la science d. l'art merveilleux qui les ont construites. Quant à nous, qui avons suivi le développement progressif de ce créateur énergique à travers ses oeuvres, nous regarderons celle-ci comme les autres, c'est-à-dire en elle-même, et nous l'aborderons de front par son côté le plus général et le plus humain. Mais avant d'en venir au drame de Richard Wagner nous devons jeter un regard sur les éléments mythiques dont le poète s'est servi, sur ce double monde de la mythologie Scandinave et de l'épopée germanique, où il a taillé ses personnages et choisi les pierres angulaires de son édifice.

Nous ne connaissons' la mythologie des Germains que par les sagas des Scandinaves. Ils eurent en commun les mêmes dieux, qui se rattachent à la grande famille des dieux aryens. Mais dans leur long voyage à travers les forêts de la Scythie et les mers du Nord, ils perdirent ce rayon de lumière qui leur vient -du ciel de la haute Asie, et dont ils resplendirent en Inde, en Perse et en Grèce, brillante aurore de l'humanité. Sombres, "informés- et barbares, 'ce!*

IgO L Œ1,VRE DE RICHARD WAGXER

dieux nous sont revenus de l'Islande par l'Edda, cosmogonie chaotique, limbe ténébreux d'une mythologie en formation. On y reconnaît cependant les types principaux de la famille olympienne : Jupiter dans Odin, Junon dans Fricka, Vulcain dans Thor, Vénus dans Freia, et comme un pâle et tri&te fantôme d'Apollon dans ce Baldour qui s'évanouit, ombre lumineuse, dans la brume fuyante des forêts vierges. Zeus de cet Olympe septentrional, Odin règne en maître sur les Ases. C'est un dieu de tempête et de combat, inspirateur du courage viril et des amours hardis. Autour de lui chevauchent dans le vent et l'orage ses neuf filles les Walkyries. Animées de son esprit, elles excitent le cœur des guerriers et cueilleqt leurs âmes sur le champ de bataille. Mais cet Odin est un dieu très sinyulier, mystérieux coureur de forêts et de rivages, rôdeur et questionneur. Il est fort mêlé à la nature, hante ses voies les plus secrètes, se confond avec ses énergies les plus cachées. Parfois il évoque une antique déesse, Wala, qui en sait plus long que lui-même. 11 est peu sûr de sa puissance; lui et les siens sont perpétuellement en guerre avec les Géants et la race maligne des Nains. Bien plus, toute la race des dieux est menacée de mort, la fin du monde viendra, les monstres de l'abtme se déchaîneront, le feu montera jusqu'aux voûtes du ciel, et les dieux périront dans l'incendie du monde. II est vrai qu'au delà de cet immense cataclysme, l'Edda laisse entrevoir une renaissance des dieux et

LA TÉTRALOGIE DES NIBËLUNGEN IQJ

dâ» hommes,, ua nouvisl â(je tl'or. Mais la cala»trophe est certaine,, le» plus vieilles Sagas le dise 11 b,. et la; Vœluapa, la prophétesse légendaire, l'afîirme mystérieusement de soiv doifjf. levé, de ses yeux visionnaires et hagards^..

Comme une aurore boréale dans une nuit du.

Nord,, reluit dans- cette sombre mwthologîe la légende de Sigurd ou Siegfried aux. cheveux d'or,, aux y-eux rayonnants, tueur du dragon- Fafnir, et qui éveijla Brunehilde la Walkyrie, I» fille d.'Odin endormie sur une montagne entourée par son père d.'uib rempart de feu-. Sous les cantnurs- informes- des Sagas perce en Sîg^rd Ift. jeunesse héroïqjue et victorieuse, et en- Bnune— liilde k' fille d.'Odin,. le plus fiaut type de la femme du Nord,, divinatrice, prophétesse,. eni qui réside quelque chose du souffle divin, selon les anciennes croyances. Ainsi, dans le mythe germanique, la radiance solaire des dieux aryenss'est concentrée sur Siegfried, ancien dieu dli printemps-, éveilleur de la vie, devenu héros, ev sur Brunehilde, fille des dieux, devenue femme. Devant ce couple brillant, les dieux eux-même* prissent, rentrent dans le crépuscule de leur nuit sombre <.

