LE VAISSEAU-FANTOME
lohohé I —
Les mais iont tout noirs, les voiles sont rouges ; Un pâle marin est debout â bord.
Le pâle marin ne parle el ne bouge.
Houî I dans les cordages, Houi I quel siftlement I Comme llèciie vole te navire...
Sans but, sans repos el sans trêve...
Ballade de Sekta.
En composant les deux premiers actes de fiiensi, Richard Wagner avait fait un grand effort pour s'élever au-dessus d'un entourage mesquin, pour s'affirmer et conquérir la gloire dont il se sentait digne. Mais cet entourage était toujours là, il l'enserrait. Et d'ailleurs était-ce dans la petite ville de Riga qu'on pouvait se faire connaître et monter un opéra à grand spectacle? II songea à rompre ses chaînes. Ses regards se tournèrent vers Paris. N'était-ce pas le brillant foyer de gloire qui de ses feux miroitants éblouit l'Europe? N'était-ce pas le centre le plus actif et le plus brûlant de la civihsation moderne, le plus fort tourbillon des passions et des idées d'alors? Tout cela attirait le jeune artiste avide de connaître le vaste monde et plus avîde encore de se
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comiaître Iwi-même en se mesurant avec lui. Le voyage de Paris fut donc résolu. On taxa ce projet de folie, tous ses amis essayèrent de l'en détourner. Peine perdue ; Richard Wagner n'a jamais été l'homme des demi-résolutions et des longs détours. La même puissance de désir qui le domine dans la création poétique le pousse dans sa vie à l'action, et l'arme d'une volonté de fer. Qu'en dira-t-on ? que deviendrai-je ? Ces questions, qui retiennent la plupart des hommes au seuil des tentatives risquées, n'ont jamaisétouffé chez lui la voix intérieure, plus forte que tout le reste, qui dit à un moment donné : il le faut ! Donc sitôt dit, sitôt fait. II donna sa démission de chef d'orchestre à Riga et s'embarqua sur un voilier pour Londres, sachant à peine le français, sans recommandation, presque sans ressources.
La traversée fut orageuse et dura trois semaines. Elle offrit comme une image fantastique de la destinée qui menaçait l'artiste audacieux dans la grande capitale. La tempête jeta le navire sur les côtes de Norwège ; il fallut entrer dans l'un de ces fiords qui s'enfoncent en étroits couloirs entre des montagnes à pic. Ce fut aux lueurs sinistres de cet orage, aux cris des matelots dans la bourrasque, au rugissement des vagues contre les promontoires escarpés de la Scandinavie, que l'idée du Vac'sseaa-Faniâme surgit pour la première fois dans son esprit. Les matelots lui avaient raconté cette légende dans leur langage primitif. Mais le lugubre vaisseau, avec son triste
capitaine, ne fit que passer devant lui, rapide comme une (lèche, sous l'embrasement d'un éclair. Il ne revînt le hanter que deux ans plus tard, le jour où l'artiste, amèrement déçu, abandonné du monde, se sentît, lui aussi, comme perdu sur une mer sans rivages, sans autre horizon que la misère et le désespoir.
En 1889, Richard Wagner, âgé de vingt-six ans, arrivait à Paris avec la ferme résolution de se plier aux nécessités de sa position précaire et aux exigences multiples de la société parisienne. Il trouva en maint endroit un accueil bienveillant et de chaudes amitiés. Mais de là à l'acceptation de Biemi au grand Opéra, il y avait loin. Son sort fut celui de mille autres débutants. Les directeurs l'engagèrent à trouver un librettiste pour traduire son œuvre; les librettistes l'engagèrent de leur côté à chercher un directeur favorable. De guerre lasse, il se mit à traduire lui-' même, avec l'aide d'un ami, sa Novice de Palerme pour le théâtre de la Renaissance. Quand tout fut fini, revu et corrigé, le théâtre suspendit ses représentations. Sans se décourager, il se mit à composer des romances pour des chanteurs de concert, espérant se faire connaître par là; mais sa mélodie expansive et large ne s'accordait pas toujours avec les paroles; il fallut y renoncer. Poussé par le besoin, il alla jusqu'à s'offrir à composer la musique d'un vaudeville de boulevard; un homme du métier, plus habile en ces matières, lui fui préféré. Il s'estima donc fort heureux de trouver un éditeur qui lui donna à
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arraiijjer des airs d'opéra pour le cornet à piston! On eût dit que ce redoulable et opulent yrand seigneur qui se nomme l'opéra, se venyeait d'avance de celui qui devait plus tard lui porter des coups si sensibles, et qui songeait encore à gagner sa faveur. En même temps, Richard Wagner insérait dans la Gazette musicale des articles de critique de plusieurs nouvelles, notamment un Pèlerinage chez Beethoven et la Fin d'un musicien à Paris, où il peignait ses propres infortunes, non sans verve humoristique. Son héros finissait par mourir en disant: « Je crois à Mozart, à Beethoven et à l'Art indivisible. > Lui-même n'échappa qu'à grand'pehie à cette extrémité.
