‹ Le drame musical: Richard Wagner, son œuvre et son idéeChapitre 29 sur 29 · L AVENIR DE L A · texte numérisé non relu

L AVENIR DE L A

La tjche future de l'art e faire avec la pleii l'espril ce que les Grecs ont fait nalvemeat par un saut hardi de la

La génération actuelle offre un contraste étrange. C'est d'une part la grandeur des aspirations qui la travaillent, de l'autre le scepticisme et l'impuissance qui l'enchaînent. Hautes pensées, nobles désirs chez un certain nombre d'esprits élevés, soif d'idéal plus ardente encore chez une foule d'âmes qui s'iynorent elles-mêmes et se débattent sous le fardeau du présent ; et pourtant à la surface de cette société se prélasse le rire de l'universelle incrédulité ou de l'indifférence satisfaite. Les causes de ce marasme moral au milieu de nos richesses intellectuelles sont nombreuses. Il faut en attribuer une partie à l'immense développement de l'industrie et des sciences physiques. Depuis cent ans les découvertes sur le domaine de la nature et de l'histoire

ET l'avenir de l'art sgc)

se sont multipliées en des proportions prodigieuses.

La nature, i! est vrai, n'est ni domptée, ni sondée ; le jour où elle le serait entièrement, la vie même aurait cessé. Elle est par essence indomptable et insondable. M'ais le globe est à peu près connu, le ciel se mesure, les origines de l'humanité se débrouillent, et tendent à se rejoindre avec les origines du monde organisé.

L'industrie s'ingénie chaque jour à fournir à l'existence humaine de nouvelles facilités. Au milieu des matériaux et des trésors qui s'entassent autour de nous jusqu'à nous étouffer, que manque-t-il donc à l'homme de nos jours ? Rien que de se retrouver lui-même, de s'affirmer et dé façonner le monde à son image; c'est-à-dire ce qui importe le plus. L'inscription qui brillait jadis en lettres d'or sur le temple de Delphes : Connais-toi toi-même, et dont l'esprit rayonna comme un soleil merveilleux sur toute la civilisation hellénique, est devenue lettre close pour lui et fait l'objet de ses dédains. Aussi ne vit-il point comme un noble dans sa maison, mais comme un parvenu au milieu de son luxe emprunté et de son bric-à-brac de curiosités prétentieuses. Entre le catholicisme, qui ne songe plus qu'à faire de ses adeptes des machines obéissantes, et les sciences, qui absorbent leurs ouvriers dans l'iiiiini détail de la nature et de l'histoire, y a-t-il un domaine où l'homme moderne puisse s'épanouir ? L'Eglise, nous dit-on, représente le passé, et la science l'avenir ? Soit;

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mais la seconde de ces propositions est des plus incomplètes. La science et l'industrie ne pourront jamais changer que les dehors de la vie. Trois puissances pourront seules la réformer à rintérieur et par le fond : l'art, la philosophie et le libre sentiment religieux. Qui sait si ce n'est point de leur action combinée que jaillira le secret de l'avenir ?

Pourquoi dans ce livre consacré à l'une des formes les plus importantes du théâtre, nous sommes-nous arrêtés si longtemps aune personnalité et à son œuvre? Parce que l'exemple de Richard Wagner nous montre d'une manière aussi éclatante qu'inattendue ce que peut en notre siècle la force créatrice jointe à la foi en l'art. Bien comprise, cette réforme de l'opéra ou cette renaissance du drame musical, loin d'être l'ascervissement à un système, pourrait être au contraire le signal de la vraie liberté. Nous n'y trouvons pas la destruction des formes précédentes de la musique et de la poésie, mais un développement nouveau par une fusion plus intime. L'idiome éloquent de la symphonie heeihovienne, les rythmes prosodiques qui sont le mouvement même du langage passionné, la mélodie qui en jaillit et en est la vibration, le récitatif ainsi régénéré, les chœurs transformés en personnages agissants et jusqu'à la simple chanson populaire, toutes ces formes reparaissent dans le drame de Richard Wagner, mais toujours justifiées par la place qu'elles y occupent, fondues l'une dans l'autre par le flux de la vie,