< On sait que ce mjm: Siegfried est le personnage saillant de l'épopée germaniqiie, mais combien transformé et déjà christianisé I Dans le pottne universellement connu aujourd'hui, mais beaucoup trop surfait par les Allemands, la Détresse det Nibeliingen, nous voyons des mœurs païennes, dans un cadre à demi ahrétîen et des personnages mythiques transportés sur le (erraia de l'histoire. Les anciens dieux ont complètement disparu. Tout ce qui en resle sont les nixes, qui raillent les Bitrgondes â leur passage da Danube. Brunehilde la Walkyrie est

igS l'ŒIVBE de RICHARD WAGNER

Le dessein exirémement hardi du poète était de renouer la tradition hérorque des Germains, qui se groupe autour du personnage de Siegfried, au mythe des dieux germaniques et Scandinaves, dont Odin (en allemand Wotàu) est le chef. La grande originalité de cette création, c'est d'aroir ressuscité sous une forme à la fois très primitive et 1res personnelle ces deux mondes, de les avoir fondus en un seul tout et d'avoir fait de Brunehilde la Valkyrie, l'héroïne consciente qui les relie. Ces deux figures, Siegfried et Brunehilde, singulièrement rajeunies et grandies, se détachent lumineusement sur le fond mythologique étrange, parfois sombre et sauvage du drame. Celle du dieu Wotan, à laquelle Richard Wagner a donné une physionomie très indivi-

devenue une reine du Nord, personnage secondaire, vague et gouveat incompréliensible. Tout l'Intérêt s'est porté sur Siegfried et sur Krimliilde, pour laquelle il trahit Brunehilde comme dans les Sagas Scandinaves. Mais sans qu'on sache rien de leurs rilations précédentes. Brunehilde se venge comme dans l'Edda, en faisant tuer Siegfried par Hagen. Après sa mort, le poème continue, Krimhilde épouse le roi des Huns et venge la mort de Siegfried sur Hagen, sur ses propres frères et sur toute la race des Burgondes, en les enveloppant dans une immense catastrophe, reflet légendaire des luttes des Germains et d'Attila. — La tétralogie de Richard Wagner n'a rien de commun avec cette dernière partie des Nibelungea. Elle se termine par la mort de Siegfried, qui clâl la première partie du poème. Cadre, mise en scène, caractères, tout diffère chez lui, tout porte un cachet plus païen. Ici, comme dans ses autres tragédies, il s'est tenu ea dehors de l'histoire, dans la région du mythe pur.

' Ce projet, quoique 1res audacieux, n'a rien d'arbitraire ; il est dans l'esprit m^me des Sagas anciennes. Car la Velsiingasaga, qui représente Sigurd comme un fils d'Odin, est le lien naturel et primitif entre la Goettersaga (m}'the des dieux) et la Sîegfrieds'aga {mythe de Siegfried).

LA TÉTRALOGIE DES NIBELUNGEN I ()y

duelle, domine puissamment J'ensemble. Nous assistons ici à une sorte de théogonie aboutissant à une tragédie humaine, double drame parallèle. Les héros, nés de la pensée divine, enveloppent les dieux eux-mêmes dans leur catastrophe.

C'est la première fois qu'on a tenté de mettre sur une scène moderne cette mythologie, à laquelle le christianisme a coupé court, et que la science moderne a seule tirée de ses ténèbres. L'auteur de la tétralogie a voulu lui donner à la fois une vie nouvelle et un sens symbolique. Il ne s'agit point ici d'un drame ordinaire. Pour en faire accepter le merveilleux et vaste symbohsme, la magie de la musique et la splendeur plastique de la représentation sont indispensables. — Nous ne pouvons ici qu'en donner une image lointaine et une idée sommaire.

L OR nu RHIN.

Trois races de divinités se partagent le monde et se disputent son empire. — Dans les profondeurs ténébreuses, dans le royaume de Nibelheim, ont germé les Nibelungen, les Nains, fils de la nuit. Faibles et rusés, dévorés d'une ardeur fiévreuse, ils fouillent les entrailles de la terre, ils fondent et forgent les métaux. — Sur la face rugueuse et inculte de la terre habitent :.,., .Cookie

les Géants, race dure et bornée; ils dbmineiit par la force. Mais au sommet des montagnes, dans la Ibmière éthéréé régnent les dieux heureux. Ils possèdent la foudre et le feu, ilk savent les lois immuables, et parmi eux fleurit Freia, la belle et la libre, qui leur verse rëternelle jetinesse.