Ces expériences amères furent adoucies cependant par une yrande et réjouissante impression. Il allait souvent aux concerts du Conservatoire, dirigés alors par Habeneck. Cette exécution admirable, qu'on ne retrouve nulle part ailleurs, lui causa un véritable ravissement et acheva de lui révéler Beethoven. « Celui qui veut comprendre la neuvième symphonie, dit-il, doit l'entendre au Conservatoire de Paris. » Du reste, c'était une vie assez étrange que menait alors le jeune compositeur obscur et rivé à sa besogne. Occupé le jour à des arrangements de musique, excédé par ce travail machinal si humiliant pour l'artiste, il allait errer le soir sur les boulevards, où parfois il rencontrait Auber, pour lequel il conserva toujours une sympathie réelle et une vive admiration, malgré l'absolue divergence des
esprits et peut-être à cause de cette divergence même, qui écartait de prime abord toute discussion. Quelquefois il se glissait dans la salle du (jrand Opéra, et se disait, devant ces décors brillants et cette pompe scénîque, que sa dernière œuvre pourrait y figurer avec éclat. Rentré chez lui, il écoutait de sa mansarde les bruits sourds de la grande ville et regardait le reflet de ses mille lumières dans la brume hivernale. Ce bruit était le grondement d'une activité infatigable où l'individu est emporté malgré lui par le courant; cette vague lueur lui semblait le flamboiement des désirs fiévreux, des ambitions innombrables qui se dégagent du tourbillon humain et viennent encore flotter dans son atmosphère quand il s'assoupit à moitié dans la nuit. Allait-il s'y noyer comme tant d'autres ? Et pourtant ce tourbillon le fascinait. Ce qui l'attirait n'était pas le vain bruit de la gloire vulgaire, mais le désir de communiquer à cette foule les extases de ses nuits solitaires^ car déjà il sentait qu'une baguette de chef d'orchestre à la main, il serait capable de faire passer sur elle de divins frissons. Sa situation ne l'accablait pas ; il éprouvait un mélange d'amertume, de révolte, de défi et d'enthousiasme renaissant. Parfois lui revenaient dans sa solitude les simples mélodies qui avaient bercé sa jeunesse; il croyait entendre les sons familiers d'un quatuor s'échapper d'une maison patriarcale nichée au fond d'un bois, ou les magiques accords du Freichuts errer sur un coin de la forêt de Bohème ; d'autres harmonies plus lointaines
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encore l'altiraieiit vers une patrie délicieuse, vers celle qu'on cherche toujours et qu'on ne trouve jamais. Mais que le présent contrastait avec ces rêves 1 La partition de Rienzi gisait sur la table, achevée et inutile, lui rappelant sa décevante campagne pour arriver au grand Opéra, A côté, il y avait une Ouverture de Faust, qu'il avait composée après le labeur de la journée, pour rester fidèle à la grande musique. Enfin il voyait étalés pêle-mêle dans sa chambre les feuillets mystérieux de la neuvième symphonie, qu'il étudiait parfois jusqu'aux approches de l'aube blafarde. C'était pour lui le livre mystique par excellence, la prophétie de l'avenir, l'appel au dieu inconnu. Et ce dieu était en lui; il n'Attendait qu'une secousse pour parler. Ce qu'il avait produit jusqu'à ce moment, il l'avait fait sous l'tnlluence de l'opéra et dans les formes reçues. II comprit qu'il allait enfin être lui-même, et qu'il ne pourrait se développer qu'à l'encontre de l'art contemporain et des institutions existantes. Mais oii trouver ce courage dans une situatioji sans issue? Depuis six mois il n'avait plus rien composé, il n'avait même plus de piano, et autour de lui il voyait le désert des hommes, qui a des mélancolies plus amères que les déserts de la nature.
