CHAPITRE VI
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Nous n'arons à considérer ici l'esprit de la Renaissance que dans ses rapports avec les destinées du théâtre religieux, o'est-à-dire au point de vue intellectuel et littéraire. Le grand défaut de la litté* rature du Moyen Age en général, c'était Tinsuffisance de sa culture esthétique. Le choix et l'har-
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monie dans la composiii^n, L'élégance dans Texpression sont demeuréSi trop étrangers aux écrivains de cette grande époque. Dante et Pétrarque font sans doute exception, mais précisément, pour la forme expressive, Dante est, ae son aveu, le disciple de Virgile, et Pétrarque est le père de l'humanisme, c'esi-à-dire de la Renaissance. Ce mouvement, qui
Sgna peu à peu toute TEurope civilisée, consistait ns létude, l'admiration et l'imitation de l'anti* quité classique, dont les chefs-d'œuvre sont des modèles de goût et d'art. Au point de vue dont il s'agit, l'utilité de ce mouvement n'est pas contestable, et aussi fut-il non seulement toléré, mais approuvé et encouragé par les papes de la seconde moitié du xv* et du commencement du xvi* siècle. On a pu dire qu'avec Nicolas V (1447-1455), Thumanisme était monté sur le trône de saint Pierre. Malheureusement, môme dans l'ordre purement poétique et littéraire, la Renaissance se précipita dans des excès sans mesure. Elle s'engagea dans nne tentative de restauration violente et révolutionnaire de l'antiquité païenne. Elle ne conçut plus alors les productions de l'esprit humain que comme une suite immédiate et un décalque servile des littératures grecque et romaine et prétendit tenir pour non avenu, malgré ses grandes floraisons catholiques et nationales, le Moyen Age tout entier.
Le théâtre issu de cette époque, maintenant reniée et proscrite, fut naturellement impliqué dans le conflit intellectuel qui fut le résultat de cette prétention. L'influence de la Renaissance sur le drame reUgieux du Moyen Açe et l'influence, plus ou moins persistante, de celui-ci, à travers et en dépit de la Renaissance, furent diverses selon les divers pays où ce conflit s'engagea. En Angleterre, en Espagne, en Allemagne, la victoire de Phumanisme exagéré ne lut que partielle ou temporaire ; Texistence, puis l'influence de la tradition intellectuelle du Moyen Age demeurèrent puissantes, et y ont, de plusieurs
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façons, laissé fortemeDt Leurs traces sur la poésie dramatique et sur le théAtre national. En Italie, au contraire, le théâtre reçut de la Renaissance un coup terrible, et d'autant plus regrettable que la transformation du théâtre antique n'y donna pas, comme chez nous, naissance à des branches vraiment neuves et à des chefs-d'œuvre originaux.
En France, une action judicieuse et modérée de rhumanisme sur le drame religieux et sur le théâtre populaire, aurait eu certainement des effets heureux. C est ainsi qu'à côté des abus croissants des grands mystères ou en réaction intelligente contre iaproscription^ui en résultasse produisirent quelques essais d'épuration et de rénovation, que Ton peut en partie rattacher à l'école poétique de Marot. Parmi ces tentatives, une place distinguée doit être donnée au remaniement de l*un des épisodes du mystère du Vieux Testament par un ecclésiastique normand, Thomas Le Coq, curé de la Sainte-Trinité de Falaise, dont la tragédie de Catn fut peut-être composée pour être représentée devant la foule qui accourait tous les ans, le 15 août, à la foire de Guibray. Quelle
aue soit la date de la composition de cette pièce et e sa première représentation, fût-elle même postérieure à Tavènement de la Pléiade, le style dénonoe un disciple littéraire de Marot, non de Ronsard. Il suffît, pour en être persuadé, de lire ce gracieux prologue, où Fauteur, en devenant élégant, sait rester naïf :
Désir de veoir el entendre merTeilles Fait ouvrir Tœil et tendre les oreilles.
L'œil au plaisir s*arreste seulement.
L'oreille veut autre contentement, Car de flageol du tout ell' ne n'affecte, Si par raison elle n'est satisfaicte.
Je dy cecj, Messieurs, pour qu'il me semble Que vous aurez d'oeil et d'oreille ensemble Contentement, mais qu'en silence deue De nostre jeu tous entendez l'issue ; Car vous verres vieilles choses nouvelles :
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Pour le vieil temps rieilles je les appelles,
Meufves aussi, pour la mode sauvage
D'accoustremeDS qui ne sont en usage.