La lutte doit naître entre ces trois races dbiit chacune aspire à l'omnipotence. Elle naîtra pour l'or, auquel une inéluctable fatalité attache la possession du mondé. Jusqu'ici rien n'a troublé la primitive innocence des êtres, aucun crime u'a été commis, une fraîcheur matinale baigne le front des dieux adolescents. L'or fatal' est encore répandu dans les veines de là terre et coule dans les fleuves en poussière scintillante, jouet des Nixes rieuses. Wotan ', le maître des dieux, a confié la garde de l'or du Rhin à trois ondines: Voguelinde, Velgonde et Flosshilde. Le métal demi-vivant dort caché sous les flots, amassé sur la pointe d'un récif. Il fait le bonheur des folles ondines, et, quand la lumière le caresse, il s'allume comme l'astre brillant de l'abîme liquide. Mais Albéric, le plus puissant des Nibelungen, va le ravir. C'est lâ scène qui ouvre le drame.

Noua sommes au fond même du Rhin, hérissé de roches pointues dans le crépuscule verdâtPe des ondes. Un sourd bourdonnement d'eau enveloppe notre oreille et s'àccroil jusqu'au plein

' Prononcez Wolhane {formî germanique d'Odin).

LA TÉTRALOGIE DES NIBELUMGEN aOI

ondoiement du fleuve, si bien que nous nous croyons immergés dans se* vagues. Les trois fîUes du Rhin nagent autour du Fdcif. Albéric le roi des Gnomes, monte du fond de Nibelheim et observe d'un ■œil lubrique .le jeu des belles ondines. Toutes trois itouràtourdescendent vers lui et font semblant d'écouter ses lascives gentillesses. De leuI^e voix -charmeuses, de leurs seins de neige, de leurs 'corpe blancs 'et fluides elles allument ses désirs, puis s'échappent plus lestes que des anguilles en raillant «a laideur. Albéric se met à Iloor ohasse ; convoitise et fftiTeur lui brûlent la moelle des os. II escalade récif sur ipéôif, wairtede-Focaille en rocaille, -clwïdhe ô-sai- «ir 'l'une ou l'autre des nageuses, m is-en'vein; ■elles -B^squivent comme flèches. 'Enfin 'tl-s^arrôte •Soumaiitde Tage et les menace du poing. Aœ ■moment le 'fleuve s'éclaire d'une lumière jaune.; ilîor -s'eriflamme comme «n «dleil -but (le récif du milieu.

Vogaelinde. Sœurs, voyez I

L'éveilleuse de t'or, 1h lumièn REt dans l'sbime.

Velgonde. 'Sixis les vertes effluves

La joyeuse sslue le dormeur en

Floiihilde. Elle baise->on rail

Pour qu'il irenh-'cFuïTe, El, voyez, il soircit, luimmoix e( paisible ; Sous ta vmgHe limpide 11 llolle, radieuse étoile I

i liaitii

L ŒUVHE DE Or spleadide I Peu rajonnaDt, Tu ris clair et Iranquille I Fier lu Uambloies Par les berceuses caressé.

Veille, ami, veille ou lève !

Jouvence éternelle.

Nous jouons dans U joie :

Quand Ib fleuve s'embrase.

Quand te Dot Hambe et brille.

Nous fluons A la nage, Nous jouons à U plonge.

Nous rioDS de plaisir, Nous chantOQs d'allégresse, Bienheureuses autour de ta couche divin

Le fleuve scintille d'une poussière métallique, ruisselle en torrent àe lumière, et les ondines tournoient avec furie autour de l'Or, aux sons de cette berceuse étourdissante. Albéric, fasciné par l'éclat du métal, assoiffé de vengeance, les épie. Dans leur babil devenu sérieux tout à coup, il surprend ce dialogue.

Velgoade. Il sera l'héritier du monde

Quiconque avec cet Or splendide Saura forger l'anneau magique, L'Anneau qui donne Force terrible et puissance sans bornes.

Vogaelinde. Celui qui Ci

Celui-là seul par sa sombre magie Pourra forger le cercle terrible.

Les filles du Rhin croient l'or à l'abri d'Albéîc parce qu'il est épris d'elles, et rient de sa

LA TÉTRALOGIE TiES NIBELUNGEN 2o3

fureur amoureuse aux éclats d'une gaieté extravagante. Mais lui, en quelques sauts, grimpe sur le récif du milieu et s'écrie :

Ah I vous riez toujours, ô folles 1 Eh bien, rUz daas les (énèbres.