En pareil cas, plus d'un artiste a eu recours au suicide en maudissant le monde ; d'autres moins nobles, et ce sont les plus nombreux, se l'ont les humbles servants de la mode. Mais dans la détresse où succombe le talent, le génie se
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retrouve, et celui-ci était de ceux qui pourraient plutôt se détruire qu'abdiquer. Au lieu de se ■ plaindre à ses rares amis, plus abattus que lui-, même, il s'enferme tranquillement dans la solitude que lui fait l'adversité, et là, dans cet isolement moral, dans cette nuit profonde où tant d'étoiles naguère si brillantes s'étaient éteintes l'une après l'autre, il jure à l'idéal qu'il sent en lui une foi plus ardente encore, un dévouement plus absolu. La légende du Vaisseaa-Fantôme repasse devant ses yeux, le fascine comme le spectre de sa propre destinée, et s'empare de son imagination avec un charme tyrannique.
Ayant rompu violemment ses attacbes avec son pays dans l'ivrepse de l'espérance, égaré dans le vaste monde, ne sacbant où le besoin le poussera et dans quel sombre avenir va ^l'emporter le basard, comment n'eût-il pas éprouvé une secrète sympathie pour le sombre marin erraiit et maudit de Dieu? A ce moment la vision éblouissante de la gloire disparaît devant le génie impérieux de l'inspiration. Il faut qu'il mette au monde l'idée qui le remplit, qu'il fasse vivre et parler ce triste béros, malheureux mais invaincu, qu'il aime déjà comme un frère. Qu'importe le reste? Seul, obscur, sans arrière-pensée, sans espoir de succès, il se met à l'œuvre. La musique, qu'il appelle son bon ange, vient à son aide, avec elle il se sent poète et libre pour la première fois : poète parce qu'il donne enfin un corps à son rêve, libre parce qu'il rompt toutes les entraves dans l'essor d'un sentiment souverain.
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« Après avoir loué un piano, dit-il, je m'aperçus avec ravissement que j'étais encore musicien. » Au bout de six semaines la composition fut achevée. Par ce travail plus spontané, plus fougueux, l'artiste entrait dans une phase nouvelle; il avait touché terre et prenait possession de son domaine. Longtemps il avait cherché un terrain favorable pour son drame, il le trouvait enfin dans le mythe populaire.
La légende du Vaisseau-Fantôme se forma chez les marins du xv" et du xvi» siècle, dans les expéditions hasardeuses sur les mers inconnues. Elle est l'expression d'un âge de découvertes, de lutte désespérée contre les éléments, la vision vengeresse d'hommes qui avaient tout bravé. On racontait qu'un capitaine de vaisseau s'était acharné à franchir le cap des Tempêtes contre vents et marées. Cent fois la mer le rejette du promontoire fatal, cent fois il revient à la charge, et dans un accès de rage il jure, par un serment épouvantable, de persister, fût-ce pendant l'éternité. Le démon l'entend, le prend au mot et le condamne à errer à jamais d'un pôle à l'autre, maudit de Dieu, terreur des hommes, messager de naufrage pour les navires en détresse. Cette tradition se retrouve chez tous les peuples marins et s'appelle, en Allemagne, le Hollandais volant {Der Jîiegende Hollœnder), parce que son navire vole comme le vent et n'a d'autre patrie que l'Océan sans asile et sans limites. Le poète, qui avait en quelque sorte vécu ce mythe sur mer, l'a coloré de ses émo-
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lions personnelles, lui a donné un contour plus dramatique, un sens plus élevé. Dans sa pensée, le malheureux maudit qui a évoqué l'esprit des abîmes, qui a défié l'Océan et que l'Océan ne lâche plus, ne peut être sauvé que par une femme qui lui restera fidèle jusqu'à la mort. Poussé par un immense besoin de délivrance, attiré du sein des mers vers les douceurs d'un foyer de paix, il aborde tous les sept ans et se fiance à une jeune fille. Hélas! aucune de ses fiancées n'est restée fidèle jusqu'au bout; toutes l'ont trahi au dernier moment. Suivons ici le drame, qui renferme en quelques tableaux les émotions extrêmes de la vie de mer et toute la sombre poésie de l'Océan.
