DANS L HISTOIRE DU THEATRE
C'est là que Shakspaara et ses contemporains représentaient leurs pièces. Nous sommes loin du majestueux spectacle de la tragédie. Les acteurs anglais jouent sur une scène où un écriteau, aidé de quelques lambeaux de décors, indique seul le lieu de l'action. Le peuple gronde dans la salle, les^seigneurs sont assis tout autour de la scène et se mêlent parfois au dialogue des acteurs. Ce cadre est bien misérable en comparaison de l'autre. Mais quelle vie intense dans le dialogue et dans le jeu de ces acteurs, qui sont vus de tous côtés et doivent atteindre, par conséquent, la perfection de l'art mimique. Nous avons trouvé que le théâtre grec fut l'efflorescence de toute une religion, le chef-d'œuvre d'une civilisation harmonieuse. Le théâtre anglais du XVI* siècle sortit d'un principe opposé : l'essor puissant de l'individu, son déploiement dans tous les sens. Pour la première fois depuis deux mille ans d'histoire, de guerres, de conquêtes, de mélanges de races, le génie d'action remonte sur la scène, il y fait irruption, il y déborde. En quoi donc l'homme de Shakspeare diffère-t-il du héros de la tragédie grecque? Làbas, le monde humain sortant du monde divin; ici, rhumaniié livrée à elle-même. Là-bas, l'homme antique et simple haussé jusqu'à la taille des héros et des dieux, transporté dans cette région idéale du mythe qui est pour ainsi dire le temple de l'Éternel; ici, l'homme plus compliqué, plus fouillé dans tous les replis de sa conscience, §e donnant carrière sur le vaste
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champ de l'histoire, ressuscité avec tous les détails de sa vie et tout le fouillis de sou entourage. Aucun frein ne le gêne, plus de dieux audessus de lui, son destin est dans son cœur. S'il est eu lutte avec quelqu'un, c'est avec lui-même ou avec la société. S'il la brave dans l'exubérance de sa force, c'est pour se briser contre elle, qu'il se nomme Richard III, Macbeth ou Coriolan.
Ici, chœur, musique et chant ont disparu.
Que signifiaient donc le chant, le chœur et la musique dans le drame grec? et pourquoi manquent-ils sur la scène shakspearienne? Les hymnes des chœurs tragiques résonnaient dans le temple de Dionysos comme la voix même de l'éternelle nature, qui sans cesse enveloppe l'homme, qui le berce ou l'épouvante, le domine ou l'inspire. Cette nature partout présente est encore là sans doute, car elle se déploie dans l'homme lui-même avec une vigueur et une variété sans pareille. Nous la contemplons en lui, mais nous n'entendons plus sa voix immédiate, mystérieuse, immense, que le génie de la musique peut seul exprimer. La richesse, la variété de l'individualité humaine est ici bien plus grande que dans le drame grec. Mais, avec l'élément musical, a disparu la suprême puissance idéalisatrice du drame, je veux dire cette force d'embrasser en un moment les plus vastes ensembles et de se transporter dans les régions transcendantes, auxquelles rien ne correspond dans le monde des apparences, mais qui répoii-