Race froide et menteuse I J'éteins le jour qui vous éclaire, J'arrache l'Or à son récif.

Je forgerai l'Anneau vengeur.

Que le fleuve t'entende I

Maudit soit l'Amour 1

Il arrache le monceau d'or, se précipite avec iui dans les profondeurs et disparaît.

Dans les cavernes de Nibelheim, Albéric forge son anneau, il le forge avec le génie de la haine et de l'oppression. Par lui il est devenu un Démon redoutable et s'asservit la race trembleuse des Nibelungen. Doué par l'essence de l'or d'une puissance merveilleuse, il traque, il dompte à coups de fouet le peuple des Nains, les force de fouiller la terre, d'amasser un immense trésor. Déjà du fond de Nibelheim il aspire à la toute-puissance, déjà il menace les dieux.

Cependant les jeunes dieux s'éveillent au sommet des montagnes, îes yeux remplis de l'aurore du monde et la poitrine gonflée des souffles du ciel. Wotan est leur maître avec Fricka sa femme, Froh le joyeux et Tonnerre le hardi sont leurs aides, Freia la noble est leur joie et leur vie; l'Amour brille comme une étoile incertaine dans l'aube éclatante de ia Beauté au

' vague sourire, Wotan, qui aspire à 'la toutepuissance, a conçu un iprojet audacieux. 91 a traité avec les Géants pour la construciion d'un château fort qui «erve d'asile aux dieux, d'oii its puissent régner en «éourité aur le monde et Tordonner. Maifi, iponr '{fbtenir cette forteresse qui couronne Je sommet d'une .montagne, il a dû promettre .au-x Géants î^reie la douce, qui dispense la jeuneese élerneUe. Les rudes manieurs de rochers, entassant ipiartiers sur quartiers et blocs sur blocs, ont fait l'ouvrage énorme. Sur une anontagne escarpée, le Walhalla se dresse glorieusement avec sa fprét de tours blanches et sa ceinture de remparts ïniFranyiblee. Les Géants réclament leur salaire. Â la pensée de perdre Freia, tous les dieux pâlissent d'^épouvante . A une seule condition les Géante ■consentent à y renoncer : si Wotan parvient .à leur jproourer Timmense trésor de Nibelungen, jju'Aibéric leur roi fait amasser par eux <âaas ■les jtrtifondeure de la terre. Car la jalousie des Géants contre les Nains est plus forte encore que leur désir de Freia. Alors Wotan, aïdé de Loge, dieu «ubtil du feu et du mensonge, descend dai>s l'abtme de Nibelheim, se saisit d'Albéric par ruse, l'amène garotlé dans son empire luniiiteux et le force de livrer le trésor. A Tappel lugubre du captif, les Nains montent d'en has, sortent par une fente caverjieuee et entassent devBiut Jui'des parures, des coupes, des ustensiles en masse, une montagne d'or. Non content d'avoir extorqué à Albéric son trésor, Wotan 'lui

-arraiïhe encore 'l'Aimeau imagique auquel des iKunefi limméniorialee attadbent lia domination du imonde. '@uand Albéric se ^oit privé de «on seul «bien, roauvpe .défleetpérée <de «a ihaine tOt 'de «on âppe 'ânvia, lil .pousse un'oni -otniâentst dharye H'Anneau -d'une ^effroç^atile malédiction :

En Diaudisaent j'ai .torqé .cet Aoneau.

Qu'il soit maudit à jamais daos le monde 1

Son Or donnait ta puissaoce sans bornes ; Que sa -sombre magie

Donne ta mort à celui qui le porte I Que jamais cœur joyeux ne sten puisse repàilre,

G"-! le possède, le souci le dévore,

Qui ne l'a point, le ronge i l'en ïie'!

