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en elle le résumé des arts helléniques florissant depuis de longs siècles, en un mot l'œuvre collective d'un peuple qui mit son orgueil dans l'expression de la beauté humaine, et d'une religion naturaliste qui, dans sa libre croissance, se couronna d'elle-même par la fleur de l'Art vivant. L'instinct mimique s'était manifesté chez tous les peuples; mais le théâtre, auquel nous revenons sans cesse comme à la norme du vrai dans l'idéal, naquit chez les Grecs. Eschyle, le citoyen d'Athènes, le combattant de Marathon, l'initié d'Eleusis, Eschyje poète, musicien, acteur, machiniste, architecte, décorateur, le créa de toutes pièces en imaginant son théâtre de bois* qui devait porter l'Olympe et la terre, et en y montant lui-même avec le masque d'Oreste ou de Prométhée. Mais les éléments qui lui servirent, les arts dont il s'empara d'une main si créatrice lui étaient fournis par l'éducation ascendante de sa nation à travers quatre ou cinq siècles. Y concoururent : d'abord la Danse, cette fière Muse qui ouvre en Grèce le cortège des arts, sculpture vivante, pantomime expressive et nuancée *, fortifiée par les exercices de la palestre, développée par les fêtes religieuses et nationales , — ensuite la lan-
.' Ce théâtre de bois servit cans doute de modèle au théAIre de pierre que la ville d Athènes fit construire du vivant d'Es- 4:hyle au sud de l'Acropole et dont les ruines sont connues sou:« le nom de Thidlre de Bacclius
' Si nuancée (|ue les savants ont pu retrouver les noms de deiuB cent» dansea grecques a^ant toutes plus ou moins le caractère pantomimique.
gue d'Homère assouplie, enflammée par des centaines de poètes originaux; — puis les rythmes et les mélodies de la poésie chorale ; — enfin comme force fondamentale, génératrice de la tragédie, qui devait refondre tous ces éléments dans son hrûlant foyer : l'enthousiasme profond, régénérateur du chœur dithyrambique, la terreur sacrée des vieux cultes et le souffle sublime des Mystères.
Si nous jetons un regard dans ce fond mystérieux, devant lequel se dresse la tragédie grecque, comme la prêtresse inspirée de Delphes, assise sur son trépied devant le gouffre qui plonge aux abîmes de la terre, si nous essayons de résumer d'un seul mot sa glorieuse histoire, nous dirons qu'en elle le monde humain est sorti du monde divin. Le héros s'y reconnaît ouvertement comme fils des dieux. Qu'on se rappelle (avec l'aide des bustes et des statues) les principales divinités olympiennes, dont les traits si puissants flottent cependant dans un vague grandiose et dont l'haleine semble avoir la force et la régularité des choses éternelles. En chacune de ces têtes nous parle une face de la nature. Qu'on jette ensuite un coup d'œil sommaire sur les personnages de la scène grecque, et l'on trouvera que chacune de ces divinités s'y reflète dans un cycle de héros, comme un père ou une mère dans un groupe d'enfants. Le lien moral subsiste, lors même que la mythologie n'établit point la filiation. Zeus respire dans Hercule, Ares dans Achille, Diane dans Iphigénie, Apol-
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Ion dans Hi^ppolyte ou dans Oreste, Aphrodite dans Phèdre ou dans Médée. A chaque héros, à chaque héroïne nous pourrions trouver un aïeul dans l'Olympe. Rayonnant, heureux est le dieu; l'homme souffrant, accablé, mais combien noble et touchant dans sa souffrance ! D'abord, purement passive sous la loi du Destin, cette souffrance s'insurge parfois et devient la lutte entre le monde divin et le monde humain. Dans Cassandre elle s'élève jusqu'à la conscience de l'injustice, dans Antiyone au sacrifice volontaire; et ici les dieux sont vaincus, dépassés. Les Olympiens n'en sont pas moins les puissants générateurs du peuple tragique. De même qu'ils dominent la cité du haut des temples, on dirait que leurs effigies colossales entourent le théâtre d'un mur magique qui le défend de tout ce qui est vulgaire. Quand le magicien Dionysos frappe la terre de son sceptre florissant, des héros en jaillissent, mais il évoque en même temps les dieux pour envelopper les hommes de leur lumière. Ainsi les personnages de la tragédie dionysienne sortent des entrailles de la nature et planent pourtant dans une région supérieure à la réalité et à l'histoire.