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jointes en un tout organique que l'opéra n'avait pas su nous donner jusqu'à ce jour. Nous nommons cela : liberté ; car qui dit liberté, dit expresion pleine et entière de l'homme, expression qui parle à ia fois aux sens, à l'âme, à l'esprit, et provoque en nous la plus haute activité par leur ébranlement harmonique. C'est par là que la réforjne et les œuvres de ce maître ont une portée lointaine qui s'impose aux réflexions du poète et de l'artiste autant que du musicien ',

Quittons maintenant cette œuvre particulière, et, nous souvenant du chemin parcouru depuis la Grèce jusqu'à notre monde moderne, emportons avec nous les vérités qui peuvent nous servir de flambeaux dans le labyrinthe où nous errons aujourd'hui. Tentons de jeter un regard lucide sur le présent et de soulever un coin du voile qui recouvre l'avenir de l'art.

Quelque chose ressortira, je l'espère, de ces éludes, c'est l'unité originaire, indestructible,

' Les CEaires de R \\ offrent d autre part un côté essentiel lement (|erniani<(ue qui sera toujours difficilement intelligible a 1 étranger et cela tient a. I lutensitÉ m^me de la fusion cjui E opère in entre la langue et la mélodie Privée de la parole don elle est sortie oic appliquée a une autre langue I arcentuation mélodique de R V\ perdra parfois son sens ou sa forie tnciïive Disons donc que ihaque lanffoe emporte aiec elle lin autre genre de mélodie dramatique chaque nation un autre genre de drame musical ( es) dans son propre génie et dans ses traditions originales que chaque peuple doit en chercher les éïé ments primordiaux Maih ce qui subsiste au-dessus de toutes ces variétés de race de langue et de nationalité ce sont les prinripes gcnerau'c posés par Gluck et deieloppes par M agner IN sont universellement applicables

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qui rejoint la poésie et la musique par leur essence, et se manifeste dans leur développement historique; c'est aussi la filiation profonde qui relie l'art moderne à l'art grec et la nécessité de nous ressaisir perpétuellement dans ces hautes origines, La Grèce, non celle des Ptolémées ou des Romains, du xvn^ siècle ou des pédants, mais la Grèce héroïque, jeune, vue face à face, comprise en ses profondeurs et resauscitée dans sa beauté plastique, voilà l'éternel modèle qui nous montre où l'art aspire et jusqu'où il peut atteindre. « O Grecs, Grecs, vous êtes des enfants ! » disait à Hérodote un prêtre égyptien initié dans les hautes sciences des temples et souriant de la Grèce adolescente. Enfants, ils l'étaient en effet ; mais dans leurs jeux divins ils créèrent ce dont nous vivons encore. Seuls les Hellènes surent faire de l'art le plus puissant des éducateurs et embellir par lui toutes les parties de leur existence, depuis le foyer domestique jusqu'à la frise du Parthénon. Ainsi pénétrée par la beauté, leur vie entière révélait perpétuellement son sens caché et s'ornait d'un ravissant symbolisme. La tâche la plus élevée des temps futurs serait de refaire à la pleine lumière de l'esprit, avec nos traditions propres et nos idées, ce que firent d'instinct et comme eh se jouant les heureux enfants de la nature. Tel est certainement le désir plus ou moins vif, la pensée plus ou moins claire qui perce depuis la Renaissance chez toute une famille de penseurs, de poètes et d'artistes, qu'ils se nomment