Que chacun le convoite et que nul n'en jouisse I

iJQu'il rn [apporte que haioe:à son mailie I

Qu'il attire sur lui l'égorgeor I

Après avoir proféré oette, malédiction, Albéric disparaît dans ila caverne, 'landis que Wotan met tranquillement Panneau à son doigt. La lutle pour Freia n'est pas terminée encore. Ébloui de «on oharme, Faeolt ne cooBeut à «'en égarer que -fii ie itnëaor dee I^lbelungen empilé Jeur cadhe lia déesse ^tout^entiène. Aidé de Loge, .ik U'entasaeiQrt en py.ramide;; silencisuge et.tEÏate^ia déesfle <ct^>tvve se tient au fond. Déjà .la femme .a dtepBPu derrière le monceau d!or.~-<«Je voie enoone ^aa <cihetvelinie ! dit P'asolt, cache-daimOL ! » — ILoge jette lun heaume eur ie trésor. — * Je vois encore briller son lœil .è .travers lies ânteretices I — Le trésor est épuisé. — Non pas. L'anneau au doigt de Wolan^je Je veuxjiour cacher le regard de Freia. * — Wotan irefuse. Volontiers

206 l'œLVHE de richard WAGNER

il laisse le trésor, mais il ne veut lâcher l'anneau qui contient la puissance. Déjà les Géants ont saisi la déesse; le dieu reste impassible. Alors apparaît dans une caverne latérale, comme sortant de l'abîme, la déesse Erda *, la prophétesse des choses éternelles, l'atnée des dieux, et d'une voix solennelle qui fait trembler les Dieux euxmêmes, elle prononce ces paroles :

Erda. L« grande songeuse Ourwâla '

Erda vient parler k Ion dme t

Écoute I écoute 1 écoule t

Tout ce qui est — finira.

Un jour lugubre menace les dieux.

Ma voix (e dit : Évite cet Anoeaa I (frda s'enfoacelcnlement et disparaît jusqu'à la poitrine ; la lueur bleuâtre pAlit).

Wotan. Mystérieuses et sublimes

RésoaneaC les paroles.

Oh I reste, que j'en sache davantage I Erda. Je t'»i dit vrai ; tu fiais assez.

Songe en peur et en souci I (Elle disparait}.

Telle est l'impression de cette voix des profondeurs sur le dieu, tel est le frisson mêlé de révolte et de désir innommé qu'elle jette dans son cœur, qu'U veut s'élancer à la suite de la déesse pour la saisir et en savoir davantage. ■Les autres ont peine à le retenir; il reste les yeux fixés sur la caverne, abtmé dans ses pensées. Mais soudain il brandit sa lancé et s'écrie avec une joyeuse résolution : •

■ 1 Erda, Erde, la terrCf déesse de l'Edda.

■ ■ • Vrwala, celle qui choisit originairement.

A moi, Frein I Sois libre enfin,

Hschetée poiir toujours I Reviens à nous, Jeunesse éternelle, Et vous. Géants, prenez votre Annesu I

H jette l'anneau sur le trésor, les Géants lâchent Freia. Joyeuse elle s'élance vers les tiieux, qui la reçoivent avec transport au milieu ti'eux. Il semble à ce moment que la nature entière, alourdie par la hialédiation d'Albéric et par le trésor qui est monté du gouffre nocturne jusqu'au parvis des Immortels, soit délivrée d'une longue oppression, tressaille de joie en reprenant dans son sein la Beauté chassée par les basses passions, et pousse des sanglots de oie qui se perdent en un murmure de félicité.

La malédiction d'Albéric produit son effet; déjà l'or est maudit. Fasolt et Fafner se disputent l'anneau; Fasolt tombe mort frappé d'un coup d'épieu par son frère, qui emporte seul le trésor. Wotan est saisi à cette vue et comprend ■que, par sa propre violence, il a jeté le malheur dans le monde. C'est à ce prix qu'il a conquis le Walhalla. — Cependant les dieux sont maîtres. Tonnerre a purifié l'atmosphère de ses miasmes, un brillant arc-en-ciel franchit la vallée comme une arche de lumière et va toucher de l'autre côté la forteresse des dieux, dont les tours rou- , gissent, au soleil couchant, dans l'azur sans tache. Sur ce pont aérien et léger, sentier vertigineux mais ferme aux pieds des dieux, ils traversent le gouffre et s'avancent vers leur de-

308 l'ŒCVHE de RICHARD WAGNER

meure. Aux accords graves et majestueux de la marche du Walhalla se mêle, faible soupir, le chant des ondinesqui s'élève comme une plainte du fond du jleuve .:

Or, pur et limpide.

Oh I. reviens rsyonner, Clair jouet aux abinreE aeil'oiide I

Fidileset oalmes

Boni les eaux pratondes,

Mais faui.et perUdes Soat tous ceux qui font fête là haufl

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