Figurons-nous maintenant l'aspect du théâtre lui-môme et l'appareil de ces représentations extraordinaires. Tout y répondait à cette simplicité, à cette majesté surhumaine qui fut le caractère dominant de la tragédie grecque. Ces représentations n'avaient lieu, comme on sait, qu'une . fois par an, à la fête du printemps qu'on nommait
les grandes Dionysiaques. Bacchus, retiré, disait-on, au Ibnd de la mer, prés des Muses, ou engoui'di dans les montagnes d'un sommeil hivernal, revenait avec son brillant cortège, réveillant campatjnes et cités, au son des danses, des Bûtes et des cymbales. Réveil immense, réveil de la nature, des hommes, des dieux euxmêmes. La cité mélodieuse, les temples semés de fleurs saluaient eu lui : « Dionysos libérateur I » Libres, tous l'étaient en effet ce jour-là, jusqu'aux prisonniers admis à la fête. A ciel ouvert s'élevait le vaste ampliithéâtre creusé en partie dans le flanc d'une colline, au sud de l'Acropole. Tout en haut de l'édifice, un portique à colonnades en couronnait le pourtour. Le. spectateur, assis sur les gradins à mi-hauteur, embrassait un spectacle grandiose. Par-dessus les deux hgnes descendantes qui terminaient à droite et à gauche le demi-cercle de l'amphithéâtre et s'abaissaient vers l'orchestre, le regard apercevait, par-dessus l'édifice, les montagnes lointaines et la mer. Un couloir- circulaire interrompait l'inclinaison des gradins à la moitié de leur hauteur, et montrait à ses deux extrémités de gigantesques statues assises, qui se détachaient sur le ciel et semblaient ellesmêmes absorbées dans la contemplation de la scène. Celle-ci, formant une construction à part, s'ouvrait en face comme un enfoncement large mais peu profond. La surface de la scène s'offrait ainsi au spectateur, comme un rectangle allongé. Elle était fermée au fond, soit par un
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temple à péristyle, soir, par uii camp de guerre, ou tel autre paysage peint sur d'immenses décors de bois. C'est sur la bande étroite formée par le proskénioa que se mouvaient les personnatges tragiques. Le cothurne et le masque les faisaient paraître plus grands que nature et la distance favorisait l'illusion. Ils se présentaient plutôt de profil que de face dans len attitudes sculpturales; la scène seihblait ainsi un basrelief vivant. Ils récitaient leurs vers sur un mode qui se rapprochait d'une mélopée, mais avec des iatonations variées qui reproduisaient toutes les nuances du sentiment et de la passiou I. Leurs voix, renforcées par l'embouchure métallique du masque, répercutées par l'acoustique savante de la scène, pénétraient jusqu'aux extrémités de l'amphithéâtre. Mais le véritable foyer de ces représentations, c'était l'orchestre. Ce demi-cercle assez vaste était aussi le centre de l'édifice. C'est là que les chœurs chantaient et prenaient leurs évolutions, il faut nous figurer .ces chœurs comme l'âme même de ce drame.
C'est de là que parlait ta souveraine incantation de la tragédie, qui devait produire une illusion grandissante. Gardons-nous surtout d'imaginer que ces chœurs eussent la raideur insipide de nos chœurs d'opéra. Tantôt tournés vers la scène, lorsqu'ils parlaient aux héros, tantôt vers le spectateur, loE*squ'its donnaient cours à leurs émotions personnelles, les choreutes offraient
(pÂonaakoi) chargé d'assouplir Uur V<
dans leurs ijroupemeiits pittoresques et leurs évolutions significatives , tout l'attrait d'une action palpitante. Leur chant qui accompagnait leurs gestes, guidés par les joueurs de flûte, retentissait comme un formidable unisono, et devait transporter l'esprit du spectateur dans toutes les régions qu'il plaisait au poète de parcourir. C'est là qu'Eschyle osa évoquer les Furies et leur faire mugir cet hymne terrible dont Athènes frissonna, pour les dompter à la lin sous la parole auguste de la déesse vierge et du dieu de Delphes, C'est là aussi que les Océa— nides venaient se grouper autour du rocher de Prométhée, en murmurant leurs strophes émues, plus douces qu'un frémissement d'ailes et la cadence de la vague marine ; c'est là qu'elles venaient verser comme une rosée céleste leurs larmes mélodieuses aux pieds du Lutteur enchaîné. — L'orchestre était donc le véritable centre de ce drame, son foyer magique, centre musical d'enthousiasme religieux, qui sans cesse faisait sentir la présence des (iieuœ. Les ondes sonores qui partaient de là communiquaient leurs vibrations à tout l'amphithéâtre et préparaient , les spectateurs aux apparitions émouvantes ou sublimes du cadre scénique.
Pour trouver après la tragédie l'autre pôle du drame, il nous faut franchir d'un trait vingt siècles et changer contre l'horizon lumineux de l'Attique les bords brumeux de la Tamise, où s'élevait, au xvi« siècle, une large et grossière tour carrée qui se nommait le théâtre du Glohe.