L'ouverture nous jette en pleine mer et en pleine tempête *. L'ouragan siffle à nos oreilles et fouette en écume la crête des vagues sur la lace de l'océan furieux et convulsé. L'appel sauvage des cuivres sur la quinte annonce le terrible vaisseau. Le voici avec ses voiles rouge sang. Tantôt il monte et se dresse, sinistre, sur une montagne liquide, tantôt il fend les ondes mugissantes avec la vélocité d'une flèche. Est-ce un vaisseau vivant comme ceux des Scandinaves, ou ce cri part-il du cœur même de ce pAle marin debout à la poupe? Le navire fuit, vole
' Celle ouverlure, comme celle du Tanha&iei; donne d'avance rin résumé de tout le drame. Dans ses ouvertures, R. Wagner a poussé BU dernier degré d'intensité ce qu'on pourrait appeler [a symphonie dramatique inaugurée par Gluck dans l'ouverture d' IpkigénU en Aalide, continuée par Beethoven dans celle de iÂoitore et par Weber dans celle de FreichàU.
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toujours et nous emporte avec lui dans la nuit et la tourmente. — Mais la mer s'apaise, une consolante et douce mélodie fait taire les éléments. Est-ce une voix qui vient de la terre et qui parle de la paix au malheureux condamné à cette course maudite? L'infortuné se penche dans le vide lugubre des flots et du ciel. Une étoile brille au firmament et lui promet la délivrance. Mais ce n'est qu'un rayon furtif aussitôt disparu. — Le marin se lance à sa poursuite en désespéré, et plus forte reprend la tempête. li rencontre un navire au gai fanal, où retentit le chant joyeux des matelots. Irrité de cette joie, qui contraste avec sa propre destinée, le sombre capitaine les effraye et les pourchasse. C'est une course vertigineuse sur les vagues, où se mêlent étrangement le chant des matelots, la voix perdue de la terre et la trompe effrayante du vaisseau-fantôme. Soudain une lumière éclatante perce la nuit épaisse. Ce n'est pas une étoile, ce n'est pas un ange, c'est une femme qui de loin semble attendre le malheureux et l'appeler par son regard d'amour. Alors il s'élance de tout l'effort d'un désir qui naît du désespoir. Haletante, acharnée est la lutte de l'homme avec les flots et les vents qui, dirait-on, déchaînent toute leur colère pour le séparer de cette apparition. Mais, rayonnante, elle l'attire par cette voix consolatrice qui sort d'un cœur croyant et fidèle et qui semble dire : ma force d'aimer est plus grande encore que ta souffrance 1 Devant cette voix, le vaisseau maudit s'abîme, et
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son maître se sent élevé dans les bras de celle qui le délivre de sa malédiction. Sa sombre fureur se brise, sa douleur fait place à un ravissement céleste, et l'aurore du jour divin se lève sur eux aux barpes d'esprits bienheureux comme le matin sauveur sur le front des naufragés.
Telle est l'ouverture, qui nous donne comme un abrégé de Faction et nous prépare aux événements du drame. Au lever de la toile, il fait nuit de nouveau. Nous sommes dans l'anse déserte d'une île norwégienne. Deux récifs encadrent la mer bouleuse, l'orage gronde, et les vagues se roulent avec fureur sur la plage. Un vaisseau marchand, poussé par la bourrasque, vient jeter l'ancre d'un côté de la baie étroite, et le cri familier des matelots qui amarrent le navire se répercute dans le labyrinthe sonore des rochers. Le capitaine, après avoir reconnu l'ile et maudit ce temps du diable, envoie dormir son monde, redescend dans la cabine et charge le pilote de veiller. Celui-ci, tombant de lassitude, se couche à demi en s'accoudant près du gouvernail. Le vent diminu» et reprend par intervalles. Pour lutter avec le sommeil, le pilote se met à chanter :
Par ta folle tempête et la mer si lointaine,
Ma belle, je suis près de tôt !
Les montagnes de flots que le sud nous amène,
Ma belle, m'emportent vers toi I Sans le bon vent du sud, du i^ouchsnl à l'aurore,
Jamais je n'irais jusqu'à toi I Souflle donc, vent du sud, ah t bon vent souffle encore
Ma belle soupire après moi 1 Hiva 1 Hiva I etc.
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La mélodie à la fois gaie et plaintive, hardir et langoureuse comme toutes les chansons de matelots, interrompt de son charme somnolent le bruit strident des rafales et fait planer la note mélancolique du désir humain dans les courts silences de la tempête expirante. Au bout de chaque strophe, le pilote laisse tomber sa tête fatiguée. Mais de minute en minute de grosses lames viennent le secouer en soulevant le navire, dont on ne voit que la poupe se dresser dans le ciel avec son gardien solitaire, et lui font reprendre le ; Hiva! hiva! de son refrain commencé, pendant que la vague perdue déferle d'écueil en écueil. Enfin il succombe au sommeil et s'endort comme l'enfant au berceau, sur le vieil Océan toujours grondeur et courroucé.