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Giordano, Bruno, Raphaël, Gorrège, Goethe ou Beethoven, Shelley ou André Chénier. Quelque jour peut-être se formera-l-ii dans l'humanité des groupes qui, las d'abstractions et de pédan- . tisme, de vulgarités et de laideur, se décideront à suivre ces traces lumineuses et à considérer le beau comme un principe essentiel au développement de l'individu, à la dignité et à l'harmonie de la société. L'art sous toutes ses formes ne sera pas pour eux une distraction éphémère, mais la plus puissante des activités et une sorte de religion. En attendant, les Hellènes de la belle époque nous parlent toujours par leurs sages et leurs poètes, par leurs marbres divins et l'édifice merveilleux de leur civilisation unique. Ils nous disent : « Pour vous élever au plus haut degré de l'existence, faites de vos forces un équilibre, une harmonie; de votre être une unité, de vos groupes des organismes, de vos œuvres des actions, de l'art une seconde vie, supérieure à la première. La nature fut noire institutrice; mais pour la comprendre il faut l'aimer, pour l'cnnoblJr il faut la vénérer. Elle vous apprendra à vous débarrasser du faux, de l'inutile et de l'insignifiant. L'histoire n'est qu'un kaléidoscope où se heurtent par secousses toutes les formes possibles, la réalité qu'une aveugle stupîde qui mêle des dés sur une table. De ces puissances soyez non les esclaves, mais les maîtres. Elles ne sont pour l'esprit qu'une matière brute dont il se construit son temple. Ce qui se passe et se révèle perpétuellement au fond de vous-mêmes,

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voilà la source du beau et du vrai. Faites-le rayonner au dehors, c'est tout le secret de l'art. Par lui nous fûmes originaux et humains. Qui vous empêche de l'être? »

Si d'aventure cette voix s'élève au fond de nous-mêmes, quand, seuls en face de la nature, nous oublions pour un instant nos livres, nos théâtres, les sociétés et le mouvement fiévreux de notre civilisation, elle nous laisse plongés dans nos doutes et dans une incertitude profonde. Que sont, en effet, nos arts devant ces modèles étincelants dont l'éternel sourire nous confond, comme celui de leurs statues chaque fois que nous osons les fixer ? Qu'est tout l'ensemble de notre culture esthétique et sociale devant cette civilisation depuis longtemps évanouie en qui la beauté fut la fleur de la véracité? Certes, ce ne sont ni les forces qui manquent, ni les aspirations généreuses. Mais peuvent-elles chasser le malaise qui nous ronge, changer la face de notre existence ? Nos arts portent les caractères de notre société : morcellement, dispersion, marasme, frivolité, tâtonnements incertains à travers tous les sujets et tous les styles. Nous connaissons aujourd'hui toutes les civilisations passées et nous en étalons les curiosités comme dans un bazar gigantesque. Mais avec ces trésors savons-nous vivifier et embellir la ndtre, créer du nouveau? Nous sommes pauvres, au milieu de ces richesses, nous avons faim et soif dans cette abondance.

Les arts plastiques, la peinture contemporaine

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particulièrement, nous offrent rimaye frappante de cet éparpillement. La sculpture et l'architecture manquent de sujets inspirateurs et presque de raison d'être. Elles n'ont rien à sculpter ou à hâtir qui soit digne de ce qu'elles lurent un jour. C'est que pour prospérer, ces arts ont hesoin de recevoir leurs inspirations d'une religion vivante, d'une noble philosophie, d'une grande poésie, d'une helle civilisation, et que toutes ces choses se tiennent. Quant à la poésie, il faut le dire, quoiqu'elle soit réduite au livre, à la parole écrite, c'est elle encore qui a le plus remué et le plus élevé les âmes en notre siècle. Mais lorsqu'elle veut se faire chair et verbe vivant, parler au peuple, lorsqu'elle se risque au théâtre, que de fois elle s'embarrasse dans l'hypocrisie de nos mœurs et de nos conventions sociales, dans nos lois mesquines et dans toutes les misères de de la réalité contemporaine. Déçue, elle retourne à son rêve solitaire, lorsqu'elle ne s'égare pas dans l'arène de la rhétorique.

En un mot, les arts constituent un ensemble solidaire. Ils ne sont vraiment féconds que lorsqu'ils agissent d'accord et se soutiennent réciproquement. Ce qui manque aux nôtres, c'est ■ aussi ce qui manque à notre société frivole ou pédante, sèchement rationaliste ou niaisement cléricale. Comme elle, nos arts manquent d'un centre qui les relie, d'un foyer qui les échauffe. Ce centre sera-t-il créé, par la pensée philosophique, le centre religieux humain, le culte de l'humanité libre et complète ? Ces puissances seules