Le père Adam, Eve nostre grand*mère,
Ca!n meurtrier, Abel son jeune frère,
Et leurs deux sœurs, et leurs femmes ausai.
Que vous verrei représentei icy.
Ne sont vestus de pompeux ornemens,
Riches habits, précieux vestemens
De loille d'or, veloux, satin, damas.
Dont aujourd'huy les riches font amas :
Chaînes, carquans, bagues et tels atours
Pour ce temps-là n'avoient encor le cours,
Mais seulement prenoient de leurs troupeaux
Quelques chevreaux, dont arrachoient les peaux,
Et s'en vestoieni d'une façon ettrange.
Voire et n'avoient tels habits à rechange
Pour soy parer par curiosité ;
Mais soy couvroient pour la nécessité,
L'hvver, de peaux pour garder la froidure.
Et l'esté chaud, de fleurs et de verdure ;
Voilà pour l'œil. L'oreille est pour entendre
La voix de Dieu, et briefvement comprendre
Comme Caïn, premier né, fut premier
Du juste et saint l'exécrable meurtrier,
Pourquoy ce fut, par qui, quelle sentence
Dieu ordonna pour punir son ofience.
Voilà que c^est que vous escouterez ;
Puis en la fin vous en remporterez
Quelque bon goust, quelque douce liqueur.
Car le Seigneur imprime dans le cueur
Des auditeurs de sa saincke parolie
La vive foy qui noz âmes console,
Fuyr péché nous faict, vertu ensuyvre.
Pour après mort éternellement vivre (1)«
A la même école, à la même tentative de continuation épurée du drame religieux du Moyen Âge appartiennent les curieuses compositions dramatiques ae la sœur de François I*', la reine Marguerite de Navarre, qui malheureusement y a insinué et même prêché ses opinions protestantes. Les adeptes de Luther et de Calvin employèrent en effet les genres drama-
(1) Cf. notre volume. Le Drame chrétien au Moyen Age, p. 283 et suiv.
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tiques traditionnels à la propagande de leurs erreurs. Gela résulte, entre autres preuves, de V Abraham sa* cri fiant de Théodore de Bèsey un vrai mystère calviniste.
Cet usage du théâtre religieux n'était pas de nature à lui conserver la sympathie de ceux des catholiques qui, soit dans le clergé, soit parmi les lettrés, considéraient comme une double nécessité la lutte contre la réforme hérétique et Taccom plissement d'une réforme orthodoxe. Ces esprits, d'accord avec ceux qui flottaient entre les deux doctrines et avec ceux qui inclinaient vers le protestantisme, étaient de jour en jour plus choqués des abus, des inconvenances des représentations accoutumées et, en partilier, à Paris, de celles des Confrères de la Passion. Gomme les mêmes personnes étaient en général celles qui adoptaient les idées littéraires de l humanisme, il se forma peu à peu, dans la première moitié du XVI* siècle, une opinion catégoriquement hostile aux mystères, qui recruta notamment des adhérents dans la haute magistrature. Un orage s'amassait dans ces régions aristocratiques. 11 éclata dans le célèbre arrêt du Parlement de Paris, en date du 17 novembre 1548, dont le dispositif, tout en confirmant le priWlège des Confrères, c inhibe et deffend aux dits supplians de jouer le mystère de la Passion Nostre Sauveur, ne autres mystères sacrez sur peine d'amende arbitraire ».