A ce moment le vaisseau-fantôme parait à l'horizon; un coup de vent l'amène en un clin d'oeil, il s'arrête en face de l'autre, l'ancre s'enfonce avec fracas, et l'équipage, qui a l'apparence de spectres plutôt que de vivants, cargue les voiles en silence. Le Hollandais descend de son navire, grave, solennel, presque hésitant, en marin pour qui la terre est un pays étranger. Il va confier à la nuit le secret de sa destinée : « Le terme est échu. Encore sept ans passés.
Lasse de moi, la mer me rejette à terre... Ahl superbe Océan! bientôt tu me porteras de nouveau. Je sais dompter ta colère, mais éternelle est ma souffrance! Le salut que je cherche sur terre, jamais je ne le trouverai! O flots de la mer qui ceint le monde, je vous resterai fidèle
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jusqu'à ce que votre dernière vague se brise et que votre dernière goutte soit séchée, etc. » Dans ce monologue, le caractère tragique du Hollandais éclate en son âpre grandeur. Solitude du maudit, lassitude du marin, espérance trompée, amertume, doute suprême, enfin désespoir sauvage qui appelle la fin du monde pour trouver la sienne, te'le est la gamme de sentiments que nous fait traverser ce prodigieux récitatif ébauché à grands traits, qui contient des larmes, des sanglots et des menaces de géant. Jamais soif de mort ne fut exprimée avec plus de force. C'est une série d'émotions qui dépassent de beaucoup le degré habituel des passions humaines, mais qui n'en sont pas moins vraies et rendues dans leur inexorable logique. Nous n'avons cru d'abord voir devant nous qu'un spectre ; peu à peu il s'est animé, il est sorti de sa lugubre immobilité, il est devenu homme vivant et souffrant jusqu'à ce qu'il se dresse devant nous avec les proportions d'un ange foudroyé qui menace le monde de destruction. Le jour du jugement est sa dernière espérance, car alors du moins il pourra mourir. « Quand les morts se lèveront, moi je m'en irai en poussière. mondes, cessez votre cours!
Reçois-moi, éternel néant !» Et l'équipage répond du fond au navire immobile : « Reçois-moi, éternel néant! » sur une note stridente et lugubre qui donne le frisson.
La fin du premier acte engage la conversation entre Daland et le Hollandais, qui gagne la confiance du jovial capitaine, en lui offrant une par-
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tie des trésors dont regorge soq navire. Daland lui promet sa fille en mariage, et tous deux partent au point du jour, par une bonne brise.
Quand le rideau se relève, nous sommes dans un paisible intérieur norwégien. Il y a là une vingtaine de jeunes filles, toute une chambrée de fileuses, chacune à son rouet. La chanson court et bourdonne sur leurs bouches rieuses et s'enroule en gracieuses inflexions au ronflement famiher de la petite roue douce et gaie comme le coin du feu. Elle parle de l'ami qui est en mer et qu'on espère ramener à force de filer. Une seule ne file et ne chante pas, c'est Senta, la fille de Daland, Assise dans un fauteuil d'aîeule, appuyée au dossier, elle semble absorbée dans son rêve, les yeux cloués sur un portrait suspendu au mur et qui représente le mystérieux marin dont parle la légende. On essaye de la distraire, mais elle n'entend pas, et murmure à mi-voix une phrase de la ballade du Hollandais. Les fileuses raillent d'un rire moqueur la folle fille éprise d'une image ! Mais elle se redresse soudain quand on lui propose de chanter la ballade. Ses traits s'animent, un éclair passe sur son visage, ses yeux prennent une fixité visionnaire, et c'est avec une sorte de sympathie sauvage qu'elle entonné la strophe suivante, en vraie fille de marin et comme si elle voyait ce qu'elle chante :
lohohé I lohohc I Lee mits sont tout noirs, les voiles sont rougea
.i'à L ŒCVRE DE RICHARD WAGNER
Et sur le haut bord un pâle marin Est debout loujours, il veille et ne bouge.
Houi I — Quel bruissement 1 — lohohé !