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le pourraient. Mais nous en sommes loin encore. Ce qui donne le ton dans la société et dans les arts, c'est donc encore l'esprit de salon et de théâtre. Or l'esprit de salon prend pour mesure des choses l'agrément et la distraction; le théâtre ne s'élève guère au-dessus des plates réalités et de l'emphase vide de l'opéra. Le mal de nos arts est celui de notre société même, mal qui a été décrit en traits de feu par Alfred de Musset dans les premières pages de sa Confession d'an enfant du siècle et qu'il résume en ces mots: «Tout ce qui était n'est plus ; tout ce qui sera n'est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de vos maux. » Oui, notre âge, avec son industrie puissante, sa science prodigieuse, sa merveilleuse connaissance du passé, ses monceaux de livres, ses musées regorgeant des grandeurs passées, n'en ressemble pas moins à un désert aride rempli de décombres somptueux, mais où manquent les sources et les fleurs les fleuves et les forêts, l'homme libre et la femme vraie.

Et pourtant au-dessus de ce désert plane un puissant génie qui pourrait le faire refleurir parce qu'il renferme l'essence de la vie, c'est le génie de la musique. Qu'il nous touche parfois du bout de son aile frémissante, et il nous semble que la jeunesse et la beauté vont faire renaître autour de nous leur opulente végétation. Mais ce ne sont là que de courts instants. Car ce génie aux ailes d'or, aux yeux pleins de lumière, d'essor sans frein, se trouve à l'étroit

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dans notre monde, il n'y a point élu sa demeure. Il a beau nous visiter, il vit à part, et sa patrie n'est point la nôtre. Ce qu'il y eut d'admîrahie chez les Hellènes, quoiqu'ils n'eussent point approfondi le monde de l'harmonie, c'est que chez eux le génie même de la musique, génie de mesure, de rythme et de mélodie en même temps que de divination profonde, de métamorphose et de régénération, était répandu dans toute leur civilisation comme l'haleine de la mer se répand dans les airs sous forme de rosée. Il animait leurs associations, pénétrait leur éloquence, leur poésie, leur statuaire, et transfigurait en quelque sorte ia vie de toute leur cité. Chez nous au contraire il plane isolé, séparé du reste, dans une sphère inaccessible. Sa puissance nous est attestée par la série des grands maîtres modernes et par son action immédiate sur la foule. Il nous charme et nous émeut, nous parle d'une destinée supérieure. Mais entre lui et la société qui nous environne, quel rapport y a-t-il? Ce qu'il nous chante et nous confie est le contraire de ce que nous voyons.

Eh bien, imaginons un instant que de la région élevée et solitaire où il plane, ce génie fécondant de la musique puisse descendre dans les profondeurs de notre société, s'infiltrer sous formes diverses dans toutes ses couches, pénétrer notre éducation et devenir ainsi l'âme de notre cullure esthétique, que serait le spectacle qui s'offrirait à nos yeux? Nous ne pouvons l'imaginer; car il varierait infiniment selon les peuples et les

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ijroupe». Mais certes il serait l'opposé de celui que nous avons sous les yeux. Car maintenant le talent productif est concentré au sommet de la société. De là ces produits d'une culture raffinée, souvent artificielle et malsaine, très éloignée de la nature et séparée de la vie populaire, se déversent dans les couches inférieures et y détruisent le peu d'originalité et d'indépendance qui leur reste. Pour être normal et fécond, l'art a tiesoin au contraire d'être une végétation spontanée qui, des couches profondes de l'humanité, s'élève en grandissant aux couches supérieures et y produit sa fleur. Cette fleur flagrante doit «avoir qu'elle tient sa beauté et son parfum du sol où plongent ses racines et des espèces plus humhles qui ta précèdent ou l'environnent. Que celles-ci tombent, elle dépérit elle-même ou s'étiole. Ne marquons que dans ses lignes les plus générales l'organisme et la croissance naturelle de l'art spontané.