Outre son effet direct et immédiat sur les représentations parisiennes, ce coup de foudre administratif et judiciaire eut une répercussion prolongée, lentement, m is sérieusement efficace sur les destinées du théâtre e France. Le triomphe de Técole de Ronsard, imbue d( s opinions les plus exagérées de la Renaissance, tourna de plus en plus contre la tradition dramatique du Moyen Age la puissance de la mode, toujours si grande dans notre pays. Aussi cette tradition finit-elle par succomber, après une résistance plus étendue pourtant qu*on ne le croit d'ordinaire. Son
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influence même (en ce qui touche au théâtre religieux, car, pour les genres comiques, cette influence n*est pas douteuse) son influence même a-t-elLe été aussi nulle qu'on le peut croire, qu'on le soutient (quelquefois, sur le développement ultérieur de notre littérature dramatique ? Pour notre part, nous ne le pensons pas. L'existence matérielle ae la scène française officielle procède des Confrères de la Passion, passés en 1548 de l'Hôpital de la Trinité à FHôtel de bourgogne, et dont les premières troupes de comédiens royaux furent eessionnaires. Au point de vue intellectuel, comme pour les procédés scéni(|ues, la part de la tradition du Moyen Age est considérable dans le théâtre de Hardy, grâce auquel la tragédie française, jusque-là plutôt exercice d'école, devint un drame effectif et vivant (1). H nous parait enfin peu conforme à une vue exacte des faits et de leur filiation de nier le lien qui, à travers les drames sar crés des humanistes de la latinité nouvelle et les tragédies bibliques ou chrétiennes des poètes français de la fin du xvi* siècle et des premières années du xvii*, permet de renouer à nos vieux mystères et au théâtre religieux du Moyen Age ces chefs-d'œuvre chrétiens de l'art classique : Polyeuctey Esther, Athcb' lie.
(1) Cf. Texeellent ouvrage de M. Bugène Rigàl : Alexandre Hardy et le théâtre français à la fin du XVI* siècle et au commencement du XVU* siècle. Paris, Hachette, 1889. in-8^.
BIBLIOGHAPHIE
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Le Drame chrétien au Moyen Age, par le môme. Paria, Didier, 1878, in-12.
Origines catholiques du théâtre moderne, par le même, Paris, P. Lethielleux, 1901, in-8o.
Histoire du théâtre en France. Les Mystères, par L. Petit de Jalleville. Paris, Hachette. 1880, 2 yoL in-8o. — Le second volame de cet ouvrage contient un très précieux répertoire bibliographique et analytique.
Le théâtre en France au Moyen Age, par Léon Glédat. Paris, Lecène, Oudin et Gie, 1896, in-8o.
Etudes sur le théâtre français du XIV* et du XV* siècle, par Emile Roy. Paris, Emile Bouillon, 1902, in-S».
Htêtoire de la poésie liturgique au Moyen Age. Les Tropes, par Léon Gautier. Pans, Alphonse Picard, 1887, in-8o.
La Littérature catholique et nationale, par le même. Société de Saint-Augustin : Dételée, De Brouwer et Cie, 1894, in-8o. — Ce Yolume contient un travail intitulé : Les Oriaines du théâtre moderne. Histoire des mystères. C'est Ta reproduction d'une série d'articles publiés, aux mois d*août et de septembre 1872, dans le journal Le Monde, et que l'on trouve quelquefois cités sous leur première forme.
Geschiohte des neueren Dramas, von Wilhelm Greizenach. Ërster Band. Mittelalter und Frâhrenaissance, Halle a S., Max Niemeyer, 1893, in-8'*. — Comme livre d'exposition scientifique, cet ouvrage, riche d'informations exactes, d'analyses judicieuses et fidèles, doit être particulièrement signalé aux personnes ayant une connaissance suffisante de la langue allemande.
Fragmenta burana, herausgegeben von Wilfaelm Meyer aus
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Speyer. Berlin, Weidmann, 1901, in-4* (Sonderabdruck au8 des Festschrift zar Feier des 150 jfthrigen Besteh^ns der Kônigl. Gesellschaft der Wissenschaften zu Gdttingen). — Cette publication comprend une longue et importante dissertation intitulée : Zur Geschiehte der mittellateinisohen SchauspieU. A cause de certaines assertions, de certaines vues lort contestables de l'auteur, il convient de joindre à son ouvrage le compte rendu critique qui en a été donné par M. W. Greizenach dans le recueil intitulé : Literaturhlatt fUr germanUohe und romanUcàe Philologie, 1902, n» 6.
Alessandro d'Ancona. Origini del teatro italiano. Seconda edizione, rivista ed accresciuta. Torino, Ermanno Lœscher, 1891, 2 vol. in-S». — Outre son intérêt propre et de premier ordre pour ce qui concerne spécialement ntalie, cet ouvrage, tant à cause de Tintroduction, consacrée à un examen sommaire des origines du théâtre chrétien en Europe, qu'à cause des nombreux rapprochements qu'il renferme, notamment avec les mystères français, a aussi une sérieuse importance pour rhistoire du drame religieux en général.