Houi I — Comme il sifile le vent I — lohohé I Houi l — Il vole comme Gèche le navire, Saas but, sans repos el sans trêve 1
Elle s'arrête un instant, et sa voix qui avait la passion de la tempête déchaînée, s'apaise maintenant pour entonner une mélodie pleine de douceur et de certitude angélique, lorsqu'elle reprend son chant sur ces paroles :
Mais le pftie marin verrait sa délivrance Si jamais il trouvait une femme sur terre
Jusqu'à la mort Cdèle.
Ah I pdle voyageur, quand ta (rouveras-Cu ?
Cette mélodie est le thème de la rédemption déjà entendu dans l'ouverture. — Les jeunes filles sont suspendues aux lèvres de Senta. Elle chante la seconde strophe, qui raconte la damnation du malheureux, avec une véhémence croissante. A la troisième, qui parle de ses fiancées infidèles, elle retombe dans le fauteuil sous le coup d'un saisissement. Ses compagnes attendries reprennent seules le refrain: « Ah! pâle voyageur, quand la trouveras-tu?» — Alors Senta, prise d'une inspiration subite, s'élance de son siège et s'écrie dans un délire d'enthousiasme el de sacrifice ; « C'est moi qui te délivrerai! par moite viendra ton salut I »
La gradation de cette scène est merveilleuse de naturel. Senta a passé successivement de la rêverie vague au rêve intense, de là à l'halluci-
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nation et de celle-ci à une résolution héroïque qui produit l'admiration et l'épouvante. Elle a entraîné ses compagnes, changé leur rire ninqueur en curiosité, éveillé leur sympathie, et lorsque enfin elle se dévoue au malheureux d'uu élan de pitié sublime, lorsqu'elle franchit d'uu bond l'espace qui sépare le passé du présent, le rêve de la réaHlé, et fait de la ballade fantastique une vérité terrible, actuelle, imminente, dont elle devient l'hérorne, son auditoire se sent comme frappé de la foudre. Tout cela est d'un elîet dramatique très nouveau et très poi(|nanl. La courte scène résume les phases d'une passion qui se développe pour ainsi dire sous nos yeux depuis sa naissance obscure jusqu'à son éclatante irruption, sans choc extérieur, par sa force propre. La parole seule n'atteindrait que difficilement ce degré de concentration. C'est le propre de la musique jointe au drame, d'ouvrir l'intérieur de l'homme, de supprimer pour ainsi dire le temps et de confondre le passé et l'avenir dans la forte vibration du présent.
Au milieu de la consternation générale, entre Éric le chasseur, le fiancé de Senta; il annonce le retour du père. Resté seul avec sa fiancée, il lui reproche son jeu avec le mystérieux et redoutable personnage que représente le tableau. II doute, il se sent abandonné, il demande une promesse. Senta ne donne que des réponses évasives, et comme il parle de sa souffrance, elle le conduit devant le tableau : « Vois, lut dit-elle, comme il me regarde ! Que sont tes
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souffrances auprès des siennes ?» A ces mots Éric, frappé de terreur, lui raconte un songe qu'il a eu. Senta retombe sur sa chaise, ferme les jeux et prête l'oreille comme sous l'empire d'un sommeil magnétique ; on dirait qu'elle rêve elle-même ce qu'elle entend raconter.
Éric. Sur oa roc escarpé j'étais couché révaot; sous moi grondait la mer, de haut je la voyais. La vague en écumaot se brisait sur la plage, à mes pieds dans l'abîme. Soudain je ris près du rivage un navire inconnu, étrange, merveilleux. Deux hommes ea descendirent ; l'un, je l'ai vu, c'élait Ion père.
Senla <les jeui fermés). Et l'autre ?
£ric. le l'ai bien reconnu ; vêtu de noir, la mine pâle.
Senla. Le regard sombra...
Eric (montrant le portrait). Le marin, lui.
Senta. Et moi ?
Éric. Tu t'en venais de la maison pour saluer ton père. — Quand tu vis l'étranger, â ses piids tu tomhas, — et je te vis embrasser ses genoux...
Senla (avec une tension croissante). Il me releva...
Éric. Et te pressa sur sa poitrine. ; — et l'étreîgoant avec tirveor, lu le dévorais de baisers.
Senla. El puis ?
Éric (ta regardant avec étonnem^ul, après une pause). Sur mer vous avez tai tous les deux.
Senla (s: réveillant tout à coup, avec exaltation). Oui, il me ch.'rche, il faut qne je !e voie, il faut qu'avec lui je périsse I
Éric. Horreur I tout est clair maintenant I mon rêve disait vrai f {I! sort précipitamment).