Dans les profondeurs mêmes du peuple (d'un peuple sachant vivre en harmonie et en communauté avec la nature environnante) se manifeste déjà le génie de la musique, qui est aussi le génie d'invention, de rythme et d'ordonnance. Il se manifeste par le chant. Le chant populaire suppose une certaine éducation musicale -chez le peuple et une liberté suffisante pour cultiver le chant à sa guise. Son berceau primitif est la vie humble et forte cachée en la nature. Le soin d'une société jalouse de sa vigueur et de sa santé devrait être non d'effacer cette vie

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naïve, mais de la favoriser en l'épuraat, de la développer sans lui ravir sa fraîcheur. De même que la montaijne contient dans ses cavernes et ses sources nombreuses les fleuves de la plaine, de même la vie primitive d'un peuple fécondée par le contact de la nature contient sa vie consciente et supérieure. Le vrai chant populaire naît à cette même source où naissent la libre légende et le mythe, et peut devenir le plu^ efficace des éducateurs. 11 accompagne les travaux des champs, égayé le foyer, enchante la famille, adoucit la discipline sévère de l'école, alterne , avec l'exercice des armes, excite et soutient le jeune homme dans la vie militaire indispensable à la virilité d'un peuple. Puissant^ et douce est la voix du chant populaire lorsqu'elle s'élève ainsi avec la fumée du sillon et le parfum des bois. Elle enveloppe alors tout le cycle de l'existence d'une mélodie consolante, crée un air léger audessus du labeur de chaque jour, rattache l'homme à la nature éternelle et les générations aux générations. Si l'oiseau dont le chant se mêle aux mille murmures de la grande forêt nous dit : Je suis une voix libre dans la grande harmonie ; de même le chant populaire nous dit : Dans le concert humain je suis l'âme naissante et vibrante ,

Si cette voix simple est vraiment portée par le noble génie de la musique, elle touche d'un souffle vivifiant l'homme plus cultivé que le travail de l'esprit et le séjour des villes tiennent éloigné de la vie simple. Mais c'est sur le poète

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qu'elle agit avec le plus de puissance. Le poète n'est pas, comme le peuple qui chante, une simple voix de la nature soumise au rythme des saisons et des travaux, au cycle réglé de la vie, à la tradition vénérable. II est lui une personnalité distincte, une volonté consciente et son chant veut être une action. Il est plus libre, mais est-il plus heureux? Non, car la solitude lui pèse et sa voix privée de mélodie se perd dans le bruit de la foule. Mais quand lui vient cette voix du peuple par dessus les haies, les prairies et les landes, il semble qu'elle lui dise : Tu n'es pas seul; comme moi tu fais partie d'un chœur immense, viens t'y mêler. Que ta pensée solitaire s'épanouisse, je lui donnerai des ailes. Que la mélodie soit en toi. Si même elle n'éclate point en ta parole, qu'elle préside à son éclosion comme un génie invisible. Car elle est l'âme des choses et règne des flots de la mer à la ronde des astres. D'un vol lent ou rapide, elle te portera où tu veux aller. Par elle tu vaincras les cœurs, par elle tu diras : Un coup d'aile et derrière moi des éternités l

Le lyrisme sous cette double forme populaire ou indépendante, spontanée ou réfléchie, est la manifestation de la vie individuelle dans son éternelle variété, son infinie richesse. Il est à vrai dire l'art primitif, spontané, humain par excellence. Libre affirmation de l'homme devant la nature et devant son semblable, il contient en germe ou en pleine floraison le tout de l'art vivant : verbe', mimique et mélodie. Mais lors-

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que ces forces éparses se groupent; lorsque ces individus se réunissent par la loi de l'association selon les aFTinités naturelles et intimes (qui sera, il faut l'espérer, un des principes les plus féconds de l'avenir), alors ce lyrisme s'élève à une manifestation collective. Il devient fête privée, ou fête publique, nationale ou religieuse. J'entends parler ici de cette libre religion innée à l'homme, appropriée au sentiment d'un groupe et affranchie de toute tutelle cléricale. Dans ces fêtes lyriques la musique intervient presque toujours, Elles tirent leur fécondité de l'entente du poète et du musicien et de l'esprit qu'ils communiquent à leurs interprètes. Si le lyrisme personnel est le soutien et l'éducateur de la vie individuelle, ce lyrisme collectif soigneusement et jalousement cultivé par des groupes choisis, pourrait devenir l'interprète inspiré de ce qu'il y a de plus noble et de plus élevé dans la vie publique.

