‹ Le drame musical: Richard Wagner, son œuvre et son idéeChapitre 7 sur 29 · LA JEUNESSE, LES DÉBUTS, RIE.NZI I · texte numérisé non relu

LA JEUNESSE, LES DÉBUTS, RIE.NZI I

et grandioses. Celte nature débordante lui avait fait comprendre tout ce dont la musique était capable dans l'expression dramatique. Pendant de longues années, lorsqu'il composait, c'est l'image de cette grande actrice qui flottait devant ses yeux, c'est son geste qu'il voyait, sa voix qu'il entendait. Elle fut pour lui le génie vivant du drame et comme sa muse.

A vingt-trois ans, Richard Wagner devint chef d'orchestre au théâtre de Riga. Il s'agissait de gagner sa vie et de faire son chemin. D'un centre littéraire et musical fort animé, le jeune compositeur se voyait relégué subitement au bord de la mer Baltique, dans une ville étrangère, triste, monotone. D'abord il s'abandonna au plaisir de diriger les œuvres les plus diverses, car dès lors il se sentait chef d'orchestre, un de ceux qui électrisent les artistes. Le besoin dramatique, qui avait repris le dessus sans se fondre encore avec la partie rêveuse et philosophique de son esprit, l'avait éloigné momentanément de Beethoven et lui fit subir largement l'influence de la musique italienne et française, par leurs mélodies vives, colorées et entraînantes '. La Vestale de Spontini, la Muette d'Auber, le Joseph de Méhul l'enthousiasmèrent,

' R. Wagner avait déjà composé sous celte influence un opéra, la Novice de Païenne. Si R. Wagner est 1res germain par la manière de penser et de sentir, il se rapproche des nations dites romanes par l'extrême mobilité et vivacité du tempérament. Dans l'irruption successive de ses instincts, celui-ci eut son heure de prédominance. Un impétueux instinct de vie t'ertlrainait à cette époque vers ce qu'il y a de plus passionné dans la musique italienne, de plus actif et de plus ardent dans la musique fran-

l6 L ŒUVRE DE RICHARD WAGNER

C'est alors qu'au milieu des labeurs de sa profession et des tracas d'un petit théâtre, il commença, d'après le roman de Bulwer, son premier yrand opéra, Rt'enzi. Un tribun, exalté rêvant le rétablissement de l'austère république des anciens temps au milieu de la Rome corrompue de la papauté, un caractère énergique rempli d'une grande pensée, un grand cœur pénétré de son amour de la patrie aux prises avec un entourage brutal et vulgaire, n'ayant pour partager sa foi qu'une sœur enthousiaste aussi patriote que lui, porté un instant au faîte du pouvoir par le flot populaire, puis frappé à l'apogée de son triomphe par les foudres pontificales, trahi par une noltlesse égoïste, banni par cette même populace qui l'avait acclamé, et tombant sur le seuil de sa maison incendiée comme le dernier tribun de Rome; ce sujet était fait pour tenter une imagination junévile, enflammée par la révolution de juillet et l'insurrection de la Pologne.

Rienzi est une œuvre de jeunesse, inégale, mais pleine déjà de fougue et de force, d'un tour brillant et fier, La pensée réformatrice de l'auteur n'y perce pas. Le livret est coupé selon les règles de la tradition. Chœurs d'ensemble, marches retentissantes, grands airs, trios, septuor, ballet, rien n'y manque. En écrivant ce texte, il ne songeait qu'à faire un bon libretto de grand opéra. La langue est négligée, mais il y a des vers énergiques, des dialogues rapides, des

çaiae. Il doîl beaucoup > celle influence, et plus qu'il ne l'avoue, car ce courant s'est foodu avec l'autre.

LA JEUiSESSE, LES DÉBUTS, RIENZl [^

réponses qui tombent comme des coups de poi- (jnard. L'ordonnance de l'ensemble et les scènes capitales annoncent le dramaturge. Telle est la scène de la conjuration, la prière de Rienzi, et ce moment saisissant où le tribun, frappé de l'excommunication aux portes du Latéran, abandonné de tous, tombe dans un accablement sombre soua le chant de damnation des prêtres, qui sort des profondeurs de l'église. Mais sa sceur, qui seule lui est restée fidèle, s'approche de lui et lui prend la main. Alors Rienzi se redresse et se jette dans ses bras avec ce çri : Rome n'est pas morte encore! — La musique, sans trabir une imitation particulière, a une forte couleur italienne; mais . l'individualité du compositeur éclate aussi bien dans la fierté béroïque de ses larges mélodies que dans la cbaleur et la richesse du coloris instrumental. En somme, Bienei est déjà l'ceuvre d'un maître indépendant, sans être celle d'un novateur. Quoiqu'elle puisse se mesurer avantageusement avec tous les opéras contemporains, Richard Wagner n'y est pas encore lui-même. JI ne voyait encore le drame qu'à travers les lunettes de l'opéra. Les émotions de la vie allaient bientôt ie mettre en possession de sa vraie nature et lui découvrir un autre monde et une autre musique.

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