Ce dialogue rapide se fait à mi-voix sur un trémolo de violons, tandis qu'une basse ascendante attaque sourdement le niotif inquiétant du vaisseau-fantônie, et replonge dans les profondeurs après avoir modulé sur une note aiguë.
Ici encore la musique reproduit étonnamment les impressions des personnages. Sensation du vertige, sensation du rêve somnambulique, anxiété,
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jalousie torturante du chasseur, tension passionnée de Senta vers l'objet de son désir, tout cela nous enveloppe, nous pénètre en même temps.
A son cri de réveil, il semble que l'événement redoutable se soit déjà accompli.
Et voici qu'en effet le Hollandais entre avec Daland, qui bientôt se retire. Tous deux restent longtemps cloués en terre et se regardent à distance, muets d'étonnement. Devant lui est debout l'ange vivant du foyer, le rêve obsédant qu'il a poursuivi à travers les déserts sans limite et les nuits sans fin de l'Océan, il est là, il le regarde, et c'est une femme qui remue les fibres cachées delà tendresse dans son cœur pétrifié. — Devant elle aussi apparaît l'homme souffrant et indompté dont elle devinait la peine, qui n'est qu'un sujet de sinistre épouvante pour le vulgaire, mais qui devient un objet d'immense compassion pour qui sait jeter un regard d'amour dans ses abîmes de lutte et de souffrance, — Longtemps ils se taisent, immobiles. Maïs le charme qui doit les réunir opère peu à peu. D'abord il ne s'approche d'elle et ne l'interroge qu'avec timidité, hésitalion, presque avec hauteur. Tant de fois il s'est trouvé dans cette situation, et tant d'autres lui ont manqué de foil Mais lorsqu'il surprend dans ses yeux et dans ses paroles le rayon de l'amour, lorsqu'elle lui dit spontanément et d'une voix émue : « Je connais tes douleurs et te suis fidèle à la mort!» toute l'amertume du malheur se change en un torrent de reconnaissance, d'amour et d'allégresse.
D,izMb>Goo^lc
Mi I.'ŒIVRE de RICHARD WAGNER
Le troisième acte amène rapidement la péripétie et le dénouement. La scène représente une partie du rivage norwégien avec un rocher qui s'avance dans la mer, au fond. La nuit tombe; on voit d'un côté le navire du Hollandais prêt pour le départ, de l'autre celui de Daland. Les matelots boivent et chantent. Senta sort vivement de la maison suivie par Éric, qui lui rappelle ses promesses passées. Le Hollandais a épié celte conversation, et la croit infidèle. Senta a beau le supplier, ses doutes les plus cuisants, son plus véhément désespoir se réveillent. Il rappelle à sa fiancée que celles qui le trompent sont à jamais maudites (car l'abandon de l'infortune suprême est un crime qui tue l'âme et la frappe de damnation). II ne veut pas la perdre, elle sera sauvée. Mais il faut qu'il parte, la terre brûle sous ses pieds, rien ne sert, il ne croît plusl « En mer, crie-t-il à son équipage, qui déjà s'agite d'une activité fébrile, et pour toujours adieu à la terre I » Il s'élance à bord et le voilà parti. Voyant cela, Senta s'arrache avec violence aux bras d'Éric et de Daland, gagne le haut rocher et se jette à la mer. Elle est restée fidèle jusqu'au bout, la malédiction est brisée, le vaisseau fatal sombre, le Hollandais est sauvé. Leurs âmes unies par la mort peuvent planer dans une sphère qui est supérieure au doute et à la séparation. Nous les voyons au loin s'élever au-dessus des Ilots noirs, dans une gloire rayonnante pendant que l'orchestre fait succéder aux fureurs de l'Océan le thème de la rédemption entonné par Senta.