Parmi les fêtes publiques capables de transporter l'âme d'un peuple vers l'idéal, il n'en est point de plus significatives et de plus puissantes que les fêtes théfllrales, si nous les supposons élevées au niveau du grand art. C'est là que peuvent se rencontrer toutes les forces esthétiques et créatrices pour donner la révélalion la plus complète de l'homme et de la vie. Mais ce chef-d'œuvre est aussi le plus compliqué, le plus rare et le plus difficile à produire, il est certain que dans sa forme élémentaire le théâtre a une origine moins noble que le lyrisme. Dans le lyrisme l'homme manifeste son senti-

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nien) inlime, donc sou être idéal, et force son corps et sa voix à s'y conformer; par lui il s'élève au-dessus de lui-même et se transfigure. Le besoin du théâtre par contre, est né de l'instinct d'imitation, inslinct très essentiel, mais très inférieur de la nature humaine. Imiter les gestes, le langage et le caractère des autres jusqu'à l'illusion complète, voilà la faculté qui fait l'acteur et la source du plaisir qu'il procure. En tant que cet instinct s'applique à la réalité vulgaire, c'està-dire à des êtres plus ou moins laids ou incomplets, il n'atteint pas l'art supérieur. Ce n'est qu'en tant que le vrai poète s'empare de cet inslinct pour le diriger vers un but idéal, qu'il s'ennoblit et peut s'élever au sublime. C'est pourquoi la comédie proprement dite est la forme la moins élevée du drame, car elle ne sort guère du domaine de la réalité contemporaine. Aussi n'accomplit-elle une fonction esthétique que lorsque, à côté des vices qu'elle fustige, des travers qu'elle persifle, des faiblesses dont elle se joue avec grâce, elle nous montre en d'autres lypes la beauté, l'équilibre, la noblesse dont la nature humaine est capable.

Au-dessus de la comédie se place le drame historique, légendaire ou symbolique. Ici s'ouvre un horizon bien plus vaste. Ce n'est plus seulement avec les ridicules ou les faiblesses, avec les difficultés d'un jour, que l'homme est aux prises, c'est avec la destinée ellemême, à la vie, à la mort. Qu'il succombe ou qu'il reste debout, sa chute ou son triomphe

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nous fait toucher pour ainsi dire du doigt les lois morales éternelles qui le dominent. La lutte entre l'individu puissant et la société est l'éternel sujet du drame historique. Si cet individu est inférieur à l'ordre social qu'il combat, sa chute nous parait légitime. Mais il peut aussi être supérieur par la noblesse de sa nature, et c'est alors que sa mort est vraiment tragique. Par ce sentiment insondable qui est le propre des grandes âmes et qui met les nobles victimes de la tragédie au-dessus du monde qui les écrase, par cette foi inébranlable qui fait reluire sur leur front l'auréole du martyre quand leur dernier souffle s'est exhalé, le drame parlé touche à l'élément divin de la musique et confine à la sphère du drame musical.

Le drame musical est la forme la plus riche et la plus achevée que nous puissions concevoir du drame en général. Ici la musique vient se joindre à l'art représentatif et à la poésie pour les pénétrer d'un esprit nouveau et les porter aux régions les plus hautes du sentiment et de la pensée. Dans le domaine de la parole, il y avait encore des limites, des barrières, des conventions. Mais ici le cadre et l'horizon s'élargissent en quelque sorte à l'inflni, et l'homme grandit d'une coudée dans cette libre atmosphère. Comme sorti à nouveau des mains de la nature, il s'épanouit en toute force et en toute jeunesse. Il s'exprime à la fois dans une langue particulière et dans l'idiome universel de la mélodie. Grâce à la magie de la musique, nous assistons à la nais-

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sauce et au devenir de ses seiifimeiits et nous croyons voir jusqu'à la source de sou élre. A la vision du cadre scénique et de tout ce qui s'y meut, nous joiijnons donc la vision du monde intérieur qui s'aijite devant nous comme une mer mobile et transparente. Ainsi la yrande tragédie lyrique porte à son comble la belle floraison humaine, mais c'est pour la moissonner sous nos yeux.

Une noble vie noblement perdue est le plus (|rand des spectacles. li nous fait comprendre ce qu'il y a d'éph<^mère dans l'individu et d'immortel en lui et au-dessus de lui. Le héros mourant nous eutrahié pour ainsi dire avec lui dans l'harmonie universelle et dans l'unilé parfaite. Ainsi la haute tragédie concilie les extrêmes. Elle édifie pour déiruire, elle attriste pour consojer, elle brise pour régénérer. En nous initiant au mys- , tère de la souffrance et de la sympathie, en provoquant l'abandon complet de notre être à quelque chose de supérieur, elle nous fait pressenlir par delà même de la vie et le monde visible une télicité et une vérité suprêmes.

Nous venons de parvenir avec la tragédie et la musique, son puissant interprète, aux sommets de l'art, je veux dire à cette région où il touche au scnliment religieux et à la métaphysique. Le spectacle des arts et du thédlre contemporains répond fort peu, nous le savons, au tableau que nous venons de faire, il en est même à beaucoup dVgards la négation. Mais cette image n'est-elle point conforme à ce que l'art dcvrail être, à ce qu'il fut un jour, à ce qu'il

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pourrait redevenir? N'est-ce point un idéal qui mérile d'être poursuivi? Si l'art sortit autrel'ois (l'une religion naturaliste, ne pourrait-il aujourd'iiui, en prenant conscience de lui-même, s'élever à la hauteur d'une religion? Chimère, nous dit-on. Peut-6(re. Mais il est une vérité supérieure à celle que les hasards de la réalité nous imposent, c'est celle que l'âme et l'esprit conçoivent dans leur plus haute activité. Ceux qui l'ont entrevue peuvent espérer pour les temps à venir une renaissance de l'art sous le génie de la musique.

Livre, thijrse et lyre : telle est la devise que j'ai placée en tête de ces pages. En elle m'apparaissait le symbole de la réconciliation entre les trois Muses sœurs et primitives : Poésie, Danse et Musique, nées ensemble à l'aurore fimbrosienne de l'Hellénie et aujourd'hui séparées. Cette union nouvelle, si jamais elle s'accomplissait, serait elJe-même le signe certain, l'image rayonnante d'une régénération intime de l'homme morcelé par le cours des siècles et qui cherche à se ressaisir dans l'harmonie de son corps, de son âme et de sa pensée. Qu'il nous soit donc permis d'apercevoir sous ce même signe l'avenir de l'art et son rôle supérieur dans le développement humain. — Le Livre n'est-il pas devenu le but principal, le signe distinctif de notre temps? X'csl-re pas lui qui maintenant reprégente et al)sorbe tout ? Les sciences ne cessent d'inscrire leurs découvertes sur ses

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feuillels inr.oinhraLlcs cl d'y dérouler les aiinales du monde. Nous passons à le déchiffrer le meilleur de notre vie ; en vain ses lignes se resserrent, ses pages s'augmentent, deux mots eu surgissent toujours ; fatalité, mystère. Mais quoi : le livre esf-il tout et doit-il tout engloutir, art, poésie, joie, espérance? Non, il ne saurait nous sulïire, car il ne représente qu'un des modes de l'esprit. -;— H y a deux autres puissances non moins essentielles, non moins impérissables. C'est d'abord la force créatrice de vie et de régénération qui se manifeste par la beauté; force d'où jaillit toute puissance plastique, dans la nature comme dans l'homme, et qui nous découvre le sens des choses par leur forme.

C'est ensuite ce sentiment profond, sûr et irréfragable de l'âme qui nous révèle au-dessus de notre raison même une harmonie divine du monde, qui nous touche par les accords mystérieux de la musique et nous enlève aux sphères éternelles sur les ailes de la mélodie. Ces deux puissances, le génie grec les symbolisa dans le thyrse et dans la lyre. Plus que jamais nous avons besoin de leur charme souverain pour dompter les forces rebelles ou ennemies. Que le thyrse évoque et vivifie, que la lyre ennoblisse et transfigure! — et de la lettre morte du livre sortira l'homme vivant et beau.

^.Goo'gk

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