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II est aisé de voir ce qui distingue cette œuvre des opéras ordinaires : Ja force et l'originalité du poème, son allure si dramatique, le mouvement et la vie qui y circulent d'un bout à l'autre. Ici plus de convention, plus de chanteurs d'opéra. Depuis le rude, jovial et positif Daland, jusqu'aux matelots, tous les personnages agissent, parlent, vivent. Depuis l'exaltée Senta jusqu'à sa nourrice grondeuse, tous ont le trait individuel, incisif, et quant aux deux héros, ils se détachent de leur entourage pittoresque avec un puissant relief. Leur âme est concentrée sur un seul point, s'y porte de tout son poids et s'y absorbe. Même simplicité, même concentration dans l'action, qui se résume en trois ou quatre scènes décisives et s'y précipile impétueusement. Ici déjà éclate le vrai génie dramatique de Richard Wagner. Il fuit les coups de théâtre, les surprises, la complication des événements extérieurs ; il aime les caractères forts, les situations tranchées, la simplicité et la grandeur de l'action. Sachant mettre en jeu les motifs les plus puissants, les plus intimes de l'être humain, il s'attache à découvrir le dedans des âmes, par l'action scénique, et à nous montrer leurs conflits dans la région du sentiment pur et transcendant. La musique répond au drame. Quoiqu'elle se meuve généralement dans les formes reçues, on y remarque déjà l'heureux emploi des motifs caractéristiques pour la psychologie des personnages, et cette fluidité rythmique et mélodique qui s'adapte aux gestes et aux fluctuations de
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l'Ame. Il y a Lien quelque chose de strident, de heurté dans ces brusques harmonies. Mais comme elles sont dans la couleur du sujet 1 Si jamais la sombre poésie de l'Océan implacable a élé exprimée d'une manière terrible en musique, c'est dans le premier acte; on y enlend comme la voix du Slyx, ce «(rondement éternel de la vague qui ne se lasse ni ne pardonne. Et par opposition, quelle paix intérieure, quelle mansuétude infinie dans le chant de Senta, mélodie d'une douceur, d'une confiance céleste, toujours accompagnée de la harpe, et qui nous dévoile instantanément le cœur de l'héroïne ! Ce violent contraste entre le voyarjeur maudit, désespéré, et la jeune fille aimante, altérée de sacrifice qui veut l'arracher à l'abîme; la sympathie magnétique entre l'immensité du malheur chez cet homine et l'immensité de l'amour dans le cœur d'une femme; ces deux âmes qui s'atlirent, s'étreignent et trouvent dans la mort la suprême félicité, c'est là tout le drame.
Quant au personnage principal, le mystérieux marin, il nous est apparu au premier abord sur l'horizon ténébreux des mers du Xord comme un fantôme étrange de l'imagination populaire. Mais de quelle passion, de quelle douleur tragique ses traits se sont animés peu à peu, et comme le poète a fait ressortir le fond humain, éternel de cette figure. Plus nous fixons ce Hollandais, et plus nous reconnaissons en lui la famille des grands types auxquels il se rattaclie. Il exprime avec force et nouveauté un besoin immémorial de
LE VAISSEAl'-FAKTÔMË 'Sq
la nature humaine, l'antique désir de repos dans les orages de la vie. Aux temps héroïques de la (irèce, ce désir se personnifia dans Ulysse, qui cherche sa patrie à travers les aventures et les monstres de la mer. Le Grec subtil et persévérant retrouve son Ithaque, son foyer, sa Pénélope iidèle. Dans le monde naissant de l'heureuse Hellénie, le désir de l'homme ne dépassait pas encore les fières moiitaijnes et le ravissant hori- ■*zon de la terre natale. Avec le christianisme, la [latrie terrestre s'évanouit et l'humanité entière apparaît au peuple sous les traits flétris du Juif errant. Pour lui, ni halte, ni paix, ni tombeau. Toujours inquiet, chassé de peuple en peuple par l'ouragan, il aspire en vain à coucher sa tête chargée de siècles et de remords dans la paix d'un éternel sommeil. Au xvi* siècle, les peuples se réveillent et le besoin débordant de la vie éclate dans l'instinct de découverte. Impatient de connaître et de posséder, l'homme moderne se lance sur lea'mers; mais ce n'est plus l'étroite Méditerranée, c'est le grand Océan, ceinture orgueilleuse du globe. Poussé de zone en zone, d'épouvantes en merveilles, de continents ; désir d'Ulysse, le désir ' souvent au cœur. Hélas ! ens n'est plus là pour le es pères, mais le flot mo- , mais les fatigues de la rande comme le ciel et la ésir d'Ahasvérus, la soif i le prend à la gorge. Ces
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deux désirs' se mêlent étrangement dans son coeur indompté, et de leur double flamme naît un désir nouveau : le puissant désir de l'Inconnu. Lui aussi cherche la Femme, non plus la Femme du pays natal, la Pénélope du foyer, mais l'Inconnue, la Divinatrice dont l'âme ardente tient la clef des grands mystères : la femme de l'avenir!